VIE
l'amour et du loisir, devinrent Tamusement ou plutôt l'occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé 'soi-même, et ^ estime publique eut un grix. Celui S qui chantait ou dansait le mieux, le plus beau, le plus fort, le plus adroit, ou le plus éloquent, devint le plus considéré; et ce ^ut le premier pas vers l'inégalité, et vers le vice en même temps: de ces premières préférences naquirent d'un côté la vanité et le mépris; de loutre, laHôntê ëtTenvie; lo ërfa fennentation causée par ces nouveaux levafns'produisit enfin des composés funestes au bonheur et à l'innocence.
Le Deuxième État de Natuse ou l'Âge d'Or
Mais il faut remarquer que la société commencée et les relations déjà établies ex^eaient en eux des qualités différentes de celles qu'ils tenaient de leur constitution primitive;
15 que la moralité commençant à s'introduire dans les actiops humaines, et chacun^ avant lés lois, étant seul juge e t vengeur des offenses qu'il avait reçues, la bonté con venab le au pur éta.t Hp n^it t irfi n 'ét.aij; plus celle qui convenait à la société naissante: qu'il fallait que les punitions devinssent plus
20 sévères à mesure que les occasions d'ofEenser devenaient plus fréquentes, et que c'était à la terreur des vengeances de tenir lieu du frein des lois. Ainsi, quoique les hommes fussent devenus moins endurants, et que la pitié naturelle eût déjà souBert quelque ^Itératio n.' cette période du dévelop-
25 pement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre ^l'indolence de l'état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre, dut être l'époque la plus heureuse et la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme,
îo et qu'il n'en a dû sortir que par quelque funeste hasard, qui, pour l'utilité commune, eût dû ne jamais arriver. L'exemple des sauvages, qu'on a presque tous trouvés à ce point,
l'origine de l'inégalité 8i
semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été, en apparence, autant de pas vers la perfection de l'individu, et, en effet, vers la décrépitude de l'espèce. S
Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler lo avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique; ..jat-mmaot . tant, qu' ils ne s'appliquèr ent qu'à des ouvragesç^i^^n seuMJOuvait faire, et qu 'à des arts jiULa.'a,Yaient pas besom du concours de plusieur s mains, ils vécurent liTjjys^ s^jpq^ boa; et he^feux i^ autant qu'ils.pouvaient rêtre(par leur natur© et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant:' mais.£lèa IIiasLuit-^u^W-liomiii£,£Ut besoin du apcours g'un autre, dès-Qu'"Tl ^'P^TCll^ qu'il était, utile à un seul d'avoir d es provisions doui,!^!!^.. l'é galité dispa rut. la ao nron riët.é s'introdui sit. le travail devint nécessaire^) et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes, qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. 25
La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution.
L'ÉTAT SocUL Civilisé ou la Dégénérescence du Genre HtiuAiN
Le « f iywtp lit^ ^pH qui pour l'utilité commune eût dû ne jamais arriver » est l4(iÉcouverte de l'emploi du fen pour forger desjnstruments aratoiras (qui, en permettant l'^ccumulatbn des 30 produi t srfavoriseront l'accumulation de richesses, le luse, et la vaaité et la jdousie) et des armes perfectionnées (qui favorise-
ront les guerres fratricides). Une i-opnUvg "TriniltUi'?!! iWiîll>"i . ftource de f pitions mnatantes, devait naître.
Dès qu'il fallut des hommes pour fondre et foirer le fer, il fallut d'autres hommes pour nourrir ceux-là. Plus le 5 nombre des ouvriers vint à se multipher, moins il y eut de mains employées à la subsistance commune, sans qu'il y eut moins de bouches pour la consommer; et comme il fallut aux uns des denrées en échange de leur fer, les autres trouvèrent enfin le secret d'employer le fer à la multiplication des
M denrées. De là naquirent d'un côté le labourage et l'agriculture, et de l'autre l'art de tr availler les mé taux et d'en multiplier les usages . , .
Voilà donc toutes nos facultés développées, la mémohe et l'imagination en jeu, l'amoui^propre intéressé, la raison
15 rendue active, et l'esprit arrivé presque au terme de la perfection dont il est susceptible. Voilà toutes les quahtés naturelles mises en action, le rang et le sort de chaque homme établis, non-seulement sur la quantité des biens et le pouvoir de servir ou de nuire, mais'ëur l'esprit, la beauté, la force ou
10 l'adresse, sur le mérite ou les talents; et ces quahtés étant les seules qui pouvaient attirer de la considération, il fallut bientôt les avoir ou les affecter. Il fallut, pour son avantage, se montrer autre que ce qu'on était en effet. Être et oataître devinrent deux r^*"" *™>t h fait d iffére ntes; et de
»S cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui eti sont le cortège. D'un autre côté, de libre et indépendant qu'était auparavant l'homme, le voilà, par une multitude de nouveaux ^soins, assujetti pour ainsi dire à toute la gature, et surtout à ses sem blable s,
30 dont il devient l'esclave en un sens, même en devenant leur maître: riche, ila besoin de leurs services; pauvre, il a besoin de leurs secours, et la médiocrité ne le met point en état de se passer d'eux. Il faut donc qu'il cherche sans cesse à les* intéresser à son sort, et à leur faire trouver, en effet ou en
âs apparence, leur profit à travailler pour le sien; ce qui le rend
l'origine de l'inégalité 83
^ fourbe et a rtificieux avec les uns, impérieux et dur avec les autr es, et le met^âns la nécessité d'abuser tous ceux dont il a besoin quand il ne peut s'en faire craindre, et qu'il ne trouve pas son intérêt à les servir utilemenL Enân l'ambition dévorante, l'ardeur d'élever sa fortune relative, moins par un j véritable besoin que pour se mettre au-dessus des autres, inspire à tous les hommes un noir penchant à se nui re mutuellement, une jal ousie secrète, d'autant plus dangereuse que, pour faire son coup plus en sûreté, elle prend souvent le masque de la bienveillance; en un mot, concurrence et 10 rivalité d'une part, de l'autre oppositions d'intérêts, et toujoure le désir caché de faire son profit aux déjjens d'autrui: tous ces maux sont le premier effet de la propriété, et le cortège inséparable de l'inégalité naissante,
Avant qu'on eût inventé les signes représentatifs des 15 richesses, elles ne pouvaient guère^ consister qu'en terres et '" m bestiaux , les seuls biens réels que les hommes puissent posséder. Or, quand les héritages se furent accrus en nombre et en étendue au point de couvrir le sol entier et de se toucher tous, les uns ne purent plus s'agruidir qu'aux dépens des » autres, et les surnuméraires que la faiblesse ou l'indolence avaient empêchés d'en acquérir à leur tour, devenus pauvres sans avoir rien perdu, parce que, tout changeant autour d'eux, eux seuls n'avaient point changé, furent obligés de recevoir ou de ravir leur subsistance de la main des riches; 25 et de là commencèrent à naître, selon les divers caractères des uns et des autres, la domination et la servitude, ou la violence et les rapines, 1.es riches, de leur côté, connurent à peine le plaisir de dominer, qu'ils dédaignèrent bientôt tous les autres; et, se servant de leurs anciens esclaves pour 30 en soumettre de nouveaux, ils ne songèrent qu'à subjuguer et asservi r leurs voisins: semblables à ces loups affamés qui, ayant une fois goûté de la chair humaine, rebutent toute autre nourriture, et ne veulent plus que dévorer des hommes. 35
C'est ainsi que, les plus puissants ou les plus misérables, se faisant de leurs forces ou de leurs besoins une sorte de droit au bien d'autrui, équivalant, selon eux, à celui de propriété, l'égalité rompue fut suivie du plu s aff reu x désord re; S c'est ainsi que les u&urpai«»&- de» r^hës, les b rigan dages 4Ê5 pauvfe6, les passions effrénées de tous, étouffant la pitié naturelle et la voix encore faible de la justice, rendirent les hommes avares, ambitieux et méchants. Il s'élevait entre le droit du plus fort et le droit du premier occupant un con-
10 Ait perpétuel qui ne se terminait que par des comba ts et des gieurtres. La société naissante fit place au plus horrible état de guerre: le genre humain, avili et désolé, ne pouvant plus retourner sur ses pas, ni renoncer aux acquisitions malheureuses qu'il avait faites, et ne travaillant qu'à sa honte,
iS par l'abus des facultés qui l'honorent, se mit lui-même à la veille de sa ruine.
Attonitus novitate mali, divesque, nûserque, Effi^re optât opes, et quae modo voverat odiL'
D n'est pas possible que les hommes n'aient fait enfin des réflexions sur une situation aussi misérable et sur les calamités dont ils étaient accablés. Les riches surtout durent bientôt
30 sentir combien leur était désavantageuse une guerre perpétuelle, dont ils faisaient seuls tous les frais, et dans laquelle le risque de la vie était commun, et celui des biens particulier. D'ailleurs, quelque couleur qu'ils pussent donner à leurs usurpations, ils sentaient assez qu'elles n'étaient établies que
îS sur un droit précaire et abusif, et que, n'ayant été acquises que par la force, la force pouvait les leur flter sans qu'ils eussent raison de s'en plaindre. Ceux mêmes que la seule industrie avait enrichis ne pouvaient guère fonder leurs propriétés
' Surpris de ce mal nouveau, riche et indigent à la fois, il désire fuir sa richesse, et prend en horreur l'objet de ses vœiix. (Ovide, Mitamorph.
l'okigine de l'inégauté 8s
sur de meilleurs titres. Ils avaient beau dire: C'est moi qui ai bâti ce mur; j'ai gagné ce terrain par mon travail. Qui vous a donné les alignements, leur pouvait-on répondre; et en vertu de quoi prétendez-vous être payés à nos dépens d'un travaU que nous ne vous avons point imposé? Ignorez- $ vous qu'une multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu'il vous fallait un consentement exprès ou unanime du genre humain pour vous approprier sur la subsistance commune tout ce qui allait au delà de la vôtre? Desti tué d e raisons valables pour se l o . justifier et de forces su fBsantes pour se dé fendre ; écrasant facilement un particulier , niais— éciasé—luiaiiêflie—pamies troupes de bandits^ seul contre tous, et ne pouvant, à cause des jalousies mutuelles, s'unir avec ses égaux contre des ennemis unis par l'espoir commim du pillage, le riche, pressé 15 par la nécessité, conçut enân le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l'esprit humain: ce fut d'employer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui l'a ttaqu aient, gé'faîre ses défenseurs 'de. ses adversaires, de leur inspirer d'autres maximes, et de leur donner d'autres institutions qui 30 lui fussent aussi favorables que le droit naturel lui était contraire.
"Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins l'horreur d'une situation qui les armait tous les uns contre les autres, qui leur rendait leurs possessions aussi onéreuses que leurs 35 besoins, et où nul ne trouvait sa sûreté ni dans la pauvreté ni dans la richesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. « Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir de l'oppression les faibles, contenir les ambitieux, et assurer à chacun la possession de ce qui lui appar- 30 tient: instituons des règlements de justice et de paix auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fassent acception de personnes, et qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune, en soumettant également le puissant et le faible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner 35
86 VIE ET œUVKES
nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages lois, qui protège et défende tous les membres de l'association, repousse les ennemis communs, et nous maintienne dans une concorde S étemelle. »
11 en fallut beaucoup moins que l'équivalent de ce discours pour entraîner des hommes grossiers, faciles à séduire, qui d'ailleurs avaient trop d'affaires à démêler entre eux pour pouvoir se passer d'arbitres, et trop d'avarice et d'ambition
lo pour pouvoir longtemps se passer de maîtres. Tous coururent au-devant de leurs fers, croyant,assurer leur liberté: -* car avec assez de raison pour sentir les avantages d'un étabU^emeat.jiûlitiQue, ils n'avaient pas assez d'expérience pour en prévoir les dangers: les plus capables de pressentir
iS les abus étaient précisément ceux qui comptaient en profiter; et les sages mêmes virent qu'il fallait se résoudre à sacrifier une partie de leur liberté à la conservation de l'autre, comme un blessé se fait couper le bras pour sauver le reste du corps.
K Telle fut ou dut être l'origine de la société et des lûia, qui donnèrent de nouvelles forcés au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l'inégalité, B'une adroite usurpation firent une loi irrévocable, et, pour le profit de quelques ambitieux,
aj ft UBiijpHi' rfnf définrmnifi tout le genre humain au travail, a la servitude-et à-lamieère. On voit aisément comment l'établissement d'une seule société rendit indispensable celui de toutes les autres, et comment, pour faire têteà-dee forces unies, il fallut s'unir à son tour.
Le sujet propre du Discours est l'origine de l'inégalité: Selon Rousseau c'est la propriété. Void le passage célèbre dont E" Révolution fltïôn profit:
t'ORlGINE DE l'inégalité 87
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci esta moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fo ndateur He la sorié tp nvilp Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'ho rreur s n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux 5 et comblant le fossé, eût crié à ses semblables: t Gardezvous d'écouter cet imposteur; voife êtes perdu si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne 1 » Mais il y a grande apparence qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoh: plus durer 10 comme elles étaient: car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu n^tre que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain: il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l'industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter 15 d'âge en âge, avant d'arriver à ce dernier terme de l'état de nature.
Rousseau a discuté plus tard de nouveau l'idée de la propriété. Il n'a jamais refusé de la reconnaître; et il reconnaît ce • droit >, mais il le soumettra à un code de loi qui empêchera quelques 10 individus forts ou privilégiés d'accaparer toute la terre aux dépens de la multitude des individus faibles. (Voir; &n du Discours, article sur l'Économie politique (Encyclopédie), Contrat Social, I, 9, Émik s). Dans le Contrat Social, la thèse se ramène à ced: L'État a toujours le droit de réclamer le « domaine » en cas de îs besoin {« Du Domaine réel •).*
< Sur ce sujet particuUer de ( la Propriété > chez Rousseau, voir l'excellente Note de C. E. Vaughan, Du Contrat Social, éd. Mod. Long. Séries, Manchester Univ. Prcsa (1918), pp. 132-135.
Sur les idées et les précurseurs de Rousseau en ce qui concerne le Second Discours, voir: Les Notes de Rousseau lui-même; J. Moral, Annales J.-J. Rousseau, V, pp. iig-198, < Recherches sur les sources du Discours sur l'Inégalité »; G. Chinard, PM. Mod. Long. Ass. of Am., Sept, igii, « Influence des Récits de Voyageurs sur la Philosophie de R.»; Albert Schinz, Rev. du XVI II"" siècle, 1913, pp. 436-447, « Théorie de la Bouté naturelle chez Rousseau ■.
Note sur la Théorie de l'Âge d'Or avant Rousseau
Les théories relatives à un âge d'or sont légion ai Sans parler de la Bible, rappelons Homère (Iliade 13), H^jode {Travaux et Jours), Pindaie {Hymnes olympiques, 2), Arétos, chez les Grecs; chez les Latins, Cuctéce {De Nalura Rerum, 5) et Sénèque (Épiire, 90) — les plus comparables à Rousseau — , V^le {Géorgique, 1, Enéide, 7 et 8; et Églcgue 4 qui place l'âge d'or dans le futur), Horace (Épode 16, qui le représente dans quelque tle éloignée, mais i l'époque contemporaine), T|çite (Annales 3). Chez Juvénal (Satires, 1,6, i3),Tibulle (1.3} et P rope rce (3, 13) ce n'est pas tant un âge de bonheur qu'un âge de vertu qui est opposé i la corruption de l'époque.
En France citons particulièrement Montaigne, Des Cannibales {Essais 1,31) et Fénelon, Tdèmague (VII). L'Age d'or de Rousseau est plus philosophiquement conçu que celui de ces deux grands prédécesseurs. Uûûlaigne^oppose la moralit é d^ sauvages , très douce et rationnelle dans leur communisme, â la morale, d'envie et de haine des sociétés dites civilisées, et le canni balism e innocent inspiré par le seul honneur du
^guçrriet, aux actes de sauvagerie inspirés par le fanatisme religieux et politique des Européens du XV!"" âècle; Fénelpn oppose à l'âge brillant, mais malheuretu de la fin du r^e de Louis XIV, un rêve de poète, et po^ble seulement avec des mceurs plus amples. Dans l'âge d'or de ^^OU^aip'd'abord, ce sont les possibilités du bonheur plus que des f^ ^tés qui sont disculées; les hommes étaient plus susceptibles de bonheur avant qu'après, mais Rousseau n'affirme pas qu'ils ajent vr^ment réalisé ce bonhetir même. Ensuite, chez Rousseau, cet âge d'or est nécessairement transitoire; car, c'est dans la nature psychologique de l'homni»
-d'évoluer; son intelligence lui suggère des buts qu'il veut réaliser; Q aura toujours au coeur la curiosité naturelle décrite dans l'histoire de nos premiers parents; et comme il ne sait pas û l'état auquel il aspire ne sera pas plus heureux que son état d'alors, il veut essayer. Rousseau ne demandera donc jamais que l'homme revienne en arrière — ce serait inutile — ni qu'il redevienne swn; mais seulement qu'il tâche d'être aussi peu malade que possible. On a souvent mal compris '. ainsi le premier. Voltaire dans la fameuse lettre, qui i par ces mots: « J'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ... On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de !a société humaine dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais employé tant d'esprit â nous rendre bétes; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage ... 11 (Leihe du 30 août, 1756.)
L'OKIGIKE de t'iNiCAUTÉ 89
L'Ermitage de Hantmorenc?
(9 Avril 1756—15 décembre 1757)
En 1754 Rousseau fit un vnyf|gp ^ f^nèvf , « Gauffccouit (un de ses amis) avec lequel j'étais extrêmement lié, se voyant obligé d'aller à Genève pour son emploi, me proposa ce voyage; j'y consentis ... Nous partîmes le 1" jiiin 1754.» Ses concitoyens reçoivent avec de grands honneurs l'enfant de Genève devenu j célèbre. Rousseau qui avait appris à apprécier Ja petite répuhliquei vertueus e » durant son séjour dans le grand Paris mondain, profita de l'occasion pour r éclam er son titre de Citoyen de Genève.* Cependant, à cette époque, il ne pouvait jomr de ses droits de citoyen sans rentrer dans l'Ëglise protestante. IL abjura donc- 10 11- rai^filiici"^- Ft "^1 "' ' 'l' ''" ses pères.
Cependant, le Discours sur l'Inigalili n'avait pas été publié; Rousseau avait écrit une Dédicace « A la République de Genève », qu'il signa « Chambéry, 12 juin, 1754 », oil il s'était arrêté pour revoir Madame de Warens. H décrivait un pays idéal — assez 15 petit pour qu'il n'y ait pas de querelle, oii les fortunes ne soient pas trop inégales, où les mêmes lois, qui auraient été sanctionnées par une longue expérience, régiraient tout le monde, où la configuration géographique du pays empêche toute pensée d'ambitions et de conquêtes, un pays aussi qui serait charmant de paysage — ïo etil disait; « Cepaysidéalexiste, c'est Genève, ma patrie.»*
Rousseau rentra à Paris, fin septembre. On s'était quitté espérant se revoir. Mais lorsque parut enfin le Second Discours (à Amsterdam, juin 1755, sous le titre de Discours sur l'Origine et les Fondements de l'Inigaliti parmi les Hommes) les Genevo is 25
' Ce titre de Citoyen de Genève est souvent mal compris. Citoyen signifiait â Genève : membre de [a classe de bourgeois qui votait, par opposition àla classe du peuple qui ne votait pas; donc c'était un titre honorifique, presque aristocratique. Plus tard, quand la Révolution eut éclaté en France, le terme citoyen désignait les gens du peuple qui jusque là n'avalent pas voté, par opposition aux nobles; et le titre que Rousseau se donnait, de citoyen de Genève, fut interprété comme une proclamation anticipée des droits du peuple.
' M. Masson pense que, quoique daté d'avant, ceci fut écrit après le 'iiarmant accueil des Genevois {Religion de J.-J. Rousseau, I, p. i96)|| .
go VIE ET ŒUVRES
de la Haute Ville, les t Magniâquts, Très Honorés et Souverains
Seigneurs » à qui la Dédicace était adressée, furent choqués dgs ,i idées démocratiques de l'auteur (par exemple, sur la propriété). Le peuple au coutiairc lacclamait.' L'offre fut cependant faite 5 à Rousseau de rentrer à Genève pour y occuper la position de Bibliothécaire.* Roifâseau déclina. D'autre part, il ne voulut plus rester dans la grande ville. U accepta alors l'oSre de , Madame d'Épinay,' une de ses amies et protectrices de Paris. Voici ce charmant épisode — qui devait mat aboutir,
lo Ce mauvais succès ne m'aurait pourtant pas détourné d'exécuter ma retraite à Genève, si des motifs plus puissants sur mon cœur n'y avaient concouru. M. d'Épinay, voulant ajouter une aile qui manquait au château de Chevrette, faisait une dépense immense pour l'achever. Étant allé
15 voir un jour, avec madame d'Épinay ces ouvrages, nous poussâmes notre promenade un quart de lieue plus loin,
jusqu'au réservoir des eaux du parc, qui touchait la forêt de
Montmorency, et oii était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on appelait l'Ermitage. Ce lieu soli-
ïo taire et très agréable m'avait frappé, quand je le vis pour la première fois, avant mon voyage à Genève. H m'était échappé de dire dans mon transpoit: « Ahl madame, quelle habitation délicieuse! Voilà un asile tout fait pour moi. > Madame d'Épinay ne releva pas beaucoup mon discours;
' En dehors de Genève, le succès du Second Discours fut moins bruyant que celui du premier. Il fut cependant réel; il y eut une î°*éd, en 1759, et une 3"° en 1762, — sans compter les nombreuses éd. piratées. H fut peut-être moins abondamment discuté que le premier, mais par des hommes plus importants, Fréron, Gtimm. C'est à son propos que Voltaire écrivit la lettre déjà citée. Ch. Bonnet, le savant Genevois, sous le nom de Philopolis, adressa un article au Mercure de France, îs août 1755, auquel Rousseau répondit.
' Une première fois en février 1756, une seconde en février 1757.
' Ferame du fennier général. M. de Francueil lui avait présenté Rousseau. Le goût de la musique les avait rapprochés. Son château de La Chevrette était dans ta charmante Vallée de Montmorency, à quelques lieues de Paris.
l'origine de l'inégalité 91.
mais, à ce second voyage, je fus tout surpris de trouver, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entièrement neuve, fort bien distribuée, et très logeable pour un petit ménage de trois personnes. Madame d'Épinay avait fait faire cet ouvrage eji silence et à très peu de frais, en s détachant quelques matériaux et quelques ouvriers de ceux du château. Au second voyage, elle me dit en voyant ma surprise: « Mon ours, voilà votre asile; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre; j'espère qu'elle vous ôtera la cruelle idée de vous élo^er de moi. * Je ne 10 crois pas avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému : je mouillai de pleurs la main bienfaisante de mon amie; et si je ne fus pas vaincu dès cet instant même, je fus extrêmement ébranlé. Madame d'Épinay, qui ne voulait pas en avoir le démenti, devint si pressante, em- 15 ploya tant de moyens, tant de gens pour me circonvenir, jusqu'à gagner pour cela madame Le Vasseur et sa fille, qu'enfin elle triompha de mes résolutions. Renonçant au séjour de ma patrie, je résolus, je promis d'habiter l'Ermitage; et en attendant que le bâtiment fût sec, elle prit soin d'en 30 préparer les meubles, en sorte que tout fut prêt pour y entrer le printemps suivant
Ce fut le 9 avrO 1756, que je quittai la ville pour n'y plus habiter,' car je ne compte pas pour habitation quelques courts séjours que j'ai faits depuis, tant à Paris qu'à Londres »$ et dans d'autres villes, mais toujours de passage, ou toujours malgré moi. Madame d'Épinay vint nous prendre tous toois dans son carrosse; son fermier vint charger mon petit bagage, et je fus installé dès le même jour, je trouvai ma petite retraite arrangée et meublée simplement, mais propre- 30 ment et même avec goût. La main qui avait donné ses ■ soins à cet ameublement le rendait à mes yeux d'un prix inestimable, et je trouvais délicieux d'être l'hôte de mon
' Rousseau fit cependant un séjour prolongé à Paris de 1770-1778, mais il écriviùt cela aux années précédani k première date. ,^x)y[c
Ç2 VIE ET <EDVS£S
amie, dans une maison de mon choix, qu'elle avait bâtie exprès pxïur moi.
Quoiqu'U fît froid et qu'il y eût même encore de la neige, la terre commençait à végéter; on voyait des violettes et des
S primevères; les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fit entendre presque à ma fenêtre, dans un bois qui touchait la maison. Après un léger
, sommeU, oubliant à mon réveO ma transplantation, je me
lo croyais encore dans la rue de Grenelle,' quand tout à coup ce ramage me fit tressaillir, et je m'écriai dans mon transport: «Enfin, tous mes vœux sont accomplis!» Mon premier soin fut de me livrer à l'impression des objets champêtres . dont j'étais entouré. Au lieu de commencer à m'arranger
15 dans mon logement, je commençai par m'arranger pour mes promenades, et il n'y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bosquet, pas un réduit autour de ma demeure, que je n'eusse parcouru dès le lendemain. Plus j'examinais cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi.
10 Ce lieu solitaire, plutôt que sauvage, me transportait en idée au bout du monde. Il avait de ces beautés touchantes qu'on ne trouve guère auprès des villes; et jamais, en s'y trouvant transporté tout d'un coup, on n'eût pu se croirç à.. quatre lieues de Paris.
as ' Après quelques jours livrés à mon délire champêtre, je songeai à ranger mes paperasses et à régler mes occupations. Je destinai, comme j'avais toujours fait, mes matinées à Ia copie ^ et mes après-dînées à la promenade, muni de mon petit livret blanc et de mon crayon: rnr^g'flyap^ j^'^fli" pu
30 écrire f t penser à mon aise que sub dio? je n'étais pas tenté de changer de méthode, et je comptais bien que la forêt de Montmorency, qui était presque à ma porte, serait -
' Où il avait habité â Paris.
' A la copie de musique, qu'il fusait pour vivre.
' Ou sub JatK, sous le ciel ouvert. iLU)'jIc
I£TTKE A D ALEMBERI 93
désormais mon cabinet de travail, , J'avais plusieurs écrits c^mençés; j'en fis la revue. J'êïâîs assez magnifique en projets.
Rousseau cependant ne vécut — avec Thérèse Levasseur et la m êre de çeUg^ — qu'un an et d em à j,'Enilitage. Il y eut s brouille entre les deux amis; et cette affaire est très complexe. Il y avait une querelle personnelle; Grimm, l'ami de Diderot et de Rousseau, était jaloux des bontés de Madame d'Épinay pour Rousseau. Il y avait aussi une querelle philosophique: Rousseau avait cessé de faire cause commune avec le groupe des écrivains lo V encyclopédistes » auquel appartenaient les mêmes Diderot et Grimm, D'Àlembert, etc., et même il combattait mmntenant leurs doctrines extrêmement libres . . . Enfin la crise se produisit en suite de l'amour passionné que Rousseau éprouvait pour Madame d'H oudetoL. be lle - sceuc d e Ma dame ri'P . p i n a y . Le 15 cœur de Madame d'Houdetot n'était pas libre, et Rousseau dut se contenter de son amitié; mais il crut avoir des preuves que Madame d'Ëpinay avait été indiscrète dans cette affaire. Les malentendus se multipliant, Rousseau quitta l'Ermitage soudainement et en plem hiver, i s déc. 1 7 S7-' ïo