‹ Vie et œuvres de J.J. RousseauChapitre 17 sur 51 · LETTRE A D'ALEMBERT SUR LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LETTRE A D'ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

Rousseau alla habiter — cette fois seul avec Thérèse — une petite maison qu'on lui loua dans le village de Motitmorency. Elle était située dans un beau jardin, sur la colline de Mont-Louis. Il s'y installa dès le 15 décembre, le jour où il quitta l'Ermitage, et il y demeura jusqu'au moment où il dut s'enfuir en Suisse, le as 9 jiûn 176Ï.

' Cet épisode de la vie de Rousseau a été discuté avec plus de passion que nul autre. Les principaux livres à consulter sont: Rousseau, Les Confessions; Mme d'Épinay, Mémoires (publiés 1818); puis, Perey el Maugraa, Voltaire et J.-J. Rousseau (1883); Brunel, Nouvelle Htloise et Mme d'Houdetot (1888); Rey, /.-/, Rousseau dans la Vaille de Montmorency (iQog); Mme Macdonald, J.-J. Rousseau, A New Critictsm (ipo6); E. Rittet, Annales J.-J. Rousseau, 1906. Un aperçu de cette ' affaire a été donné dans The Nation (N. Y.) 14 déc. igiS, par Albert Scbinz. , - I

I L.LH->glc

C'est là qu'il composa, presque dès son arrivée, la fameuse Lettre à M. rf' flinn^r' 'm f" MJiiifiiiVn En voîd les drconstanceSj rapportées par Rousseau lui-même:

Dans la dernière visite que Diderot m'avait faîte à i'Ermîs tage, il m'avait parlé de l'article Genève, que d'Alembert avait mis dans V Encyclopédie; m'avait appris que cet article, concerté avec les Genevois du haut étage, avait pour but l'établissement de la comédie ' à Genève; qu'en conséquence les mesures étaient prises, et que cet établissement

lo ne tarderait pas d'avoir lieu. Comme Diderot paraissait trouver tout cela fort bien, qu'il ne doutait pas du succ^, et que j'avais avec lui trop d'autres débats pour disputer encore sur cet article, je n e lui dis rien; mais, indigné de tout ce manège de séduction dans ma patrie, j'attendais

15 avec impatience le volume de V Encyclopédie oïl était cet article, pour voir s'il n'y aurait pas moyen d'y faire quelque réponse qui pût parer ce malheureux coup. Je reçus le volume peu après mon établissement à Mont-Louis, et je trouvai l'article fait avec beaucoup d'adresse et d'art, et

îo digne de la plume dont il était parti. Cela ne me détourna pourtant pas de vouloir y répondre; et, malgré l'abattement où j'étais, malgré mes chagrins et mes maux, la rigueur de la saison et l'incommodité de ma nouvelle demeure, dans laquelle je n'avais pas encore eu le temps de m'arranger, je me mis à

2S l'ouvrage avec uft zèle qui surmonta tout.

Pendant un Hver assez rude, au mois de février, et dans l'état que j'ai décrit ci-devant, j'allais tous les jours passer deux heures le matin, et autant l'après-dlnée, dans un donjon tout ouvert, que j'avais au bout du jardin où était mon'

30 habitation. Ce donjon, qui terminait une allée en terrasse, donnait sur la vallée et l'étang de Montmorency, et m'offrait, pour terme du point de vue, le simple, mais respectable château de Saint-Gratien, retraite du vertueux

' Le mot f comédie » avait à Toxique le sens très géDéral de thdttie.

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Catinat.* Ce fut dans ce lieu, pour lors glaçéj^que, sans abri contre le vent et la neige, et sans autre feu que celui de mon cœur, je composai, dans l'espace de trois semaines, ma LeUre . à d'Alembert . sur tes speclades.

Ce qui indigna Rousseau dans cet article, c'est que d'Alembert, s après avoir fait l'éloge de la petite République, ajoutait que rétablissement d'un ttiéâtre dans la ville ne pourrait que contribuer à foimer le^ût des citoyens et ne nuirait en rien à la pureté des mœiir^ Jl^ici les premières lignes de ce passage:

■ I ', ij-f- •■ -

^' On ne souffre point à Genève de comédie; ce n'est pas qu'on y lo

disapprouve les spectacles en eux-mêmes, mais on craint, dtt-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant ne serait'^ pas possible de remédier à cet inconvénient, par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? Par ce moyen Genève i$ auriuî des spectacles et des mœurs, et jouirait de l'avantage des uns et des autres: les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, et leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de

'shU^ ncnï fp^U est très diffUile d'acquérir sans ce secours. La littérature en profiterait, sans que te libertinage fît des progrès, et Genève to

réunirait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes

Il est certain qu'il faut voir, dans l'article de l'Encyclopédie, la main de Voltaire qui voyait dans le théâtre son plus cher divertïsaëmenf; ' d'Alembert étfùt venu le voir quelque temps auparavant. C'est toute ime bngue histoire,' et qu'il faut résu- 35 mer en quelques mots.

Voltaire s'était installé. à,.Genèi£e en 1755, après sa rupture avec Frédéric II, .roi de Prusse. H avait voulu faite jouer des

"côîïïéHîes dans sa maison de Saint-Jean, aui Délices. Le Conâstoire (conseil d'église calviniste) s'y était opposé (31 juillet 30 '7SS)- Alors, l'hiver suivant, il avait fait jouer à Lausanne,

' Maréchal de France, l'un des meilleurs capitaines de Louis XIV (1637-1712). Ailleurs Rousseau dit: t Les deux plus grands, les deux plus vertueux des modernes, Catinat, Fénelon » {Nauv. HHoise, II, 18).

' Elle est résumée ici d'après L. Brunel, édition de La Lettre sur lu Spedaeles (Hachette), Introduction, chap. II. H)qIl'

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^ffr'"^ f'r^^tjJiM (]£ la Chine, deux de ses pièces, par une • troupe de société». Le succès obtenu l'avait encouragé; et, en 1758, pendant l'été^ il attirait à Carouge, en Savoie, mais aux portes même de Genève, une troupe de comédiens de Dijon. Nombre S de Genevois allèrent aux représentations. Or c'est en automne {2 oct.) que parut la Lettre sur les Spectacles de Rousseau; et l'effet produit fut assez grand pour forcer Voltaire à renoncer à ses plans pour le moment du moins.

L'affaire ne finit pas là cependant. Voltaire ne voulut pas

10 s'avouer battu. Il décida de quitter le territoire de Genève et acheta le château de Femey, à quelques kilomètres seulement au nord-ouest de Genève, mais sur territoire français (1759)- Personne ne pouvait l'empêcher dès lors de jouer la comédie chez lui, et pendant dix ans des représentations auront lieu. Cependant

15 Voltaire rêve toujours l'établissement d'un théâtre à Genève même. En 1760 il tente un coup d'audace et fait jouer L'Orphelin de la Chine aux Délices; niais il est rappelé à l'ordre par le Magnifique Conseil. En 1761 il lance un nouveau défi en établissant comme une ceinture de théâtres autour de Genève: un, chez lui,

ïo^~Ferney; un, à Cargugc; et un troisième, à Châtelaine. Enfin en i766^ ^1hëâtis est é tabli à G enève à la demande du Président de Beauteville, représentant de la France à Genève pendant les troubles de la République. Mais en 1768 le théâtre est incendié par des Genevois, fanatiques partisans dps idées de Rousseau.

as La venue du grand acteur Lekaîn chez Voltaire contribue grandement à avancer la cause du théâtre dans l'esprit des Genevois; et en 1782, les t puissances garantes » ayant dû de nouveau intervenir dans les affaires politiques de Genève, l'on construisit une nouvelle salle de théâtre permanente . . .

30 Le petit Uvre de Rousseau est intitulé ainsi:

/.-/. Rousseau, Citoyen de Genève, à M. D'Alembert, de l'Académie françoise, de l'Académie rayaie des sciences de Paris, (etc.); Sur son article Genève, dans le septième volume de l' Encyclopédie, el partictdièremettl sur le projet d'établir un théâtre de comédie en celle ville.

35 Di meliora piis, erroremque hasiibus ilîtim?-

(Virg., Ciorg., III, V. 513) • Dieui, donnez des choses meilleures aui gens pieux, et réservez cette erreur (le théfttre) a\a méchants! 1

LETTRE A D ALEUBERT

L'Immoralité du Théfttre

Cette discussion entre D'Alembert et Rousseau n'est qu'un épisode brillant d'une discussion longue et passionnée sur la « moralité du théâtre » — discussion dont on trouvera un bref résumé dans l'Introduction de L. Bruuel à son édition de la Lettre sur les Spectacles (Hachette), et une étude plus approfondie par L. Bourquin, 5 < La Controverse sur la Comédie au XVHI"* siècle >, dans Remie d'Hist. Lut. de la France, igig.

Parmi les grands noms qui ont été mêlés à ces débats, rappelons seulement ceux de '.Racine, dans sa querelle avec les Jansénistes, Moliècè, à propos de Tartufe et de Don Juan, et Bossuet, 10 dans ses Maximes et Réflexions sur la Comidte. ,

Rousseau examine J^^h^(iâfis.MlA»4M(4ULULJ 11 thUtie'auint une influen ce moralisatrice : (A) Pour la T ragédi e la théorie a'Ansiote, selon laquelle le théâtre t purge les passions »; ' c'est à dire que la tragédie en particulier, tout en éveillant en nous de 15 la pitié pour les victimes des passions humaines représentées sur la scène, nous porte à purger, ou purifier nos propres passions pour éviter de telles souffrances à nos semblables et à nous mêmes. (B) Pour la Coméd ie la théorie du f castigat ridendo mores.»; c'est à dire que la comédie corrige les mœurs en ao riant. Rousseau rejet te avec,vigueur çgs. tjiégrifig. Un auteur ne réussit selon lui, au théâtre, que s'il plaît au^ublic; or, pour être agréable au pubhc, il faut tlfitter ses passions et ses défauts, e t non pas \(^ lui reprocher.

T.i^ sTpnf en général, est un table au des passions humaines, ag dont l'original est dans tous les cœurs! Mais 5i lé'peintre n'avait soin de flatter ces passions, les spectateurs seraient bientôt rebutés, et ne voudraient plus se voir sous un aspect qui les fît mépriser d'eux-mêmes. Que s'il donne à quelquesunes des couleurs odieuses, c'est seulement à celles qui ne sont 30 point générales, et qu'on hait naturellement. Ainsi l'auteur

' Rappelons le texLe d'Anstote, dan» sa Poiligue: t La tragédie est l'imitation d'une action grave et complète ayant une certaine étendue ... se développant avec des pcrsonnageLi qui agissent ... et opérant par la pitié et la terreur, la purgation des passions de la m£me nature >, 1

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ne fait encore en cela que suivre le sentiment du public; et alors ces passions de rebut sont toujours employées à en faire valoir d'autres, sinon plus légitimes, du moins plus au gré des spectateurs. Il n'y a que la raison qui ne soit bonne à

IS rien sur la scène. U n homme sans pa ssions, ou qui les domin erait t oujo urs, n 'y sa urait intéresser personne; et Ton a déjà remarqué qu'un stoïcien, dans la tragédie, serait un personnage insupportable: dans la comédie, il ferait rire tout au plus.

10 Qu'on n'attribue donc pas au théâtre le pouvoir de changer des sentiments ni des moeurs qu'il ne peut que suivre et embellir. Un auteur qui voudrait heurter le goût général composerait b ientôt pour lui seul. Quand Molière corrfgea la scène comique, il attaqua des modes, des ridicules; mais il

ij ne choqua pas pour cela le goût du public, il le suivit ou le développa, comme fit aussi Corneille de son côté. C'était l'ancien théâtre qui commençait à choquer ce goût, parce que, dans un siècle devenu plus poli, le théâtre gardait sa première grossièreté. Aussi, le goût général ayant changé

lo depuis ces deux auteurs, si leurs chefs-d'œuvre étaient encore à paraître, tomberaient-ils infailliblement aujourd'hui. Les connaisseurs ont beau les admirer toujours, si le public les

I admire encore, c'est plus par honte de s'en dédire que par un vrai sentiment de leurs beautés. On dit que jamais une S bonne pièce ne tombe: vraiment je le crois bien, c'est que jamais une bonne pièce ne choque les mœurs' de son temps. Qui est-ce qui doute que sur nos théâtres la meilleure pièce de Sophocle ne tombât tout à plat? On ne saurait se mettre à la place des gens qui ne nous ressemblent point.

' Je dis le goût ou les mœurs indifféremment; car, bien que l'une de ces choses ne soit pas l'autre, elles ont toujours une origine commune et souffrent les mêmes révolutions. Ce qui ne signifie pas que le bon goût et les bonnes mœurs régnent toujours en même temps, proposition qui demande éclaircissement et discussion, mais qu'un certain état du goût répond toujours à un certain état des mœurs, ce qui est incontestable. (JVofe de Roasseait.)

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Du reste, même si l'on voulait concéder que le théâtre rend vraiment la vertu aimable, comme la nature avait déjà mis dans DOtre cceur cet amour du bien, le théâtre est alors superflu si tel est son but.

T , .e théAtre , me dit-on, dirigé comme il peut et doit l'être, s r end la vertu a imable et le vice odieux. Quoi donc! avant qu'il y eût des comédies n'aJmait-on point les gens de bien? ne haïssait-on point les méchants? et ces sentiments sont -ils plus faibles dans les heux dépourvus de spectacles? Le théâtre rend !a vertu aimable ... Il opère un ^pand pro- lo dige de faire ce que la nature et la raison font avant lui! les méchants sont haïs sur la scène . . . Sont-ils aimés dans la société, quand on les y connaît pour tels? Est-il bien sûr que cette haine soit plutôt l'ouvrage de l'auteur que des forfaits qu'il leur fait commettre? Est-il bien sûr que le ij simple récit de ces forfaits nous en donnerait moins d'horreur que toutes les couleurs dont il nous les peint? Si tout son art consiste à nous montrer des malfaiteurs pour nous les rendre odieux, je ne vois point ce que cet art a de si admirable, et l'on ne prend là-dessus que trop d'autres leçons ao sans celle-là. Osenii-je ajouter un soupçon qui me vient? Je doute que tout homme à qui l'on exposera d'avance les crimes de Phèdre ou de Médée ' ne les déteste plus encore au commencement qu'à la fin de la pièce: et si ce doute est fondé, que faut-îl penser de cet effet si vanté du théâtre? 15

Je voudrais bien qu'on me montrât clairement et sans verbiage par'guels moyens il pourrait produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas, et nous faire juger des SwesTHôrâux autrement que nous n'en jugeons en nousmêmes. Que toutes ces vaines prétentions approfondies 3c

' Phèdre éprouva un amour illicite pour Hippo!yte, fila de la première femme de son époui, Thésée, roi d'Athènes; puis elle fut la cause de la mort d'Hippolyte l'ayant faussement accusé. Médée se vengea de l'abandon de son époux, Jason, roi des Argonautes, en tuant ses enfants, et puis elle-même. La Phèdre de Radne est de 1677; la Midie de Cot' neiUe, de 1635.

lOO VIE ET ŒITVKES

sont puériles et dépourvues de sens ! Ah I sî la beauté de la vertu était l'ouvrage de l'art, il y a longtemps qu'il l'aurait défigurée. Quant à moi, dût-on me traiter de méchant encore pour oser soutenir que l'homme est né bon, je le pense S et crois l'avoir prouvé: la source de l'intérêt qui nous attache à ce qui est honnête, et nous inspire de l'aversion pour le

~" mal, est en nous et non dans Içg pièces. Il n'y a point d'art pour produire cet intérêt, mais seulement pour s'en prévaloir. L'amour du be au est un sentime nt au ssi naturel

lo au cœur himiain que l'amour de soi-même; il jv^ naît point ~3*ûn "arrangement de scènes; l'auteur ne l'y porte pas, il l'y trouve; et de ce pur sentiment qu'il flatte naissent les douces larmes qu'il fait couler.

A. La Tragédie La Bérénice de Racine est un exemple de la façon dont le 15 théâtre nous détourne d'admirer la vertu:

On prétend nous guér ir de l'amour par la peinture de ses faiblesses. Je ne sais là-dessus comment les auteurs s'y prennent; mais je vois que les spectateurs sont toujours du parti de l'amant faible, et que souvent ils sont fâcHës 10 qu'il ne le soit pas davantage. Je demande si c'est un grand moyen d'éviter de lui ressembler.

Rappelez-vous, monsieur, une pièce ' à laquelle je crois me souvenir d'avoir assisté avec vous, il y a quelques années, et qui nous fit un plaisir auquel nous nous attendions peu, is soit qu'en effet l'auteur y eût mis plus de beautés théâtrales que nous n'avions pensé, soit que l'actrice prêtât son charme ordinaire au rôle qu'elle faisait valoir. Je veux parler de la Bérénice de Racine.' Dans quelle disposition d'esprit le

' Bérénice de Racine (1670). Il s'agit d'une reprise donnée en 1752, le is novembre ..■. Le Mercure (déc. 1752,!, 173) avait ces mots: i L'action simple et naturelle,1e3 charmes,le son de voûc touchant, et les larmes délicieuses de Mlle Gaussin rendent la pièce plus intéressante qu'elle n'est en effet t. (Noie de L. Brunel, op. cit.)

A D ALEMBERT lOI

spectateur voit-il commencer cette pièce? Dans un sentiment de mépris pour la faiblesse d'un empereur et d'un Romain, qui balance, comme le dernier des hommes, entre sa maîtresse et son devoir; qui, flottant incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des.pbinte&feffémi- ■ nées ce caractère presque divin que lui donne L'histoire; oui f^it chercher dans un vil soupirant de lùeli© Is- bienfail;pljr du monde et les délices du genre humain. Qu'en pense le même spectateur après la représentation? Il finit par plaindre cet homme sensible qu'il méprisait, par s'intéresser r à cette même passion dont il lui faisait un crime, j)ar murîïïîirerEii^Cret 'du. sacrifice qu'il est-foicé. d'en faire aux lois de la patrie. Voilà ce que chacun de nous éprouvait à la représentation. Le rôle de Titus, très bien rendu, ^ eût fait de l'effet s'il eût été plus digne de lui ; mais tous sentirent i que l'intérêt principal était pour Bérénice, et que c'était le sort de son amour qui déterminait l'espèce de la catastrophe. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande émotion durant le cours de la pièce: mais au cinquième acte, où, cessant de se plaindre, l'air mome, l'œil sec et la n voix éteinte, eiréTâisait parler une douleur froide, approchante , l'art de l'actrice ajoutait au pathétique du

rôle, et les spectateurs, vivement touchés, commençaient i pleurer quand Bérénice ne pleurait plus. Que signifiait cela, sinon qu'on tremblait qu'elle ne fût renvoyée; qu'on 25 sentait d'avance la douleur dont son cœur serait pénétré; et que chacun aurait voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l'en moins estimer? Ne voilà-t-il pas une tragédie qui a bien rempli son objet, et qui a bien appris aux spectateurs à surmonter les faiblesses de l'amour? 30

L'événement dément ces vœux secrets; mais qu'importe? le dénoûment n'efface point l'effet de la pièce, La reine part sans le congé du parterre: l'empereur la renvoie învîlus

' Le râle de Titus était tenu par La Noue, acteur et poète. C^.

imilam,' on peut ajouter invilo speclatore. Titus a beau rester Romain, il est seul de son parti; tous les spectateurs

ont épousé Bérénice

Qu'on nous-pg igne l'amour comme on voudra: il séduit. .; ..s '<iu^jfetf! jfas- lui ■ S'i l est mal peint, la pièce est mauvaise; ' s|^ij çstJîien peint; 'a offusque tout ce qui l'accompagne. Ses ; '..';Ç0fatÀt^see^iÊcau:x,'ses souffrances, le rendent plus touchant encore que s'il n'avait nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes effets rebutent, il n'en devient que plus intéressant lo par ses malheurs mêmes. On se dit malgré soi qu'un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement !e cœur: on prend de la passion ce qui mène au plaisir; on en laisse ce qui tourmente. Pe rsonne ne se croi t ob ligé d'être un hérns; . at-c'est ainsi qu'jidmirant l'amour iS honnête on. aeJiirtà l'amour criminel.

Enfin, parlant du théâtre français, qui est pourtant * à peu près ausà parfait qu'il peut l'être », Rousseau dit encore:

On me dira qu e, dans, ces pièces, le crime est toujours puni,' et ïa vertu toujours récompensée^ Je reponds que,

20 quand cela serait, la plupart des actions tragiques n'étant que de pures fables, des événements qu'on sait être de l'invention du poète, ne font pas une grande impression sur lg s spectateurs; à force de leur montrer qu'on veut les instruire, on ne les instruit plus. Je réponds encore que ces

35 punitions et ces récompenses s'opèrent toujours par des moyens si peu communs, qu'on n'attend rien de pareil dans le cours naturel des choses humaines. Enfin je réponds en niant le fait. Il n'est ni ne peut être généralement vrai: car cet objet n'étant pomt celui sur lequel les auteurs diri-

30 gent leurs pièces, ils doivent rarement l'atteindre, et souvent il serait un obstacle au succès. Vice ou vertu, qu'importe,

' Racine avait emprunté le sujet de sa tragédie il Suétone, l'hJstorieD, qui résume admirablement tout le sujet dans ces mots: (Tilus) dimisU Beremcem imiius invilam.

ij:ttre a d'aleubert 103

pourvu qu'on en impose par un air de grandeur? Aussi la scène française, sans contredit la plus parfaite, ou du moins la plus régulière qui ait encore existé, n'est-elle pas moins le triomphe des grands scélérats que des plus iDustres héros: témoin Catilina,^ Mahomet,* Atrée,^ et beaucoup d'autres. 5

iT^l'npfirrnfi m ■^f"" "'■'■^-r "t rlnp» /TAip^J ainnn qiiB l'homme r,'tvt pa^j n^—^ ■°> que le ciel le punit des crimes qu'il lui fait commettre? Qu'apprend-on dans Médée^^^

c e n'est jusqu ^, ]% fureur de I3 jalniitiV peut rer^âri' upp

inere cruelle et dénaturé.e? Suivez la plupart des pièces 10 du Théâtre- Français; vous trouverez presque dans toutes des monstres abominables et des actions atroces, utiles, si l'on veut, à donner de l'intérêt aux pièces et de l'exercice aux vertus, mais dangereuses certainement en ce qu'elles accoutument les yeux du peuple à des horreurs qu'il ne ij devrait pas même connaître, et à des forfaits qu'il ne devrait pas supposer possibles. Il n'est pas même vrai que Je meurtre^et Jejarricide ^ soient toujob» odieux, A la faveur de je ne sais quelles commodes -etippositions, on les rend permis, ou pardo nnables. On a peine à ne pas excuser 20

' Catilioa (109-61 avant J.-C), patricien romain, qui fit une conjuration pour renverser la république de Rome, en 63, pour établir sa fortune sur les ruines de sa patrie. Il fut dénoncé par Cicéron. Crébillon fît représenter ime tragédie, Catilina, en 1748.

' Mahomet représenté dans la tragédie de Voltaire (1741) surtout sous les couleurs d'un odieux fanatique.

' Atrée, fils de Pélope, roi de Mycènes, célèbre pour sa haine contre Thyeste, son frère; il fit tuer deux des Gis de ce dernier et les servit à leur père dans un banquet. Ahée et Thyesle. tragédie de Crébillon (1707).

* Comme Phèdre est représentée comme la victime d'une passion fatale pour Hîppolyte, ainsi Œdipe est représenté comme condamné par une destinée implacable (ou par la malédiction des dieui) à commettre, sans le soupçonner, deux crimes épouvantables, tuer son père et épouser sa mère. Œdipe a été un sujet fréquemment trwté par les dramaturges, Mnsi par Sophocle et Sénèque dans l'anriquité, Corneille et Voltaire dans les temps modernes.

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