‹ Vie et œuvres de J.J. RousseauChapitre 27 sur 51 · LA NOUVELLE HÉLOISE I · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE HÉLOISE I

ment il faut avoir porté la vie, pour être en droit de la quitter.

Tu comptes les maux de l'humanité; tu ne rougis pas d'épuiser des lieux communs cent fois rebattus, et tu dis: La vie est un mal. Mais regarde, cherche dans l'ordre des s choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés de ma.ux. Est-ce donc à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers? et peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident? Tu l'as dit toi-même, la vie passive de l'homme n'est rien, et ne lo regarde qu'un corps dont il sera bientôt délivré; mais sa vie active et morale, qui doit influer sur tout son être, consiste / , dans l'exercice de sa volonté. I^ vie est un mal pour le méchant qui prospère, et un bien pour l'honnête homme infortuné; car ce n'est pas une modification passagère, mais 15 son rapport avec son objet, qui k rend bonne ou mauvaise. Quelles sont enfin ces douleurs si cruelles qui te forcent de la quitter? Penses-tu que je n'aie pas démêlé sous ta feinte impartialité dans le dénombrement des maux de cette vie la honte de parler des tiens? Crois-moi, n'abandonne pas ao à la fois toutes tes vertus; garde au moins ton ancienne franchise, et dis ouvertement à ton ami: J'ai perdu l'espoir de corrompre une honnête femme, me voilà forcé d'être honmie de bien; j'aime mieux mourir.

Tu t'ennuies de vivre, et tu dis: La vie est un mal. Tôt 15 ou tard tu sera consolé, et tu diras: La vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourdhui; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton âme qu'est tout le mal, corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour 30 n'avoir pas la peine de la ranger.

Je souffre, me dis-tu; dépend-îl de moi de ne pas souffrir? D'abord c'est changer l'état de la question; car il ne s'agît pas de savoir si tu souffres, mais si c'est un mal pour toi de vivre. Passons. Tu souffres, tu dois chercher 35

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à ne i^ua souffrir. Voyons s'il est besoin de mourir pour cela.

Considère un moment le progrès naturel des maux de l'&me directement opposé au progrès des maux du corps, conmie S les deux substances sont opposées par leur nature. Ceux-d s'invétèrent, s'empirent en vieillissant, et détruisent enfin cette machine mortelle. Les autres, au contraire, altérations externes et passagères d'un être immortel et simple, s'effacent insen^blement et le laissent dans sa forme origi-

lo nelle que rien ne saurait changer. La tristesse, l'ennui, les regrets, le désespoir, sont des douleurs peu durables qui ne s'enracinent jamais dans l'âjne; et l'expérience dément toujours ce sentiment d'amertume qui nous fait regarder nos peines comme étemelles. Je dirai plus: je ne puis croire

15 que les vices qui nous corrompent nous soient plus inhérents que nos cb^rins; non-seulement je pense qu'ils périssent avec le corps qui les occasionne, mais je ne doute pas qu'une I^us longue vie ne pût suffire pour corriger les hommes, et que [dusieurs siècles de jeunesse ne nous apprissent qu'il n'y a

» rien de meilleur que la vertu.

Quoi qu'il en soit, puisque la plup>art de nos maux physiques ne font qu'augmenter sans cesse, de violentes douleurs du corps, quand elles sont incurables, peuvent autoriser im homme à disposer de lui; car toutes ses facultés étant alié-

35 nées par la douleur, et le mal étant sans remède, il n'a plus l'usage ni de sa volonté ni de sa raison: il cesse d'être homme avant de mourir, et ne fait, en s'ôtant la vie, qu'achever de quitter un corps qui l'embarrasse et où son âme n'est déjà plus.

jo Mais il n'en est pas ainsi des douleurs de l'âme, qui, pour vives qu'elles soient, portent toujours leur remède avec elles. En effet, qu'est-ce qui rend un mal quelconque intolérable? c'est sa durée. Les opérations de la chirurgie sont communément beaucoup plus cruelles que les souffrances qu'elles

iS guérissent: mais la douleur du mal est permanente, celle de

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l'opération passagère, et l'on préfère celle-ci. Qu'est-il donc besoin d'opération pour des douleurs qu'éteint leur propre durée, qui seule les rendrait insupportables? Est-il raisonnable d'appliquer d'aussi violents remèdes aux maux qui s'effacent d'eux-mêmes? Pour qui fait cas de la constance s et n'estime les ans que le peu qu'ils valent, de deux moyens de se délivrer des mêmes souffrances, lequel doit être préféré de la mort ou du temps? Attends, et tu seras guéri. Que demandes- tu davantage?

Abl c'est ce qui redouble mes peines de songer qu'elles lo finiront? Vain sophisme de la douleur: bon mot sans raison, sans justesse, et peut-être sans bonne foi. Quel absurde motif de désespoir que l'espoir de terminer sa misère ! Même en supposant ce bizarre sentiment, qui n'aimerait mieux aigrir un moment la douleur présente par l'assurance de la 15 voir finir, comme on sacrifie une plaie pour la faire cicatriser? et quand la douleur aurait un charme qui nous ferait aimer à souffrir, s'en priver en s'ôtant la vie, n'est-ce pas faire à l'instant même tout ce qu'on craint de l'avenir?

Penses-y bien, jeune homme; que sont dix, vingt, trente 20 ans pour un être immortel? La peine et le plaisir passent comme une ombre; la vie s'écoule en un instant; elle n'est rien par elle-même, son prix dépend de son emploi. Le biea seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'elle est quelque chose. as

Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que si c'est | im mal d'avoir vécu, c'est une raison de plus pour vivre en- '' core. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir; car autant vaudr^t dire qu'il t'est permis de n'être pas homme, 30 qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination. Mais en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne, songes-tu que c'est à ton ami que tu l'oses dire?

Ta mort ne fait de mal à personne! J'entends; mourir à »<

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