S6 VIE ET ŒUVRES
nos dépens ne t'importe guère, tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de l'amitié que tu méprises; n'en est-il point de plus chers enojre ' qui t'obligent à te conserver? S'il est une personne au monde qui t'ait 5 assez aimé pour ne vouloir pas te survivre, et à qui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir? Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils point la paix d'une âme rendue avec tant de peine à sa première innocence? Ne crains-tu point de rouvrir dans ce cœur
10 trop tendre des blessures mal refermées? Ne crains-tu point que ta perte n'en entraîne une autre encore plus cruelle, en étant au monde et à la vertu leur plus digne ornement? et si elle te survit, ne crains-tu point d'exciter dans son sein le remords, plus pesant à supporter que la vie? Ingrat
15. ami, amant sans délicatesse, seras-tu toujours occupé de toimême? Ne soi^ras-tu jamais qu'à tes peines? N'es-tu point sensible au bonheur de ce qui te fut cher? et ne saurais-tu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi ! Tu parles des devoirs du magistrat et du père de famille;
ao et, parce qu'ils ne te sont pas imposés, tu te crois affranchi
T — ^ de tout: et la société à qui tu dois ta conservation, tes talents,
^^ ' tes lumières; la patrie à qui tu appartiens; les malheureux
qui ont besoin de toi, ne leur dois-tu rien? Oh! l'exact
dénombrement que tu fais! parmi les devoirs que tu comptes,
as tu n'oublies que ceux d'homme et 'de citoyen. Où est ce vertueux patriote qui refuse de vendre son sang à un prince étranger parce qu'il ne doit le verser que pour son pays, et qui veut maintenant le répandre en désespéré contre l'expresse défense des lois? Les lois, les lois, jeune homme 1
jo le s^;e les méprise-t-il? Socrate innocent, par respect pour elles, ne voulut pas sortir de prison: tu ne balances point à les violer pour sortir injustement de la vie, et tu demandes: Quel mal fais- je?
• «DeBdroitspluschersqueceiuderamîtié! et c'est un sage qui le dit. Mais ce prétendu sage était amoureux lui-même.» {Noie de Rousseau.)
lA NOUVELLE HÉLOlSE I57
Tu veux l'autoriser par des exemples; tu m'oses nommer des Romains! Toi des Romains! il t'appartient bien d'oser prononcer ces noms illustres! Dis-moi, Brutus^ mourut-il en amant désespéré? et Caton ' déchira-t-il ses entrailles pour sa, maîtresse? Homme petit et faible, qu'y a-t-il entre s . Caton et toi? Montre-moi la mesure commune de cette v âme sublime et de la tienne. Téméraire, ah! tais-toi. Je crains de profaner son nom par son apologie. A ce nom saint et auguste, tout ami de la vertu doit mettre le front dans la poussière, et honorer en silence la mémoire du plus grand lo des hommes.
Que tes exemples sont mal choisis! et que tu juges bassement des Romains, si tu penses qu'ils se crussent en droit de s'ôter la vie aussitQt qu'elle leur était à charge! Regarde les beaux temps de la république, et cherche si tu y verras 15 un seul citoyen vertueux se déUvrer ainsi du poids de ses devoirs, même après les plus cruelles infortunes. Régulus ' retomnant à Carthage prévint-U par sa mort les tourments qui l'attendaient? Que n'eût point donné Posthumius * pour que cette ressource lui fût permise aux Fourches Cau- 20
' Bruius, l'un des meurtriers de César, commandant avec CassiiB les troupes des républicains contre les césariens, commandfa par Octave et Antoine, il fut battu à la bataille de Philippe; loisqu'il vit que la cause de la liberté de sa patrie Était perdue, il se précipita sur son épée {4: av. I-C).
' Caton, le Censeur, mourut en 45 av. J.-C, Luttant contre César, il se trouva dans une situation désespérée à Utique, et se perfa de son épée.
• Régulas, consul, 165 av. J.-C, battit les Carthaginois; puis fut battu par eus et fait prisonnier. Envoyé à Rome pour traiter, il déconseilla au sénat d'accepter les conditions qu'il apportait, et malgré les supplications de ses amis, il rentra à Carthage comme il avait juré de le faire, et mourut dans d'affreui supplices.
' Fastkumiu.1, consul romain, quand, en 311 il se laissa enfermer avec son armée dans le défilé des Fourches Caudines, par les Samnites. Il dut passer sous le joug. Il proposa au sénat, qui l'accepta, de répudier le traité conclu par lui après la bataille, et il alla se livrer à ses ennemis.
dines? Quel eSort de courage le sénat même n'admira-t-il pas dans le consul Varron ' pour avoir pu survivre à sa défaite! Par quelle raison tant de généraux se laissèrent-ils volontairement livrer aux ennemis, eux à qui l'ignominie 5 était si cruelle, et à qui il en coûtait si peu de mourir? C'est qu'ils devaient à la patrie leur sang, leur vie et leurs derniers soupirs, et que la honte ni les revers ne les pouvaient détourner de ce devoir sacré. Mais quand les lois furent anéanties, et que l'État fut en proie à des tyrans, les citoyens
10 reprirent leur liberté naturelle et leurs droits sur eux-mêmes. Quand Rome ne fut plus, il fut permis à des Romains de cesser d'être: ils avaient rempli leurs fonctions sur la terre; ils n'avaient plus de patrie; ils étaient en droit de dispKwer d'eux, et de se rendre à eux-mêmes la liberté qu'ils ne pouvaient plus
15 rendre à leur pays. Après avoir employé leur vie à servir Rome expirante et à combattre pour les lois, ils moururent vertueux et grands comme ils avaient vécu; et leur mort fut encore un tribut à la gloire du nom romain, afin qu'on ne vit dans aucun d'eux le spectacle indigne de vrais citoyens
ao servant un usurpateur.
Mais toi, qui es-tu? qu'as-tu fait? Crois-tu t'excuser sur ton obscurité? Ta faiblesse t'exempte-t-elle de tes devoirs? et pour n'avoir ni nom ni rang dans ta patrie, en es-tu moins soumis à ses lois? Il te sied bien d'oser parler de mourir
as tandis que tu dois l'usage de ta vie à tes semblables! Apprends qu'une mort telle que tu la médites est honteuse et furtive; c'est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-lui ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien ... je suis inutile au monde . . . Philosophe d'un jour!
30 ignores-tu que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est ' utile à l'humanité par cela seul qu'il existe?
' Varron, consul romain, au 3"" siècle, qui avec Paul-Êmile, perdit la terrible bataille de Cannes contre Annibal. Paul-Émile fut tiié. Vanon avait refusé la mort pour sauver les débris de son armée.
LA NOUVELLE HÉLOlSE 159
Écoute-moi, jeune insensé: tu m'es cher, j'ai pitié de tes erreurs. S'il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu, viens, que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même: «Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir. » s Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Rapproche de moi les malheureux que mon abord intimide: ne crains d'abuser ni de ma bourse ni de mon crédit; prends, épuise mes biens, fais-moi riche. Si cette considération te retient lo aujourd'hui, elle te retiendra encore demain, après-demain, toute ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs: tu n'es qu'un méchant.
QtJATRiÈME Partie L« Revoir
Par la protection de Lord Bocnston, Saint-Preux s'embarque à Plymouth comme ingénieur, sur un des cinq vaisseaux de l'escadre 15 de l'amiral Anson, lequel partait pour faire le tour du monde. I) revient après quatre ans — cinq ans après le mariage de Julie. Entre temps Claire d'Orbe, la cousine de Julie est devenue veuve; elle viendra avec sa fillette (Henriette) demeurer auprès de Julie et de Wolmar qui ont deux enfants (celui appelé « Mali », parce 20 qu'il est destiné à devenir le • mari t d'Henriette, et Marcellin). Saint-Preux doit accompagner son bienf^teur, Lord Bomston, en Italie. Il part seul d'avance, et s'arrêtera à Clarens pour revoir Julie. Saint-Preux est aussi passionné, émotionnel f \ et romanesque en amitié qu'il l'avait été en amour. De fait, c'est 15 ^ peut-être toujours de l'amour.