LETTRE VI. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD
Je me lève au milieu de la nuit pour vous écrire. Je ne saurais trouver un moment de repos. Mon cœur agité, transporté, ne peut se contenir au dedans de moi; il a besoin de s'épancher. Vous qui l'avez si souvent garanti du déses- 30 poir, soyez le cher dépositaire des premiers plaisirs qu'il ait goûtés depuis si longtemps. , ^A)i.)ylc
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Je l'ai vue, mylord ! mes yeux l'ont vue ! J'ai entendu sa voix; ses mains ont touché les miennes; elle m'a reconnu; elle a marqué de la joie à me voir; elle m'a appelé son ami, son cher amî; elle m'a reçu dans sa maison; plus heureux 5 que je ne fus de ma vie, je loge avec elle sous un même toit, et maintenant que je vous écris je suis à trente pas d'elle.
Mes idées sont trop vives pour se succéder; elles se présentent toutes ensemble; elles se nuisent mutuellement. Je vais m'arrêter et reprendre haleine pour tâcher de mettre
iQ quelque ordre dans mon récit.
Il ne faut pas vous dire que, durant toute la route, je n'étais occupé que de l'objet de mon voyage; mais une chose à remarquer, c'est que je commentai de voir sous un autre point de vue ce même objet qui n'était jamais sorti de mon
15 cœur. Jusque-là je m'étiùs toujours rappelé JuUe brillante ounme autrefois des charmes de sa première jeunesse; j'avais toujours vu ses beaux yeux animés du feu qu'elle m'inspirait; ses traits chéris n'offraient à mes regards que des garantsde mon bonheur; son amour et le mien se mêlaient
20 tellement avec sa figuie, que je ne pouvais les en séparer. Maintenant j'allais voir Julie mariée, Julie mère, Julie indifférente. Je m'inquiétais des changements que huit ans d'intervalle avaient pu faire à sa beauté. Elle avait eu la petite vérole; elle s'en trouvait changée: à quel peint le
as pouvait-elle être? Mon imagination me refusait opiniâtrement des taches sur ce charmant visage; et sitôt que j'en voyais un marqué de petite vérole, ce n'était plus celui de Julie. Je pensais encore à l'entrevue que nous allions avoir, à la réception qu'elle m'allait faire. Ce premier abord se
30 présentait à mon esprit sous mille tableaux différents, et ce moment qui devait passer si vite revenait pour moi mille fois k jour, .' Quand j'aperçus la cime des monts, le cœur me battit
,' fortement, en me disant, elle est là. La même chose venait
S5 de m'arriver en mei à la vue des côtes d'Europe. La mime
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chose m'était arrivée autrefois à Meilletle en découvrant la niaison du baron d'Étange. Le monde n'est jamais divisé pour moi qu'en deux régions; celle où elle est, et celle où elle n'est pas. La première s'étend quand je m'éloigne, et se resserre à mesure que j'approche, comme un lieu où je ne s dois jamais arriver. Elle est à présent bornée aux murs de sa chambre. Hélas! ceUpu seul est habité; tout le reste de l'univers est vide. ^^^
Plus j'approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L'instant où des hauteurs du Jura je découvris le lac de jo Genève fut un instant d'extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrents de plaisirs avaient inondé mon cœur; l'air des Alpes si salutaire et si pur; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l'Orient; cette terre riche et fertile, ce paysage unique, le i$ plus beau dont l'œil humain fut jamais frappé; ce séjour charmant auquel je n'avais rien trouvé d'égal dans le tour du monde, l'aspect d'un peuple heureux et hbre, la douceur de la saison, la sérénité du cUmat, mille souvenirs déUcieux qui réveillaient tous les sentiments que j'avais goûtés: tout ao cela me jetait dans des transports que je ne puis décrire, et semblait me rendre à la fois la jouissance de ma vie entière.
En descendant vers la côte je sentis une impression nouvelle dont je n'avais aucune idée; c'était un certain mouvement ij d'effroi qui me resserrait le cœur et me troublait malgré moi. Cet effroi, dont je ne pouvais démêler la cause, croissait à mesure que j'approchais de la ville: il ralentissait mon empressement d'arriver, et fit enfin de teb progrès, que je m'inquiétais autant de ma diligence que j'avais fait jusque- 30 là de ma lenteur. En entrant à Vevey, la sensation que j'éprouvai ne fut rien moins qu'agréable: je fus saisi d'une violente palpitation qui m'empÊchait de respirer; je parlais d'une voix altérée et tremblante. J'eus peine à me faire entendre en demandant M. de Wolmar; car je n'osai jamais 35
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□ommer sa femme. On me dit qu'il demeurait à Clarens.' Cette nouvelle m'ôta de dessus la poitrine va poids de cinq cents livres; et, prenant les deux lieues qui me restaient à faire pour un répit, je me réjouis de ce qui m'eût désolé dans S un autre temps; mais j'appris avec un vrai chagrin que madame d'Orbe était à Lausanne. J'entrai dans ime auberge pour reprendre les forces qui me manquaient: U me fut impossible d'avaler un seul morceau; je suffoquais en buvant, et ne pouvais vider un verre qu'à plusieurs reprises. Ma
lo terreur redoubla quand je vis mettre les chevaux pour repartir. Je crois que j'aurais donné tout au monde pour voir briser une roue en chemin. Je ne voyais plus Julie; mon imagination troublée ne me présentait que des objets coiJus; mon âme était dans un tumulte universel. Je
is connaissais la douleur et le désespoir; je les aurais préférés à cet horrible état. Enfin je puis dire n'avoir de ma vie éprouvé d'agitation plus cruelle que celle où je me trouvai durant ce court trajet, et je suis convaincu que je ne l'aurais pu supporter une journée entière,
30 En arrivant, je fis arrêter à la grille; et, me sentant hors d'état de faire un pas, j'envoyai le postillon dire qu'un étranger demandait à parler à M. de Wolmar. Il était à la promenade avec sa femme. On les avertit, et ils vinrent par un autre côté, tandis que, les yeux fichés sur l'avenue,
»S j'attendais dans des transes mortelles d'y voir paraître quelqu'un.
A peine Julie m'eut-elle aperçu qu'elle me reconnut. A l'instant me voir, s'écrier, courir, s'élancer dans mes bras, ne fut pour elle qu'une même chose. A ce son de voix je me
30 sens tressaillir; je me retourne, je la vois, je la sens, ô mylord ! ô mon ami ... je ne puis parler . . . Adieu crainte;
' Le baron d'Ëtange avait, on s'en souvient, deux habitations, l'une àVevey, la » maison de ville », l'autre deux lieues plus loin sur les hauteurs de Clarens, la « maison de campagne ». C'est celle-ci que Julie habitait avec M. de Wolmar.
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adieu terreur, effroi, respect humain. Son regard, son cri, son geste, me rendent en un moment la confiance, le courte, et les forces. Je puise dans ses bras la chaleur et la vie; je pétille de joie en la serrant dans les miens. Un transport sacré nous tient dans un long silence étroitement embrassés, 5 et ce n'est qu'après un si doux saisissement que nos voix commencent à se confondre et nos yeux à mêler leurs pleurs. M. de Wolmar était là; je le savais, je le voyais: mais qu'aurais-je pu voir? Non, quand l'univers entier se fût réuni contre moi, quand l'appareil des tourments m'eût envi- 10 ronné, je n'aurais pas dérobé mon cœur à la moindre de ces caresses, tendres prémices d'une amitié pure et sainte que nous emporterons dans le ciel!
Cette première impétuosité suspendue, madame de Wolmar me prit par la main, et, se retournant vers son mari, lui dit 15 avec une certaine grâce d'innocence et de candeur dont je me sentb pénétré: Quoiqu'il soit mon ancien ami, je ne vous le présente pas, je le reçois de vous, et ce n'est qu'honoré de votre amitié qu'il aura désormais la mienne. Si les nouveaux amis ont moins d'ardeur que les anciens, me dit-il en m'em- ao brassant, ils seront anciens à leur tour, et ne céderont point aux autres. Je reçus ses embrassements, mais mon cœur venait de s'épuiser, et je ne fis que les recevoir.
Après cette courte-scène, j'observai du coin de l'œil qu'on avait détaché ma malle et remisé ma chaise. Julie me prit 35 sous le bras, et je m'avançai avec eux vers la maison, presque oppressé d'aise de voir qu'on y prenait possession de moi.
Ce fut alors qu'en contemplant plus paisiblement ce visage adoré, que j'avais cru trouver enlaidi, je vis avec une surprise amère et douce qu'elle était réellement plus belle et plus 30 brillante que jamais. Ses traits charmants se sont mieux formés encore; elle a pris un peu plus d'embonpoint qui n'a fait qu'ajouter à son ébkiuissante blancheur. La petite vérole n'a laissé sur ses joues que quelques légères traces presque imperceptibles. Au lieu de cette pudeur souffrante 35
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qui lui faisait autrefois sans cesse baisser les yeux, on voit la sécurité de la vertu s'allier dans son chaste regard à la douceur et à la sensibilité ; sa contenance, non moins modeste, est moins .timide; un air plus libre et des grâces plus franches S ont succédé à ces manières contraintes, mêlées de tendresse et de honte; et si le sentiment de sa faute la rendait alois plus touchante, celui de sa pureté la rend aujourd'hui plus céleste.
A [>eine étions-nous dans le salon qu'elle dispanit, et rentra
lo le moment d'après. Elle n'était pas seule, ^^i pensezvous qu'elle amenait avec elle? Mylord, c'étaient ses enfants! ses deux enfants plus beaux que le jour, et portant déjà siu* leur physionomie enfantine le charme et l'attrait de leur mère! Que devins-je à cet aspect? cela ne peut ni se
1$ dire ni se comprendre; il faut le sentir. Mille mouvements contraires m'assaillirent à la fois; mille cruels et déUcîeux souvenirs vinrent partager mon cœur. . ô spectacle! ôregretsi Je me sentais déchirer de douleur et transporter de joie. Je voyais, pour ainsi dire, multiplier celle qui me fut si chère.
30 Hélas 1 je voyais au même instant la trop vive preuve qu'elle ne m'était dus rien, et mes pertes semblaient se multiplier avec elle. (1
Elle me les amena par la main. Tenez, me dit-elle d'un ton qui me perça l'âme, voilà les enfanta de votre amie: ils
as seront vos amis un jour; soyez le leur dès aujourd'hui. Aussitôt ces deux petites créatures s'empressèrent autour de moi, me prirent les mains, et, m'accablant de leurs innocentes caresses, tournèrent vers l'attendrissement toute mon émotion. Je les pris dans mes bras l'un et l'autre; et les pressant
30 contre ce cceur agité: Cheis et aimables enfants, dis-je avec un soupir, vous avez à remplir une grande tâche. Puissiezvous ressembler à ceux de qui vous tenez la \'je; puissiezvous imiter leurs vertus, et faire un jour par les vôtres la consolation de leurs amis infortunés! Madame de Wolmar
35 enchantée me sauta au cou une seconde fois, et semblait me
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vouloir payer par ses caresses de celles que je faisais à ses deux fils. Mais quelle différence du preiçier embrassement ^ à celui-là! Je l'éprouvai avec surprise. C'était une mère de famillft que j'embrassais: ie la voyais e
vais sur son visage un air de dignité qui ne m'avait pas frappé d'abord; je me sentais forcé de lui porter une nouvelle sorte de respectj^a familiarité m'était presque à charge; quelque belle qu'elle me parât, j'aurais baisé le bord de sa robe de meilleur cœur que sa joue: dès cet instant, en un mot, je ii connus qu'elle ou moi n'étions plus les mêmes, et je commençai tout de bon à bien ai^rer de moi. /
Comment Wolmar et Julie ont organisé la Vie henrenae,
conforme 1 la Nature et 1 la Raison
Sentimentalement, Saint-Preux raconte le bonheur domestique
de Julie, opposant la vie de la campagne à la vie artificielle des
grandes villes.' i;