‹ Vie et œuvres de J.J. RousseauChapitre 30 sur 51 · LETTRE X. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD · texte numérisé non relu

LETTRE X. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD

Que de plaisirs trop tard connus je goûte depuis trois semaines! La douce chose de couler ses jours dans le sein d'une tranquille amitié, à l'abri de l'orage des passions impétueuses! Mylord, que c'est un spectacle agréable et touchant que celui d'une maison simple et bien réglée où régnent ac l'ordre, la paix, l'innocence; où l'on voit réuni sans appareil, sans éclat, tout ce qui répond à la véritable destination de l'homme! La campagne, la retraite, le repos, la saison, la vaste plaine d'eau qui s'oflfre à mes yeux, le sauvage aspect des montagnes, tout me rappelle ici ma délicieuse île de »> Tinian.' Je crois voir accomplir les vœux ardents que j'y

' On observera comme Rousseau a bien prévu l'organisation du ( Home K moderne, la transformation de la maison de parade des maîtres il'autreFois, en une maison de confort et d'agrément.

* L'île de Tinian, à l'ouest du Chili, dans l'Océan Pacifique, visitée par Saint-Preux lors de son voyage autour du moDcJ^, 11 la décrit tûnu

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formai tant de fois. J'y mène une vie de mon goût, j'y trouve une société selon mon cœur. II ne manque en ce lieu que deux personnes pour que tout mon bonheur y soit rassemblé, et j'ai l'espoir de les y voir bientôt. S En attendant que vous et madame d'Orbe veniez njettre le comble aiix plaisirs si doux et si purs que j'apprends à goûter où je suis, je veux vous en donner une idée par le détail d'une économie domestique qui annonce la félicité des mitres de la maison, et la fait partager à ceux qui lo l'habitent . . ,

Je ne vous décrirai point la maison de Clarens: vous la

connaissez; vous savez si elle est charmante, si elle m'offre

des souvenirs intéressants, si elle doit m'être chère et par ce

qu'elle me montre et par ce qu'elle me rappelle. Madame

i i5~tle Wolmar en préfère avec raison le séjour à celui d'Étange,

-, château magnifique et grand, mais vieux, triste, incommode,

\ et qui n'offre dans ses environs rien de comparable à ce qu'on

Voit autour de Clarens.

Depuis que les maîtres de cette maison y ont fixé leur

ao demeure, ils en ont mis à leur usage tout ce qui ne servait

-, qu'à l'ornement: ce "'"•"' p''" ""- •"lit^r faite pfiiir être

vue, mais pour être hahité p. Ils ont bouché de longues en-

fiSSes pour changer des portes mal situées; Us ont coupé

de trop grandes pièces pour avoir des It^ements mieux dis-

as tribués; à des meubles anciens et riches, ils en ont substitué

de simples et de commodes. Tout y est agréable et riant,

tout y respire l'abondance et la propreté, rien n'y sent la

richesse et le luxe; il n'y a pas une chambre où l'on ne se

reconnaisse à la campagne, et où l'on ne retrouve toutes les

30 commodités de la ville. Les mêmes changements se font

remarquer au dehors: la basse cour a été agrandie aux dépens

(IV, 3): ( J'ai séjourné troismois dans une Ile déserte et délicieuse, douK et touchante image de l'antique beauté de la nature, et qui semble être confinée au boutdu monde pour y servir d'asile à l'i persécutés >.

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des, remises. A la place d'un vieux billard délabré l'on a fait un beau pressoir, et une laiterie oii- logeaient des paons criards dont on s'est défait, ht potager était trop petit pour la cuisine; on en a fait du parterre un second, mais ^ propre et si bien entendu, que ce parterre ainsi travesti pl^t $ à l'oeil plus qu'auparavant. Aux tristes ifs qui couvraient les murs ont été substitués de bons espaliers. Au lieu de l'inutile marronnier d'Inde, de jeunes mûriers noirs commencent à ombrager la cour; et l'on a planté deux rangs de noyers jusqu'au chemin, à la place des vieux tilleuls qui lo bordaient l'avenue. Partout on a substitué l'utile à l'agréa- ^^^ ble, et l'agréable y a presque toujours gagné. Quant à moi, du moins, je trouve que le bruit de la basse-cour, le chant des coqs, le mi^ssement du bétail, l'attelage des chariots, les repas des champs, le retour des ouvriers, et tout l'appareil 15 de l'économie rustique, donnent à cette maison un air plus champêtre, plus vivant, plus animé, plus gai, je ne sais quoi qui sent la joie et le bien-être, qu'elle n'avait pas dans sa morne dignité.

Leurs terres ne sont pas affermées, mais cultivées par leurs 10 soins; et cette culture fait une grande partie de leurs occupations, de leurs biens et de leurs plaisirs. La baronnie d'Étange n'a que des prés, des champs, et du bois; mais le produit de Clarens est en vignes, qui font un objet considérable; et comme la différence de la culture y produit un effet plus as sensible que dans les blés, c'est encore une raison d'économie pour avoir préféré ce dernier séjour. Cependant ils vont presque tous les ans faire les moissons à leur terre, et M. de Wolmar y va seul assez fréquemment. Ils ont pour maxime de tirer de la culture tout ce qu'elle peut donner, non pour 30 faire un plus grand gain, mais pour nourrir plus d'hommes. M. de Wolmar prétend que la terre produit à proportion du nombre des bras qui la cultivent: mieux cultivée, elle rend davantage; cette surabondance de production donne de quoi la cultiver mieux encore; plus on y met d'hommes etjje bétail, 35

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plus elle fournit d'excédant à leur entretien. On ne s^t, dit-il, où peut s'arrêter cette ai^^mentation continuelle et réciproque de produit et de cultivateurs. Au contraire, les terrains négligés perdent leur fertilité; moins un pays produit S d'hommes, moins il produit de denrées; c'est le défaut d'habitants qui l'empêche de nourrir le peu qu'il en a, et dans toute contrée qui se dépeuple on doit tôt ou tard mourir de faim.

Ayant donc beaucoup de terres et les cultivant toutes

lo avec beaucoup de soin, 11 leur faut, outre les domestiques de la basse-cour, un grand nombre d'ouvriers à la journée: ce qui leur procure le plaisir de faire subsister beaucoup de gens sans s'incommoder. Dans le choix de ces journaliers, ils préfèrent toujours ceux du pays, et les voisins aux étrangers

is et aux inconnus. Si ronperdquelgue.çlyiae-à-ne4!§sjirendre touioursjes plus -robustes ^ on le regagne bien par l'affection que cette pr éférence i nspirp S. rpriv qu'on dioîsïl , par l'avantage de les avoir sans cesse autour de soi, et de pouvoir compter sur eux dans tous les temps, quoiqu'on ne les paye qu'une

30 partie de l'année.

Avec tous ces ouvriers, on fait toujours deux prix: l'un est le prix de rigueur et de droit, le prix courant du pays, qu'on s'oblige à leur payer pour les avoir employés; l'autre,

, un peu plus fort, est un prix de bénéficence,' qu'on ne leur paye

as qu'autant qu'on est content d'eux; et U arrive presque toujours que ce qu'ils font pour qu'on le soit vaut mieux que le surplus qu'on leur donne: car M. de Wolmar est intègre et sévère, et ne laisse jamais dégénérer en coutume et en abus les institutions de faveur et de grâce. Ces ouvriers ont des

30 surveillants qui les animent et les observent. Ces surveillants sont les gens de la basse-cour, qui travaillent eux-mêmes, et sont intéressés au travail des autres par un petit denier qu'on leur accorde, outre leurs gages, sur tout ce qu'on re-

3S cueille par leurs soins. De plus, M. de Wolmar les visite ' i^^jScfMfe, mot invente par Rousseau; auglab: • bonos*. .,

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lui-mËme presque tous les jours, souvent plusieurs fois le jour, et sa femme aime à être de ces promenades. Enân, dans le temps des grands travaux, Julie donne toutes les semaines vingt batz ' de gratification à celui de tous les travailleurs, journaliers ou valets indiSéremment, qui, durant ces 5 huit jours^a été le plus diligent au jugement du maître. Tous ces moyens d'émulation qui paraissent dispendieux, employés avec prudence et justice, rendent insensiblement tout le monde laborieux, diligent, et rapportent enfin plus qu'ils ne coûtent: mais comme on n'en voit le profit qu'avec de la la constance et du temps, peu de gens savent et veulent s'en servir.

Cependant un moyen plus efficace encore, le seul auquel des vues économiques ne font point songer, et qui est plus propre à madame de Wolmar, c'est de gagner l'aSection de is ces bonnes gens en leur accordant la sienne. Elle ne croit point s'acquitter avec de l'argent des peines que l'on prend pour elle, et pense devoir des services à quiconque lui en a rendu: ouvriers, domestiques, tous ceux qui l'ont servie ne fût-ce que pour un seul jour, deviennent tous ses enfants; ao elle prend part à leurs plaisirs, à leurs chagrins, à leur sort; elle s'informe de leurs affaires; leurs intérêts sont les siens; elle se chaîne de mille soins pour eux; elle leur donne des conseils; elle accommode leurs différends, et ne leur marque pas l'affabilité de son caractère par des paroles emmiellées 35 et sans effet, mais par des services véritables et par de continuels actes de bonté. Eux, de leur côté, quittent tout à son moindre signe; ils volent quand elle parle; son seul regard anime leur zèle; en sa présence ils sont contents; en son absence ils parlent d'elle et s'animent à la servir. Ses 3a charmes et ses discours font beaucoup ; sa douceur, ses vertus, font davantage. Ah! mylord, l'adorable et puissant empire que celui de la beauté bienfaisante !

' Petite monnaie du pays

Julie propose les Sports comme Gsraatie f»ntre 3 McBurs

Pour empêcher les désordres et pour maintenir le coiitentemeul

parmi les villageois et les domestiques, M. et Mme, de Wolmar

veillent à leur procurer des distractions innocentes et saines.

Les hommes et les femmes sont généralement tenus. séparés, les

S femmes causent et chantent, et s'occupent d'ouvrages du sese.

(Suite de la même lettre) Ce n'est rien de contenir Tes femmes si l'on ne contient aussi les hommes; et cette partie de la règle, non moins importante que l'autre, est plus difficile encore; car l'attaque

lo est en générai plus vive que la défense: c'est l'intention du conservateur de la nature. Dans la république, on retient les citoyens par des mœurs, des principes, de la vertu: mais comment contenir des domestiques, des mercenaires, autrement que pM- la contrainte et la gêne? Tout l'art du maître

15 est de cachef cette gêne sous le voile du plaisir ou de l'intérêt,

^ en sorte qu'ils pensent vouloir tout ce qu'on les oblige de

faire. L'oisiveté du dimanche, le droit qu'on ne peut guère

leur ôter d'aller où bon leur semble quand leurs fonctions ne,

les retiennent point au logis, détruisent souvent en un seul

30 jour l'exemple et les leçons des six autres. L'habitude du cabaret, le commerce et les maximes de leurs camarades, la fréquentation des femmes débauchées, les perdant bientôt pour leurs maîtres et pour eux-mêmes, les rendent par mille défauts incapables du service et indignes de la liberté,

as On remédie à cet inconvénient en les retenant par les mêmes motifs qui les portaient à sortir. Qu'allaient-ils faire ailleurs? boire et jouer au cabaret. Us boivent et jouent au logis. Toute la différence est que le vin ne leur coûte rien, qu'ils ne s'enivrent pas, et qu'il y a des gagnants

30 au jeu sans que jamais personne perde. Voici comment on s'y prend pour cela.

Derrière la maison est une allée couverte dans laquelle on ^.LH)^k'

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a établi la lice des jeux: c'est là que les gens de livrée et ceux de la basse-cour se rassemblent en été, le dimanche, après le prêche, pour y jouer, en plusieurs parties Uées,' non de l'aident, on ne le souffre pas, ni du vin, on leur en donne, mais une mise fournie par la libéralité des maîtres. Cette mise est tou- s jours quelque petit meuble ou quelque nippe à leur usage. Le nombre des jeux est proportionné à la valeur de la mise; en sorte que, quand cette mise est un peu considérable, comme des boucles d'argent, des bas de soie, un chapeau fin, ou autre chose semblable, on emploie ordinairement plusieurs lo séances à la disputer. On ne s'en tient point à une seule espèce de jeu; on les varie, afin que le plus habUe dans un n'emporte pas toutes les mises, et pour les rendre tous plus adroits et plus forts par des exercices multiphés. Tantôt c'est à qui enlèvera à la course un but placé à l'autre bout de ig l'avenue; tantôt à qui lancera le plus loin la même pierre; tantôt à qui portera le plus longtemps le même fardeau; tantôt on dispute un prix en tirant au blanc' On joint à la plupart de ces jeux un petit appareil qui les prolonge et les rend amusants. Le maître et la maltresse les honorent ao souvent de leur présence: on y amène quelquefois les enfants; les étrangers même y viennent, attirés par la curiosité, et plusieurs ne demanderaient pas mieux que d'y concourir; mais nul n'est jamais admis qu'avec l'agrément des maJtres et du consentement des joueurs, qui ne trouveraient par leur »s compte à l'accorder aisément. Insensiblement il s'est fait de cet usage une espèce de spectacle, où les acteurs, animés par les regards du public, préfèrent la gloire des applaudissements à l'intérêt du prix. Devenus plus vigoureux et plus agiles, ilss'en estiment davantage; et, s'accoutumant à tirer leur ja valeur d'eux-mêmes plutôt que de ce qu'ils possèdent, tout valets qu'ils sont, l'honneur leur devient plus cherque l'argent.

' partie liée = où U est « convenu qu'il taille gagner deui parties sur trois, ou deux parties de suite pour avoir l'enjej » {LUbé). * Tirer à la cible.

lya VIE ET ŒtrVRES

La Danse

(Suite de la mime lettre)

L'hiver, les plaisirs changent d'espèce ainsi que les travaux.

Les dimanches, tous les gens de la maison, et même les voisins,

hommes et femmes indifféremment, se rassemblent après

le service dans une salle basse, où ils trouvent du feu, du vin,

S des fruits, des gâteaux, et un violon qui les fait danser. Madame de Wolmar ne manque jamais de s'y rendre, au moins pour quelques instants, afin d'y maintenir par sa présence l'ordre et la modestie; et il n'est pas rare qu'elle y danse elle-même, fût-ce avec ses propres gens. Cette règle,

lo quand je l'appris, me parut d'abord moins conforme à la sévérité des mœurs protestantes. Je le dis à Juhe; et voici à peu près ce qu'elle me répondit.

La pure morale est si chargée de devoirs sévères, que si on la surcharge encore de formes indifférentes, c'est presque

15 toujours aux dépens de l'essentiel. On dit que c'est le cas de la plupart des moines, qui, soumis à mille règles inutiles, ne savent ce que c'est qu'honneur et vertu. Nos gens d'église ont encore quelques maximes qui paraissent plus fondées sur le préjugé que sur la raison. Telle est celle qui blâme la

3o danse et les assemblées: comme s'il y avait plus de mal à danser qu'à chanter, que chacun de ces amusements ne fût pas également une inspiration de la nature, et que ce fût un crime de s'égayer en commun par une récréation innocente et honnête! Pour moi, je pense au contraire que, toutes les

is fois qu'il y a concours des deux sexes, tout divertissement public devient innocent par cela même qu'il est public; au lieu que l'occupation la plus louable est suspecte dans le tête-à-tête.'

' Et ici Rousseau reprend la même idée développée dans la Lettre sur Us Spcclades. Cet extrait est donné'plus haut sous le titre Les FêUs dans une République. Monsieur et Madame de Wolmar prennent, datis leurs domaines de Clarens, la place des « seigneuries » dans la République de Genève. ^., , ^

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L'Elysée

Fidèle à son principe de la supériorité de la nature sur l'art

de l'homme, Rousseau oppose aux jardins artificiels comme

ceux de Versailles, et qui étaient alors à la mode, les jardins où

le pittoresque de la nature a été préservé ou imité,'

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