‹ Vie et œuvres de J.J. RousseauChapitre 35 sur 51 · TOME SECOND · texte numérisé non relu

TOME SECOND

A AMSTERDAM Chez MARC-MICHEL REY.

M. Dec. LXXyiJ.

«fiw PrniUgt de Hc^imm les Eatts *

L'ËDinoN Ret D'éjn

■IvGtJO^Ic

ÊIOLE 309

de critiques faciles et superficielles (comme Voltaire dans la lettre citée plus haut): «U ne faut pas confondre — dît explicitement Rousseau — ce qui est naturel à l'état sauvage et ce qui est naturel à l'état civil.» Et ailleurs: «Voulant former l'homme de la nature, il ne s'agit pas pour cela d'en faire un sauvage; mais 5 enfermé dans le tourbillon social, il suffit qu'il ne s'y laisse pas entraîner, ni par les passions, lû par les opinions des hommes; qu'il voie par ses yeux [pas par ceux de la société], qu'il sente par son cœur [pas par l'imagination de la société] qu'aucune autorité ne le gouverne hors celle de sa propre raison [[raison 10 d'enfant].»

L'éducation proposée par Rousseau — toute négative, il ne œsse de le répéter lui-même — consistera donc à écarter de la voie de l'enfant tout ce qui pourrait contrarier le développement ^ naturel des sens et des facultés de l'enfant. Si on ne contrarie 15 pas ces facultés, elles se développeront spontanément, — comme l'eau du ruisseau coule spontanément de la montagne dans la vallée. Les institutions des hommes et des préjugés séculaires constituent des obstacles si forts que cette éducation, même négative, sollicite toutes les énergies du t gouverneur » d'Emile, ao

Le Premier Âge {Ptter Infans)

(De la naissance à l'âge où l'enfant < apprend à parler

et à marcher »)

L'Enfant au HeiUot

L'usage. était de serrer fortement l'enfant dans son maillot,

contraignant la nature, empêchant le libre jeu de ses membres.

(Cet usage est très généralement abandonné aujourd'hui.)

Toute notre sagesse consiste en préjugés serviles; tous nos usages ne sont qu'assujettissement, gêne et contrainte. 35 L'homme civil naît, vit et meurt dans l'esclavage: à sa naissance, on le coud dans un maillot: à sa mort on le cloue dans une bière; tant qu'il garde la ^;ure humaine, il est enchaîné par nos institutions.

On dit que plusieurs sages-femmes prétendent, en pétris- 30 sant la tète des enfants nouveau-nés, lui doimet une forme

plus convenable: et on le souSrel Nos têtes seraient ma! de la façon de l'auteur de notre être: U nous les faut façonnées au dehors par les sages-femmes, et au dedans par les philosophes. Les Caraïbes ' sont de la moitié plus heureux que nous. S f A peine l'enfant est-il sorti du sein de la mère, et à peine jouit-il de la liberté de mouvoir et d'étendre ses membres, qu'on lui donne de nouveaux liens. On l'emmaillotte, on le couche la tête fixée et les jambes allongées, les bras pendants à côté du corps; il est entouré de linges et de bandages de

lo toute espèce, qui ne lui permettent pas de changer de situation. Heureux si on ne l'a pas serré au point de l'empêcher de respirer, et si on a eu la précaution de le coucher sur le côté, afin que les eaux qu'il doit rendre par la bouche puissent tomber d'elles-mêmes; car il n'aurait pas la liberté de tourner

is la tête sur le côté pour en facUiter l'écoulement, x (Buffon, Hist. nat., t. IV, p. 190, in-ia.)

L'enfant nouveau-né a besoin d'étendre et mouvoir ses membres pour les tirer de l'engourdissement où, rassemblés en un peloton, ils ont resté si longtemps. On les étend, il

ao est vrai, mais on les empêche de se mouvoir; on assujettit la tête même par des têtières: il semble qu'on a peur qu'il n'ait l'air d'être en vie.

Ainsi l'impulsion des parties hitemes d'un corps qui tend à l'accroissement trouve un obstacle insurmontable aux

ïS mouvements qu'elle lui demande. L'enfant fait continuellement des efforts inutiles, qui épuisent ses forces ou retardent leurs progrès. Il était moins à l'étroit, moins gêné, moins comprimé dans l'amnios, qu'il n'est dans ses langes: je ne vois pas ce qu'il a g^né à naître.

}o L'inaction, la contrainte où l'on retient les membres d'un enfant ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeiu^, empêcher l|enfant de se fortifier, de croître, et altérer sa constitution. Dans les lieux oii l'on n'a point ces pré- ' Peuples anthropophages des Petites Antilles, aujourd'hui presque complètement disparus.

tmUE 311

cautions extravagantes, les hommes sont tous grands, forts, bien proportionnés. Les pays où l'on emmaillotte les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements $ libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendrait volontiers perclus pour les empêcher de s'estropier.

Une contrainte si cruelle pouirait-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament? Leur premier lo sentiment est un sentiment de douleur et de peine: ils ne trouvent qu'obstacles à tous les mouvements dont ils ont f^ besoin: plus malheureux qu'un criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils s'irritent, ils crient. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs? Je le crois bien: vous les con- 13 trariez dès leur naissance; les premiers dons qu'ils reçoivent de vous sont des chaînes; les premiers traitements qu'Us éprouvent sont des tourments. N'ayant rien de Hbre que la VOIX, comment ne s'en serviraient-ils pas pour se plaindre? Ils crient du mal que vous leur faites: ainsi garrottés, vous 10 crieriez plus fort qu'eux.

D'où vient cet usage déraisonnable? D'un usa^ dénaturé. Depuis que les mÈres, méprisant leur premier devoir, n'ont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les confier à des femmes mercenaires, qui, se trouvant ainsi mères d'en- is fants étrangers, pour qui la nature ne leur disait rien, n'ont cherché qu'à s'épa^;ner de la peine. II eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté: mais, quand il est bien lié, on le jette dans un coin sans s'embarrasser de ses cris. Pourvu qu'il n'y ait pas de preuves de la négligence de la 30 nourrice, pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambes, qu'importe au surplus qu'il périsse, ou qu'il demeure infirme le reste de ses jours? On conserve ses membres aux dépens de son corps; et, quoi qu'il arrive, la nourrice est disculpée 35

312 VIE ET ŒCVSES

Ces douces mères, qui, débarrassées de leuis enfants, se livrent gaiement aux amusements de la ville, savent-elles cependant quel traitement l'enfant dans son maillot reçoit au village? Au moindre tracas qui survient, on le suspend S à un clou comme un paquet de bardes; et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. Tous ceux qu'on a trouvés dans cette situation avaient le visage violet: la poitrine fortement comprimée; ne laissant pas circuler le sang, il remont^ùt à la tête;

lo et l'on croyait le patient fort tranquille, parce qu'il n'avait pas la force de crier. J'ignore combien d'heures un enfant peut rester dans cet état sans perdre la vie, mais je doute que cela puisse aller fort loin. Voilà, je pense, une des plus grandes commodités du maillot.

15 On prétend que les enfants en liberté pourraient prendre de mauvaises situations, et se donner des mouvements capables de nuire à la bonne conformation de leurs membres. C'est là un de ces vains raisonnements de notre fausse sagesse, et que jamais aucune expérience n'a confirmés. De cette

ao multitude d'enfants qui, chez des peuples plus sensés que nous, sont nourris dans toute la liberté de leurs membres, on n'en voit pas un seul qui se blesse ni s'estropie; ils ne sauraient donner à leurs mouvements la force qui peut les rendre dangereux, et quand ils prennent une situation vio-

as lente, la douleur les avertit bientôt d'en changer.

Nous ne nous sommes pas encore avisés de mettre au maillot les petits des chiens ni des chats; voit-on qu'il résulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence? Les enfants sont plus lourds; d'accord: mais à proportion ils

30 sont aussi plus faibles. A peine peuvent-ils se mouvoir; comment s'estropieraient-ils? Si on les étendait sur le dos, ils mourraient dans cette situation, comme la tortue, sans pouvoir jamais se retourner.

L'Allaitement La question de l'allaitement par une autre que la mère a été l'objet de législation en France dès 1350 (Ordonnances du Roi Jean); ces ordonnances ont été révisées en 1611 et en 1715, sous Louis XIII et Louis XIV. Il y eut de nouvelles lois en 1727, 1757 et 1762 — l'année où parut Emile. C'était donc un sujet s discuté. Le plaidoyer de Rousseau pour l'allaitement par la mère fit grande impression. On dit que les mères apportaient leurs nourrissons en société, et jusqu'au théâtre. Un édit du 28 juillet 1769 était destiné à opérer une réforme radicale en ces matières; les pages de Rousseau n'y furent peut-être pas étran- lo gères. Le problème continue à préoccuper l'opinion en France, caia la mortalité des enfants est toujours très grande avec ce système. Parmi les auteurs récents qui ont tr^té le sujet, on peut citer, au théâtre, François Coppée, dans La Nortrrice {1886), Eugène Brieux, dans Les Semplaçanies (1901); et dans le roman, 15 R. Bazin, dans Donaltenne (1903).

Le devoir des femmes n'est pas douteux; mais on dispute si, dans le mépris qu'elles en font, il est égal pour les enfants d'être nourris de leur lait ou d'un autre? Je tiens cette question, dont les médecins sont les juges, pour décidée au souhait 10 des femmes; et, pour moi, je penserais bien aussi qu'il vaut mieux que l'enfant suce le lait d'une nourrice en santé que d'une mère gâtée, s'il avait quelque nouveau mal à craindre du même sang dont il est formé.

Mais la question doit-elle s'envisager seulement par le t$ côté physique, et l'enfant a-t-il moins besoin des soins d'une mère que de sa mamelle! D'autres femmes, des bêtes même pourront lui donner le lait qu'elle lui refuse: la sollicitude f-y maternelle ne se supplée point. Celle qui nourrit l'enfant d'une autre au lieu du sien est une mauvaise mère; comment 30 sera-t-elle une bonne nourrice? Elle pourra le devenir, mais lentement; il faudra que l'habitude change la nature; et l'enfant mal soigné aura le temps de f)érir cent fois avant que sa nourrice ait pris pour lui une tendresse de mère. r .

214 VIE ET ŒtIVRES

De cet avantage même résulte un inconvénient, qui seul devrait ôter à toute femme sensible le courage de (aire nourrir son enfant par une autre: c'est celui de partager le droit de mère, ou plutôt de l'aliéner; de voir son enfant aimer s une autre femme autant et plus qu'elle; de sentir que la tendresse qu'il conserve pour sa propre mère est une grâce, et que celle qu'il a f)our sa mère adoptive est un devoir: car oii j'ai trouvé les soins d'une mère, ne dois-je pas trouver l'attachement d'un fils?

lo La manière dont on remédie à cet inconvénient est d'inspirer aux enfants du mépris pour leur nourrice, en les traitant en véritables servantes. Quand leur service est achevé, on retire l'enfant, ou l'on congédie la nourrice; à force de»Ia mal recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au

13 bout de quelques années, il ne la voit plus, il ne la connaît plus. La mère, qui croit se substituer à elle et réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendre fils d'un nourrisson dénaturé, elle l'exerce à l'ingratitude; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna

îo la vie, comme celle qui l'a nourri de son lait.

Combien j'insisterais sur ce point s'il était moins décourageant de rebattre en vain des sujets utiles ! Ceci tient à. plus de choses qu'on ne pense. Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs? commencez par les mères; vous serez

35 étonné des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette première dépravation: tout l'ordre moral s'altère; le naturel s'éteint dans tous les cœurs; l'intérieur des maisons prend un air moins vivant; le spectacle touchant d'une famille naissante n'attache plus les marb,

30 n'impose plus d'égards aux étrangers; on respecte moins la mère dont on ne voit point les enfants; il n'y a point de résidence dans les familles; l'habitude ne renforce plus les liens du sang; il n'y a plus ni pères, ni mères, ni enfants, ni frères, ni sœurs; tous se connaissent à peine, comment

3S s 'aimeraient-Us? Chacun ne songe plus qu'à soi. Quand

ËUILE 215

la maison n'est qu'une triste solitude, il faut bien aller s'égayer ailleurs.

Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs; l'état va se repeupler; ce premier point, ce point seul va tout réunir. L'attrait de la vie domestique est le meilleur contrepoison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfants qu'on croit importun devient agréable; il rend le père et la mère plus nécessaires, plus chers l'un à l'autre; il resserre entre eux le lien conjugal, i' Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme et le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulterait bientôt une réforme générale; bientôt la nature aurait repris tous ses droits. Qu'une fois les femmes redeviennent 1 mères, bientôt les hommes redeviendront pères et maris.

Le GouTemeui

La mère doit s'occuper de l'enfant aux premiers mois de la vie. Mais le père doit ensuite prendre sa part dans l'éducation. Aux siècles d'avaot la Révolution, il ne le faisait pas gÉnéralement. S'il était fortuné, et désirait pour sod fils mieux que l'éducation des i< écoles d'alors, il choisissait un * gouverneur ». C'est une grande faute, dit Rousseau, mais au moins, si le père se soustrait à ses devoirs natureb, que le gouverneur ne soit pas un mercenaire.' (On se souvient que c'est comme sti' que Saint-Preux devait se charger de l'éducation des enfants de Julie.) 2,

Mais que fait cet homme riche, ce père de famille si affairé, et forcé selon lui de laisser ses enfants à l'abandon? Il paye un autre homnie pour remplir ses soins qui lui sont à charge. Ame vénale ! crois-tu donner à ton fils un autre père avec de

' Montaigne estimait que le système de « gouverneur » était toujours préférable; lesparents, le père comme li mère, aiment trop leurs enfants, et en conséquence les élèvent trop tendrement ... la vie est alors trop dure pour eux (Elssai sur l'Institution des Enfants).

.,Clh)^Il'

2l6 VIE ET ŒUVRES

l'aident? Ne t'y trompe point; ce n'est pas même un mattre

que tu lui donnes, c'est un valet. D en formera bientôt

un second.

On raisonne beaucoup sur les qualités d'un bon go\ivemeur.

5 La première que j'en extrais, et celle-là seule en suppose

beaucoup d'autres, c'est de n'être point un homme à vendre.

Il y a des métiers si nobles, qu'on ne peut les faire pour de

l'aident sans se montrer indigne de le faire: tel est celui de

l'homme de guerre; tel est celui de l'instituteur. Qui donc

lo élèvera mon enfant? Je te l'ai déjà dit, toi-même. Je ne

le peux! . . . Fais-toi donc un ami. Je ne vois point d'autre

Un gouverneur! ô quelle âme sublime...! En vérité, pour faire un homme, il faut être ou père ou plus qu'homme is soi-même. Voilà la fonction que vous confiez tranquillement à des mercenaires.

Pour la commodité de son exposé, Rousseau imagine Emile orphelin de père et de mère; et que « chargé de tous leurs devoirs, je succède à tous leurs droits.»

L'Art du Hédetin est Condtunne' so Pour la même raison — la commodité de son exposé — Rousseau suppose à son élève un i esprit commun «, mais physiquement, il le considère d'emblée comme a un enfant bien formé, vigoureux et sain.»

Un corps débile affaiblit l'âme. De là l'empire de la méde- 15 cine, art plus, pernicieux aux hommes que tous les maux qu'il prétend guérir. Je ne sais, pour moi, de quelle maladie nous guérissent les médecins; mais je sais qu'ils nous en donnent de bien funestes; la lâcheté, la pusillanimité, la crédu-

' Rousseau avait d'illustres prédécesseurs pourcesattaques: Rabelais, Montaigne, Molière. John Locke, médecin lui-mêmeet presque contemporain de Rousseau, craignait l'abus des médicaments. Voir Pensifs SUT VÊdiication, Chap. I, 30. {Cf. P. Villey, Influence de Montaigne sur les idées pédagogiques de Locke et de Rousseau, p. 175.)

ÊIOLE 217

tité, la. terreur de la mort: s'ils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu'ils fassent marcher des cadavres? Ce sont des hommes qu'il nous faut, et l'on n'en voit point sortir de leurs mains.

La médecine est à la mode parmi nous; elle doit l'être. ; C'est l'amusement des gens oisifs et désœuvrés, qui, ne sachant que faire de leur temps, le passent à se conserver. S'ils avaient eu le malheur de naître immortels, ils seraient les plus misérables des êtres. Une vie qu'ils n'auraient jamais peur de perdre ne serait pour eux d'aucun prix, II faut à ic ces gens-là des médecins qui les menacent pour les flatter, et qui leur dorment chaque jour le seul plaisir dont ils soient susceptibles, celui de n'être pas morts.

Je n'ai nul dessein de m'étendre ici sur la vanité de la médecine: mon objet n'est que de la considérer par le côté 15 moral. Je ne puis pourtant m'empêcher d'observer que les hommes font sur son usi^ les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité. Ils supposent toujours qu'en traitant un malade on le guérit, et qu'en cherchant une vérité on la trouve: ils ne voient pas qu'il faut balancer l'avantage d'une lo guérison que le médecin opère par la mort de cent malades qu'il a tués, et l'utilité d'une vérité découverte par le tort que font les erreurs qui passent en même temps. La science — qui instruit et la médecine qui guérît sont fort bonnes, sans ■" doute; mais la science qui trompe et la médecine qui tue 25 sont mauvaises. Apprenez-nous donc à les distmguer, - Voilà le nœud de la question. Si nous savions ignorer la vérité, nous ne serions jamais les dupes du mensonge; si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne moiu'rions jamais par la main du médecin. Ces deux abstinences 30 seraient sages; on gagnerait évidemment à s'y soumettre. Je ne dispute donc pas que la médecine soit utile à quelques hommes, mais je dis qu'elle est funeste au genre " humain , . .

Pour moi, je n'appellerai jamais de médecin pour JUpniîs

2l8 VIE ET ŒUVRES

Emile, à moins que sa vie ne soit dans un danger évident; car alors il ne peut lui faire pis que de le tuer.

Je sais bien que le médecin ne manquera pas de tirer

avantage de ce délai. Si l'enfant meurt, on l'aura appelé

S trop tard; s'il réchappe, ce sera lui qui l'aura sauvé. Soit:

que le médecin triomphe; mais surtout qu'il ne soit appelé

qu'à l'extrémité.

Faute de savoir se guérir, que l'enfant sache être malade; cet art supplée à l'autre, et souvent réussit beaucoup mieux;

lo c'est l'art de la nature. Quand l'animal est malade, il souffre en silence et se tient coi: or, on ne voit pas plus d'animaux languissants que d'hommes. Combien l'impatience, la crainte, l'inquiétude, et surtout les remèdes, ont tué de gens que leur maladie aurait épargnés, et que le temps seul aurait

iS guéris? On me dira que les animaux, vivant d'une manière plus conforme à la nature, doivent être sujets à moins de maux que nous. Eh bien, cette manière de vivre est précisément celle que je veux donner à mon élève; il en doit donc tirer le même profit.

ao La seule partie utile de la médecine est l'hygiène. Encore l'hygiène est-elle moins une science qu'une vertu. La tempérance et le travail sont les deux vrais médecins de l'homme: le travail a^uise son appétit, et la tempérance l'empêche d'en abuser.

Le Luigage des Pleins

a$ Quand l'enfant pleure, il est mal à son aise, il a quelque

besoin qu'il ne saurait satisfaire; on examine, on cherche ce

besoin, on le trouve, on y pourvoit. Quand on ne le trouve

pas, ou quand on n'y peut pourvoir, les pleurs continuent, on en est importuné, on flatte l'enfant pour le faire taire, on 30 le berce, on lui chante pour l'endormir: s'il s'opiniâtre, on s'impatiente, on le menace; des nourrices brutales le fraf^wnt quelquefois. Voilà d'étranges leçons pour son entrée à la vie. - .

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£llILE 319

Je n'oublierai jamais d'avoir vu un de ces incommodes pleureurs ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur-le-champ, je le crus intimidé. Je me disais: Ce sera une âme servile dont on n'obtiendra rien que par la rigueur. Je me trompais; le malheureux suffoquait de colère, il avait perdu la respira- 5 tion; je le vis devenir violet. Un moment après vinrent les cris aigus; tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir de cet âge, étaient dans ses accents. Je craignis qu'il n'expirât dans cette agitation. Quand j'aurais douté que le sentiment du juste et de l'injuste fût inné dans le cœur 10 de l'homme, cet exemple seul m'aurait convaincu. Je suis sûr qu'un tison ardent tombé par hasard sur la m^n de cet enfant lui eût été moins sensible que ce coup assez léger, mais donné dans l'intention manifeste de l'offenser.

Cette disposition des enfants à l'emportement, au dépit, 15 à la colère, demande des ménagements excessifs. Boerhaave ' pense que leurs maladies sont fwur la plupart de la classe des convulsives, parce que la tête étant proportionnellement plus grosse et le système des nerfs plus étendu que dans les adultes, le genre nerveux est plus susceptible ao d'irritation. Éloignez d'eux avec le plus grand soin les do- -.mestiques qui les agacent, les irritent, les impatientent; ils leur sont cent fois plus dangereux, plus funestes, que les in- ' jures de l'air et des saisons. Tant que les enfants ne trou- ^ veront de résistance que dans les choses, et jamais dans les 25 volontés, ils ne deviendront ni mutins ni colères, et se conserveront mieux en santé. C'est ici une des raisons pourquoi , les enfants du peuple, plus libres, plus indépendants, sont généralement moins infirmes, moins délicats, plus robustes que ceux qu'on prétend mieux élever en les contrariant sans 30 cesse: mais il faut songer toujours qu'il y a bien de la différence entre leur obéir et ne les pas contrarier.

Les premiers pleurs des enfants sont des prières: si on

' Médecin hollandais, d'une grande célébrité au temps de Rousseau

'■"«'■"«>■ Joogic

n'y prend garde, elles deviennent bientôt des ordres; ils commencent par se faire assister, ils finissent par se faire servir. Ainsi de leur propre faiblesse, d'où vient d'abord le sentiment de leur dépendance, naît ensuite l'idée de l'empire et de la 5 domination; mais cette idée étant moins excitée par leurs besoins que par nos services, ici commencent à se faire apercevoir les effets moraux dont la cause immédiate n'est pas dans la nature, et l'on voit déjà pourquoi, dès ce premier âge, U importe de démêler l'intention secrète que dicte le geste

10 ou le cri.

Quand l'enfant tend la main avec effort sans rien dire, il croit atteindre à l'objet, parce qu'il n'en estime pas la distance; il est dans l'erreur: mais quand il se plaint et crie en tendant la main, alors 11 ne s'abuse plus sur la distance, il

15 commande à l'objet de s'approcher, ou à vous de le lui apporter. Dans le premier cas, portez-le à l'objet lentement et à petits pas: dans le second, ne faites pas seulement semblant de l'entendre; plus il criera, moins vous devez l'écouter. Il importe de l'accoutumer de bonne heure à ne commander,

30 ni aux hommes, car il n'est pas leur maître, ni aux choses, car elles ne l'entendent point. Ainsi, quand un enfant désire quelque chose qu'U voit qu'on veut lui donner, il vaut mieux porter l'enfant à l'objet que d'apporter l'objet à l'enfant; il tire de cette pratique une conclusion qui est de son âge,

as et il n'y a pas d'autre moyen de la lui suggérer.

Le Deidqèue Âge (Des Sensations)

(De l'âge où Emile * apprend à parler et à marcher », 4 ou S ans, jusqu'à 12 ou 13 ans) Emile jusqu'id — vtlae nesdus ipse suae ' — ne faisait guère que continuer la vie animale du sein de sa mère. II va peu à peu entrer en contact avec son entourage: (a) Mentalement — le langage rudimentaire et indirect des larmes sera remplacé pat

1 Ovide, Tristia, I, 3.

ËinLE 221

k lang^fe articulé et direct de la parole; il cessera d'être Pver infans, c'est à dire, ne parlant pas (de in privatif, et /art, parler); l, il pleurera donc moins dorénavant puisque t un langage est substitué à l'autre.» (ô) Physiquement — car:

Emile apprend à Marcher

Notre manie enseignante et pwdantesque est toujours d'ap)- $ prendre aux enfants ce qu'ils apprendraient beaucoup mieux d'eux-mêmes, et d'oublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner, Y a-t-il rien de plus sot'que la peine qu'on prend pour leur apprendre à marcher, comme si l'on en avait vu quelqu'un qui, par la négligence de sa nourrice, ne sût pas lo marcher étant grand? Combien voit-on de gens, au contraire, marcher mal toute leur vie, parce qu'on leur a mal appris à marcher?

Emile n'aura ni bourrelets, ni paniers roulants, ni chariots, ni lisières, ou du moins, dès qu'il commencera de savoir 15 mettre un pied devant l'autre, on ne le soutiendra que sur les lieux pavés, et l'on ne fera qu'y passer en hâte,' Au lieu de le laisser croupir dans l'air usé d'une chambre, qu'on le mène joumeUement au milieu d'un pré. Là, qu'il coure, qu'il s'ébatte, qu'il tombe cent fois le jour, tant mieux, il en ap- ao prendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la hberté rachète beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions; en revanche, il sera toujours gai; si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de as leur côté.

Un autre progrès rend aux enfants la plainte moins nécessaire, c'est celui de leurs forces. Pouvant plus par euxmêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui.

' Il n'y a rien de plus ridicule et de plus mal assuré que la démarche des gens qu'on a trop menés par la lisière éteint petits; c'est encore ici une des observations triviales à force d'être justes, et qui son'^ justes en plus d'un sens, Qiole de Rtmsstau.)

222 VIE ET ŒUVBES

Avec leur force se développe la connaissance qui les met en état de la diriger. C'est à ce second degré que commence proprement la vie de l'individu: c'est alors qu'il prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment S de l'identité sur tous les moments de son existence; il devient véritablement un, le mËme, et par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral.

Le Droit de l'Enfant k Jouir de la ^^e Dana cet éloquent appel, Rousseau formule sa plus radicale

10 et sa plus profonde réforme L'éducation ne doit pas viser au futur, au dépens dij bonheur présent de l'enfant: «La nature veut que les enfants soient enfants avant que d'Être hommes.» Wordsworth et Dickens en Angleterre, et surtout Victor Hugo en France, sans compter les éducateurs de tous les paya, Peatalozzi,

iS Girard, Basedow, Frœbel, Herbart, etc. ont continué ce mouvement en faveur des droits de l'enfant — droits aujourd'hui si bien établis.

Rien n'est plus incertain que la durée de la vie de chaque homme en particulier; très peu parviennent à ce plus long

»o terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son commencement: moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à. l'adolescence; et il est probable que votre élève n'atteindra pas l'âge d'homme.

as Que faut-il donc penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et commence par le rendre misérable pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est à croire qu'il ne jouira jamais? Quand

30 je supposerais cette éducation raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés soumis à un joug insupportable, et condamnés à des travaux continuels comme des galériens, sans être assuré que tant de

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soins leur seront jamais utiles ? L'âge de la gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de l'esclavage. On tourmente le malheureux pour son bien, et l'on ne voit pas la mort qu'on appelle, et qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien d'enfants périssent j victimes de l'extravagante sagesse d'un père ou d'un maître? - Heureux d'échapper à sa cruauté, le seul avantage qu'ils , tirent des maux qu'il leur a fait souffrir est de mourir sans regretter la vie, dont ils n'ont connu que les tourments.

Hommes, soyez humains, c'est votre premier dovoipi -fo soyez-le pour tous tes ôtatc, pou£ bius lea A g as , pour tout , ce qui n'est pas étranger à l'homme. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de l'humanité? Aimez l'enfance: favorisez . ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n'a pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les ij lèvres, et où l'âme est toujours en paix? Pourquoi voulezvous ôter à ce5 petits innocents la jouissance d'un temps si court qui leur échappe, et d'un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser ! Pourquoi voulez-vous remplir d'amertume ' et de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront ao pas plus pour eux qu'ils ne peuvent revenir pour vous?' Pères, savez-vous le moment où la mort attend vos enfants? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu d'instants que la nature leur donne: aussitôt qu'ils peuvent sentie le plaisir d'être, faites qu'ils en jouissent, faîtes qu'à quelque îs heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir ( goûté la vie.

Que de voix vont s'élever contre moi ! J'entends de loin les clameurs de cette fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous, qui compte toujours le présent pour 30 tien, et, «poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure qu'on avance, à force de nous transporter où nous ne sommes pas, nous transporte où nous ne serons jamais. * C'est, me répondez-vous, le temps de corriger les mauvaises inclinations de l'homme; c'est dajis l'âge de l'enfance, oî)^||^|^

324 VIE ET ŒUVaES

peines sont le moins sensibles, qu'il faut les multiplier pour les épargner dans l'âge de la raison. Mais qui vous dit que tout cet arrangement est à votre disposition, et que toutes ces belles instructions, dont vous accablez le faible esprit S d'un enfant, ne lui seront pas un jour plus pernicieuses qu'utiles? Qui vous assure que vous épargnez quelque chose par les chagrins que vous lui prodiguez? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que son état n'en comporte, sans être sûr que ces maux présents sont à la décharge de l'avenir?

lo Et comment me prouverez-vous que ces mauvais penchants, dont vous prétendez le guérir, ne lui viennent pas de vos soins mal entendus bien plus que de lanature? Malheureuse prévoyance, qui rend un être actuellement misérable, sur l'espoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un joui!

ij Que si ces raisonneurs vulgaires confondent la licence avec la liberté, et l'enfant qu'on rend heureux avec l'enfant qu'on gâte, apprenez-leur à les distinguer.

Pour ne point courir après des chimères, n'oublions pas ce qui convient à notre condition. L'humanité a sa place dans

3o l'ordre des choses; l'enfance a la sienne dans l'ordre de la vie humaine; il faut considérer l'homme dans l'homme et l'enfant dans l'enfant. Assigner à chacun sa place et l'y fixer, ordonner les passions humaines selon la constitution de l'homme est tout ce que nous pouvons faire pour son bien-

3$ être. Le reste dépend de causes étrangères, qui ne sont point en notre pouvoir,'

■ Ce pl^doyer pour le i droit au bonheur • de l'enfant a été entendu. Pourtant pas assez encore. Voir le touchant livre de Jean Aicard, L'Âmt d'un Enfant {i"" éd., 1907), et dans ce livre particuUSrement l'histoire navrante du Petit Durand qui mourut avant de sortir de l'affreuse prison où on tua son bonheur d'enfant. Ou d'autres romans plus ou moins autobii^aphiques de notre temps: Jack, par A. Daudet (1876); Jacques Vinglras, par J. Vallès (1879); Poil de Caralte, par J. Renard (1894); S^astien Rock, par O. Mirbeau (1906). Ou les poites: Victor Hugo, Banidlle, Sully-Pnidbomme, Aicard, Jean Rictus, etc. Pour la mortalité de l'enfant, qui est à base de toute l'argumentation

n ne faut pas Raisonner avec l'Enfant avant l'Âge de la Raison

Faites que, tant qu'O n'est frappé que des choses sensibles, toutes ses idées s'arrêtent aux sensations; faites que de toutes parts il n'aperçoive autour de lui que le monde physique; sans quoi soyez sûr qu'il ne vous écoutera point du tout, ou qu'il se fera du monde moral dont vous lui parlez des no- s tions fantastiques que vous n'effacerez de la vie.

Raisonner avec les enfants était la grande maxime de Locke,' c'est la plus en vogue aujourd'hui; son succès ne me parait pourtant pas fort propre à la mettre en crédit; et, '• pour moi, je ne vois rien de pbis sot que ces enfants avec qui m l'on a tant raisonné. De toutes les facultés de l'homme, la raison qui n'est pour ainsi dire qu'un composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement et le plus tard, et c'est de celle-là qu'on veut se servir pour ^ développer les premières! Le chef-d'œuvre d'une bonne 15 éducation est de faire un homme raisonnable, et l'on prétend i, élever un enfant par la raison! C'est commencer par la fin, ■ c'est voulou faire l'instrument de l'ouvrafte. Si les enfants

de Rousseau en faveur du « droit au bonheur • des petits, Michelet dans son livre, £11 Femme, I. Cbap. 4, compute ainsi les statistiques: ( Un quart meurt avant un an — Un tiers meurt avant deux ans — La moitié (dans plusieurs pays) n'atteint pas la puberté ...» C'était en 1859. Les tables adoptées aujourd'hui par les Conipagnies d'Assurance en France (les Tables C. R.. 1889) computent ainsi: Sur 1000 enfants, 817 survivent la i* année, jio la 5", 70; la lo*. et 670 la 20*, (Grande EtKydopbiit). Les conditions étaient moins bannes du temps de Rou^ seau qu'en 1859 et surtout qu'en 1889; mais on n'a pas de statistiques. En Amérique on compute différemment: En 1910, 33.3% — un tiers — de tous les morts de Tannée (805,241, sur 63,843,896 habitants computés) sont au-dessous de ao ans; et en 1918 le chiffre est tombé à 29.84% (1,471,367 morts sur 81,868.104). Voir Bulletin, Bureau oj Cmsits, Washington.

' Tkoughls on Edvcaliim (1693). Rousseau a probablement connu ta traduction froneaise par Coste, (Amsterdam, 1705).

226 VIE ET ŒUVBES

entenddent raison ils n'auraient pas besoin d'être élevés; mais, en leur parlant dès leur bas âge une langue qu'ib n'entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à contrôler tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leurs S maîtres, à devenir disputeurs et mutins; et tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables, on ne l'obtient jamais que par ceux de convoitise, ou de crainte, ou de vanité, qu'on est toujours forcé d'y joindre.

La nature veut que les enfants soient enfants avant que

lo d'être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous

' Q produirons des fruits précoces, qui n'auront ni maturité ni

' saveur, et ne tarderont pas à se corrompre; nous aurons de

jeunes docteurs et de vieux enfants. L'enfance a des manières

de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres; rien n'est

15 moins sensé que d'y vouloir substituer les nôtres; et j'aimerais autant ex^r qu'un enfant eût cinq pieds de haut que du jugement à dix ans. En effet, à quoi lui servirait la raison à cet âge? Elle est le frein de la force, et l'enfant n'a pas besoin de ce frein.

M En essayant de persuader à vos élèves le devoir de l'obéissance, vous joignez à cette prétendue persuasion la force et les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et les promesses. Ainsi donc, amorcés par l'intérêt ou contraints par la force, ils font semblant d'être convaincus par la raison. Ils voient

as très bien que l'obéissance leur est avantageuse et la rébellion nuisible aussitôt que vous vous apercevez de l'une ou de l'autre; mais, comme vous n'exigez rien d'eux qui ne leur soit désagréable, et ' qu'il est toujours pénible de faire les volontés d'autrui, ils se cachent pour faire les leurs, persuadés

30 qu'ils font bien si l'on ignore leur désobéissance; mais prêts à convenir qu'ils font mal, s'ils sont découverts, de crainte d'un plus grand mal. La raison du devoir n'étant pas de leur âge, il n'y a homme au monde qui vint à bout de la leur rendre vraiment sensible; mais la crainte du châtiment,

ÊtOLE 937

l'espoir du pardon, l'importunité, l'embarras de répondre, leur arrachent tous les aveux qu'on ex^e; et l'on croit les avoir convaincus quand on ne les a qu'ennuyés ou intimidés.

Oserai-je exposer ici la plus grande, la plus importante, 5 la plus utile règle de toute l'éducation? Ce n'est pas de gagner du temps, c'est d'en perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes: il en faut faire quand on réfléchit; et, quoi que vous puissiez dire, j'aime mieux être homme à paradoxes qu'homme à préjugés. Le plus dange- 10 reux intervalle de la vie humaine est celui de la naissance à & l'âge de douze ans. C'est le temps oii germent les erreurs t et les vices, sans qu'on ait encore aucun instrument pour les détruire; et, quand l'instrument vient, les racines sont si profondes, qu'il n'est plus temps de les arracher. Si les 15 enfants sautaient tout d'un coup de la mamelle à l'âge de raison, l'éducation qu'on leur donne pourrait leur convenir; mais, selon le progrès naturel, il leur en faut une toute contraire. II faudrait qu'ils ne fissent rien de leur âme jusqu'à ce qu'elle eût toutes les facultés; car est impossible qu'elle ao aperçoive le flambeau que vous lui présentez tandis qu'elle est aveugle, et qu'elle suive dans l'immense plaine des idées une route que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux.

La première éducation doit donc être purement négative. 2$ - Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais '" à garantir le cœur du vice et l'esprit de l'erreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire; si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à l'âge de douze ans, sans qu'il sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès 30 vos premières leçons les yeux de son entendement s'ouvriraient à la raison; sans préjugé, sans habitude, il n'aurait rien en lui qui pût contrarier l'effet de vos soins. Bientôt il deviendrait entre vos mains le plus sage des hommes; et,

228 VIE ET ŒtJVHES

en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige

d'éducation.

Prenez le contre-pied de l'usage, et vous ferez presque

toujours bien. Comme on ne veut pas faire d'un enfant un

5 enfant, mais un docteur, les pÈres et les maîtres n'ont jamais

assez tôt tancé, corrigé, réprimandé, flatté, menacé, promis,

instruit, parlé raison. Faites mieux; soyez raisonnable, et

V ne raisonnez point avec votre élève, surtout pour lui faire

"^ approuver ce qui lui déplaît; car, amener ainsi toujours la

lo raison dans les choses désagréables, ce n'est que la lui rendre

'■- ennuyeuse, et la décréditer de bonne heure dans un esprit

qui n'est pas encore en état de l'entendre.

On verra par cet intéressant extrait que Rousseau distingue entre « raison » et • intelligence ». Il ne refuse pas l'intelligence à

iS l'enfant; puisque tout à l'heure il la prêtait même à l'enfant qui ne sait pas encore parler (l'enfant comprend par les concessions que ses gardiens font à ses cris, la domination qu'il peut exercer sur ses alentours); dans une Note, Rousseau lui-même écrit ceci: « Tantôt je dis que les enfants sont incapables de raisonne-

*o ment, et tantôt je les fais raisonner avec assez de finesse. Je ne

crois pas en cela me contredire dans mes idées, mais je ne puis

disconvenir que je me contredise souvent dans mes expressions.»

'■ Il est difiidle, en effet, d'analyser la différence que Rousseau fait

entre l'inteUigeuce et la raison; mais il semble que l'application

îs de « l'intelligence » de l'enfant aux expériences de sensation, résulte finalement en ce que Rousseau appelle tantôt t raison i, tantôt « bon sens », tantôt s sens commun ». Citons ces lignes où il parle « d'une espèce de sixième sens » :

• Il me reste à parler dans les livres suivants de la culture

30 d'une espèce de sixième sens, appelé sens commun, moins parce qu'il est commun à tous les hommes, que parce qu'il résulte de l'usage bien réglé des autres sens, et qu'il nous instruit de la nature des choses par le concours de toutes leurs apparences. Ce sixième sens n'a point par conséquent d'organe particulier: il ne

3S réside que dans le cerveau; et ses sensations purement internes s'appellent perceptions ou idées. C'est par le nombre de ces idées

ÉUILE 229

que se mesure l'étendue de nos connaissances; c'est leur netteté, leur clarté, qui fait la justesse de l'esprit; c'est l'art de les comparer entre elles qu'on appelle raison humaine. Ainsi ce que j'appelais raison sensitive ou puérile consiste à former des idées simples par le concours de plusieurs sensations; et ce que j'appeUe ; raison intellectuelle ou humaine consiste à former des idées complexes par le concours de plusieurs idées simples.»

En d'autres termes, la^son serait un résultat de l'emploi de l'intelligence.

Le Tien et le Mien, ou le Droit do la Propriété

Même en vivant à la campagne, aussi loin de la Société que 11 possible, il y a certaines idées morales que l'enfant doit acquérir aussi tôt que possible. Mais il faut les inculquer par des faits et non par des théories abstraites. Telle est l'idée de justice, que Rousseau fait saisir à Emile au moyen du sens inné de la propriété. i;

Le premier sentiment de la justice ne nous vient pas de celle que nous devons, mais de celle qui nous est due; et c'est encore uri des contre-sens des éducations communes, que, parlant d'abord aux enfants de leurs devoirs, jamais de leurs droits, on commence par leur dire le contraire de ce qu'il si faut, ce qu'ils ne sauraient entendre et ce qui ne peut les intéresser , . .

L'enfant, vivant à la campagne, aura pris quelque notion des travaux champêtres; il ne faut pour cela que des yeux, du loisir, et il aura l'un et l'autre. Il est de tout âge, surtout 2- Au sien, de vouloir créer, imiter, produire, donner des signes de puissance et d'activité. Il n'aura pas vu deux fois labourer un jardin, semer, lever, croître des légumes, qu'il voudra jardiner à son tour.

Je ne m'oppose point à son envie, au contraire, je la favorise, y je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais pour le mien; du moins il le croit ainsi. Je deviens son garçon jardinier; en attendant qu'il ait des bras, je

laboure pour lui la terre; il en prend possession en y plantant une fève, et sûrement cette possession est plus sacrée et plus respectable que celle que prenait Nunès Balboa ' de l'Amérique méridionale au nom du roi d'Espagne, en plantant 5 son étendard sur les côtes de la mer du Sud.

On vient tous les jours arroser les fèves, on les voit lever dans des transports de joie. J'augmente cette joie en lui disant: Cela vous appartient; et, lui expliquant alors ce terme d'appartenir, je lui fais sentir qu'il a mis là son temps,

lo son travail, sa peine, sa personne enfin; qu'il y a dans cette

terre quelque chose de lui-même qu'il peut réclamer contre

qui que ce soit, comme il pourrait retirer son bras de la main

d'un autre homme qui voudrait le retenir malgré lui.

Un beau jour, il arrive empressé et l'arrosoir à la maiiL

15 spectacle! ô douleur! toutes les fèves sont arrachées, tout le terrain est bouleversé, la place même ne se reconnaît plus. Ah! qu'est donc devenu mon travail, mon ouvrage, le doux fruit de mes soins et de mes sueurs? Qui m'a ravi mon bien? qui m'a pris mes fèves? Ce jeune cœur se soulève;

30 le premier sentiment de l'injustice y vient verser sa triste amertume; les larmes coulent en ruisseaux; l'enfant désolé remplit l'air de gémissements et de cris. On prend part à sa peine, à son indignation; on cherche, on s'informe, on fait des perquisitions. Enfin, l'on découvre que le jardinier

as a fait le coup, on le fait venir.

Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi l'on se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous. ^

— Quoi ! messieurs, c'est vous qui m'avez ainsi gîté mon

30 ouvT^^e! J'avais semé là des melons de Malte dont la graine m'avait été donnée conune un trésor, et desquels j'espérais vous régaler quand ils seraient mûrs; mais voilà que, pour y planter vos misérables fèves, vous m'avez détruit • Officier et navigateur espagnol qui découvrit l'Océan Pacifique eu ISI3-

SaOLE 331

mes melons déjà tout levés, et que je ne remplacerai jamais. Vous m'avez fait un tort irréparable, et vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger des melons exquis, — Jean-Jacques. Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre travail, votre peine. Je vois bien que s nous avons eu tort de gâter votre ouvrage; mais nous vous ferons venir d'autre graine de Malte, et nous ne travaillerons plus la terre avant que de savoir si quelqu'un n'y a point mis la main avant nous. — Robert. Oh bien ! messieurs, vous pouvez donc vous reposer; car il n'y a plus guère de terre 10 en friche. Moi, je travaille celle que mon père a bonifiée; chacun en fait autant de son côté, et toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis longtemps. — Emile. Monsieur Robert, il y a donc souvent de la graine de melon perdue? — Robert. Pardonnez-moi, mon jeune cadet; car ij il ne nous vient pas souvent des petits messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin; chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté, — Emile. Mais moi je n'ai point de jardin. — Robert. Que m'importe? si vous gâtez le mien, je ne vous lo y laisserai plus promener; car, voyez- vous, je ne veux pas perdre ma peine. — Jean- Jacques. Ne pourrait-on pas proposer un arrangement au bon Robert? Qu'il nous accorde, à mon petit ami et à moi, un coin de son jardin pour le cultiver, à condition qu'il aura la moitié du produit. — 35 Robert. Je vous l'accorde sans condition. Mais souvenezvous que j'irai labourer vos fèves si vous touchez à mes melons.

Dans cet essai de la manière d'inculquer aux enfants les notions primitives, on voit cphmient l'idée de la propriété 30 remonte naturellement au droit de premier occupant par le travail. Cela est clair, net. simple, et toujours à la portée de l'enfant. De là jusqu'au droit de propriété et aux échanges il n'y a phi3 qu'un pas, après lequel il faut s'arrêter tout court. 35

•^ Pas d'Enseignement de l'Histoire avant l'Age de

Douze Ans

-~s On fait étudier aux enfanta l«Iangije, la géographie beaucoup trop tôt. Ces études « tendent à des objets eiïtîereinênt étrangers à leurs esprits. Qu'on juge de l'attention qu'ils y peuvent

S Par une erreur encore plus ridicule, on leur fait étudier l'histoire: on s'imagine que l'histoire est à leur portée f>arce qu'elle n'est qu'un recueil de faits. Mais qu'entend-on par ce mot de faits? croit-on que les rapports qui déterminent les faits historiques soient si faciles à saisir, que les idées

10 s'en forment sans peine dans l'esprit des enfants? Croit-on que la véritable coimaissance des événements soit séparable de celle de leurs causes, de leurs effets, et que l'historique tienne si peu au moral qu'on puisse connidtre l'un sans l'autre? Si vous ne voyez dans les actions des hommes que les mouve-

iS ments extérieurs et purement physiques, qu'apprenez- vous dans l'histoire? absolument rien; et cette étude, dénuée de tout intérêt, ne vous donne pas plus de plaisir que d'instruction. Si vous voulez apprécier ces actions par leurs rapports moraux, essayez de faire entendre ces rapports à ■

3a vos élèves, et vous verrez alors si l'histoire est de leur âge.^

L'Immoralité des Fables de La Fontaine pour les Enfants avant l'Age de Douie Ans

Un des « paradoxes » les plus connus de Rousseau.

On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les

enfants, et il n'y en a pas un seul qui les entende. Quand

ils les entendraient, ce serait encore pis; car la morale en est

35 tellement mêlée et disproportionnée à leur âge, qu'elle les

' C'est ici que la postérité a le moins suivi Rousseau. Elle a estimé que la puissance de la mémoire diminuant avec l'Age, il est bon de se seivit des jeunes années pour accumuler des connaissances, lesquelles seront à la disposition de l'honune adulte quand il en aura besoin. C'est comme un trésor accumulé.

Émia 233

porterait plus au vice qu'à la vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes. Soit, mais voyons si ce sont des vérités.

Je dis qu'un enfant n'entend point les fables qu'on lui fait apprendre, parce que, quelque effort qu'on fasse pour ; les rendre simples, l'instruction qu'on en veut tirer force d'y faire entrer des idées qu'il ne peut saisir, et que le tour même de la poésie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui l rend plus difficiles à concevoir; en sorte qu'on achète l'agrément aux dépens de la clarté. Sans citer cette multitude de ic fables qui n'ont rien d'intelligible ni d'utile pour les enfants, et qu'on leur fait indiscrètement apprendre avec les autres, parce qu'elles s'y trouvent mêlées, bornons-nous à celles que l'auteur semble avoir faîtes spécialement pour eux.

Je ne connais dans tout le recueO de La Fontaine que i; cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile; de ces cinq ou six, je prends pour exemple la première de toutes,^ parce que c'est celle dont la morale est le plus de tout âge, celle que les enfants saisissent le mieux, telle qu'ils apprennent avec le plus de plaisir, enfin celle que pour cela k même l'auteur a mise par préférence à la tête de son livre. En lui supposant réellement l'objet d'être entendu des enfants, de leur plaire et de les instruire, cette fable est assurément son chef-d'œuvre: qu'on me permette donc de la suivre et de l'examiner en peu de mots. »;

Le Corbeau et Le Renakd

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