‹ Vie et œuvres de J.J. RousseauChapitre 36 sur 51 · FABLE · texte numérisé non relu

FABLE

Maître corbeau, sur un arbre percha,

M^tre!* que solfie ce mot en lui-même? que signifie-t-il

devant un nom propre? quel sens a-t-il dans cette occasion?

' C'est la seconde et non la première,

• Ici, titre donné aui siècles passés aux hommes de robe (avocats^ magistrats) pour flatter la sagesse dont leur robe au moins témoigne.

^.lK)^[c

234 VI£ ET ŒTTVKES

Qu'est-ce qu'un corbeau?

Qu'est-ce qu'un arbre perché? L'on ne dît pas sur un arbre perché, l'on dit perché sur un arbre. Par conséquent il faut parler des inversions de la poésie: il faut dire ce que 5 c'est que prose et que vers.

Tenait en son bec un fromage.

Quel fromage? était-ce un fromage de Suisse, de Brie ou

de Hollande? Si l'enfant n'a point vu de corbeaux, que

gagnez-vous à lui en parler? s'il en a vu, comment concevra-

t-il qu'ils tiennent un fromage' à leur bec? Faisons toujours

lo des images d'après nature.

Maître renard, par l'odeur alléché.

Encore un maître! mais pour celui-ci c'est à bon titre: il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c'est qu'un renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de convention qu'il a dans les fables.

15 Alléché. Ce mot n'est pas usité. II le faut expliquer;

11 faut dire qu'on ne s'en sert plus qu'en vers. L'enfant

demandera pourquoi l'on parle autrement en vers qu'en

prose. Que lui répondrez-vous?

Alléché par l'odeur d'un fromage! Ce fromage, tenu par

3o un corbeau perché sur un arbre, devait avoir beaucoup d'odeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier. Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de critique judicieuse qui ne s'en laisse imposer qu'à bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans

as les narrations d'autrui?

Lui tint à peu près ce langage:

Ce langage! Les renards parlent donc? ils parlent donc la même langue que les corbeaux? Sage précepteur, prends

' Ceux nommés par Rousseau, et qui se présentent à l'esprit de maint lecteur, sont beaucoup trop grands pour Être tenus dans un bec de corbeau.

garde à toi: pèse bien ta réponse avant de la faire; elle importe plus que tu n'as pensé,

Ehl bonjour, monsieur !e corbeau 1

Monsieur I titre que l'enfant voit tourner en dérision, même avant qu'il sache que c'est un titre d'honneur. Ceux qui disent monsieja du Corbeau auront bien d'autres affaires 5 avant que d'avoir expliqué ce du.

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau I

Cheville, redondance inutile. L'enfant, voyant répéter la même chose en d'autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dites que cette redondance est un art de l'auteur, qu'elle entre dans le dessein du renard qui veut paraître 10 multiplier les éloges avec les paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon élève. Sans mentir, si votre ramage

Sans merUir I On ment donc quelquefois? Oii en sera

l'enfant si vous lui apprenez que le renard ne dit sans mentir

que parce qu'il ment? 15

Répondait k votre plumage.

Répondait! Que signifie ce mot? Apprenez à l'enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix et le plumage; vous verrez comme il vous entendra.

Vous seriez le phénix des hâtes de ces bois.

Le phénix! Qu'est-ce qu'un phénix? Nous voici tout â. coup jetés dans la menteuse antiquité, presque dans la 10 mythologie.

Les hâtes de ces bois! Que! discours figuré! Le flatteur ennoblit son langage, et lui donne plus de dignité fwur le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse? sait-il seulement, peut-il savoir ce que c'est qu'un style noble as et un style bas?

A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie.

336 VIE ET <EUVBES

H faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives poui sentir cette expression proverbiale.

Et pour montrer sa belle voU, N'oubliez pas que, pour entendre ce vers et toute la fable, l'enfant doit savoir ce que c'est que la belle voix du corbeau. Il ouvre un large bec, laisse tomber &a proie. S Ce vers est admirable: l'harmonie seule en fait im^;e. Je vois un grand vilain bec ouvert; j'entends tomber le fromage à travers les branches: mab ces sortes de beautés sont perdues pour les enfants.

Le renard s'en saisit, et dit: Mon bon monsieur. Voilà donc déjà la bonté transformée en bêtise. Assuréo ment on ne perd pas de temps pour instruire les enfants. Apprenez que tout flatteur Maxime générale; nous n'y sommes plus.

Vit aux dfpeus de celui qui l'écoute.

Jamais enfant de dix ans n'entendit ce vers-là. Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. Ceci s'entend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu d'enfants qui sachent comparer une S leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n'est qu'une raillerie. Que de finesse pour des enfants! Le corbeau, honteux et confus.

Autre pléonasme; mais celui-ci est inexcusable,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus. Jurât Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l'enfant ce que c'est qu'un serment?

Voilà bien des détails, bien moins cependant qu'il n'en faudrait pour analyser toutes les idées de cette fable, et les

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réduire aux idées simples et élémentaires dont chacune d'elles est composée. Mais qui est-ce qui croit avoir besoin de cette analyse pour se faire entendre à la jeunesse? Nul de nous n'est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d'un enfant. Passons maintenant à la 5 morale.

Je demande si c'est à des enfants de six ans qu'il faut apprendre qu'il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit? On pourrait tout au plus leur apprendre qu'il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent 10 en secret de leur sotte vanité: mais le fromage gâte tout; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu'à le faire tomber du bec d'un autre. C'est ici mon second paradoxe, et ce n'est pas le moins important.

Suivez les enfants ^prenant leurs fables, et vous verrez 15 que, quand ils sont en état d'en faire l'application, ils en font presque toujours une contraire à l'intention de l'auteur, et qu'au lieu de s'observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les » enfants se moquent du corbeau, mais ils s'affectionnent tous au renard; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner la cigale pour exemple, et point du tout, c'est la fourmi qu'ils choisiront. On n'aime point à s'humilier: ils prendront toujours le beau rôle; c'est le choix de l'amour-propre, c'est 25 un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour l'enfance I Le plus odieux de tous les monstres serait un enfant avare et dur, qui saurait ce qu'on lui demande et ce qu'on lui refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus. 30

Dans toutes les fables où 'e lion est un des personnî^es, comme c'est d'ordinaire le plus brillant, l'enfant ne manque point de se faire lion, et, quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modèle, il a grand soin de s'emparer de tout. Mais quand le moucheron terrasse le lion, c'est une 35

autre affaire, alors l'enfant n'est plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups d'aiguillon ceux qu'il n'oserait attaquer de pied ferme.

Dans la fable du loup maigre et du chien gras, au lieu d'une S leçon de modération qu'on prétend lui donner, il en prend une de licence. Je n'oublierai jamais d'avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu'on avait désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs: on la sut enfin. La pauvre

10 enfant s'ennuyait d'être à la chaîne; elle se sentait le cou pelé; elle pleurait de n'être pas loup.

Ainsi donc la morale de la première fable citée est fKtur l'enfant une leçon de la plus basse flatterie; celle de la seconde une leçon d'inhumanité; celle de la troisième une leçon

is d'injustice; celle de la quatrième une leçon de satire; celle de la cinquième une leçon d'indépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue à mon élève, n'en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui se contredisent, quel fruit espérez-vous de vos

10 soins? Mais peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d'objection contre les fables fournit-elle autant de raisons de les conserver. Il faut une morale en paroles et une en actions dans la société, et ces deux morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme,

iS oii on la laisse; l'autre est dans les fables de la Fontaine pour les enfants, et dans ses contes ' pour les mères. Le même auteur sufiit à tout.

Composons, monsieur de La Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m'instniire

30 dans vos fables; car j'espère ne pas me tromper sur leur objet: mais, pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé qu'il est bon pour lui d'apprendre des choses dont il ne com-

* Ch3.rmants, lams licencieui, et dans lesquels Rousseau voit Wi pro^ duit de la civilisation frivole qu'il combat.

prendra pas le quart; que dans celles qu'il pourra comprendre il ne prendra jamais le change, et qu'au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.

Naturellement, ayant de telles opioions, Rousseau demande <qu'on supprime, à cet âge, tous les livres, i instruments de la plus 5 grande misère des enfants ».

Mais après avoir dit ce qu'il ne faut pas faire avec l'enfant avant 12 ans, Rousseau dit ce que la nature prescrit de faire: développer le corps au moyen duquel l'enfant agira un jour. '"

Le Vêtement Conforme à la Nature '

Qu'on compare les peintures représentant les enfants des la XVII'"' et XYIII"* siècles, et la façon dont les artistes modernes desânent et peignent les enfants, et on verra comment Rousseau a prévu et contribué à préparer le monde moderne.

Lesmembres d'un corps qui croit doivent être tous au large dans leur vêtement, rien ne doit gêner leur mouvement is ni leur accroissement: rien de trop juste, rien qui colle au \^ corps; point de ligatures. L'habillement français gênant et malsain pour les hommes, est pernicieux surtout aux enfants. Les himieurs, stagnantes, arrÊtées dans leur circulation, croupissent dans un repos qu'augmente la vie inactive et 10 sédentaire, se corrompent, et causent le scorbut, maladie tous les jours plus commune parmi nous, et presque ignorée des anciens, que leur manière de se vêtir et de vivre en préservait. L'habillement de houssard, loin de remédier à cet inconvénient, l'augmente, et, pour sauver aux enfants quel- îs quea ligatures, les presse par tout le corps. Ce qu'il y a de mieux à faire est de les laisser en jaquette aussi longtemps qu'il est f>ossible, puis de leur donner un vêtement tort large, et de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert qu'à la déformer. Leurs défauts du corps et de l'esprit 3a viennent presque tous de la même cause; on les veut faire hommes avant le temps. . - .

Il y a des couleurs gaies et des couleurs tristes: les pteynières sont plus du goût des enfants; elles leur siéent mîeuj aussi; et je ne vois pas pourquoi l'on ne consulterait pas en ceci des convenances si naturelles: mais du moment i qu'ils préfèrent une étoffe parce qu'eUe est riche, leurs cœurs sont déjà livrés au luxe, à toutes les fantaisies de l'opinion; et ce goût ne leur est sûrement pas venu d'eux-mêmes. On ne saurait dire combien le choix des vêtements et les motifs de ce choix influent sur l'éducation. Non seulement d'a-

1:0 veugles mères promettent à leurs enfants des parures pour -récompense, on voit même d'insensés gouverneurs menacer leurs élèves d'un habit plus grossier et plus simple, comme d'un châtiment. » Si vous n'étudiez mieux, si vous ne conservez mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit

15 paysan. 1 C'est comme s'ils leurs disaient: t Sachez que l'homme n'est rien que par ses habits, que votre prix est tout dans les vôtres. 1 Faut-il s'étonner que de si sages leçons profitent à la jeunesse, qu'elle n'estime que la parure, et qu'elle ne juge du mérite que sur le seul extérieur?

io Si j'avajs à remettre la tête d'un enfant ainsi gâté, j'aurab soin que ses habits les plus riches fussent les plus incommodes, qu'il y fût toujours gêné, toujours contraint, toujours assujetti de mille manières; je ferais fuir la liberté, la gaieté, devant sa magnificence: s'il voulait se mêler aux jeux d'autres

3$ enfants plus simplement mis, tout cesserait, tout disparaîtrait à l'instant. Enfin je l'ennuierais, je le rassasierais tellement de son faste, je le rendrais tellement l'esclave de son habit doré, que j'en ferais le fléau de sa vie, et qu'il verrait avec moins d'effroi le plus noir cachot que les apprêts de sa

30 parure. Tant qu'on n'a pa-s asservi l'enfant à nos préjugés, être à son aise et libre est toujours son premier désir; le V vêtement le plus simple, le plus commode, celui qui l'assujettit le moins, est toujours le plus précieux pour lui.

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