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n faut Exercer les Cinq Sens
Ici Rousseau 3 donné d'avance la théorie de nos < sports « modernes, qui ont remplacé les exercices des armes. Il parle successivement du développement des cinq sens, le toucher, la vue, l'ouïe, ^ le goût, l'odorat. Voici un extrait sur le toucher,'
Exercer les sens n'est pas seulement en faire usage; c'est j apprendre à bien juger par eux, c'est apprendre, pour ainsi ^ dire, à sentir, car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni enten- ^ dre, que comme nous avons appris.
Il y a un exercice purement naturel et mécanique, qui sert à rendre le corps robuste sans donner aucune prise au 10 jugement: nager, courir, sauter, fouetter un sabot,^ lancer des pierres; tout cela est fort bien: mais n'avons-nous que des bras et des jambes? n'avons-nous pas aussi des yeux, des oreilles? et ces organes sont-ils superflus à l'usage des premiers? N'exercez donc pas seulement les forces, exercez 15 tous les sens qui les dirigent; tirez de chacun d'eux tout le parti possible, puis vérifiez l'impression de l'un par l'autre. Mesurez, comptez, pesez, comparez. N'employez la force ^^ qu'après avoir estimé la résistance: faites toujours en sorte , que l'estimation de l'effet précède l'usage des moyens. In- » téressez l'enfant à ne jamais faire d'efforts insuffisants ou ' superflus. Si vous l'accoutumez à prévoir ainsi l'effet de tous ses mouvements, et à redresser ses erreurs par l'expérience, n'est-il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux? 35
S'agit-il d'ébranler une masse? s'il prend un levier trop long, il dépensera trop de mouvement; s'il le prend trop
' Rousseau adopte ici l'ordre d'importance pratique, taadis que Condillac, pendant quelque temps son ami, et l'auteur du célèbre Traité des Sensations (1754), adopte l'ordre d'importance psychologique: la statue imaginée par Condillac reçoit d'abord l'odorat, qui suffit pour donner le sentiment de l'existence, puis viennent l'ouïe, le goût, et la vue; le toucher enfin, très important car il est le seul sens qui juge par lui-même des objets extérieurs, ' Toupie. -, , ,1 .
court, il n'aura pas assez de force: l'expérience lui f)eut apprendre à choisir précisément le b&ton qu'il lui faut. Cette sagesse n'est donc pas au-dessus de son âge. S'agit-il de porter un fardeau? s'il veut le prendre aussi pesant qu'il S peut le porter, et n'en point essayer qu'il ne soulève, ne serat-il pas forcé d'en estimer le poids à la vue? Sait -il comparer des masses de même matière et de diSérentes grosseurs? qu'il choisisse entre des masses de même grosseur et de différentes matières; il faudra bien qu'il s'applique à comparer leurs lo poids spécifiques. J'ai vu un jeune homme très bien élevé, qui ne voulut croire qu'après l'épreuve qu'un seau plein de gros copeaux de bois de chêne fût moins pesant que le même seau rempli d'eau.
Nous ne sommes pas également maîtres de l'usage de tous iS nos sens. Il y en a un, savoir le toucher, dont l'action n'est jamais suspendue durant la veille; il a été répandu sur la surface entière de notre corps, comme une garde continuelle, pour nous avertir de tout ce qui peut l'offenser. C'est aussi ■' celui dont, bon gré, mal gré, nous acquérons le plus tôt l'exj^a périence par cet exercice continuel, et auquel, par conséquent, nous avons moins besoin de donner une culture particulière. Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr et plus iin que nous, parce que, n'étant pas guidés par la vue,ils sont forcés d'apprendre à tirer uniquement du premier ■5 sens les jugements que nous fournit l'autre. Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux dans l'obscurité, à connaître les corps que nous pouvons atteindre, à juger des objets qui nous environnent, à faire en un mot, de nuit et sans lumière, tout ce qu'ils font de jour et sans 30 yeux? Tant que le soleil luit, nous avons sur eux l'avantage; dans les ténèbres, ils sont nos guides à leur tour. Nous sommes aveugles la moitié de la vie, avec la différence que les vrais aveugles savent toujours se conduire, et que nous n'osons faire un pas au cœur de la nuit. On a de la lumiète, 3t me dira-t-on. £h quoi! toujours des machines 1 Qui vous
répond qu'elles vous suivront partout au besoin? Pour moi, j'aime mieux qu'Emile ait des yeux au bout de ses doigts que dans la boutique d'un chandelier.
La Course, le Sens de la Vue, et la Générosité du < Sportsman *
Il s'agissait d'exercer à la course un enfant indolent et paresseux,^ qui ne se portait pas de lui-même à cet exercice j ni à aucun autre, quoiqu'on le destinât à l'état militaire; il s'était persuadé, je ne sais comment, qu'un homme de son rang ne devait rien faire ni rien savoir, et que sa noblesse devait lui tenir lieu de bras, de jambes^ ainsi que de toute espèce de mérite. A faire d'un tel gentilhomme un Achille lo au pied léger, l'adresse de Chiron même eût eu peine à suffire. La- difficulté était d'autant plus grande, que je ne voulais lui prescrire absolument rien; j'avais barmî de mes droits les exhortations, les promesses, les menaces, l'émulation, le désir de briller; comment lui donner celui de courir sans lui 15 rien dire? Courir moi-même eût été un moyen peu sûr et sujet à inconvénient. D'ailleurs, il s'agissait encore de tirer de cet exercice quelque objet d'instruction pour lui, afin d'accoutumer les opérations de la machine et celles du jugement à marcher toujours de concert. Void comment je 30 m'y pris: moi, c'est-à-dire celui qui parle dans cet exemple.
En m'allant promener avec lui les après-midi, je mettais quelquefois dans ma poche deux gâteaux d'une espèce qu'il aimait beaucoup: nous en mangions chacun un à la promenade, et nous revenions fort contents. Un jour il s'aperçut 25 que j'avais trois gâteaux; il en aurait pu manger six sans s'incommoder: il déf)êche promptement le sien pour me
' n s'agit probablement du jeune Dupin, que la mère, protectrice de Rousseau, avait confié à celui-ci pendant qu'elle était sans autre f gouverneur » pour l'enfant. Rousseau n'en a pas conservé m Bouvenit (Confessions, YIV. Éd. Hachette, VIII, 206).
demander le troisièma. < Non, lui dis-je: Je le mangerais fort bien moi-même, ou nous le partagerions; mais j'aime mieux le voir disputer à la course par ces deux petits garçons que voilà, » Je les appelai, je leur montrai le gâteau et leur pro- S posai la condition. Ils ne demandèrent pas mieux. Le gâteau fut posé sur une grande pierre qui servit de but; la carrière fut marquée; nous allâmes nous asseoir: au signal donné, les petits garçons partirent; le victorieux se saisit du gâteau, et le mangea sans miséricorde aus yeux des spec-
10 tateurs et du vaincu.
Cet amusement valait mieux que le gâteau ; mais il ne prit
\y pas d'abord et ne produisit rien. Je ne me rebutai ni ne me ^^-' pressai: l'institution' des enfants est un métier oii il faut savoir perdre du temps pour en gagner. Nous continuâmes
rs nos promenades; souvent on prenait trois gâteaux, quelquefois quatre, et de temps à autre il y en avait un, même deux, pour les coureurs. Si le prix n'était pas grand, ceux qui le disputaient n'étaient pas ambitieux: celui qui le remportait était loué, fêté; tout se faisait avec appareil. Pour don-
30 ner lieu aux révolutions et augmenter l'intérÈt, je marquais la carrière plus longue, j'y souffrais plusieurs concurrents. A peine étaient-ils dans la lice, que tous les passants s'arrêtaient pour les voir: les acclamations, les cris, les battements des mains les animaient: je voyais quelquefois mon petit
25 bonhomme tressaillir, se lever, s'écrier quand l'un était près d'atteindre ou de passer l'autre; c'étaient pour lui ses jeux olympiques.
Cependant les concurrents usaient quelquefois de supercherie: ils se retenaient mutuellement, ou se faisaient tomber,
30 ou poussaient des cailloux au passage l'un de l'autre. Cela me fournit im sujet de les séparer, et de les faire partir de différents termes, quoique également éloignés du but: on
' Rousseau emploie le mot dans son ancien sens d'fducation ou instruction (Institution chrélimne de Calvin, Essai de Montaigne surl'Iif stitulion des Enfants). , aH)^Il'
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verra bientôt la raison de cette prévoyance, car je dois traiter cette importante affaire dans un grand détail.
Ennuyé de voir toujours manger sous ses yeux des gâteaux qui lui faisaient grande envie, monsieur le chevalier s'avisa de soupçonner enfin que bien courir pouvait être bon à quelque 3 chose, et, voyant qu'il avait aussi deux jambes, il commença de s'essayer en secret. Je me gardai d'en rien voir; mais je compris que mon stratagème avait réussi. Quand il se crut assez fort, et je lus avant lui dans sa pensée, il affecta de m'importuner pour avoir le gâteau restant. Je le refuse; 10 il s'obstine, et d'un air dépité il me dit à la fin: • Eh bien! mettez-le sur la pierre, marquez le champ, et nous verrons. — Bon ! lui dis-je en riant, est-ce qu'un chevalier sait courir? Vous gagnerez plus d'appétit, et non de quoi le satisfaire. 1 Piqué de ma raillerie, il s'évertue, et remporte le prix, d'au- 13 tant plus aisément que j'avais fait la lice très courte et pris soûl d'écarter le meilleur coureur. On conçoit comment, ce premier pas étant fait, il me fut aisé de le tenir en haleine. Bientôt il prit un tel goût à cet exercice, que, sans faveur, il était presque sûr de vaincre mes polissons à la course, quelque ïo longue que fut la carrière.
Cet avantage obtenu en produisit un autre auquel je n'avais pas songé. Quand il remportait rarement le prix, il le mangeait presque toujours seul, ainsi que faisaient ses concurrents; mais en s'accoutumant à ta victoire il devint généreux, 35 et partageait souvent avec les vaincus. Cela me fournit à moi-même une observation morale, et j'appris par là quel était le vrai principe de la générosité.
En continuant avec lui de marquer en différents lieux les termes d'oii chacun devait partir à la fois, je fis, sans qu'il 30 s'en aperçut, les distances inégales, de sorte que l'un, ayant à faire plus de chemin que l'autre pour arriver au même but, avait un désavantage visible: mais, quoique je laissasse le choix à mon disciple, il ne savait pas s'en prévaloir. Sans s'embarrasser de la distance, il préférait toujours le plus 3$
beau chemin: de sorte que, prévoyant aisément son choix, j'étais à peu près le m^tre de lui faire perdre ou gagner le gâteau à ma volonté; et cette adresse avait aussi son usage à plus d'une fin. Cependant, comme mon dessein était S qu'il s'aperçût de la différence, je tâchais de la lui rendre sensible: mais, quoique indolent dans le calme, il était si vif dans ses jeux, et se défiait si peu de moi, que j'eus toutes les peines du monde à lui faire apercevoir que je le trichais. Enfin j'en vins à bout malgré son étourderie; il m'en fit des
10 reproches. Je lui dis: « De quoi vous plaignez-vous? dans un don que je veux bien faire, ne suis-je pas maître de mes conditions? Qui vous force à courir? vous ai-je promis de faire les lices égales? n'avez-vous pas le choix? Prenez la plus courte, on ne vous en empêche point. Comment ne
1 S voyez-vous pas que c'est vous que je favorise, et que l'inégalité dont vous murmurez est tout à votre avantage si vous savez vous en prévaloir? » Cela était clair; il le comprit, et, pour choisir, il fallut y regarder de plus près. D'abord on voulut compter les pas; mais la mesure des pas d'un
îo enfant est lente et fautive; de plus, je m'avisai de multiplier les courses dans un même jour; et alors, l'amusement devenant une espèce de passion, l'on avait regret de perdre à mesurer les lices le temps destiné à les parcourir. La vivacité de l'enfance s'accommode mal de ces lenteurs: on s'exerça
as donc à mieux voir, à mieux estimer une distance à la vue. Alors j'eus peu de peine à étendre et nourrir ce goût. Enfin quelques mois d'épreuves et d'erreurs corrigées lui formèrent tellement le compas visuel, que, quand je lui mettais par la pensée un gâteau sur quelque objet éloigné, il avait le coup ■
30 d'œil presque aussi sûr que la chaîne d'un arpenteur.
Conune la vue est de tous les sens celui dont on peut le moins séparer les jugements de l'esprit, il faut beaucoup de temps pour apprendre à voir
Emile & Douze Ans
Sa figure, son port, sa contenance, annoncent l'assurance et le contentement; la santé brille sur son visage; ses pas affennis lui donnent un air de vigueur; son teint, délicat encore sans être fade, n'a rien d'une mollesse efféminée; l'air et le soleil y ont déjà mis l'empreinte honorable de son sexe; ses muscles, encore arrondis, commencent à marquer quelques traits d'une physionomie naissante; ses yeux, que le feu du sentiment n'anime point encore, ont au moins toute leur sérénité native: de longs chagrins ne les ont point obscurcis, des pleurs sans fin n'ont point sillonné ses joues, k Voyez dans ses mouvements prompts, mais sûrs, la vivacité de son âge, la fermeté de l'indépendance, l'expérience des exercices multipliés. Il a l'air ouvert et libre, mais non pas insolent ni vain; son visage, qu'on n'a pas collé sur des livres, ^ ne tombe pas sur son estomac: on n'a pas besoin de lui dire: i< Levez la tête; ta honte ni la crainte ne la lui firent jamais -
N'attendez pas de lui des propos agréables, ni qu'il vous dise ce que je lui aurai dicté; n'en attendez que la vérité naïve et simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité.<3o II vous dira le mal qu'il a fait ou celui qu'il pense, tout aussi ^ librement que le bien, sans s'embarrasser en aucune sorte ^ de l'effet que fera sur vous ce qu'il aura dit; il usera de la parole dans toute la simplicité de sa première institution
Ses idées sont bornées, mais nettes; s'il ne sait rien par 3$ cœur, il sait beaucoup par expérience; s'il lit moins bien qu'un autre enfant dans nos livres, il lit mieux dans celui de la nature: son esprit n'est pas dans sa langue, mais dans sa tête; il a moins de mémoire que de jugement; il ne sait parler qu'un langage, mais il entend ce qu'il dit; et, s'il ne 3a dit pas si bien que les autres disent, en revanche il fait mieux qu'ils ne font
Qu'il s'occupe ou qu'il s'amuse, l'un et l'autre est égal pour OOgk-
24S VIE ET ŒUVKES
{^ lui; ses jeux sont ses occupations, il n'y sent point de différence. Il met à tout ce qu'il fait un intérêt qui fait rire et
, une liberté qui plaît, en montrant à la fois le tour de son
- esprit et la sphère de ses connaissances. N'est-ce pas le
s spectacle de cet âge, un spectacle channant et doux, de voir
un joli enfant, l'œil vif et gai, l'air content et serein, la phy-
, sionomie ouverte et riante, faire, en se jouant, les choses les plus sérieuses, ou profondément occupé des plus frivoles amusements?
10 Voulez-vous à présent le juger par comparaison? Mêlez-le avec d'autres enfanta, et laissez-le faire. Vous verrez bientôt lequel est" le plus vraiment formé, lequel approche le mieux de la perfection de leur âge. Parmi les enfants de la ville, nul n'est plus adroit que lui, mais il est plus fort qu'aucun
15 autre. Parmi de jeunes paysans, il les égale en force et les passe en adresse. Dans tout ce qui est à portée de l'enfance, il juge, il raisonne, il prévoit mieux qu'eux tous. Est-il question d'agir, de courir, de sauter, d'ébranler des corps, d'enlever des masses, d'estimer des distances, d'inventer
ao des jeux, d'emporter des prix? On dirait que la nature est à ses ordres, tant il sait aisément plier toute chose à ses volontés, n est fait pour guider, pour gouverner ses égaux: le talent, l'expérience, lui tiennent lieu de droit et d'autorité. Donnez-lui l'habit et le nom qu'il vous plaira, peu importe,
as il primera partout, il deviendra partout le chef des autres; ils sentiront toujours sa supériorité sur eux: sans vouloir commander il sera le maître, sans croire obéir ils obéiront.
Il est parvenu à la maturité de l'enfance, il a vécu de la vie d'un enfant, il n'a point acheté sa perfection aux dépens
30 de son bonheur; au contraire, ils ont concouru l'un à l'autre. En acquérant toute la raison de son âge, il a été heureux et libre autant que sa constitution lui permettait de l'être. Si la fatale faux vient moissonner en lui la fleur de nos espérances, nous n'aurons point à pleurer à la fois sa vie et sa mort.
3S nous n'aigrirons point nos douleurs du souvenir de celles que
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nous lui aurons causées; nous nous dirons: Au moins il » " joui de son enfance; nous ne lui avons rien fait perdre de ce ^
que la nature lui avait donné.
Le grand inconvénient de cette première éducation est qu'elle n'est sensible qu'aux hommes clairvoyants, et que, s dans un enfant élevé avec tant de soin, des yeux vulgaires ne voient qu'un polisson.
Le moment est venu maintenant pour l'enfant < sain, vigoureux, bien formé pour son âge » d'entrer en rapport avec le monde. Dans le Troisième âge, il entrera en rapport avec le monde phy- lo sique, ou la nature; dans le Quatrième âge, avec le monde moral (des êtres pensants et sentants) ou la Société, et avec Dieu.
Le Troisième Age (De la Raison)
(De douze ans à quinze ou seize ans)
( A 12 ou 13 ans, les forces de l'enfant se développent bien plus rapidement que ses besoins . . . Voici donc le temps des travaux, des instructions et des études; et remarquez que ce n'est pas moi 15 qui fais arbitrairement ce choix, c'est la nature elle-même qui l'in-