LES ÉTUDES
L'enfant est curieux par nature. H faut satisfaire ce p)encbant.
Que saura Emile? La fameuse réponse de Rousseau est: Il ne s'agit pas de savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile. 30 Mais: «Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent de l'opinion. Il est une ardeur de * savoir qui n'est fondée que sur le désir d'Être estimé savant; il en est une autre qui natt d'une curiosité naturelle à l'homme pour tout ce qui peut l'intéresser de près ou de loin.» Rousseau parle 25 le la seconde seulement,'
' Cette expression < ce qui est utile • n'a pas ud sens égolstement utilitaire. Rousseau admet l'existence d'une faculté innée de sympathie que l'homme est appelé impérieusement â satisfaire, et à laquelle se rapporte aussi ce mot. Emile doit savoir ce qui est ulili pour satisfaire son iiutinct de généreux bumanitarisme; seulement Le fentimeiU ne
3jO VIE ET ŒUVRES
Comment Emile apprendra-t-il ? Rousseau répond encore: Ke
'^ lui faites pas apprendre par les livres, mais faites travailler
\, son intelligence dixectonent sur les faits: i En général ne sub-
stituez jamais le signe à la chose; car le àgne absorbe l'attention
>> S de l'enfant et lui fait oublier la chose représentée.!
La Premier» Leçon d« Cosmographie Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature, bientôt vous le rendrez curieux; niais, pour nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée, et laissez-les-lui résoudre. Qu'il ne
lo sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu'il l'a compris lui-même; qu'il n'apprenne pas la science, qu'il l'invente. Si jamais vous substituez dans son esprit l'autorité à la raison, il ne raisonnera plus; il ne sera plus que le jouet de l'opinion des autres.
15 Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant, et vous lui allez chercher des globes, des sphères, des cartes: que de machines! Pourquoi toutes ces représentations? Que ne ciMmnencez-vous par lui montrer l'objet même, aân qu'il 'sache au moins de quoi vous lui parlez I
ao Une belle soirée, on va se promener dans un lieu favorable, où l'horizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant, et l'on observe les objets qui rendent reconnaissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On
»S Is voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au devant de lui. L'incendie augmente, l'orient parait tout en flanunes: à leur éclat on attend l'astre longtemps avant qu'il se montre: à chaque instant, on croit le voir paraître; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair et
s'éveillera en Emile qu'au 4°" ige; au 3"* âge, le mot utUe garde donc le sens strictement utilitaire. C'est le problème moderne du Pragmatisme. Voir Albert Scbinz, J.-J. Souiseau, a Forerunaer 0/ Pragmatism (Open Court Press, 1909).
BUILB 351
remplit aussitôt tout l'espace; le voile des ténèbres s'efface et tombe. L'homme reconnaît son séjour et le trouve embellL La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle; le jour naissant qui l'écIaire, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée, qui réflé- s chit à l'œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le père de la vie; en ce moment, pas un seul ne se tait; leur gazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée, îl se sent de la laideur d'un paisible réveil. Le 10 concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à l'âme. H y a là une demi-heure d'enchantement, auquel nul homme ne résiste: un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n'en laisse aucun de s^ig-froid. 15
Plein de l'enthousiasme qu'il éprouve, le maître veut le communiquer à l'enfant: il croit l'émouvoir en le rendant attentif aux sensations dont il est ému lui-même. Pure bêtise! C'est dans le cœur de l'homme qu'est la vie du ^)ectacle de la nature: pour le voir il faut le sentir. L'en- 10 fant aperçoit les objets ; mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. D faut une expérience qu'il n'a point acquise, il faut des sentiments qu'il n'a point éprouvés, pour sentir l'impression composée qui résulte à la fois de toutes ces sen- ïs salions. S'il n'a longtemps parcouru des plaines arides, si des sables ardents n'ont brûlé ses pieds, si la réverbération suffocaJite des rochers frappés du soleU ne l'oppressa jamais, comment goûtera-t-il l'air frais d'une belle matinée? comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, l'humide vapeur 30 de la rosée, le marcher mol et doux sur la pelouse, enchanteront-ils ses sens? Comment le chant des oiseaux lui causerat-il une émotion voluptueuse, si les accents de l'amour et du plaisir lui sont encore inconnus? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée, si son imagination ne 35
sait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir? Enfin comment s 'attendrira- t-il sur la beauté du spectacle de la nature, s'il ignore quelle main prit soin de l'orner? Ne tenez point à l'enfant des discours qu'il ne peut enten- S dre. Point de descriptions, point d'éloquence, point de figures, point de poésie. Il n'est pas maintenant question de senUment ni de goût. Continuez d'être clair, simple et froid; le temps .ne viendra que trop tôt de prendre un autre
Élevé dans l'esprit de nos maximes, accoutumé à tirer tous ses instruments de lui-même, et à ne recourir jamais à autrui qu'après avoir reconnu son insufiisance, à chaque nouvel objet qu'il voit il l'examine longtemps sans rien dire. Il est pensif et non questionneur. Contentez- vous donc de
is lui présenter à propos les objets; puis, quand vous verrez sa curiosité suffisamment occupée, faites-lui quelque question laconique qvù le mette sur la voie de !a résoudre.
Dans cette occa^on, après avoir bien contemplé avec lui le soleil levant, après lui avoir fait remarquer du même côté
30 les montagnes et les autres objets voisins, après l'avoir laissé causer là-dessus tout à son aise, gardez quelques moments le silence comme un homme qui rêve, et puis vous lui direz: Je songe que hier au soir le soleil s'est couché là, et qu'il s'est levé là ce matin. Comment cela peut-il se faire?
35 N'ajoutez rien de plus: s'il vous fait des questions, n'y répondez point; parlez d'autre chose. Laissez-le à lui-même, et soyez sûr qu'il y pensera.
Pour qu'un enfant s'accoutume à être attentif, et qu'il soit bien frappé de quelque vérité sensible, il faut qu'elle lui
30 donne quelques jours d'inquiétude avant de la découvrir. S'il ne conçoit pas assez celle-ci de cette manière, il y a moyen de la lui rendre plus sensible encore, et ce moyen c'est de retourner la question. S'il ne sait comment le soleil parvient de son coucher à son lever, il sait au moins comment il parvient
35 de son lever à son coucher, ses yeux seuls le lui apprennent.
Èmtx 353
Éclaîrcissez donc la première question par l'autre: ou votre élève est absolument stupide, ou l'analc^e est trop claire pour lui pouvoir éclu^per. Voi^ sa première leçou de cosm<^;raphie.
Comme nous procédons toujours lentement d'idée sensible 5 en idée sensible, que nous nous familiarisons longtemps avec la même avant de passer à une autre, et qu'enfin nous ne forçons jamais notre élève d'être attentif, il y a loin de cette première leçon à la connaissance du cours du soleil et de la figure de la terre: mais, comme tous les mouvements ap- 10 parents des corps célestes tiemient au même principe, et que la première observation mène à toutes les autres, il faut moins d'effort, quoiqu'il faille plus de temps, pour arriver d'une révolution diurne au calcul des éclipses, que pour bien comprendre le jour et la nuit 15
Nous avons vu lever le soleil à la Saint-Jean; nous l'allons voir aussi lever à Noël ou quelque autre beau jour d'hiver; car on sait que nous ne sommes pas paresseux, et que nous nous faisons un jeu de braver le froid. J'ai soin de faire cette seconde observation dans le même lieu où nous avons 10 tait la première; et, moyennant quelque adresse pour préparer la remarque, l'un ou l'autre ne manquera pas de s'écrier: * Oh ! oh ! voilà qui est plaisant ! le soleil ne se lève plus à la même place! Ici sont nos anciens renseignements, et à présent il s'est levé là, etc. ... Il y a donc un orient d'été et un 15 orient d'hiver, etc. , , , » Jeune maitre, vous voilà sur la voie. Ces exemples vous doivent suffire pour enseigner très clairement la sphère, en prenant le monde pour le monde, et le soleil pour le soleil.
En général, ne substituez jamais le signe à la chose que ja quand il vous est impossible de la montrer; car le signe '^, absorbe l'attention de l'enfant, et lui fait oublier la chose
=-h,Go(.)gle
L'UtUité de l'Astronomie
A quoi cela esl-U bon? Voilà désormais le mot sacré, le mot déterminant entre lui et moi dans toutes les actions de notre vie; voilà la question qui de ma part suit infailliblement toutes ses questions, et qui sert de frein à ces multitudes $ d'interrogations sottes et fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche et sans fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer sur eux quelque espèce d'empire que pour en tirer quelque profit. Celui à qui, pour sa plus importante leçon, l'on apprend à ne vouloir rien savoir que d'utile, ,in-
lo terroge comme Socrate; il ne fait pas une question sans s'en rendre à lui-mÈme la raison qu'il sait qu'on lui en va demander avant que de la résoudre.
Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pour agir sur votre élève. Ne sachant les raisons de
ïS rien, le voilà presque réduit au silence quand il vous plaît; et vous, au contraire, quel avantage vos connaissances et votre expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer l'utilité de tout ce que vous lui proposez? Car, ne vous y trompez pas, lui faire cette question, c'est lui apprendre à
ïo vous la faire à son tour; et vous devez compter, sur tout ce que vous lui proposerez dans la suite, qu'à votre exemple il ne manquera pas de dire: A guai cda est-U bon?
Nous observions la position de la forêt au nord de Montmorency, quand il m'a interrompu par son importune ques-
3s tion: ».A quoi sert cda? ^ Wons avez raison, lui dis-je; il y faut penser à loisir; et si nous trouvons que ce travail n'est bon à rien, nous ne le reprendrons plus, car nous ne manquons pas d'amusements utiles. » On s'occupe d'autre chose, et il n'est plus question de géographie du reste de la journée.
30 Le lendemain matin, je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner; il ne demande pas mieux; pour courir, les enfants sont toujours prêts, et celui-ci a de bonnes jambes.
ËULE 355
Nous montons dans la forêt, nous parcourons les champeaux,' nous nous égarons, nous ne savons plus où nous sommes, et, quand il s'agit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le temps se passe, la clialeur vient, noua avons faim; nous nous pressons, nous errons vainement de 5 côté et d'autre, nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines, nul renseignement pour nous reconnaître. Bien échauffés, bien recrus, bien affamés, nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous nous asseyons enfin pour nous reposer, pour déUbérer. Emile, 10 que je suppose élevé comme un autre enfant, ne délibère point, il pleure; il ne sait pas que nous sommes à la porte de Montmorency, et qu'un simple taillis nous le cache; mais ce taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enterré dans des buissons. 15
Après quelques moments de silence, je lui dis d'un aii inquiet:
Mon cher Emile, comment ferons-nous pour sortir d'ici? — ÉuiLE, en nage, et pleurant à chaudes larmes. Je n'en sais rien. Je suis las; j'iùfaim; j'ai soif; je n'en puis plus. — ao JEAN-JACQUES. Me croyez-vous en meilleur état que vous, et pensez-vous que je me fisse faute de pleurer si je pouvais déjeuner de mes larmes? Il ne s'agit pas de pleurer, il s'agit de se reconnaître. Voyons votre montre; quelle heure est-il? — EMILE. Il est midi, et je suis à jeun. — jean- ij JACQUES, Cela est vrai, il est midi, et je suis à jeun. — ÉHiLE, Ohl que vous devez avoir faiml — jean- Jacques. Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me trouver ici. Il est midi, c'est justement l'heure où nous observions hier de Montmorency la position de la forêt. Si nous pouvions 30 de même observer de la forêt la position de Montmorency? ... — EMILE. Oui; mais hier noua voyions la forêt, et
' Champeaux, de l'anciei
n adjectif (champali; pris des champs
par opposition à prés des ri
vUns. Nom en usage dans quelques (M-
paitements.
d'ici nous ne voyons pas la ville. — jean-jacqtjes, VoiR le mal ... Si nous pouvions nous passer de la voir pour trouver sa position? ... — éuile. mon bon ami ! '— jean- JACQUES. Ne disions-nous pas que la forêt était? ... — 5 EMILE. Au nord de Montmorency. — jean-jacques. Par conséquent, Montmorency doit être ... — Emile. Au sud de la forêt. — jean-jacques. Nous avons un moyen de trouver le nord à midî. — Emile. Oui, par la direction de l'ombre. — jean-jacqtjes. Mais le sud ! — Emile. Com-
10 ment faire? — jean-jacques. Le sud est l'opposé du nord. — EMILE. Cela est vrai; il n'y a qu'à chercter l'opposé de l'ombre, Ohl voilà le sud! voilà le sud! sûrement Montmorency est de ce côté; cherchons de ce côté. — jeanjacques. Vous pouvez avoir raison, prenons ce sentier à
:s travers le l>ois, — Emile, frappant des mains et poussant
un cri de joie. Ah! je vob Montmorency! le voilà tout
devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allons dtner,
courons vite; l'astronomie est bonne à quelque chose.
Prenez garde que, s'il ne dit pas cette dernière phrase, il
ao la pensera; peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or, soyez sûr qu'il n'oubliera de sa vie la leçon de cette journée; au lieu que, si je n'avais fait que lui supposer tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oubUé dès le lendemain.
Introduction ï la Physique — L'Histi^e du Bateleur as Depuis loi^emps nous nous étions aperçus, mon élève et moi, que l'ambre, le verre, la cire, divers corps frottés, attiraient les pailles, et que d'autres ne les attiraient pas. Par hasard nous en trouvons un qui a une vertu plus singulière encore; c'est d'attirer à quelque distance, et sans être frotté, 30 la limaille et d'autres brins de fer. Combien de temps cette qualité nous amuse sans que nous puissions y rien voir de plus! Enfin nous trouvons qu'elle se communique au fer même aimanté dans un certain sens. Un joui nous allons à
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la foire; ' un joueur de gobelets attire avec un morceau de pain un canard de cire flottant sur un bassin d'eau. Fort surpris, nous ne disions pourtant pas: c'est un sorcier, car nous ne savons ce que c'est qu'un sorcier. Sans cesse frappés d'effets dont nous ignorons les causes, nous ne nous près- j sons de juger de rien, et nous restons en repos dans notre ignorance jusqu'à ce que nous trouvions l'occasion d'en sortir.
De retour au logis, à force de parler du canard de la foire, nous allons nous mettre en tête de l'imiter: nous prenons 10 une bonne aiguille bien aimantée, nous l'entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de canard, de sorte que l'aiguille traverse le corps et que la tête fasse le bec. Nous posons sur l'eau le canard, nous' approchons du bec un anneau de clef, et nous voyons avec une j'oie i) facile à comprendre que notre canard suit la clef précisément comme celui de la foire suivait le morceau de pain. Observer dans quelle direction le canard s'arrête sur l'eau quand on l'y laisse en repos, c'est ce que nous pourrons faire une autre fois. Quant à présent, tout occupés de notre objet, io nous n'en voulons pas davantage.
Dès le même soir, nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos poches; et sitôt que le joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur, qui se contenait à peine, lui dit que ce tour n'est pas difficile, et que lui-même en fera 1$ bienautant. Il est pris au mot: àl'instant, il tiredesapoche le pain où est caché le morceau de fer; en approchant de la table, le cœur lui bat: il présente le pain presque en tremblant; le canard vient et le suit: l'enfant s'écrie et tressaille d'aise. Aux battements de mains, aux acclamations de 30 l'assemblée, la tête lui tourne, il est hors de lui. Le bateleur interdit vient pourtant l'embrasser, le féliciter, et le prie de l'honorer encore le lendemain de sa présence, ajoutant qu'il
' Cette petite scSne était arrangée, et le bateleur était instruit du lAb qu'il avait à faire. , , '
aura soin d'assembler plus de monde encore pour applaudir à son habileté. Mmi petit naturaliste enorgueilli veut babiller; mais sur-le-champ je lui ferme la bouche, et l'emmène comblé d'éloges.
S L'enfant, jusqu'au lendemain, compte les minutes avec une riùble inquiétude. Il invite tout ce qu'il rencontre; il voudrait que tout le genre humain fût témoin de sa gloire; il attend l'heure avec peine, il la devance: on vole au rendezvous; la salle est déjà pleine. En entrant, son jeune cosur
10 s'épanouit. D'autres jeux doivent précéder; le joueur de gobelets se surpasse et fait des choses surprenantes. L'enfant ne voit rien de tout cela; il s'agite, il sue, il respire à peine; il passe son temps à manier dans sa poche son morceau de pain d'une main tremblante d'impatience. Enfin son
iS tour vient; le maître l'amionce au public avec pompe. Il s'approche un peu honteux, il tire son pain . , . Nouvelle vicissitude des choses humaines ! le canard, si privé la veille, est devenu sauvage aujourd'hui; au lieu de présenter le bec, il tourne la queue et s'enfuit; il évite le pain et la main qui
20 le présente avec autant de soin qu'il les suivait auparavanL Après mille essais inutiles et toujours hués, l'enfant se plaint, dit qu'on le trompe, que c'est un autre canard qu'on a substitué au premier, et défie le joueur de gobelets d'attirer celui-ci.
iS Le joueur de gobelets, sans répondre, prend un morceau de pain, le présente au canard; à l'instant, le canard suit le pain, et vient à la main qui le retire. L'enfant prend le même morceau de pain; mais, loin de réussir mieux qu'auparavant, il voit le canard se moquer de lui et faire des pirouettes tout
:3o autour du bassin: il s'éloigne enfin tout confus, et n'ose plus s'exposer aux huées.
Alors le joueur de gobelets prend le morceau de pain que l'enfant avait apporté, et s'en sert avec autant de succès que du sien: il en tire le fer devant tout le monde, autre
)5 risée à nos dépens; puis de ce pain ainsi vidé il attire le ca*
ÊIDLE 259
nard comme auparavant. Il fait la même chose avec un autre morceau coupé devant tout le monde par une maia tierce; il en fait autant avec son gant, avec le bout de son doigt: enfin il s'éloigne au milieu de la chambre, et, du ton d'emphase propre à ces gens-là, déclarant que son canard s n'obéira pas moins à sa voix qu'à son geste, il lui parle, et le canard obéit; il lui dit d'aller à droite et il va à droite, de revenir et il revient, de tourner et il tourne; le mouvement est aussi prompt que l'ordre. Les applaudissements redoublés sont autant d'affronts pour nous. Nous nous éva- 10 dons sans être aperçus, et nous nous renfermons dans notre chambre sans aller raconter nos succès à tout le monde, comme nous l'avions projeté.
Le lendemain matin, l'on frappe à notre porte: j'ouvre; c'est l'homme aux gobelets. Il se plaint modestement de 13 notre conduite. Que nous avait-il fait jwur nous engager à vouloir décréditer ses jeux et lui ôter son gagnepain? Qu'y a-t-0 donc de si merveilleux dans l'art d'attirer un canard de cire, pour acheter cet honneur aux dépens de la subsistance d'un hoimête homme? < Ma foi, messieurs, si » j'avais quelque autre talent pour vivre, je ne me glorifierais guère de celui-ci. Vous deviez croire qu'un homme qui a passé sa vie à s'exercer à cette chétive industrie en sait làdessus plus que vous qui ne vous en occupez que quelques moments. Si je ne vous ai pas d'abord montré mes coups 23 de maître, c'est qu'il ne faut pas se presser d'étaler étourdiment ce qu'on saiti j'ai toujours soin de conserver mes meilleurs tours pour l'occasion, et après celui-ci j'en ai d'autres encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, Messieurs, je viens de bon cœur vous apprendre ce 30 secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de n'en pas abuser pour me nuire, et d'être plus retenus une autre fois. »
Alors il nous montre sa machine, et nous voyons avec la dernière surprise qu'elle ne consbte qu'en un aimant fofti «5
aÔO VIE ET ŒUVKES
et bien anné, qu'un enfant caché sous la table faisait mouvoir sacs qu'on s'en aperçût.
L'homme replie sa machine; et, après lui avoir fait nos remeidments et nos excuses, nous voulons lui faire un présent; 5 il le refuse, i Non, Messieurs, je n'ai pas assez à me louer de vous pour accepter vos dons; je vous laisse obligés à moi malgré vous; c'est ma seule vengeance. Apprenez qu'il y a de la générosité dans tous les états; je fais payer mes tours et non mes leçons. »
lo £n sortant il m'adresse à moi nommément et tout haut une réprimande. « J'excuse volontiers, me dit-il, cet enfant; il n'a péché que par ignorance. Mais vous. Monsieur, qui deviez conmdtre sa faute, pourquoi la lui avoir laissé faire? Puisque vous vivez ensemble, comme le plus âgé vous lui
15 devez vos soins, vos conseils; votre expérience est l'autorité
qui doit le conduire. En se reprochant, étant grand, les
torts de sa jeunesse, il vous reprochera sans doute ceux dont
vous ne l'aurez pas averti. » '
Il part et nous laisse tous deux très confus. Je me blâme
30 de ma molle facilité; je promets à l'enfant de la sacriâer une autre fob à son intérêt, et de l'avertir de ses fautes avant qu'il en fasse; car le temps approche où nos rapports vont changer et où la sévérité du maître doit succéder à la complaisance du camarade; ce changement doit s'amener par degrés;
aç il faut tout prévoir, et tout prévoir de fort loin.
Le lendemain nous retournons à la foire pour revoir le tour dont nous avons appris le secret. Nous abordons avec un profond respect notre bateleur' Socrate; à peine osonsnous lever les yeux sur lui; il nous comble d'honnêtetés, et
30 nous place avec une distinction qui nous humilie encore
' Ai-je dû supposer qudque lecteur assez stupide pour ne pas sentir dans cette réprimande un discours dicté mot à mot par le gouverneur pour aller à ses vues ? {Note de Rousseau.)
' Baieleut, dérivé de « biton-de-magie. » Aujourd'liui 00 dit pluUK preatidigiutcur, c. à, d., preste de $«s doigta (legerdemain).
i.K)^lc
£lIILE 261
n fait ses tours comme à l'ordinaire; mais il s'amuse et se compklt longtemps à celui du canard, en nous regardant souvent d'un air assez fier. Nous savons tout et nous ne soufflons pas. Si mon élève osait seulement ouvrir la bouche, ce serait un enfant à écraser. 5
Tout le détail de cet exemple importe plus qu'il ne semble. Que de leçons dans une seule! Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité! Jeune maître, épiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir ainsi l'humiliation, soyez sûr qu'il n'en reviendra 10 de longtemps un second. Que d'apprêts ! direz-vous. J'en conviens, et le tout pour nous faire une boussole qui nous tienne lieu de méridienne.
Ayant appris que l'aimant agit à travers les autres corps, nous n'avons rien de plus pressé que de faire une machine 15 semblable à celle que nous avons vue: une table évidée, un bassin très plat ajusté sur cette table, et rempli de quelques Ugnes d'eau, un canard fait avec un peu plus de soin, etc. Souvent attentifs autour du bassin, nous remarquons enfin que le canard en repos affecte toujours à peu près la même 20 direction- Nous suivons cette expérience, nous examinons cette direction; nous trouvons qu'elle est du midi au nord. Il n'en faut pas davantage; notre boussole est trouvée, ou autant vaut; nous voilà dans la [^ysique.
RotrfnBon Craaoé, le Premier « Boy Scout • Je hais les hvres; ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on 15ne sait pas. On dit qu'Hermès grava sur des colonnes les éléments des sciences pour mettre ses découvertes à l'abri d'un déluge. S'il les eût imprimées dans la tête des hommes, elles s'y seraient conservées par tradition. Des cerveaux >^ bien préparés sont les monuments où se gravent le plus su- 30 rement les connaissances humaines.
N'y aurait-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de hvres, de les réunir sous un objet commua
qui pût étie îaàk à voir, intéressant à suivre, et qui pût servir de stimulant, même à cet âge? Si l'on peut inventer une situation où tous les besoins naturels de l'homme se montrent d'une manière sen^ble à l'esprit d'un enfant, et 5 où les moyens de pourvoir à ces mêmes besoins se dévelof»pent successivement avec la même facilité, c'est par la peinture vive et naïve de cet état qu'il faut donner le premier exercice à son imagination- Philosophe ardent, je vois déjà s'allumer la vôtre. Ne
lo vous mettez pas en frais; cette situation est trouvée, elle est décrite, et, sans vous faire tort, beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même, du moins avec plus de vérité et de simplicité. , Puisqu'il nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournît, à mon gré, le plus heureux traité
15 d'éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Emile; seul il composera durant longtemps toute sa bibliothèque et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira
30 d'épreuve durant nos progrès à l'état de notre jugement, et, tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre? Est-<» Aristote? est-ce Pline? est-ce Buffon? Non: c'est Robinson Crusoê.
as Robinson Crusoé dans son lie, seul, dépourvu de l'assistance de ses semblables et des instruments de tous les arts, pourvoyant cependant à sa subsistance, à sa conservation, et se procurant même une sorte de bien-être; voilà un objet intéressant pour tout âge, et qu'on a mille moyens de rendre
30 agréable aux enfants. Voilà comment nous réalisons l'Ile déserte qui me servait d'abord de comparaison.
Cet état n'est pas, j'en conviens, celui de l'homme social; vraisemblablement il ne doit pas être celui d'Emile; mais c'est sur le même état qu'il doit apprécier tous les autres.
îS Le plus sûr moyen de s'élevei au-dessus des préjugés et d'or-
EULE 963
donner ses jugements sur les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place d'un homme isolé et de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même eu égard à sa propre utilité.
Ce roman, débarrassé de tout son fatras/ commençant au $ naufrage de Robinson près de son Ue, et unissant à l'arrivée du vaisseau qui vient l'en tirer, sera tout à la fois l'amusement et l'instruction d'Emile durant l'époque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, qu'il s'occupe sans cesse de son château, de ses chèvres, de ses plantations; lo qu'il apprenne en détail, non dans des hvres, mais sur les choses, tout ce qu'il faut savoir en pareil cas; qu'il pense être Robinson lui-même; qu'il se voie habillé de peaux, portant un grand bonnet, un grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure, au parasol près, dont il n'aura pas besoin. 15 Je veux qu'il s'inquiète des mesures à prendre si ceci ou cela venait à lui manquer; qu'il examine la conduite de son héros; qu'il cherche s'il n'a rien omis, s'il n'y avait rien de mieux à faire; qu'il marque attentivement ses fautes et qu'il en profite pour n'y pas tomber lui-même en pareil cas; 10 car ne doutez point qu'il ne projette d'aller faire un établissement semblable; c'est le vrai château en Espagne de cet heureux âge, où l'on ne connaît d'autre bonheur que le nécessaire et la liberté.
Quelle ressource que celte folie pour un homme habile, as qui n'a su la faire naître qu'afin de la mettre à profit! L'enfant, pressé de se faire un magasin pour son lie, sera plus ardent pour apprendre que le maître pour enseigner. Il voudra savoir tout ce qui est utile, et ne voudra savoir que cela; vous n'aurez plus besoin de le guider, vous n'aurez 30 qu'à le retenir. Au reste, dépêchons-nous de l'établir dans cette tle tandis qu'il y borne sa félicité; car le jour approche
' Entre autres la longue introduction prêcheuse. C'est du reste ainsi, t débarrassé du fatras », que l'on publie aujourd'hui le plus souvent ftobMSùn Cnaol. , ~ 1
I L.LH)glL-
OÙ, s'il y veut vivre encore, il n'y voudra plus vivre seul, et où Vendredi, qui maintenant ne le touche guère, ne lui suffira pas longtemps.
La pratique des aits naturels, auxquels peut suffire un S seul homme, mène à la recherche des arts d'industrie
fimile AppieDdra nn Travail* Manuel
Rousseau a affirmé avec force — avant la Révolution — que
le travail n'est pas déshonorant. (John Locke,' avant lui, l'avait
dit; il ne parlait pas cependant de l'homme en général comme
Rousseau, mais de l'éducation spécialement du i Country gentle-
lo man.»)
Or, de toutes les occupations qui peuvent fournir la subùstance à l'homme, celle qui le rapproche le plus de l'état de la nature est 1q travail des mains; de toutes les conditions, ) la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle ij de l'artisan. L'artisan ne dépend que de son travail; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave; car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d'autrui. L'ennemi, le prince, un voisin puissant, un procès, lui peut enlever ce champ; par ce champ on peut le vexer en mille
' Il est très évident que Rousseau avait le tameus livre de Locke sous les yeiut en écrivant cette page. Locke, dans ses Tkougkts on Education (1693) écrivait pour l'éducation de la noblesse. Son élève est le fils de Lord Ashley, depuis Comte de Shaftesbury et Grand Chancelier d'Angleterre. Locke choisit un métier qui vise surtout i distraire l'élève, à préserver sa santé: » For a country gentleman I sliould propose one, or rather both thèse, via. Gardening, or Husbandry in gênerai, and woiktng in wood, as a Carpenter, Joiner, Tumer, thèse things being fit and healthy récréations for a man of study or business. » Et plus loin: f To the arts above mentioned may be added Perfuming, Vamishîng, Graving, and several sorts of working in Iron, Brass. and Silver . . . or he may leam to set precious stones, or employ himself in grinding and polishing Optical Classes, 1 (Cf. P. Villey, Infiaence de MonUiignf sur Locke «t fimustau, p. IX.}
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manières; mais partout où l'on veut veser l'artisan, son bagage est bientôt fait: il emporte ses bras, et s'en va. Toutefois l'agriculture est le premier métier de l'homme; c'est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu'il puisse exercer. Je ne dis pas à Emile: Ap>- 5 prends l'agriculture, il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers; c'est par eux qu'il a conmiencé; c'est à eux qu'il revient sans cesse. Je lui dis donc: Cultive l'héritage de tes pères. Mais si tu perds cet héritage, ou si tu n'en as point, que faire? Apprends un métier. 10
Un métier à mon fils ! mon fils artisan. Monsieur, y pensezvous! J'y pense mieux que vous, madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu'un lord, un marquis, ■ un prince, et peut-être un jour moins que rien; moi, je lui veux donner un rang qu'il ne puisse perdre, un rang qui ij l'honore dans tous les temps; je veux l'élever à l'état d'homme, et, quoi que vous en puissiez dire, il aura moins d'égaux à ce titre qu'à tous ceux qu'il tiendra de vous,
La lettre tue et l'esprit vivifie. Il s'agit moins d'apprendre un métier pour savoir un métier que pour vaincre ïo les préjugés qui le méprisent. Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre. Eh! tant pis, tant pis pour vous! Mais n'importe, ne travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à l'état d'artisan pour être audessus du vôtre. Pour vous soimiettre la fortune et les choses, »$ commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l'opinion, commencez par régner sur elle,
'Souvenez-vous que ce n'est point un talent que je vous demande; c'est un métier, un vrai métier, un art purement mécanique, où les mains travaillent plus que la têtf , et qui ne 30 mène point à la fortune, mais avec lequel on peut s'en passer. Dans des maisons fort au-dessus du danger de manquer de pain, j'ai vu des pères pousser la prévoyance jusqu'à joindlre au soin d'instruire leurs enfants celui de les pourvoir de connaissances dont, à tout événement, Us pussent tirer |>arti 35
pour vivre. Ces pères prévoyants croient beaucoup faire, ils ne font rien, parce que les ressources qu'ils pensent méni^r à leurs enfants dépendeiit de cette même fortune audessus de laquelle ils les veulent mettre. En sorte qu'avec 5 tous ces beaux talents, si celui qui les a ne se trouve dans des circonstances favorables pour en faire usage, il périra de misère comme s'il n'en av^t aucun.
Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, et combien d'autres ressources vous sont
lo nécessaires pour tirer parti de celles-là. Et puis, que deviendrez-vous dans ce lâche abaissement? Les revers, sans vous instruire, vous avilissent; jouet plus que jamais de l'opinion publique, comment vous élèverez-vous au-dessus des préjugés, arbitres de votre sort? Comment mépriserez-vous
1$ la bassesse et les vices dont vous avez besoin pour subsister? Vous ne dépendiez que des richesses, et maintenant vous dépendez des riches; vous n'avez fait qu'empirer votre esclavage, et le surcharger de votre misère. Vous voilà pauvre sans être libre; c'est le pire état où l'homme puisse
ao tomber.
Mais, au lieu de recourir pour vivre à ces hautes connaissances qui sont faites pour nourrir l'âme et non le corps, si vous recourez, au besoin, à vos mains et à l'usage que vous en savez faire, toutes les difficultés disparaissent, tous les
as manèges deviennent inutiles; la ressource est toujours prête au moment d'en user; la probité, l'honneur, ne sont plus un obstacle à la vie; vous n'avez plus besoin d'être lâche et menteur devant les grands, souple et rampant devant les fripons, vil complaisant de tout le monde, emprunteur ou
30 voleur, ce qui est à peu près la même chose quand on n'a rien: l'opinion des autres ne vous touche point; vous n'avez à faire votre cour à personne, point de sot à flatter, point de suisse à fléchir, point de courtisane à payer, et, qui pis est, à encenser. Que des coquins mènent les grandes affaires,
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peu VOUS importe; cela ne vous empêchera pas, vous, dans votre vie obscure, d'être honnête homme et d'avoir du pain. Vous entrez dans la première boutique du métier que vous Avez appris. 1 Maître, j'ai besoin d'ouvrage. — CompagnoQ, mettez-vous là, travaillez. 1 Avant que l'heure du 5 dtner soit venue, vous avez gagné votre dîner; si vous êtes dUigeot et sobre, avant que huit jours se passent, vous aurez de quoi vivre huit autres jouis; vous aurez vécu libre, sain, vrai, laborieux, juste. Ce n'est pas perdre son temps que d'en gagner ainsi. lo
Je veux absolument qu'Emile appreime un métier. Un métier honnête, au moins, direz-vous. Que signifie ce mot? Tout métier utile aii public n'est-il pas honnête? Je ne veux point qu'il soit brodeur, ni doreur, ni vemisseur, comme le gentilhomme de Locke; je ne veux qu'il soit ni musicien, ni 15 comédien, ni faiseur de livres. A ces professions près, et les autres qui leur ressemblent, qu'il prenne celle qu'il voudra; je ne prétends le gêner en rien. J'aime mieux qu'il soit cordonnier que poète; j'aime mieux qu'il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direz- lo vous, les archers, les espions, les bourreaux, sont des gens utQes. Il ne tient qu'au gouvernement qu'ils ne le soient point. Maifl passons, j'avais tort; il ne suffit pas de choisir un métier utile, il faut encore qu'il n'exige pas des gens qui l'exercent des qualités d'âme odieuses et inconip>atibles as avec l'humanité. Ainsi revenant au premier mot, prenons un métier hoimête; mais souvenons-nous toujours qu'il n'y a point d'honnêteté sans l'utilité.
Quand on a le choix, et que rien d'ailleurs ne nous détermine, pourquoi ne consulterait-on pas l'agrément, l'inclina- 30 tion, la convenance, entre les professions de même rang? Les travaux des métaux sont utiles, et même les plus utiles ' de tous; cependant, à moins qu'une raison particulière ne m'y porte, je ne ferai point de votre fils un maréchal, un
SoS VIE ET ŒHVKES
serrurier, un forgeron; je Q'aJmerais pas à lui voir, dans sa forge, la figure d'un cyclope. De même, je n'en ferai pas un maçon, encore moins un cordonnier. Il faut que tous les métiers se fassent; mais qui peut choisir doit avoir s égard à la propreté, car il n'y a point là d'opinion; sur ce point, les sens nous décident. Enfin je n'aimerais pas ces stupides professions dont les ouvriers, sans industrie et presque automates, n'exercent jamais leurs mains qu'au même
. travail; les tisserands, les faiseurs de bas, les scieurs de pierre;
|io à quoi sert d'employer à ces métiers des hommes de sens?
c'est une machine qui en mène une autre.
Tout bien considéré, le métier que j'aimerais le mieux qui
J fût du goût de mon élève est celui de menuisier. Il est propre,
il est utile, il peut s'exercer dans la maison; il tient suf-
15 fisamment le corps en haleine; il exige dans l'ouvrier de l'adresse et de l'industrie; et, dans la forme des ouvrages que l'utilité détermine, l'élégance et le goût ne sont pas exclus.
Que si par hasard le génie de votre élève était décidément
M tourné vers les sciences spéculatives, alors je ne blâmerais pas qu'on lui donnât un métier conforme à ses inclinations; qu'il apprit, par exemple, à faire des instruments de mathématiques, des lunettes, des télescopes, etc.
Le Quatrième Age (/>« Sentiment) (De quinze ou seize ans à vingt ans)
Emile étant devenu sain et vigoureux physiquement (a°* âge).
3$ et « réunissant l'usage de ses membres à celui de ses facultés . . . un être agissant et pensant » (3"" âge), « il ne reste plus que de faire de lui, pour achever l'homme, un être aimant et sensible.i Jusqu'ici Emile n'a de vertu que « ce qui se rapporte à lui-même »j mais entrant dans l'âge de l'adolescence, il cesse d'être un enfant.
30 «C'est id la seconde naissance ... C'est id que l'homme naît véritablement à la vie et que rien d'humain ne lui est étranger.»
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Une faculté nouvelle va alors se développer, qui embrasse à la, fois le domaine moral et religieux, le seniimetU}
L'Étude de l'Hlstoiie
Les passions naissantes étant dangereuses, et la société étant corrompue; "B importe — dit Rousseau — de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu'à présent, et d'instruire 5 plutôt le jeune homme par l'expérience d'autrui que par la sienne. » Ce sera le moment pour Emile d'étudier l'histoire, qui fera connaître les mobiles qui font agir les hommes et les sociétés.
MalheuTeusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus d'une espèce. Il est difficile de se mettre 10 dans un point de vue d'où l'on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l'histoire est qu'elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons: comme elle n'est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu'un peuple croît et 15 prospère dans le calme d'im paisible gouvernement elle n'en dit rien; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes: elle ne l'illustre que quand il est déjà sur son déclin: toutes nos his- ao toires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient; ils sont assez heureux et assez sages pour qu'elle n'ait rien à dire d'eux: et en effet, nous voyons, même de nos jours, que les gouverne- ij ments qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal, à peine le bien fait-il époque. Il n'y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule; et voilà comment l'histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain. 30
I Le sentiment esthétique n'est pas étudté spécialement par Rousseau, comme avant lui, par Platon, et après lui par maint philosophe du
De plus, il s'en faut bien que les faits décrits dans l'histoire ne soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés: ils changent de forme dans la tête de l'historien; ils se moulent sur ses intérêts; ib prennent la teinte de ses S préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu'il s'est passé? L'ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s'y rapportent, que de faces différentes
10 on peut lui donner! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine parattra-t-il le même, et pourtant rien n'aura diangé que l'ceîl du spectateur. Suffit-il, pour l'honneur de la vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé? Combien de fois un arbre
ts de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent, ont décidé de l'événement d'un combat sans que personne s'en soit aperçu! Cela empêche-t-il que l'historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d'assurance que s'il
ïo eût été partout? Or, que m'importent les faits en euxmême, quand la raison m'en reste inconnue? et quelles leçons puis-je tirer d'un événement dont j'ignore la vraie cause? L'historien m'en donne une, mais il la controuve; et la critique elle-même, dont on f^t tant de bruit, n'est qu'un
as art de conjecturer, l'art de choisir entre plusieurs mensonges
celui qui ressemble le mieux à la vérité
Ajoutez à toutes ces réflexions que l'histoire montre bien plus les actions que les hommes, parce qu'elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements
30 de parade; elle n'expose que l'homme public qui s'est arrangé pour être vu; elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis; elle ne le peint que quand il représente; c'est plus son habit que sa personne qu'elle peint.
15 J'aimerais mieux la lecture des vies particulières pour
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commencer l'étude du cœur humain; car alors l'homme a beau se dérober, l'historien le poursuit partout; U ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l'œil perçant du spectateur; et c'est quand l'un croit mieux
se cacher que l'autre le fait mieux connaître
Il faut encore ici recourir aux anciens, par les raisons que j'ai déjà dites; et, de plus, parce que tous les détails familiers et bas, nuùs vrais et caractéristiques, étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence, i< non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu'elle permet d'y faire, et comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours, on ne les connaît pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire et refaire cent fols la vie i< des rois, nous n'aurons plus de Suétone.
Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n'osons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses; il est si heureux ' dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, z( un geste, lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant, Annibal ' rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l'Italie; Agésilas," à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du
' C'était avant la balailledeCannes,ranji6avantJ.-C. Annibal est monté sur une colline pour observer les ennemis qui forment leurs rangs. t Un de ceux qui l'accompagnent, Giacon, homme de son rang, lui dit qu'il est étonné du nombre des ennemis. Annibal, fronçant le sourcil: Il y a autre chose, Giicûn, gui à tan insu, est plus ttmcnanU encore. — Laquelle f dit Giscon. — C'est, dit Annibal, gue dans tout ce monde il n'y ail pas un homme qui se nomme Giscon. Ce bon mot inattendu eicite un rire général ... A cette vue, les Carthaginois se sentent pleins de confiance, persuadés que leur général deva.it avoir un grand et souverain mépris des ennemis pour rire de la aorte et plaisanter en face du péril, t (Vie de Fabius Maximus.)
• ÂgtsUas (445-361 av. J.-C), roi de Sparte pendant 41 ans, avec la réputation du 'plus grand et du plus puissant des Grecs'. ( Or, J^ésilaa
grand roi; César,' traversant un pauvre village, et causant avec ses amis, décèle, sans y penser, le fourbe qui disait ne vouloir qu'être l'égal de Pompée; Alexandre * avale une médecine, et ne dit pas un seul mot; c'est le plus beau moment S de sa vie; Aristide ^ écrit son propre nom sur une coquille et
aimait beaucoup ses enfants, et l'on raconte que, quand ils étaient tout petits, il partageait leurs jeux, et allait, comme eui, à cheval sur un bâton. Un de ses amis l'ayant trouvé dans cette posture, il le pria de n'en rien dire à personne avant d'être lui-mËme devenu père, i {Vie d'Agésilas.)
' C'était apris que Marius et Sylla s'étaient disputé le pouvoii à Bœne, et à la veille de la rivalité de Pompée et de C&ar. Ce dernier, encore jeune, nommé propréteur en Espagne, part pour sa province- Passant par une petite ville de Barbares, habitée par quelques hommes en haillons. César dit d'un ton sérietm: «Pour ma part j'aimerais mieui être le premier chez ces gens-là que le second à Rome. » {Vit de Jules César.)
' t Un seul [de ses médecins], Philippe d'Acamanie, voyant tout désespéré autour de lui . . . voulut essayer, pour sa guérison, les derniers remèdes . . . Dans le même moment, Parménion [guerrier d'Alexandre] lui envoie du camp une lettre où il l'engage à se tenir en garde contre Philippe, qui, séduit par les riches présents de Darius et par la main de sa fille, a promis de faire mourir Alesandre ... Au temps voulu, Philippe, accompagné des amis du coi, entre, portant le breuvage dans une coupe. Alexandre lui donne la lettre et prend à son tour le breuvage bravement et sans soupçon. Ce fut un spectacle admirable de voir l'un lisant, l'autre buvant, et se regardant tous deux, mab avec bien de la différence ...» (Vie d'Alexandre.)
• Aristide (3S3~i83 av. J.-C.) surnommé à Athènes, <le Juste), ce qui liij valut l'envie de certains compatriotes, et la peine de l'ostracisme. « Au moment oil l'on écrivait sur les coquilles, on dit qu'un paysan, vrai rustre et ne sachant pas écrire, présenta !a coquille à Aristide, qu'il prit pour un homme du commun, et le pria d'y inscrire le nom d'Aristide. Celui-ci, tout étonné, lui detnande si Aristide lui a fait quelque mal: Aucun, répond-il; je ne connais point cet hamme-td, mais je suts ennuyé de l'entendre partout appelé le Juste. En entendant ces mots, Aristide ne répond rien, inscrit son nom sur la coquiUe et la remet au paysan. ■ {Vie d'Aristide.)
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justifie ainsi son surnom; Philopœmène,* le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre, ha. physionomie ne se moQtre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions; c'est dans les bagatelles que !e naturel se découvre. Les choses 5 publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, et c'est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s'arrêter.
Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre 10 sa vie intéressante par de petits détails qui le font connaître et aimer; mais combien s'est-on vu forcé d'en supprimer qui l'auraient fait connaître et aimer davantage? Je n'en citerai qu'un, que je tiens de bon lieu, et que Plutarque n'eût eu garde d'omettre, mais que Ramsay ' n'eût eu garde d'écrire 15 quand il l'aurait su.
Un jour d'été, qu'il faisait fort diaud, le vicomte de Turenne, en petite veste blanche et en bonnet, était à la fenêtre dans son antichambre: un de ses gens survient, et, trompé par l'habillement, le prend pour un aide de cuisine sa avec lequel ce domestique était familier. Il s'approche doucement par derrière, et d'une main qui n'était pas légère lui applique un grand coup sur les fesses. L'homme frappé se retourne à l'instant. Le valet voit en frémissant le visage
' PhUopcemène (353-183 av. J.- C.) surnommé 1 le dernier des Hellènes! , et l'un des chefs de la( Ligue des Achéens) poumaintenir l'unité de la Grèce, était indifférent à la pompe de son rang. ( Un jour, une femme venait d'apprendre que le chef des Achéens allait venir chez elle: la voilà toute troublée, préparant le dtner pendant l'absence fortuite de son mari. Sur ce point Philopoemène arrive, vêtu d'une chlamyde toute simple; elle le prend pour un des valets et le prie de lui donner \ax coup de main. Philopcemêne aussitôt jette sa chkmyde et fend du bois. • {Vie de Philopcemène.)
' Ândrl Michel âe Ramsay, né en Ecosse (iâ36), mort & Paris (1743), avait publié en 1735, en français et en anglais, une Histoire de Turenne, en 2 vol., mais qui ne fait connaître que le grand général et non l'homme doué de vertus sociales.
de son maître. H se jette à genoux tout éperdu: tMonseignei^, j'ai cru gue c'était George ... — Et quand c'eâl été George, s'écrie Turenne en se frottant le derrière, il ne fallait pas frapper si fort. » Voilà donc ce que vous n'osez S dire, misérable? Soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles; trempez, durcissez vos cœurs de fer dans votre vile décence; rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme qui lis ce trait, et qui sens avec attendrissement toute la douceur d'âme qu'il montre, même
lo dans le premier mouvement, lis aussi les petitesses de ce grand homme, dès qu'il était question de sa naissance et de son nom. Songe que c'est le même Turenne qui affectait de céder partout le pas à son neveu, afin qu'on Wt bien que cet enfant était le chef d'une maison souveraine. Rapproche
i; ces contrastes, aime la nature, méprise l'opinion, et connais l'homme.