PROFESSION DE FOI DD VICAIRE SAVOYARD
Le Credo moral et religieux auquel Rousseau est arrivé est
contenu dans cet important traité, qui est un livre en lui-même.
Rousseau sait bien qu'il heurte toutes les opinions quand il
lo refuse de parler de religion à Emile avant l'âge de 15 ou 18 ans.'
n s'explique ainsi.
' Ce problème avait êti discuté par Fénelon dans son Trailf de rÊdttcation de FUUs (1687); voir chapitre VU.
Il sera intéressant de comparer aux idées de Rousseau celles de MlchC' let, dans son livre aui La Femme (I Partie, Chap. 4). M. croit qu'il faut mettre une cioyance religieuse au cœur de t'enfant, mais qu'on écarte la Bible. Qu'on lise avec l'enfant les chants de Védah, i hynuies du matin riant»; aussi l'Iliade etl'Gdyssée, « chants de nourrice»; peut-être un peu du naïf Hérodote, mais la Bible est seulement pour l'homme fait:
< C'est le soir, c'est dans la nuit, que semblent avoir été écrits la plupart des livres bibliques. Toutes les questions terribles qui troublent l'esprit bumaÏD y sont posées âprement, avec une crudité sauvage. Le divorce de l'homme avec Dieu, et du 61s avec son père, le redoutable problême de l'origine du mal, toutes ces anxiétés du peuple demiei-né de l'Asie, je me
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Je prévois combien de lecteurs seront surpris de me voir suivre tout le premier âge de mon élève sans lui parler de religion. A quinze ans, il ne savait s'ii avait une âme, et peut-être à dix-huit n'est-il pas encore temps qu'Q l'apprenne; car, s.'il l'apprend plus tôt qu'il ne faut, il court risqu e de ne ; le savoir jamais.
Si j'avais à peindre la stupidité fâcheuse, je peindrais un pédant enseignant le catéchisme à des enfants; si je voulais rendre un enfant fou, je l'obligerais d'expUquer ce qu'il dit en disant son catéchisme. On m'objectera que la plupart lo des dogmes du christianisme étant des mystères, attendre que l'esprit humain soit capable de les concevoir, ce n'est pas attendre que l'enfant soit homme, c'est attendre que l'homme ne soit plus. A cela je réponds premièrement qu'il y a des mystères qu'il estJ10ii^ulement impossible àl'lioiHHie 15 3e concevoir, mais de croire, et que je ne vois pas ce quloa gagne à les enseîgner aux enfants, si ce n^est de leui afipi:endi:e. à ment ir de bonn e heure. Je dis de plus que, pour admettre lesjnyst|reg^il faut comprendre au moins qu'ils sont Sco.rapréh ensib les; et les enfants ne sont pas même capables de » cette conception-là. Pour l'âge oîi tout est mystère, n'y a point de mystères proprement dits.
// faut croire en Dieu pour être sauvé. Ce dogme mal ^.entendu est le pri ncipe de Ja jaagyjnaîre intolérance, et la ' cause de toutes ces vaines instructions qui portent le coup 3$ mortel à la raison humaine en l'accoutumant à se payer de
garderw d'en troubler trop tût un jeune cceur. Que serait-ce, Grand Dieu \ de lui lire les rugissements que David poussait dans l'ombre, en battant son cceur dfehiré des souvenirs du meurtre d'Urie?
Le vin fort est pour les hommes et le lait pour les enfants. Je suis vieux et ne vaux guère. Ce livra [la Bible] me va. L'homme y tombe, se relève, et c'est pour tomber encore. Que de chutes! Comment teraia-je pour expliquer tout cela à ma chère innocente ? Puisse-t-elle ignorer longtemps le combat de l'homo duplex ! Ce n'est pas que ce livre-ci ait l'Énervante mollesse des mystiques du moyen âge. Mais il est trop orageux, il est trouble, il est inquiet. > - r ,
mots. Sans doute il n'y a pas un moment à perdre peur mériter le salut éternel; mais si, pour l'obtenir, il suffit de répéter certaines paroles, je ne vois pas ce qui nous empêche de peupler le ciel de sajisonnets et de pies, tout aussi bien S que d'enfants.
L'obligation de croire en suppose la possibilité. Le philosophe qui ne croit pas a tort, parce qu'il use mal de la raison qu'il a cultivée, et qu'il est en état d'entendre les vérités qu'il rejette. Mais l'enfant qui professe la religion chrétienne,
10 que croit-il? ce qu'il conçoit, et il conçoit si peu ce qu'on lui fait dire, que si vous lui dites le contraire il l'adoptera tout aussi volontiers. La^foi des enfants et de beaucoup d 'hommes est une affaire de géographie. S eront-ils récom pensés d'être nés à Rome plutôt qu'à la Mecqu e? On dit à l'un que Mahci-
is"met P5it Jp prnpIiFtf ij^Pie", e' îl dit qïie-Ma hom e t e st l eprophète de Dieu; on dit à l'autre que Mahomet est un fourbe, et il dit que Mahomet est un fourbe. Chacun des deux eût affirmé ce qu'affirme l'autre, s'ils se fussent trouvés transposés. Peut-on partir de deux dispositions si semblables
ao pour envoyer l'un en paradis et l'autre en enfer? Quand un enfant dit qu'il croit en Dieu, ce n'est pas en Dieu qu'il croit, c'est à Pierre ou à Jacques, qui lui disent qu'il y a quelque chose qu'on appelle Dieu; et il le croit à la manière d'Euripide:
Jupiter ! car de toi rien sinon
Je ne connais seulement que le nom.'
35 Rousseau met ses idées dans la bouche d'un Vicaire savoyard * qui avait trouvé la paix intérieure en accomplissant les rites du culte catholique quand même certains dogmes lui paraissaient difSciles à accepter, et qui considérait comme fondamentaux ' Plutarque, Traité de l'Anvnir, Irad. d'Amyot. C'est ainsi que commençait d'abord la tragédie de Mésalippe; mais les clameurs du peuple d'Athènes forcèrent Euripide à changer ce commencement.
' n dit dans les Confessions qu'il a combiné pourcomposer cette figure, des traits de l'abbé Gaime, de Turin, et de l'abbé Gitier, du Séminaire d'Annecy. (Voir I" Partie de ce livre.)
en re ligjon jeiilr n i rTit I r t rin gn ifi i /y i M i ' i ni i t iii TlIn iii III p ^ la « lumiè re intéri eure » qui est en tout homme; d'où le nom de < Religion Naturelle ) ; ' « Au lieu de vous dire de mon chef ce que je pense, je vous dirai ce que pensait un homme qui valait mieux que moi. Je garantis la vérité des faits qui vont dtre rap- s portés; ils sont réellement arrivés à l'auteur du papier que je vais transcrire: C'est à vous de voir si l'on peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il s'agit. Je ne vous propose point le sentiment d'un autre ou le mien pour règle; je vous l'offre à examiner.» Cette précaution ne servit à rien, et sa lo doctrine valut à Rousseau d'mtolérables persécutions.
On était en été; nous nous levâmes à kj)ointe du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait le Pô, dont on voyait le cours à travers les fertiles rives qu'il baigne; dans l'éloignement, l'immense 15 chaîne des Alpes couronnait le paysage; les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines et, projetant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l'œil humain puisse être frappé. On eût dit que la 20 nature étalait à nos yeux toute sa magnificence pour en offrir le texte à nos entretiens. Ce fut là qu'après avoir quelque temps contemplé ces objets en silence, l'homme de paix me parla ainsi:
Mon enfant, n'attendez de moi ni des discours savants ni 25 de profonds raisonnements. Je ne suis pas un grand philosophe, et je me soucie peu de l'être. Mais j'ai quelquefois du bon sens, et j'aime toujours la vérité. Je ne veux pas argumenter avec vous, ni même tenter de vous convaincre; il me suffit de vous exposer ce que j e pense d ans la simplicité 30 -4e mon cœur . Consultez le vôtre durant mon discours;
' Le ternie de 1 Religion Naturelle ) se rencontre d'abord dans les écrits de Jean Bodin. I-a conctu^on de son Livre, De Repubtica, écrit en 1533, est celle-ci; t N'est-il pas avantageux d'embrasser la plus humble, la plus ancienne, et la plus vraie des religions, la religion naturelle (neturae religjonem)? > (Cité, Ducros, Les Encydopédisles, p. 39)
278 VIE ET ŒUVBES
c'est tout ce que je vous demande. Si je me trompe, c'est de bonne foi; cela suffit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à crime; quand vous vous tromperiez de même, il y aurait peu de mal à cela. Si je pense bien, la raison nous 5 est commune, et nous avons le même intérêt à l'écouter: pourquoi ne penseriez-vous pas comme moi?
Je su is né pauvre et paysan, destiné, par mon état, à cultiver la terre; mais on crut plus beau que j'apprisse à g^ner mon pain dans le métier de prêtre, et l'on trouva le moyen 10 de me faire étudier. Assurément, ni mes parents ni moi ne songions guère à chercher en cela ce qui était bon, véritable, utile, mais ce qu'il fallait savoir pour être ordonné. J'appris ce qu'on voulait que j'apprisse, je dis ce qu'on vouUùt que je disse, je m'engageai comme on voulut, et je fus fa it
IS prêt re. Majg jp m» tardai pus à cpntir qiiVn TTi'nhligpjtnt Hf
^'être ^is homme, j'avais promis pi"" que J€ nejwuvais
tenir,
La voix de la nature parle plus fort en l'abbé que la voix de la société civilisée — jl viole le vœu de chasteté du prêtre. Écouter
îo la voix de la nature — ■ quand même celle-ci peut être toujours bonne en soi — n'est pas dans la société, toujours opportun ou permissible; et la punition infligée au prêtre par l'Église au nom de la sociét£,.lui fait douter de la sagesse des représentants de la Divinité sur la terre; mais sa foi étant ébranlée, où trouvera-t-il
ïS une vérité qui lui donne la paix de i'espiît?
La Lumière Intérieure
J'étais dans ces dispositions d'incertitude et de doute
que Descartes exige pour la recherche de la vérité. Cet
état est peu fait pour durer, il est inquiétant et pénible, il
n'y a que l'intérêt du vice ou la paresse de l'âme qui nous y
jo laisse. Je n'avais point le cœur assez corrompu pour m'y
plaire; et rien ne conserve mieux l'habitude de réfléchir
que d'être plus content de soi que de sa fortune.
Je méditais donc sur le triste sort des mortels flottants
sur cette mer des opinions humaines, sans gouvemaO, sans boussole, et Uvrés à leurs passions orageuses, sans autre guide qu'un pilote inexpérimenté qui méconnaît sa route, et qui ne sait ni d'oii il vient ni où il va. Je me disais: J'aime la vérité, je la cherche, et ne puis la reconnaître; qu'on me 5 la montre, et j'y demeure attaché: pourquoi faut-il qu'elle se dérobe à l'empressement d'un cœur fait pour l'adorer! , , , ,
Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, j'examinai leurs diverses opinions: je les trouvai tous fiers, aÊBrmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme pré- 10 tendu, n'ignorant ri en, ne pr ouvant xîen^e. moquant les uns. des autre s; et ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphants quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez 1^ raisons. Us n'en ont que pour détruire; si vous comptez 15 les voix, chacun est réduit à la sienne; Ils ne s'accordent que pour disputer: les écouter n'était pas le moyen de sortir de mon incertitude.
Je conçus que l 'insuffi sance de l'esprit humain est la pre- mière cause de cette prodigieuse diversité de sentiments, et 30 que l'orgueil est la seconde. Nous n'avons point la mesure de cette machine immense, nous n'en pouvons calculer les rapports; nousji'en connaissons ni les premières lois ni la cause finale; nous nous ignorons nous-mêmes; nous ne connaissons ni notre nature ni notre principe actif; à peine 1$ savons-nous si l'homme est un être simple ou composé; des mystères impénétrables nous environnent de toutes parts; ils sont au-dessus de la région sensible; ' pour les percer, nous croyons avoir de l'intelligence, et nous n'avons que de l'imagination. Chacun se fraye, à travers ce monde imaginaire, 30 une route qu'il croit la bonne; nul ne peut savoir si là sienne mène au but. Cependant nous voulons tout pénétrer, tout connaître, La seule chose que nous ne savons point est d'ignorer ce que nous ne pouvons savoir. Nous aimons mieux ' Région de» choses perçues par les sens
VIE fcT ŒUVRES
t pas,qtte
— — ^^^__^-^ Petite
partie d'un grand tout dont les bornes nous échappent, et que son auteur livre à nos folles disputes, nous sommes assez S vains pour vouloir décider ce qu'est ce tout en lui-même, et ce que nous sommes par rapport à lui.
Rousseau vise dans les lignes suivantes à sévères, spécialement les philosophes du XVIII"' siècle français. Ceux-ci, entraînés par leur Jutte'contre les prSîres qui entretenaient la superstition
lo chez les peuples en sorte de les mieux dominer, choquaient les esprits réfléchis comme Rousseau, p ar rinsolent dogmatism e scientifique — le sensualisme — qu'ils opposaient aux dogmes ecclésiastiques. Quand Rousseau attaqua 'l'insuffisance des théories matérialistes de ces philosophes, ceux-ci l'accusèrent de
iS trahir leur cause, car un jour ils avaient cru Rousseau avec eux. Rousseau faisait clonc face à la fois aux deux gr ands group es d'adversaires qui divisaient les écrits au XVTTI™ sièrjp, Us tL^}''fS trahissant k religion, et les phâosaphes piéteadaaL.SQU£ment lédujiaUa^v^"^^ =■" "'""a" de Ipnr întpllîgpnrp Seul le
io vigoureux génie dialectique de Rousseau le sauva de l'écrasement entre ces deux redoutables puissances de son temps.
Quand les philosophes seraient en état de découvrir la vérité, qui d'entre eux prendrait intérêt à elle? Chacun ^it bien que son système n'est pas mieux fondé que les autre s;"
25 mais il le soutient parce qu'il est à lui. Il n'y en a pas un seul qui, venant à connaître le vrai et le faux, ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vérité découverte par un autre. Oii est le philosophe qui, pour sa gloire, ne tromperait pas volontiers le genre humain? Où est celui qui, dans le secret
30 de son cœur, se propose un autre objet que de se distinguer? Pourvu qu'il s'élève au-dessus du vulgaire, pourvu qu'il efface l'éclat de ses concurrents, que demande-t-il de plus? L'essentiel est de penser autrement que les autres. Chez le> voyants il est athée, chez les athées il serait croyant.
3S ,"' Le premier fruit que je tirai de ces réflexions fut d'apprendre
/'à borner mes recherches à ce qui m'intéressait immédiate-
FKOFESSION DE FOI 281
men t, à me reposer dans ime profonde ignorance sur tout le teste, et à ne m'inquié ter, jusqu'au doute, que des choses qu'il m'impor tait de savoir.
// Je compris encore que, loin de me délivrer de mes doutes / inutiles, les philosophes ne feraient que multiplier ceux qui 5 me tourmentaient, et n'en résoudraient aucun. Je pris donc ,. un a utreguide, et jemedis: Consultons la lyniièrejntérîeurej^ elle m'égarera moins qu'ils ne m'égarent^u du moins, mon erreur sera la mienne, et je me dépraverai moins en suivant mes propres illusions qu'en me livrant à leurs 10 mensonges.
Alors, repassant dans mon esprit les diverses opinions qui m'avaient tour à tour entraîné depuis ma naissance, je vis que, bien qu'aucune d'elles ne fût assez évidente pour produire immédiatement la conviction, elles avaient divers ij degrés de vraisemblance, et que l'assentiment intérieur s'y prêtait ou s'y refusait à différentes mesures. Sur cette première observation, comparant entre elles toutes ces différentes idées dans le silence des préjugés, je trouvai que la première et la plus commune était aussi la plus simple et la 10 plus raisonnable, et qu'il ne lui manquait, pour réunir tous les suffrages, que d'avoir été proposée la dernière. Imaginez tous vos philosophes anciens et modernes ayant d'abord épuisé leurs bizarres systèmes de forces, de chances, de fatalité, de nécessité, d'atomes, de monde animé, de ma- 15 tière vivante, de matérialisme de toute espèce, et, après eux tous, l'illustre Clarke ^ éclairant le monde, annonçant enfin l'Être des êtres et le dispensateur des choses: avec quelle universelle admiration, avec quel applaudissement unanime, n'eût point été reçu ce nouveau système, si grand, 3a si consolant, si sublime, si propre à élever l'âme, à donner une base à la vertu, et en même temps si frappant, si lumineux, si simple, et, ce me semble, offrant moins de choses incompréhensibles à l'esprit humain qu'il n'en trouve d'absurdes ' Célèbre théologien anglais, mort en 1739. iH)qIl'
282 VIE ET ŒUVHES
en tout autre système! Je me disais: les objections insolubles sont communes à tous, piarce que l'esprit de l'homme est trop borné pour les résoudre ; elles ne prouvent donc contre aucun par préférence: mais quelle différence entre les S épreuves directes? celui-là seul qui explique tout ne doit-il pas être préféré quand il n'a pas plus de difficulté que les autres?
Un Premier Principe de Volonté Portant donc en moi l'amour de la vérité pour toute jihilosophe, et pour toute mét£ôSe une règle facile et simple qui me
10 dispense de la vaine subtilité des arguments, je reprends sur cette règle l'examen des connaissances qui m'intéressent, résolu d'admettre pour évidentes toutes celles auxqueUes, dans la sincérité de mon cœur, je ne pourrai refuser mon consentement, pour vraies toutes celles qui me paraîtront
15 avoir une raison nécessaire avec ces premières, et de laisser
toutes les autres dans l'incertitude, sans les rejeter iii les
admettre, et sans me tourmenter â les éclaircir quand elles
ne mènent à rien d'utile pour la pratique..
Mais qui suis-je? quel droit ai-je de juger les choses? et
ta qu'est-ce qui détermine mes jugements? S'ib sont entraînés, forcés par les impressions que je reçois, je me fatigue en vain à ces recherches; elles ne se feront point, ou se feront d'ellesmêmes sans que je me mêle de les diriger. Il faut donc to urne r d'abord mes, regarda. sur moi pour connaître l'instrù-
îS ment dont je veux me servir, et jusqu'à quçl point je puis me fier à son usage.
J'existe, et j'ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première venté qui me frappe et à laquelle je suis forcé d'acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence,
îo ou ne la sens-je que par mes sensations? Voilà mon premier doute, qu'il m'est, quant à présent, impossible de résoudre. Car, étant continuellement aSecté de sensations, , oa Jmmédiatement, ou par la mémoire, comment puis-je savoir
si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, et s'il peut être indépendant d'elles? ^-*
J^percevoir, c'est "sentir ; c omparer, c'est juger ; juger et sentir ne sont pas la même chose! Par la sensation les objets s'offrent à moi séparés, isolés, tels qu'Us sont dans la nature; $ par la comparaison je les remue, je les transporte pour ainsi dire, je les pose l'un sur l'autre pour prononcer sur leur différence ou sur leur similitude, et généralement sur tous leurs rapports. '*'-l"r "i»!, l^ fgn.ltii distin ctive jjf 1'^'" ^f\\f "" inl'°"'(|°"* ""' '^" Y""""'' '^"""°- IITl "•■P"'< à rp T^gt ^ejf. m Je cherche en vain dans l'être purement sensitif cette force intell^ente qui superpose et puis qui prononce; je ne la saurais voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira l'objet total formé des deux; mais, n'ayant aucune force pour les repHer l'un sur ij
l'autre, U ne les comparera jamais, il ne les jugera point
Je ne suis donc pas simplement un être sensitif et passif, mais un être actif et intelligent, et, quoi qu'en dise la philosophie, j'oserai prétendre à l'honneur de penser. Je sais seulement que la vérité est .dans les dioses et non pas dans^jnon lo esprit qui les juge, et que, moins je mets du mien dans les juge- 1
/ ' méntsq ûe j'en porte, plus je suis sur d'approcher de la vérité; 'J^ \ ainsi ma fegle'3'eme^vrer au sentinient^lus ^^à la raison /"^ «fcWmnïîle par la raison même. "/■''"' /
"Htf'êtafttTpeuï-alîïsr'flîrè^ssïîfé 3e moi-même, je commence 23 à regarder hors de moi et je me considère, avec une sorte de frémissement, jeté, perdu dans ce vaste univers, et comme noyé dans l'immensité des êtres, sa,ns~nen savoir de ce qu'ils sont, ni entre eux, ni par rapport à moi. Je les étudie, je l es obse rve, et, le^premi« objet qui se présente aih'ôî pour 30 les comparer, c'est moi-même.
Tout ce qu e j'aperçois par les sens est matière ... Je la VOIS tantôt en~inbuvemenl "ënahtôf en repos, d'où j'infère que ni le repos ni le mouvement ne lui sont essentiels; mais
le mouvement, étant une action, est l'effet d'une cause dont
le repos n'est que l'absence
T'aperçois tiann W i-ngw i]piit ■so rtes de mouvements, savoii : mouvement conmiuniqué et mouvement spontané ou S volontaire. Dans le^premier, la cause motrice est étran-' gère au corps mû, et/dans le second, elle est en hiî-même . . . Vous me demanderez encore comment je sais donc qu'U y a des mouvements spontanés; jft vous dirai que je le sais parce que je le sens. Je veux mouvoir mon braa^et je le
lo meus, sans que ce mouvement ait d'autre cause immédiate que ma volonté. C'est en vain qu'on voudrait raisonner pour détruire en moi ce sentiment, il est plus fort que toute
évidence; autant vaudrait me prouver que je n'existe pas
Cependant cet univers visible est matière, matière éparse
iS et morte,' qui n'a rien dans son tout de l'union, de l'organisation, du sentiment commun des parties d'un corps animé. puisqu'il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout. Ce même univog ^est en mouvement, et, dans ses mouvements réglés, uniformes,
so assujétis à des lois constaiïfës^ IT n'a rien de cette liberté qui parait dans les mouvements spontanés de l'homme et des animaux. Le monde n'est donc pas un grand animal qui se meuve de lui-même, ÏÏ y a donc de ses mouvements quelqoe cause étrangère à. lui, laquelle je n'aperçois pas; mais la per-
15 SHitsinn intérieure me rend cette cause tellement sensible quc
je ne puis voir roulerTe~soleil sans imaginer une force qiïi le
pousse, ou que , si l a terre tourne, je crois sentir une main qui
la fait tourner.
S'il faut admettre des lois générales dont je n'aperçois
jo point les rapports essentiels avec la matière, de quoi serai-je
' J'ai fait tous mes efforts pour concevoir une molécule vivante, sans pouvoir en venir à bout. L'idée de la matière sentant sans avoir des sens me parait inintelligible et contradictoire. Pour adopter ou rejeter cette idée, il faudr»t commencer par la comprendre, et j'avoue que je n'ai pas ce bonheur-Ift. {Note de Rousseau.)
avancé? Ces lois, n'étant point des êtres réels, des substances, ont donc quelque autre fondement qui m'est inconnu. L'expérience et l'observation nous ont ^it connaître les lois du mouvement; ces lois déterminent les effets sans montrer jes cau ses; elles ne suffisent point pour expliquer le système g du monde et la marche de l'univers. Descartes avec des dés formait le ciel et la terre; mais il ne put donner le premier branle à ces dés, ni mettre en jeu sa force centrifv^e qu'à l'aide d'un mouvement de rotation. Newton a trouvé la loi de l'attraction; mais l'attraction seule réduirait bientôt lo l'univers en une masse immobile; à cette loi il a fallu joindre une force projectile pour faire décrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait tourner ses tourbillons; que Newton nous montre la main qui lança les planètes sur la tangente de leurs orbites. 15
Les premières causes du mouvement ne sont point dans la matière, elle reçoit le mouvement et le communique, mais elle ne le produit pas. Plus j'observe l'action et réaction des forces de la nature agissant les unes sur les autres, plus je trouve que, d'effets à effets, il faut toujours remonter à 10 quelque volonté pour première cause; car supjxiser un progres ae causes à l'mïï'riî,'c'ësr'n'êh" point supposer du tout. En un mot, tout mouvement qui n'est pas produit par un autre ne peut venir que d'un acte spontané, volontaire; les corps inanimés n'agissent que par le mouvement, et il n'y 15 a point de véritable action sans volonté ; voilà mon premier principe. Je croîs. donc j^'une volonté meut l'univere et gaimeja nature; voilà mon premier dogme, ou mon premier 'Ql I article de f oi.
Un Premier Principe d'Intelligence Sijamatière mue me montre une volonté, la mat i|iË. ame-jo selon de cértamêsloîs 'me" montre une intelligence; c'est mon second 'article de foi. Agir, comparer, choisir, sont (à
Ifâopérations d'un être actif et pensant, donc cet être existe.
OÙ le voyez-vous exister? m'allez-vous dire. Nop-seulement dan s les c ieux qui roulent, dans l'astre qui nous éclaire; n(m-seulement dans njoi-métae, mais dans la brebis qui pait, dans l'oiseau qui vole, dans la pierre qui tombe, 5 dans la feuille qu'einf>orte le vent.
Je juge de l'ordre du monde, quoique j'en ignore la fin, parce que, pour juger de cet ordre, il me suffit de comparer les parties entre elles, d'étudier leur concours, leurs rapports, d'en remarquer le concert. J ignore pourquoi l'univers
lo existe; mais je ne laisse pas de voir comment il est modifié; je ne laisse pas d'apercevoir l'intime correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel. Je suis comme un homme qui verrait pour la première fois une montre ouverte, et qui ne laisserait pas d'en
iS admirer l'ouvrage, quoiqu'il ne connût pas l'usage de la machine et qu'il n'eût point vu le cadran. Je ne sais, dirait-il, à quoi le tout est bon, mais je vois que chaque pièce est faite pour les autres; j'admire l'ouvrier dans le détail de son ouvrage, et je suis bien sûr que tous ces rouages ne marchent
ïo ainsi de concert ' que pour une fin commune qu'il m'est impossible d'apercevoir.
Comparons les fins particulières, les moyens, les rapports ordonnés de toute espèce, puis écoutons le sentiment intérieur; quel esprit sain peut se refuser à son témoignage?
as A quels yeux non prévenus l'ordre sensible de l'univers n'annonce-t-il pas une suprême intelligence, et que de sophismes ne faut-îl point entasser pour méconnaître l'harmonie des êtres et l'admirable concours de chaque pièce pour la conservation des autres! Qu'on me parle tant qu'on voudra de
30 combinaisons et de chances; que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez m'amener à la persuasion? et
' Rousseau est ici en parfait accord avec la philosophie spiritualiste anglaise du XVIII"' siècle, et de Voltaire qui fit ces vers célèbres dans »on Peime de la Nature:
Et je ne puis songer Que cette horioge existe et n'ait pas dlwrloger, ,
comment m'ôterez-vous le sentiment involontaire qui vous dément toujours malgré moi? Si les corps organisés se sont combinés fortuitement de mDIe manières avant de prendre des formes constantes, s'il s'est formé d'abord des estomacs sans bouches, des pieds sajis têtes, des mains sans bras, des organes imparfaits de toute espèce qui sont péris faute de pouvoir se conserver, pourquoi nul de ces informes essais ne frappe-t-il plus nos regards? Pourquoi la nature s'est-elle enfin prescrit des lois auxquelles elle n'était pas d'abord assujétie? Je ne dois point être surpris qu'une chose arrive u brsqu'elle est possible et que la difficulté de l'événement est compensée par la quantité des jets; j'en conviens. Cejxaidant si l'on me venait dire que des caractères d'iiiîpdmgrie, projetés au hasard, ont donné J'Énéide. tout arrangée, je ne daignerais pas faire un pas pour aller vérifier le men- ij songe. Vous oubliez, me dira-t-on, la quantité des jets.'
' Argument souvent employé au XVIII"« siècle, et qui aujourd'hui encore est estimé digne de discussion par certains savants. Voici cet argument exposé par Diderot dans ses Pensées Philosophiques: ( Quelle que fût k somme finie des caractères avec laquelle on me proposerait d'engendrer fortuitement l'Iliade, il y a telle somme finie de jets qui me rendrait la proposition avantageuse; mon avantage serait même infini m la quantité de jets accordée était infinie. Voulez-vous bien convenir avec moi que la matière existe de toute éternité et que le mouvement lui est essentiel. Pour répondre A cette faveur, je vais supposer avec voua que le monde n'a point de bornes, que la multitude des atomes était infinie, et cet ordre qui vous étonne ne se dément nulle part; or, de ces aveuï réciproques, il ne s'en suit autre chose «non que la possibilité d'engendrer fortuitement l'univers est fort petite, maïs que la quantité des j'eta est infinie; c'est à dire que la difficulté de l'événement est plus que suffisamment compensée par la multitude des j'ets. Donc si quelque chose doit répugner à la raison, c'est la supposition que la matière s'étant mue de toute éternité, et qu'y ayant peut-être dans la forme infinie des combinaisons possibles un nombre infini d'arrangements admirables, il ne se soit rencontré aucun de ces arrangements admirables dans la multitude infime de ceux qu'elle a pris successivement. Dtmc l'esprit doit être plus étonné de la durée hypothétique du chaos que de e réelle de l'univers, s (PensU XXI.)
388 VIE ET ŒTJVBES
Mais de ces jets-là combien faut-il que j'en suppose poui rendre la combinaison vraisemblable? Pour moi, qui n'en vois qu'un seul, j'ai l'inâni à parier contre un que son produit n'est point l'eSet du hasard. Ajoutez que des combinaisons 5 et des chances ne donneront jamais que des produits de même nature que les éléments combinés, que l'organi sation et la vie ne résulteront point d'un jet d'atomes, et qu'un chimiste ' combinant des mixtes ne lés fera point sentir et penser dans son creuset.
Le Dieu Puissant) Sage et Bon n'est Pergu que par le Sentiment
lo Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puisSnté'et sage, je le vois, ou plutôt Je le sens, et cela m'importe à savoir. M ais c e même monde est-il étemel ou créé? Y a-t-il un principe uniqûë~îe^~c'hosësT y en a-t-il deux ou plusieurs? et quelle est leur nature? Je n'en sais
15 rien; et que m'impo rte? A mesure que ces connaissances me deviendront intéressantes, je m'efforcerai de les acquérir; jusque-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre, mais qui sont inutiles à ma condiuite et supérieures à ma raison.
ao Souvenez-vous toujours que je n'enseigne point mon sentiment, je l'expose. Que la matière soit étemelle ou créée, qu'il y ait un principe passif ou qu'il n'y en ait point, toujours est-il cert^n que le tout est un, et annonce une intelligence unique; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans
as le même système, et qui ne concoure à la même fin, savoir, la conservation du tout dans l'ordre établi. Cet être qui veut et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel qu'il soit, qui meut l'univers et ordonne toutes choses, je l'appelle TJieu. Je joins à ce nom les idées d'intelligence,
30 de puissance, de volonté, que j'ai rassemblées, et celle de bonté, qui en est une suite nécessaire; mais je n'en connais pas mieux l'être auquel je l'ai donné; il se dérobe également
PKOFESSION DE FOI sSq
à mes sens et à mon entendement; plus j'y pense, plus je me confonds; j e sais très certainement qu'il existe , et qu'il existe par lui-même; je sais que m on existence est subordonnée à la sienne, et que toutes les choses qui me sont con- h nues sont absolument dans le même cas. J'aperçois Dieu k partout da n^ ^p fpiivrps: je le sens en moi, le le vois tout f autou r de moi; mais sitôt que je veux le contempler en lui- ' même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu'il est, quelle e st sa substance, il m'échapp e, et mon esprit troublé n'aper- Çoit plus rien. lo
Pénétré de mon insuffisance, je ne raisonnerai jamais sur , Ja natu re i]f Ttio» gnp je n'y sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnements sont toujours téméraires; un homme sage ne doit s'y Uvrer qu'en tremblant, et sûr qu'il n'est pas fait pour les approfondir; car ce qu'il ij y a de plus injurieux à la Divinité n'est pas de n'y point penstr, mais d'en mal penser.
L'Homme, Roi de la Crëatlon Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquek je conçois son existence, j e reviens à moi, et je cherche quel rang j'occupe d ans l|qrdre d^s choses qu'elle gouverne, et que 20 je puis examiner. Je me trouve incontestablement au premier par mon espèce; car, par ma volonté et par les instruments qui sont en mon pouvoir pour l'exécuter, j'ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m'environnent, ou pour me prêter ou me dérober comme il me pltJt à leur action, qu'aucun 15 d'eux n'en a pour agir sur moi malgré moi par la seule impulsion physique; et, par mon intelligence, je- suis le seul qui ait inspection sur le tout. Quel être ici-bas, hors l'homme, saiLobserver tous le.s auliesaTncsTirer, calculer, prévoir leurs mouvements, leurs effets, et joindre, pour ainsi dire, le senti- 30 ment de l'existence commune à celui de son existence indi- ^dûelle? Qu'y à-t-il de si ridicule à penser que tout est fait pour moi, si je suis le seul qui sache tout rapporter à lui?
açO VIE ET ŒtrVSES
Il est donr vrai qiift l'honimp e.=.\ \e roi de la terre qu'il habite; car non-seulement i l dompte tous les animau x, nonseulement il dispose les éléments par son industrie, mais lui seul sur la terre en sait disposer, et il s'approprie encore, par S la contemplation, les astres mêmes dont il ne peut approcher. Qu'on me montre un autre animal sur la ter re qui sach e Sîrë'ûsage du feu, et qui sache admirer le soleil. Quoi! je puis observer, connâîïre lés êtres et leurs rapports; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu; je puis contempler
lo l'univers, ra'élever à la main qui le gouverne; je puis aimer l e bien, 4e-iaire; et je me comparerais aux Vêtes! Âme abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles; ou plutôt tu veux en vain t'avilir; ton génie dépose contre tes principes; ton cœur bienfaisant dément ta doctrine,
iS et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.
Pour moi, qui n'ai pas de système à soutenir, moi, homme simple et vrai que la fureur d'aucun parti n'entraîne et qui n'aspire point à l'honneur d'être chef de secte, content de la
ïo place où Dien m'a mis, je ne vois rien, agr^Jui^jJe. meilleur
ryui- iTinn pspppp; et si j'avais à choisir ma place dans l'ordre
des êtres, que pourrais-je choisir de plus que d'être homme?
Cette réflexion m'enorgueillit moins qu'elle ne me touche;
car cet état n'est pas de mon choix, et il n'était pas dû au
3s mérite d'un être qui n'existait pas encore. Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste h onorable,
'. et sans bénîi la main qui m'y a placé?~ ^Pe~rno n premier retour sur moi naît dans mon cœur un sentiment de reconnaissance et de bénédiction pour l'auteur de mon espèce, et
3a de ce sentiment mon premier hommi^e à la Divinité bienfaisante/ JT^jJgj^la puissance suprême, et je rn^atteyyjj^ sur ses bienfaits. Je n'ai pas besoin qu'on m'enseigne ce culte, il m'est dicté par la nature elle-même. '
■ ivGtJo^If
l4t Liberté Uorale
Mais quand, pour connaître ensuite ma place individuelle dans mon espèce, j'en considère les divers rangs et les hommes qui les remplissent, que deviens-je? Quel spectacle ! Où est l'ordre que j'avais observé? Le tableau de la nature ne m'offrait ^|u;haria.0ûie.£l.4itQPortions, cêTurrd ïï genre Ti i imain ne 3 m'offr e que co Btusion, désordre ! Le concert règne entre les éléments, et les hommes sont dans le chaos ! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable! ô sagesse, où sont tes lois? pro/idence, est-ce ainsi que tu régis le monde? Être bienfaisant, qu'est devenu ton pouvoir? Je 10 vûis Je inaLsijiJar4èixeZ
Croiriez-vous, mon ami, que de ces tristes réflexions et de ces contradictions apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de l'âme, qui n'avaient point jusque-là résulté de mes recherches? En méditant sur la nature de 15 l'homme, j'y crus découvrir deux principes distincts, dont l'un l'élevait à l'étude des vérités étemelles, à l'amour de 1^ justice et du beau moral, aux régions du mon^ intellectuel, dont la contemplation fait les délices du sage,*l dont l'autre v l e ramenait ba ssement en lui-même, l'asservissait à l'empire ao R essens, auxjassions qui sont leurs ministres, et contrariait par elles tout ce que lui inspirait le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux mouvements contraires, je me disais: Non, l'homme n'est point un; je veux et je ne veux pas, je me sens à la fois esclave et libre; ij je vois le bien, je l'aime, et je fais le mal; je suis actif quand j'écoute la raison, passif quand mes passions m'entraînent, et mon pire tourment, quand je succombe, est de sentir que j'ai pu résister.
Jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours 30 de bonne foi. Si la conscience est l'ouvrage des préjugés, j'ai tort sans doute, et il n'y a point de morale démontrée; mais si se préférer à tout est un penchant naturel à l'homme.
393' VIE ET ŒUVKES
et si pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le cœur humain, que celui qui fait de l'homme un être simple lève ces contradictions, et je ne reconnais plus qu'une substance.
S Nul être matériel n'est actif p ar lui- mê me, et moi ie le suis . On a beau me disputer cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J'ai un corps sur lequel les autres agissent et qui agit sur eux; cette action réciproque n'est pas douteuse, mais ma volonté est lo indép endant e de mes sens; je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moimême quand je fais ce que j'ai voulu faire, ou quand je ne fais que céder à mes passions. J'ai toujours la puissance de vouloir, non la force d'exécuter. Quand je me livre aux tentais tions, j'agis selon l'impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette faiblesse, je n'écoute que ma volonté; je suis esclave par mes vices et libre par mes remords; le sentiment de ma liberté ne s'efface en moi que quand je me déprave et que j'empêche enfin la voix de l'ime de s'élever
io contre la loi du corps
Le principe de toute action est dans la volonté d'un être libre; on ne saurait remonter au delà. Ce n'est pas le mot de liberté qui ne signifie rien, c'est celui de nécessité. Supposer quelque acte, quelque effet, qui ne dérive pas d'un iS principe actif, c'est vraiment supposer des effets sans cause, c'est tomber dans le cercle vicieux. Ou il n'y a point de première impulsion, ou toute première impulsion n'a nulle cause antérieure, et il n'y a point de véritable volonté sans liberté. T 'tmmmp est, denc litu'e dans ses actions, 30 et, comme tel, animé d'une substance immatérielle: c'est mon trtùsième article de foi. De ces trois premiers vous déduirez aisément tous les autres, sans que je continue à les compter.
^ii.K)^[c
PHOFESaON DE FOI 293
Le Hal Horal Si l' homme e t*^ ^r*>f ft linre U agit de lui-même; tout ce qu'il fait librement n'entre point dans le système ordonné de la Providence, et ne peut lui être imputé. Elle ne veut point le mal que fait l'homme en abusant de la liberté qu'elle lui donne; mais elle ne l'empêche pas de le faire, soit que $ de la part d'un être si faible ce mal soit nul à ses yeux, soit qu'elle ne pût l'empêcher sans gêner sa liberté et faire un mal plus grand en dégradant sa nature. Elle l'a fait libre
3fip q"'il fit non Ir millL n^"'** IP hiiri par rhnJT. Elle l'a
t nis en ëtat ije faire r.e chni x en usant bien des facultéTïïônî'io elle l'a doué; mais elle a tellement borné ses forces, que l'abus de la liberté qu'elle lui laisse ne peut troubler l'ordre général. Le mal que l'homme fait rp.tomhR stnr lui sa.n<t rjpn chan^rer au systpmp Hii monrie., sans empêcher que l'espèce kuraaine elle-même ne se conserve malgré qu'elle en i$ ait. Murmurer de ce que Dieu ne l'empêche pas de faire le mal, c'est murmurer de ce qu'il la fit d'une nature excellente, de ce qu'il mit à ses actions la moralité qui les ennobUt, de ce qu'il lui donna droit à la vertu. La suprême jouissance est dans le contentement de soi-même; c'est pour ao mériter ce contentement que nous sommes placés sur la terre et doués de la liberté, que nous sommes tentés par les passions et retenus par la conscience. Que pouvait de plus en notre faveur la puissance divine elle-même? Pouvait-elle mettre de la contradiction dans notre nature, et donner le ij prix d'avoir bien fait à qui n'eût pas le pouvoir de mal faire? Quoi! pour empêcher l'homme d'ê tre m échant, fallait-il le borner à l'instinct et le faire bête? /Non, Dieu de mon âmej je ne te reprocherai jamais de rav(fB"fàlLè à'foh image, afin "q ue ]« puimi-H ic'Ilbrë^^'fonet.hP'""''"^ pon'""' toi. ^" ^ 30
Le Mal Phjisiqae
C'est l'abus de nos facultés qui nous rend malheureux et
méchants. Nos ch^rins, nos soucis, nos peines, nous^^^ÏMifu
294 ■^'^ *^T ŒUVBES
nent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage, et le mal physique ne serait rien sans nos vices, qui nous l'ont rendu sensible. N'est-ce pas pour nous conserver que la nature nous fait sentir nos besoins? La douleur S du corps n'est-elle pas un signe que la machine se dérange, et un avertissement d'y pourvoir? La mort... Les méchants n'empoisonnent-ils pas leur vie et la nôtre? Qui est-ce qui voudrait toujours vivre? Lajnort est le remède 1 auxmaux..qiie vous vûus iaitesi^la nature a voulu que vous lo ne souffrissiez pas toujours. Combien l'homme vivant dans la simplicité primitive est sujet à peu de maux! il vit presque sans maladies ainsi que sans passions, et ne prévoit ni ne sent la mort; quand il la sent, ses misères la lui rendent désirable; dès lors elle n'est plus un mal pour lui. Si nous ij nous contentions d'être ce que nous sommes, nous n'aurions point à déplorer notre sort; mais pour chercher un bienêtre imaginaire, nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s'attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une ao vie déréglée, on la veut rétablir par des remèdes;^ mal qu'on sent on ajoute celui qu'on craial ; la prévoyance de la mort la "fêiîd horrible et l'accélère; plus on la veut fuir,plus on la sent; et l'on meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contie la nature, des maux qu'on s'est faits en l'offensant, as Honune, ne cherch e plus l'auteur du mal; cet auteur, c'est to i m ime. Il n'existe point d'autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l'un et l'autre te viennent de toi. Le mal général ne jjeut être que dans le désordre, et je vob dans le système du monde un ordre qui ne se dément point. 30 Le mal particulier n'est que dans le sentiment de l'être qui souffre; et ce sentiment l'homme ne l'a pas reçu de la nature, il se l'est donné. La douleur a peu de prise sur quiconque, ayant peu réfléchi, n'a ni souvenir ni prévoyance. Otez nos funestes progrfe, ôtez nos erreurs et nos vices, ôtez Trouas Vrage de l'homme, et tout est bien.
PROFESSION DE 701 2g5
La Vie Future ot l'Ame Immortelle OÙ tout est bien rien n'est injuste. La justice est inséparable de la bouLe; or, lil iJUiiLé tst l'effet nécessaire d'une puissance sans borne et de l'amour de soi, essentiel à tout " être qui se sent. Celui qui peut tout étend, pour ainsi dire, son existence avec celle des êtres. Produire et conserver 5 s ont l'acte perpétuel de la puissance; elle n'agit point sur ce qui n'est pas; Dieu n'est pas le dieu des morts, il ne pourrait être destructeur et méchant sans se nuire. Celui qui peut tout ne peut vouloir que ce qui est bien.' Dj^^JEUe S 2iivpra.înfitn^nt hnn, narce qu'il est souveraine s pnt ^)ll^s■mt^ l| m doit être aussi souverainement juste, autrement il se contreaifaît lui-même, car ramour de l'ordre qui le produit s'ap- ^Ue bonté, et l'amour de l'ordre qui le conserve s'appelle juslke.
Dieu, dit-on, ne doit rien à ses créatures. Je crois qu'il 15 leur doit tout ce qu'il leur promit en leur donnant l'être. Or, c ^st leur prom ettre un bien que de leur en donner l'idée et de le ur en faire sëE.TÎr~te besuiii."" "Kus je rentre en moi, plus je me consulte, et prus~Je lis ces mots écrits dans mon âme: Sois juste et tu seras heur eux. Il n'en est rien pourtant, 10 à considérer l'état présent des choses; le méchant prospère, et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s'allume en nous quand cette attente est frustrée ! La conscience s'élève et murmure contre son auteur; elle lui crie en gémissant: Tu m'as trompé ! î5
Je t'ai trompé, téméraire! et qui te l'a dit? Ton ime est-elle anéantie! As-tu cessé d'exister? ô Brutus!^ ô
' Quand les anciens appelaient opllmus maximum le Dieu suprfme, ils disaient très vrai; mais en disant maximas aptimus, ils auraient parlé plus exactement ; puisque sa bonté vient de sa puissance, il est bon parce qu'il est grand. (Note de Rousseau.)
* Sur le suicide de Brutus, voir note sur Nouvàle Béloîse, III, it. On attribue â Brutus ce mot qu'il aurait prononcé avant de se percer du sm) épfe: . Vertu, t« „■« ,»'m nonl . ^.OOglc
mon fils ! ne souille point ta noble vie en la finissant, ne laisse point ton espoir et ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu: La vertu n'est rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne? Tu vas mourir, penses-tu; S non, tu vas vivre, et c'est alors que je tiendrai tout ce que je t'ai promb.
On dirait, aux murmures des impatients morteb, que Dieu leur doit la récompense avant le mérite, et qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. OhJ jojmisbons pre-
10 mièrement, et puis nous serons heureux. N'exigeons pas Ie__prix,avant"lâ^ctoirêVnT"Ië' salaire avant le travail. -Cf n'est point dans la lice, disait Plutarque, que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c'est après qu'ils l'ont parcourue.
15 Si l'âme est immatérielle^ elle peut s urvivre au cort» ; et si elle lui survit, la Providence est justifiée. Quand je n'aurais d'autres preuves de l'immatérialité de l'âme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une si choquante dissonance
ao dans l'harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre. Je me dirais: Tout ne fini t pa s pour nous n^Tf h \\f, tnitt rentre dans l'ordre à la mort. J'aurais, à la vérité, l'embarras de me demander où est l'homme, quand tout ce qu'il avait de sensible est détruit. Cette question n'est plus une
as diiÈculté pour moi, sitôt que j'ai reconnu deux substances. II est très simple que, durant ma vie corporelle, n'apercevant rien que par mes sens, ce qui ne leur est point soumis m'échappe. Quand l'union du corps et de l'âme est rompue, je conçois que l'un peut se dissoudre et l'autre se conserver.
30 Pourquoi la destruction de l'un entralnerait-elle la destruction de l'autre? Au contraire, étant de natures si différentes, ils étaient, par leur union, dans un état violent; et quand cette union cesse ils rentrent tous deux dans leur état naturel: la substance active et vivante regagne toute la force qu'elle
35 employait à mouvoir la substance passive et morte. Hélas I
je le sens trop par mes vices, l'homme ne vi t qu'à moitié d urant sa vie, et la vie de l'&me ne commence qu'à la mbrf
du corps, " "
Mais quelle est cette vie? et l'âme est-elle immortelle par sa nature? Je l'ignore. Mon entendement borné ne conçoit j 1 rien sans bornes; tout ce qu'on appelle infini m'échappe. Que puis-je nier, affirmer? quels raisonnements puis-je faire sur ce que je ne puis concevoir? Je crois que l'âme survit au corps, assez pour le maintien de l'ordre; qui sait si c'est assez pour durer toujours? Toutefois je conçois comment le 10 corps s'use et se détruit par la division des parties; mais je ne puis concevoir une destruction pareille de l'être pensant, et n'imaginant point comment il peut mourir, je présume qu'il ne meurt pas. Puisque cette présomption me console et n'a rien de déraisonnable, pourquoi craindrais-je de m'y ij livrer?
Ne me d ema ndez pas non plus si les tourments des méchants seront étemeLy et s'il est de la bonté de l'auteur de leur être de les condamner à souffrir toujours; je l'ignore encore, et n'ai point la vaine curiosité d'éclaircir des questions 30 inutiles. Que m'importe ce que deviendront les méchants? Je prends peu d'intérêt à leur sort. Toutefois j'ai peine à.
croire qu'ils mJRnt. mnflamnps a dpg tmirmpntg sang fin. Si
la suprême justice se venge, elle se venge dès cette vie. Vous et vos erreurs, ô nations ! êtes ses ministres. EUe emploie 25 les maux que vous vous faites à punir les crimes qui les ont attirés. C'est dans .vos^ cœurs msatiables, rongés d'envie, rl' avarirp fi H'gTpViitifin^ ^"'"^1 s pîn de yns fausSeS- pTOSpéiîtés, les pa ssions vengeresses punissent vos forfaits. Qu' est-il besoin çfaller .chercher l'enfer dians-îâutre vie? il est dès 30 , celle-ci dans le cceur -deijaédtftïrts ... Etre clément et bon I quels que soient tes décrets, je les adore; si tu punis éternellement les méchants, j'anéantis ma faible raison devant la justice; mais si les remords de ces infortunés doivent s'é-
^h)^Il'
298 VIE ET ŒUVKES
teindie avec le temps, si leurs maux doivent finir, et si la même L paix nous attend tous également un jour, je t'en loue. Le méchant n'est-i l p as mon,fr|re? Combien de fois j'aTItT tenté de lui ressembler! Que, délivré de sa misère, il perde 5 aussi la malignité qui l'accompagne; qu'il soit heureux ainsi que moi; loin d'exciter ma jalousie, son bonheur ne fera qu'ajouter au mien.
La Conscience Morale
Après avoir ainsi, de l'impression des objets sensibles et
du sentiment intérieur qui me porte à juger des causes selon
10 mes lumières naturelles, déduit les principales vérités qu'il m'importait de connaître, il me reste à chercher quelles maximes j'en dois tirer pour ma conduite, et quelles règles je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre, selon l'intention de celui qui m'y a placé. En suivant tou-
iS jours ma méthod^je ne tire point ce s règles de s princ ipes d'une haute philosophie, mais je les trouve au fond de mon cœur, ^rites 2aL.iajiature ea caxactères ine£EacaJiles./!|je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire; tout ce que je sens^liÊ mal est mal; le meilleur de tous les casuistes est
io la c onscience ; et ce n'est que quand on marchande avec elle qu'on a recours aux subtihtés du raisonnement. Le premier de tous les soins est celui de soi-mêmej cependarit combien de fois la voix intérieure nous dit qu'en faisant notre bien aux dépens d'autrui nous faisons mal! Nous croyons suivre"
as l'impulsion de la nature, et nous lui résistons; en écoutant ce qu'elle a dit à nos sens, nous méprisons ce qu'elle dit à nos cœurs; l'être actif obéit, l'être passif commande. La conscience est la voix de l'âme, les passions sont la voix du corps. Est-il étonnant que souvent ces deux langages se con-
jo tredîsent? et alors lequel faut-il écouter? Trop souvent la raison nous trompe, nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser; mais la conscience ne trompe jamais; elle est le vrai guide de l'homme; elle est à l'âme ce que l'instinct
RROFESSIOK QË FOI 299
est au corps; qui la suit obéit à la nature et ne craint point de s'égarer.
S'il n'y a rien de moral dans le cœur de l'homme, d'où lui viennent donc ces transports d'admiration pour les actions héroïques, ces ravissements d'amour pour les grandes Imes? s Cet enthousiasme de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé? Pourquoi voudrais-je être Caton • qui déchire ses entrailles plutôt que César triomphant? ôtez de nos cœ urs cet amour du beau, vous fltez tout le charme dë^ia vie. "Celui dont les viles passions ont étouffé dans son âme étroite 10 ces sentiments délicieux; celui qui, à force de se concentrer au dedans de lui, vient à bout de n'aimer que lui-même, n'a plus de transports, son cœur glacé ne palpite plus de joie, un doux attendrissement n'humecte jamais ses yeux, il ne jouit plus de rien; le malheureux ne sent plus, ne vit plus; 15 il est déjà mort.
Jetez les yeux sur t outes les nations du monde, parcourez t outes les histoires : parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prod^euse diversité de mœurs et de caractères, vous trouv erez partout les mSmes idées de justice et 10 d'honnêteté, parto ut les mêmes principes de morale, partout . les mêmes not ions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des dieux abominables, qu'on eût punis, ici-bas, comme des scélérats, et qui n'offraient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à 1$ contenter. Mais le vice, armé d'une autorité sacrée, descendait en vain du séjour étemel, l'instinct moral le repoussait du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter on admirait la continence de Xénocrate,* la chaste Lucrèce adorait l'impudique Vénus; l'intrépide Romain sacrifiait à 30
' Caton le Censeur se perça de son épée, en 45 av. J.-C. à Utique, car, luttant pour la liberté de Rome, il avait été vMncu par César. ' Philosophe grec du IV°= siècle avant J.-C.
la Peur,' il invoquait le dieu qui mutila son père,' et mounùt sans murmure de la main du sien. ' Les plus méprisables divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se
S faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables.
Il est donc au fond des âmes un principe imié de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mau-
o vaises; et c'est à ce principe que je donne le nom de
Conscience ! conscien ce ! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, maïs intelligent et lihre ; juge infaillihlf! Hii bien et du mal,qui
i; rpndp l'hnmmF 'iPmhlable à Dieu ! c'est toi qui fais l'exceÛence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe,
fo Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie; nous pouvons être hommes sans être savants; dispensés de consumer notre vie à l'étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce
îS n'est pas assez que ce guide existe, faut savoir le reconnaître et le suivre. S'il parle à tous les cœurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent? Eh! c'est qu'il nous
' La Peur: le dieu Pavor faisait partie du cortège de Mars. Le roi Tullus Hostilius lui fit construire un autel pour remplir un vceu. Les prêtres s'appelaient les Pavorii.
' Kronos, sur la demande de sa mère Gaea, mutila son père Uranus, car celui-ci jetait dans le?; ténèbres du Tartare, ses propres enfants fle» Titans, les Cyclopes, les Hécatonchires).
> La loi rotna,ine donnait au père droit de vie et de mort sur ses enfants.
parle la langue de la nature, que tout nous a fait oublier. La conscience est timide, elle aime Ja -retiaile et Japaix; Je mo nde et le bruit l'épou^^mtent,..les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis; elie fuit ou se tait devant "SûxÇ leur voix bruyante étouffe la sienne et l'empêche de se s faire entendre; le fanatisme ose la contrefaire et dicter le crime. en son nom. Elle se rebute enfin à force d'être écon- , du jte; elle ne nous parl e p lus, elle ne nous répond plus, et après d e si longs mépris pour elle, ll"en coûté autant de la rappeler qu'il en coûtâ'dë la bànnîrr ' la
La Prière Ô mon enfant! puîssiez-vous sentir un jour de quel poids on est soulagé, quand, après avoir épuisé la vanité des opinions
humaines et goûté l'amertume des passions, on trouve enfin si près~de soi la route de la sagesse, le prix des travaux de cette vie et -fa source du bonheur dont on a désespéré ! Tous ij les devoirs de la loi naturelle, presque effacés de mon cœur par l'injustice des hommes, s'y retracent au nom de l'étemelle Justice, qui me les impose et qui me les voit remplir. Je ne sens plus en moi que l'ouvrage et l'instrument du grand Être qui veut le bien, qui le fait, qui fera le mien par le con- ao cours de mes volontés aux siennes et par le bon usage de ma liberté; j'acquiesce à l'ordre qu'il établit, sûr de jouir moimême un jour de cet ordre et d'y trouver ma félicité; car
svstème ofi font p<it hipi!? - -- - ^^
En proie à la doule ur, je la suppgrt^ ^vec patience, en songeant giiVllp r^t paceafy^ixp et qu'elle vient d'un corps qui n'est point à moi. Sî je fais une bonne action sans témoin, je sais qu 'elle es! anje^t jy prwda nrtp poui l'autre vïèdë'ttia conduite en celle-ci. 30
Pour m'élever d'avance autant qu'il se peut à cet état de
bonheur, de force et de liberté, je m'exerce aux sublimes con-
^ooglc
templations. Je mé dite sur l'ordre de l'univers, non pour l'pvpliqiifr par de vains systèmes, mais pour l'admirèr sanis — cesse, p"'ir ""^tirpr li; "" ge auteur qu i s'y fait sentir. Je converse avec lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine s essence, je m'attendris à ses bienfaits, jp ]*■ K^nis Hf »n»g tinx^t ^ ff^s i^ npJpjr^ pjjn Qn^;]iji ricmgn'^friiis jf? -^ii'il rhingrM pour moi le cours des choses, qu'il fit des miracles en ma faveur? Moi qui dois aimer par-de^siiJt toirf l'ordre établi par sa sagesse et maintenu par sa providence, voud^s-je
lo que cet ordre fût troublé pour moi? Non, ce voeu téméraire mériterait d'être plutôt puni qu'exaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire; pourquoi lui demander ce qu'il m'a donné? Ne m'a-t-îl pas donné la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté
15 pour le choisir? Si je fais le mal, je n'ai point d'excuse; je le fais parce que je le veux; lui demander de changer ma volonté, c'est lui demander ce qu'il me demande; c'est vouloir qu'il me fasse mon œuvre et que j'en recueille lesalaire; n'être pas content de mon état, c'est ne vouloir plus être homme,
îo c'est vouloir autre chose que ce qui est, c'est vouloir le désordre et le mal. Source de justice et de vérité. Dieu clément et bon! dans ma c onfiance eiL loi, le suprême vœu de mon cœur est cjue ta volonté so it^faite. En y joignant la mienne jë~fais ce que tu fais, j'acquiesce à ta bonté, je crois partager
35 d'avance la suprême félicité qui en est le prix.
Dans la juste défiance de moi-même, la s eule chose que je lui demande, ou plutôt que j'attends de sa justice, est de redresser mon erreur si je ni'égare.' è.t.,sî cette erreur m'est dangereuse. Pour être de bonne foi je ne me crois pas in-
30 faillible; mes opinions qui me semblent les plus vraies sont peut-être autant de mensonges : car quel homme ne tient pas aux siennes? et combien d'hommes sont d'accord en tout? L'illusion qui m'abuse a beau me venir de moi, c'est lui seul qui m'en peut guérir. J'ai fait tout ce que j'ai pu
35 pour atteindre à la vérité; mais sa source est trop élovée;
quand les forces me manquent pour aller plus loin, de quoi puis- je être coupable? c'est à elle à s'approcher,
La Religion Naturello et la Religion Rëvëlêe
Interrogé maintenant sur la Révélation des Écritures, le Vicaire répond:
Vous ne voyez dans mon exposé que l a religion naturelle; s il est bien éLrange qu'il en faille u ne autre.!.. Par où connaltrai-je cette nécessité? De quoi puis-je être coupable en servant Dieu selon les lumières qu'il donne à mon esprit et selon les sentiments qu'il inspire à mon cœur? Quelle pureté de morale, quel dogme utile à l'homme et honorable à 10 son auteur puis-je tirer d'une doctrine positive que je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes facultés? Montrezmoi ce qu'on peut ajouter, pour la gloire de Dieu, pour le bien de la société et pour mon propre avantage, aux devoirs de la loi naturelle, et quelle vertu vous ferez naître d'un nouveau 15 culte, qui ne soit pas une conséquence du mien. Les plus grandes idées de la Divinité nous viennent par la raison seule, ' ■ Voyez le speciaclê de ta naturë7"écoutez la voix intérieure. Dieu n'a-t-il pas' tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement? Qu'est-ce que les hommes nous diront de 10 plus? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu, en lui donnant les passions humaines. Loin d^claircir les notions d u grand Être, je vois que les dogmes particuliers les «niKOuDlent, que loin de les ennoblir ils les avilissent; qu'aux mystères inconcevables qui l'environnent ils ajoutent des 35 contradictions absur des, qu'ils rendent l'homme orgueilleux, intolérant, cruel; qu'au lieu d'établir la paix sur la terre, ib- -y p<"'tp"^ ^f- f" "t 1" f"" Je me demande à quoi bon tout cela sans savoir me répondre. Je n'y vois que les crimes des hommes et les misères du genre humain. 30
On me dit qu'il fallait une révélation pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu voulait être servi; on assigne
304 VIE ET ŒtrVEES
en preuve la diversité des cultes bizarres qu'ils ont institués, et l'on ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l'a fait parler à sa mode et lui S a fait dire ce qu'il a voulu. Si .l'on n'eût écouté que cejjue Dieudit au cœur de l'homme, il n'y aurait jamais eu qu'une r eligion sur la terr e.' " " ' - -
Il fallait un culte uniforme, je le veux bien; mais ce point était-il donc si important qu'U fallût tout l'appareil de la
lo puissance divine pwur l'établir? Ne confondons f>oint le cérémonial de la religion avec la religion. Le culte que Dieu Hem anHc f<^ t celui du creur i et celui-là, quand est sincère, est toujours uniforme. C'est avoir une vanité bien folle de s'imaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la
iS forme de l'habit du prêtre, à l'ordre des mots qu'il prononce, aux gestes qu'il fait à l'autel et à toutes ses génuflexions. Eh ! mon ami, reste de toute ta hauteur,^ tu seras toujours assez près de terre. Dieu veut être a doré "" "«p"' *■' ■■" vérit é ; ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays,
20 de tous les hommes. Quant au culte extérieur, s'il doit être uniforme pour le bon ordre, c'est purement une aflaire de police; il ne faut point de révélation pour cela.
Supposons que la majesté divine daigne s'abaisser assez pour rendre un homme l'organe de ses volontés sacrées, (5 est-il raisonnable, est-il juste d'exiger que tout le genre humain obéisse à la voix de ce ministre sans le lui faire connaître pour tel? V a-t-il de l'équité à ne lui donner, pour toutes lettres de créance, que quelques signes particuliers faits devant peu de gens obscurs, et dont tout le reste des hommes ne
' C. à. d.: reste debout, même sans l'agenouiller tu peux adorer en humilité.
saura jamais rien que par ouï-dire? Par tous les pays du monde, si l'on tenait £our vrais tous les prodiges que le peuplç e t les simple s disent avoir vus, chaque secte serait la bonne; il y aurait plus de p rodi g es gue d'événements naturels, et le plus grand de tous les miracles serait que, là oiï il y a des 5 fanatiques persécutés, il n'y eût point de miracles. C'est l'ordre inaltérable de la nature qui montre le mieux la sage main qui la régit; s'il arrivait beaucoup d'exceptions, je ne saurais plus qu'en penser; et, gourmoi jearois trop en Djeu pour c roire à tant de miracles s i peu dignes de lui. 10
Qu'un homme vienne nous tenir ce langage: * Mortels, je vous annonce la volonté du Très-Haut; reconnaissez à ma voix celui qui m'envoie; j'ordonne au soleil de changer sa course, aux étoiles de former un autre arrangement, aux montagnes de s'aplanir, aux flots de s'élever, à la terre de 15 prendre un autre aspect. 1 A ces merveilles, qui ne reconnaîtra pas à l'instant le maître de la nature? EUe n'obéit point aux imposteurs; leurs miracles se font dans des carrefours, dans des déserts, dans des chambres; et c'est là qu'ils ont bon marché d'un petit nombre de spectateurs déjà disposés 20 à tout croire. Qui est-ce qui m'osera dire combien il faut de témoins oculaires pour rendre un prodige digne de foi? Si vos miracles, faits pour prouver votre doctrine, ont euxmêmes besoin d'être prouvés, de quoi servent-ils? autant valait n'en point faire. aj
Reste enfin l'examen le plus important dans la doctrine annoncée; car, puisque ceux qui disent que Dieu fait icibas des jaJT'"'''"' pi-^tfP'^""*^ g'"* ''' (liable.les imite quelquefois, avec les prodiges les mieux attestés, nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant; et, puisque les magiciens de Pharaon 30 osaient, en présence même de Moïse, faire les mêmes signes qu'il faisait par l'ordre exprès de Dieu, pourquoi, dans son absence, n'eussent-ils pas, aux mêmes titres, prétendu la même autorité? Ainsi donc.après avoir prouvé la doctrine p^ le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine, de 35
306 Vm ET ŒUVKES
peur de p rendre Tceuvre du démon pour l'œuvre de Dieu- Que pensez-vous de ce dialèle? ^
Cette doctrine, venant de Dieu, doit porter le sacré caractère de la Divinité; non-seulement elle doit nous éclaircir 5 les idées confuses que le raisonnement en trace dans notre esprit, mais elle doit aussi nous proposer un culte, une morale, et des maximes convenables aux attributs par lesquels seuls nous concevons son essence. Si donc elle ne nous apprenait que des choses absurdes et sans raison, si elle ne nous
lo inspirait que des sentiments d'aversion pour nos semblables et de frayeur pour nous-mêmes, si elle ne nous peignait qu'un Dieu colère, jaloux, vengeur, partial, haïssant les hommes, un Dieu de la guerre et des combats, toujours prêt à détruire et foudroyer, toujours parlant de tourments, de peines, et
15 se vantant de punir même les innocents, mon coeur ne serait point attiré vers ce Dieu terrible, et je me garderais de quitter
la religion naturelle pour embrasser celle-là
A l'égard des Hn gmp'; , pIIp n\ç <\\t gii'i k Hn ivpnt Pfrp clairs, lumineux, .frayant? par leur évidepce. Si la religion naturelle
20 est insuffisante, c'est par l'obscurité qu'elle laisse dans les grandes vérités qu'elle nous enseigne: c'est à la révélation de nous enseigner ces vérités d'une manière sensible à l'esprit de l'homme, de les mettre à sa portée, de les lui faire concevoir, afin qu'il les croie. La foi s'assure et s'affermi t
îS.par l'ent endemen t; la meilleure de toutes les re ligions est inMlUblemenU-Ia plus claire: celui qui charge de mystères, de contradictions, le culte qu'il me prêche, m'apprend par cela même à m'en défier. Le Dieu que j'adore n'est point un Dieu de ténèbres; il ne m'a point doué d'un entendement
jo pour m'en interdire l'usage: me dire de soumettre ma raison, c'est outrager son auteur. Le ministre de la vérité ne tyrannise point ma raison, il l'éclairé.
' On a.ppelk ainsi en logique l'argument qui se réduit à prouver une chose incertaine et obscure pa.r une autre eotAchée des mêmes défauts, puis cette seconde par la première.
JésuB-Christ et Socrate
Je vous avoue aussi que la sainteté de l'Évangile es^ un argument qui parle à mon cœur, et auquel j'aurais même regret de trouver quelque bonne réponse. Voyez les livres
des philosophes avec toute leur pompe: qu'ils sont petits près de celui-là! S e peut-il qu'un h vie à la fois si sublime et j si simple soit l'ouvrage des hommes? Se peut-il que celui Jont irSîmiîstoire ne soit qu'un homme lui-même? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs! quelle grâce touchante dans ses instructions! quelle élévation dans ses lo .Qiaximes! quelle profonde sagesse dans ses discours! quelle présence d'esprit, quelle finesse et quelle jus tesse dans ses réponses! quel'empire siir'sek^uuùwis ! Où est l'homme, où est le sî^e qui sait agir, souffrir et mourir sans faiblesse et sans ostentation? Quand Platon peint son juste imaginaire is (De Rep., lib. I), couvert de tout l'opprobre du crime, et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus- Christ; la ressemblance est si frappante que tous les Pères l'ont sentie, et qu'il n'est pas possible de s'y tromper. Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser 30 comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie? Quelle distance de l'un à l'autre! Socrate, mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu'au bout son personnage; et, si cette facile mort n'eût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste, a; Il i nventa. i^ î'^-"nJ^ mnralp; d'autres avant lui l'avaient mise en pratique : U ne fit que dire ce qu'ils avaient fait; il ne fit qu e mett re en levons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socrate eût dit ce que c'était que justice; l-éonidas était mort pour son pays avant que Socrate eût 30 fait un devok d'aimer la patrie; Sparte était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété; avant qu'il eût défini la vertu, la Grèce. abondait en hommes vertueux. Mais où
30S VÏE ET ŒUVRES
Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure dont lui seul fi donné les leçons et l'exemple? ^ Du sein du plus fur^ux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre, et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de 5 tous les peuples. La mort de Socrate, philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu'on puisse désirer; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate, prenant la coupt empoisonnée, bénit
10 celui qui la lui présente et qui pleure; Jésus, au milieu d'un supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. Dirons-nous que l'histoire de l'Évangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n'est pas
15 ainsi qu'on invente; et les faits de Socrate, dont personne ne
doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au
fond, c'est reculer la difficulté sans la détruire; il serait plus
inconcevable que plusieurs hommes d'accord eussent fabri-
J que ce hvre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet.
îo Jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton ni cette
t morale; et l'Évangile a des caractères de vérité si grands, si
frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en
serait plus étonnant que le héros. Avec to ut cela, ce mê me
Évangile est pleiu.de ■-^^r^g incroyables, de choses qui lé-
15 pugnent à la raison, et qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions? Être toujours modeste et circonspect, mon enfant; respecter en silence ce qu'on ne saurait ni rejeter ni compiendre, et s'humiher devant Te
jo grand Être qui seul sait la vérité.
Voilà le scepticisme involontaire oîi je suis resté; mais ce scepticisme ne m'est nullement pénible, parce qu'il ne s'étend pas aux points essentiels à la pratique, et que je suis
> Voyea, dans le discours sur la montagne, le parallèle qu'il fait luiaéme de la morale de Moïse i, la sienne. (Matth., cfaap. V, vers 31 a.)
bien décidé sur les principes de tous mes devoirs, Ji.s^rs Dieu dans la simplicité de mon cœur. T e ne cherrhp à ■savoir "que ce qurunport e 5, ma c ;pndiiitp Quant aux dogmes qui n'inâuent ni sur les actions ni sur la morale, et dont tant de gens se tourmentent, je ne m'en mets nullement en peine, s
Conclusion da la ProfeMion de Foi
Bon jeune homme, soyez sincère et vrai sans orgueil; sachez être ignorant ; vous ne vous tromperez ni vous ni les autres. Si jamais vos talents cultives vous mettent en état de parler aux hommes, n e. leur parler jamais que selon votre conscience, sans vous embarrasser s'ils vous applau diront. T7abus du lo savoir produit l'incrédulité. Tout savant dédaigne le sentjment__vulg aire; chacun en veut avoir un à soi. L 'or- gueill euse phi l osoph ie mène à l'esprit fort comme l'aveugle dévotion mène au fanatisme. Évitez ces extrémités, restez toujours ferme dans la voie de la vTTlL^, un dt lu tjlll vous ij paraîtra rètre'daris'Tâ simplicité de votre cœur, sans jamais vous en détourn er par vanité ou p ar faiblesse. Osez confesser Dieu chez les philosophes; osez prêcher l'humanTté aux intolérants; vous serez seul de votre parti, peut-être, mab vous porterez en vous-même un témoignage qui vous dis- lo p>ensera de ceux des hommes. Qu'ils vous aiment ou vous haïssent, qu'ils lisent ou méprisent vos écrits, il n'importe. D ites ce qui .£s.t viai fait£a. ce qui est bien;. ce qui importe à l'homme est de remplir ses devoirs sur la terre, et c'est en s'oubliant qu'on travaille pour soi. Mon enfant^^ ^intérêt x$
partiriiHpr ^f^^ic tpr.r»p^- il ^'y ^ q..a 1'at.pf.;,- fin jlistftjpll
ne trompe point.
La Profession de Foi du Vicaire Savoyard attira sur Rousseau des attaques violentes. La plus célèbre est le long Mandement de Monseigneur, V Archevêque de Paris portant Condamnation d'un 30 Lhrre gui a pour titre Emile ou de L'Éducation, par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève.