IO VIE ET ŒUVRES
Christoibe de Beauuont, par la miséricorde divine
et par la grâce du saint-sî^ apostolique, archevêque de
Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de
l'ordre du Saint-Esprit, proviseur de Sorboime, etc.; à tous
5 les âdèles de notre diocèse, salut et béqédiction.
I. Saint Paul a prédit, M. T. C. F. [Mes Très Chers FrèresJ qu'il viendrait des jours périlleux où il y aurait des gens amateurs- d'eux-mêmes, fiers, superbes, blasphémateurs, enflés d'orgueil, amateurs des voluptés plutôt que de Dieu;
lo des hommes d'un esprit corrompu et pervertis dans la foi. Et dans quels temps malheureux cette prédiction s'est-elle accomplie plus à la lettre que dans le nôtre! L'incréduUté, enhardie par toutes les passions, se présente sous toutes les formes, afin de se proportionner en quelque sorte à tous
15 les âges, à tous les caractères, à tous les états. Tantôt, pour s'insinuer dans des esprits qu'elle trouve déjà ensorcelés par la bagatelle, elle emprunte un style léger, agréable et frivole; de là tant de romans, également obscènes et impies, dont le but est d'amuser l'imagination pour séduire l'esprit et cor-
10 rompre le cœur. Tantôt, affectant un air de profondeur et de sublimité dans ses vues, elle feint de remonter aux premiers principes de nos connaissances, et prétend s'en autoriser pour secouer un joug qui, selon elle, déshonore l'humanité, la Divinité même. Tantôt elle déclame en furieuse contre le
25 zèle de la religion, et prêche la tolérance universelle avec emportement. Tantôt enfin, réunissant tous ces divers langages, elle mêle le sérieux à l'enjouement, des maximes pures à des obscénités, de grandes vérités à de grandes erreurs, la foi au blasphème; elle entreprend, en un mot, d'accorder les lu-
30 miÈres avec les ténèbres, Jésus-Christ avec Bélial: et tel est spécialement, M. T. C. F., l'objet qu'on parait s'être proposé dans un ouvrage récent, qui a pour titre, Ëuile otJ de l'Éducation. Du sein de l'erreur il s'est élevé un homme plein du langage de la philosophie, sans être véritablement
Î5 philosophe; esprit doué d'une multitude de connaissances
qui ne l'ont pas éclairé, et qui ont répandu des ténèbres dans les autres esprits; caractère livré aux paradoxes d'opinions et de conduite, alliant la simplicité des mœurs avec le faste des pensées, le zèle des maximes antiques avec la fureur d'établir des nouveautés, l'obscurité de la retraite avec le désir s d'être connu de tout le monde: on l'a vu invectiver contre les sciences qu'il cultivait, préconiser l'excellence de l'Évangile dont il détruisait les dogmes, peindre la beauté des vertus qu'il éteignait dans l'âme de ses lecteurs. D s'est fait le précepteur du genre humain pour le tromper, le lo moniteur public pour égarer tout le monde, l'oracle du siècle pour achever de le perdre. Dans un ouvrage sur l'inégalité des conditions, il avait abaissé l'homme jusqu'au rang des bêtes; dans une autre production plus récente, il avait insinué le poison de la volupté en paraissant le proscrirei dans 15 celui-ci, il s'empare des premiers moments de l'homme afin d'étabUr l'empire de l'irréligion
Il y a 27 articles au Mandement. L'auteur d'Emile est accusé de ne « reconnaître aucune rel^on » ; «il n'accorde pas même à un enfant de 15 ans la capacité de croire en Dieu » ; « il ne croît ao pas nécessaire au salut la connaissance de l'existence de Dieu.» I II semble qu'il n'ait rejeté la Révélation que pour s'en tenir à la religion naturelles <s Et comment ces hommes audacieux qui refusent de se soumettre à l'autorité de Dieu même, respecteraientils celle des rois qui saat les images de Dieu, ou celle des magistrats 25 qui sont les images des rois? »... etc. Donc: « Malheur à vous, malheur à la société, si vos enfants étaient élevés d'après les principes de l'auteur d'Émilelt L'article 27 conclut le Mande ment ainsi:
Nous condamnons le dit livre comme contenant une 30 doctrine abominable, propre à renverser la loi naturelle et à détruire les fondements de la religion chrétienne, établissant des maximes contraires à la morale évangélique; tendant à troubler la paix des États, à révolter les sujets contre l'autorité de leur souverain ; comme contenant un très grand 3s
nombre de propositions respectivement fausses, scandaleuses, pleines de haine contre l'Église et ses ministres, dérogeantes au respect dû à l'Écriture sainte et à la tradition de l'Église, erronées, impies, blasphématoires et hérétiques. En con- S séquence, nous défendons très expressément à toutes personnes de notre diocèse de lire ou retenir le dit livre, sous les peines de droit.
Donné à Paris, en notre palais archiépiscopal, le vingtième jour d'août mil sept cent soixante -deux.
lo Signé: *h CHRISTOPHE, archev. de Paris}
Par Monseigneur, de La Touche.
«Nous voici parvenus au dernier acte de la jeunesse.» Il faut trouver une compagne à Emile qui a atteint sa vingtième année. Rousseau parle souvent à son élève d'une femme idéale — 5 idéale pour Emile, pas idéale en soi.
Je ne veux pas pour cela qu'on trompe un jeune homme en
lui peignant un modèle dç perfection qui ne pubse exister;
mais je choisirai tellement les défauts de sa maltresse, qu'ils
lui conviennent, qu'ils lui plaisent, et qu'ils servent à corriger
o les siens.
En voyant des femmes réelles, Emile les comparera à celle de acxi rSve, et n'en voudra pas. Et quand il est conduit à la ville, il est plus dégoûté que jamais de la femme qui est le produit de
■ Rousseau répondit une longue et très éloquente lettre à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, i8 nov. 1762 (parue en 1763). Ajoutons ici que M. Masson {Rdigùm de Rousseau, III, p. 51) cite une lettre de Seguîer de Saïnt-Brisson à Rousseau où on lit que beaucoup de dévots catholiques le «chérissent», et que « l'archevêque de Paris a été très fâché, même avant votre Leltre, des horribles épithètes que l'on vous avait données dans son Mandement, * Ce ne serait donc pas l'arche~ vêque qui aurait écrit le Mandement,
' Rappelons que le premier Traité sur l'Éducatûm des Fiilts est celui de Fénelon (1768).