SOPHIE
l'éducation par la société, f En passant ainsi le temps, nous cherchons toujours Sophie.»
Soptùe sera la femme élevée selon les mêmes principes qu'Emile,' ef "qui conviendra à £mik. i En tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme ... ils ne diflèrent entre eux S que du plus au moins. En tout ce qui tient au sexe, la femme et l'homme ont partout des rapports et partout des différences ...»
L'homme étant Je j>lus fort, la femme doit accepter cette loi de la nature, et de là cette phrase souvent dtée de Rousseau: f E s'en suit que la femme est faite sp éciale ment p o ur plaire à 10 l'hnmmp.» Du reste, continue Rousseau, ce n'est pas l'homme qui gagne à cet arrangement, c'est la femme. Car la femme, en plaisant à l'homme — selon l'ordre de la natiwe — devient facilement la maîtresse de l'homme et a toutes les forces de celut-d à son service. Ainsi, que la femme ne commette pas la faute de ij désobéir à la nature et de « provoquer » l'homme.
La Course Rousseau raconte dans les Confessions, X, qu'il écrivit le Cinquième Livre d'Jîmile, Sophie, dans les semaines où, pendant qu'on réparait son appartement de Mont-Louis, à Montmorency, i! avait accepté l'hospitalité du Maréchal de Luxembourg. D était 30 logé dans un bâtiment du grand parc, au milieu d'une natiu« enchanteresse. « C'est dans cette profonde et délicieuse solitude qu'au milieu des bois et des eaux, aux concerts des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'orange, je composai, dans une continuelle extase, le Cinquième livre d'EmUe, dont je dus, as en grande partie, le coloris assez frais, à la vive impression du local où j'écrivais.»
Voici une des scènes de ce livre, qui est souvent un roman. r'«=t inrc ji^iiffg ^^wl prwHi^r« ^jiaitm^ .l'frmiio ^ 1^ maison de Sophie. 30
A propos de g&teaux, je parle à Emile de ses ancietmes courses.^ On veut savoir ce que c'est que ces courses: je
' Voir plus haut l'extrait: La course, le sens de h vue, et ta ginirosUi J» Sportimaii (ï°" âge).
l'explique, on en rit; on lui demande s'il sait courir encore. Mieux que jamais, répond-il; je serais bien fâché de l'avoir oublié. Quelqu'un de la compagnie aurait grande envie de le voiF'courir7 et n'ose !ê dire; quelque autre se charge 5 deTâ proposition; il accepte: o n fait rassembler deux o u J:rqis jeunes gens des envir(Hi&; o n décerne un prix , et, pour mieux imiter les anciens jeux, on met un gâteau sur le but. Chacun se tient prêt; le papa 3onnè Të^signal en frappant des mains. L'agQe Emile fend l'air, et se trouve au bout de
lo la carrière qu'à peine mes trois lourdauds sont partis. Emile reçoit le prix des mains de Sophie , et, non moins géné reux. qu'Énée, fait des présents à tous les vaincus.'
Au milieu de l'éclat du triomphe, Sophie ose Héfpr 1p vainqueur et se van te de courir aussi bien que lui. Il ne refuse
iS point d'entrer en lice avec elle, et, tandis qu'elle s'apprête à l'entrée de la carrière, qu'elle retrousse sa robe des deux côtés, et que, plus curieuse d'étaJer.une jambe fine au x yeux d'Emile que de le vaincre à ce combat, elle regarde si ses jupes sont assez courtes, il dit un mot à l'oreille de la
ao mère; elle sourit et fait un signe d'approbation. Il vient
alors se placer à côté de sa concurrente, et le signal n'est
pas plus tôt donné, qu'on la voit partir et voler comme un
oiseau.
Les femmes ne sont pas faites pour courir; quand elles
15 fuient, c'est pour être atteintes. La course n'est pas la seule ^ose-qulellea. lassent maladroitement," mais c'est la seuiequ'eUes-fftseent de mauvaise grâce: leurs coudes en arrière et collés contre leur corps leur donnent une attitude risible, et les hauts talons sur lesquels elles sont juchées les font
30 paraître autant de sauterelles qui voudraient courir sans sauter.
Emile, n'imaginant point que Sophie coure mieux qu'une
' Éniide,LivreV. Aui fêtes données en mémoire desonpèreAnchise, Énée après avoir couronné les vainqueurs des courses et des "^tes, récompense aussi les vaincus.
autre femme, ne daigne pas sortir de sa place et la voit partir avec un souris moqueur. Mai s Sophie es t lé(;ère et porte des talons tKis; elle n'a pas besoin d'artifice pour paraître avoir le pied petit; elle prend les devants d'une telle rapidité que, pour atteindre cette nouvelle Atalante,' il n'a que le temps s qu'il lui faut quand il l'aperçoit si loin devant lui. H part donc à son tour, semblable à l'aigle qui fond sur sa proie; il lagoursuitjja-taljfflfle, l'atteint enfin tout essoufflée, p&sse "Houcement son bras gauche autour d'elle, l'enlève comme une plume, et pressant sur son cœur cette douce charge, il lo achève ainsi la course, lui fait toucher le but la première, puis criant: Victoire à Sophie ! met devant elle un genou en terre et se reconnaît le vaincu.
Le problème du mariage est au premier plan. Le père de Sophie lui propose cette méthode nouvelle: «Les parents choi- ij Mssent l'époux de leur fille, et ne la consultent que pour la forme: tel est l'usage. Nous ferons entre nous tout le contraire; vous choisirez et nous serons co nsult és.»
La grande beauté me parait plutôt à f uir qu'à rech ercher d^ns le ninn''fî'' "J^ a beauté s' use promptement par la pos- » session, au bout de six semaines e lle n 'est plus rien pour le possesseur, mais ses dangers durent autant qu'elle. A moinç qu'une belle femme ne soit un'ange, soft mari est le plus malheureux des hômïnes'jTt*' quand elle serait un ange, comment empêchera-t-elle qu'il ne soit sans cesse entouré d'en- 15 nemis? Si l'extrême laideur n'était pas dégoûtante, je la préférerais à l'extrême beauté; car en peu de temps, l'une et l'autre étant nulles pour le mari, la beauté devient un inconvénient et la laideur un avantage.
L'éducation de Soph ie n'est ni brillante, ni négligée; elle 3a a du goût sans étude, du JalenLâaua^t, du jugement s^s
' Alalanle, célèbre pour son agilité à la course, déclara à la foule de «ea prétendants qu'elle ne donnerait sa main qu'i celui qui la dépasserut
3l6 VIE ET ŒUVRES
conimituumce s. Soti e^rit ne sait pas, mais il est cultivé pour apprendre; c'est une terre bien préparée qui n'attend que le grain pour rapporter. Elle n'a jamais lu de livre que Barrëme/ et Télémaque, qui lui tomba par hasard dans les S mains; mais une fille capable de se passionner pour Télémaque a-t-elle un cœur sans sentiment et un esprit sans délicatesse? ô raimabl *- ignnrajitpi Heureux celui qu'on destine à l'instruire! Elle ne sera point le professeur de '"" ir--iL-!tL''-25 '^" '^^^'plgî l oin de v ouloir l'assujettir à ses jo goûts , elle prendra les siens. ~~
Soptiie a de la religion; mais une religion raisonnable et simple, peu de dogmes et moins de pratiques de dévotion: ou plutôt, ne connaissant de pratique essentielle que la morale, elle dévoue sa vie entière à servir Dieu en faisant le bien.
15 Dans toutes les instructions que ses parents lui ont données sur ce sujet, ils l'ont accoutumée à une soumission respectueuse, en lui disant toujours: « Ma allé, ces connaissances ne sont pas de votre âge; votre mari vous en instruira quand il sera temps. » Du reste, au lieu de longs discours de piété,
ao Ds se contentent de ta lui prêcher par leur exemple, et cet exemple est gravé dans son cœur.
L'art de penser n'est pas étranger ans femmes, mais elles ne doivent faire qu'effleurer les sciences de raisonnement, Sophie conçoit tout et ne retient pas grand'chose. Ses plus 15 grands progrès sont dans la morale et les choses de goût; pour la physique, elle n'en retient que quelque idée des lois générales et du sjratème du monde. Quelquefois, dans leurs promenades, en contemplant les merveilles de la nature, leurs cceurs innocents et purs osent s'élever jusqu'à son auteur;
' Barrime (1640-1703), mathématicien célèbre, auteur du Livre da Comptes, manuel en usage longtemps pour l'enseignement de l'aritlimétique en France.