SOPHIE
îls ne craignent pas sa présence, ils s'ép>anchent conjointement devant lui.
Quoi! deus amants dans la fleur de l'âge emploient leur tête-à-tête à parler de religion ! Ils passent leur temps à dire leur catéchisme ! Que sert d'avilir ce qui est sublime? Oui, 5 sans doute, ils le disent dans l'illusion qui les charme; ils se voient parfaits, Ds s'aiment, ils s'entretiennent avec enthousiasme de ce qui donne un prix à la vertu. Les sacrifices qu'ils lui font la leur rendent chère. Dans des transports qu'il faut vaincre, ils versent quelquefois ensemble des larmes 10 plus pures que la rosée du ciel, et ces douces larmes font l'enchantement de leur vie ; ils sont dans le plus channant délire qu'aient jamais éprouvé des âmes humaines.
Les Fiançailles
Emile est heureux autant qu'un homme peut l'être. Inù-je en ce moment abréger un destin si doux? irai- je troubler 15 une volupté si pure? Ah! tout le prix de la vie est dans la félicité qu'il goûte. Que pouirais-je lui rendre qui valût ce que je lui aurais ôté? Même en mettant le comble à son bonheur j'en détruirais le plus grand charme. Ce bonheur suprême est cent fois plus doux à espérer qu'à obtenir; on en jo jouit mieux quand on l'attend que quand on le goûte. Ô bon ÉmOe, aime et sois aimé ! jouis longtemps avant que de posséder; jouis à la fois de l'amour et de l'innocence; fais ton paradis sur la terre en attendant l'autre; je n'abrégerai pomt cet heureux temps de ta vie; j'en filerai pour toi l'en- 1$ chantement; je le prolongerai ' le plus qu'il sera possible. Hélas! il faut qu'il finisse, et qu'il finisse en peu de temps; mais je ferai du moins qu'il dure toujours dans ta mémoire, et que tu ne te repentes jamais de l'avoir goûté.
Au moment où les deux jeunes gens s'attendent au mariage 30 (die a 18 ans, lui îi), Rousseau les sépare, « cet âge est celui de l'amour, mais non celui du mariage. 1 Rousseau les sépare, d'abord pour l'épreuve de l'absence, et puis, pour permettre i
3l8 VIE ET ŒUVRES
Emile de voyager pendant deux ans. Emile devra jouer dans l'État son rôle; il faut que, comme le Tëlémaque de Fénebn, il parcoure le monde et compare les lob et les institutions.
Ajoutons que Rousseau avait projeté — et commencé — un S roman du mariage, Emile et Sophie. La société corrompue tente Sophie, et celle-d succombe; la sagesse complète et le bonheur durable ne sont acquis qu'après une terrible épreuve.
Rousseau dit que ce fut pendant son séjour à Venise' (1743-
1744), quand il était au service de l'Ambassadeur de France, [o qu'il réfléchit aux problèmes de la politique pour la première fois
sérieusement. Il toucha à ces questions dans le Discours sur f^ l'Origine de l'Inégalité, écrit en 1753; il publia son «article sur ^ l'Économie Politique », dans le volume V de V Encychpidie, en
1755; à Montmorency, en 175g, à l'époque de sa grande activité 15 littéraire, en même temps qu'il travaillait à Emile etli La Nouvelle
BSlotse, il décida de mettre par écrit ses idées sur la PoUtique.
Mais en revoyant ses notes, il abandonna un projet qu'il avait
eu de composer un traité complet sur Les Institutions PolUtques;
et il se borna à donner ses vues sur les fondements de la société 10 civile, et à exposer quelques principes d'organization politique.
II appela son petit hvre, Du Contrai Sociale
L'ouvrage fut terminé au mois d'août 1761, et parut en avril
1762, à peu près un an après La Nouvdle Hiloïse, et quelques
semaines avant É.mle.
1$ L'idée de l'existence d'un Contrat Social à l'origine de toute société n'appartient pas à Rousseau. Elle avait été en quelque
' Voir Confessions, IX, (Éd. Hachette, VIII, 288-9).
' Il y 1 trois éditions à consulter surtout pour l'étude de ce livre; La grande édition scientifique de Dreyfus- Brisac, Le Contrat Social, édition comprenant, avec le texte définitif, les versions primitivesde l'ouvrage . . . Paris, Alean i8q6. Et deux éditions pour étudiants: celle de G. Beaulavon.Paris, F.Rieder et Cie, 1503,1"' éd. 1914; et celledeC. E. Vaughan, Manchester, University Press, igi8. Des bibliographies se trouvent çbes Beaulavon, pp. 105-11}; et çbes Vaughan, pp. 166-171.
ViT*M Impendebe Vei
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sorte sucrée, dans les temps modernes, par exemple par La Boétie, De la Servitude Volonlaire (1574); et elle avait pris un ca ractère défini d ès le XVI°" siècl e, chez Hooker (1594); puis elle fut rô>'nse au Xvii — siècle, aaiwrd chez Grotius (i62s)j puis chez Milton (1649); e t surtout diea Hobbes, qui dans gop De 5 Cive (1642) partait de lldée que l'homme étant mëchaÂt {homo hottUfU ^pùs) il faut un contrat pour se garder en commun contre la méchanceté de chacun; et chez Locke qui, Hang fi^Tiiuf fr^^tei on Civil Goxmment (1600) adoptai t l'idée du contrat parce que les ho mmes sont bons, et veulent s'âssoaer pou r dévelo pper leur bont é, iff* Rousseau, lui, semble croire que l'homme d'avant la société civile^"^^ était assez bon pour ne pas avoir besoin de contrat, mais que les ^ rapports devenant plus complexes entre les hommes, le contrat / est devenu nécessaire paur assurer la défense contre les égoïsmes / particuliers et l'assodatiou des intérêts de classes. Le Traclalus i4 PoHlicus de Spinoza {1670) serait probablement le plus proche / de la théorie de Rousseau — mais il n'est fas fini. (Voir sui sujet l'excellent résumé de C. E. Vaughan, dans la Préface à son édition du Contrai Social, 1918, pp. Iv-kv.) On a pensé que' Rousseau avait emprunté certaines de ses idées aux f Franchises » octroyées dès le XIV°" siècle aux bourgeois de Genève par l'évêque Adhémar Fabri, ou à la Constitution de la Genève contemporaine. H faut admettre ceci avec beaucoup de réserve; • Ce qui est \ c'est que Rousseau avait trouvé à Genève le principe de la s veraineté populaire, très imparfaitement réalisé dans la pratique, raab du moins proclamé en théorie. Il n'a pas été plus inspiré p les institutions de Calvin que par les franchises de Fabri, mais a été frappé de ce qu'une ville d'une population modérée, ni très 1 riche, ni très pauvre, avait pu réaliser une ombre du régime l démocratique.! (Beaulavon, Édition du Contrat Social, Paris jd 1914, p. 68.) 1
Le premier chapitre du livre commence par ces mots fameux: L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. C'est-à-dire, l'homme (qui naît avec le désir du bonheur) avait trouvé, dans les temps préhistoriques, le monde ouvert pour réaliser librement 35 ce bonheur. Il pouvait chobir pour y habiter les endroits de la terre où la nature lui fournissait tout ce qu'il fallait pour satisfaire
ses désirs, où le climat était bon et les fruits toujours abondants.
Mais (voir le Discours sur Vltiégaliti) le monde s'était peuplé, les
honunes s'étaient mutuellement gÉnés, et les conflits étaient nés.
Si l'homme avait continué à s'abandonner au cours naturel des
S choses, on serait arrivé à l'anarchie. Il avait fallu pour l'éviter,
organiser la société, et l'homme a passé de l'état social naturel où
X il^y avait la li berté, à l]état social organ'.sé ou civil où il j a con-
Uuinte.. Voici donc le point de départ: Société organisée ou civile
signifie à-priori: société où l'homme n'est plus i libre * comme
to dans l'état de nature, mais t dans les fers >; il est contraint.
Alors le problème fondamental de la politique sera: Qui aura
autorité pour imposer ou régler cette contrainte?
Rousseau répond:
(i) I Aucun homme n'a une autorité naturelle sur son semis blablei(l,4).
(3) < La force ne produit aucun droit • (I, 4). (3) Mais l'homme peut consentir, par un contrat social à se contrsûndre lui-même volontairement, à abandonner sa liberté pour assurer l'ordre social, et la plus grande somme possible de ao bonheur pour lui.
C'est précisément ce qu'il a fait, et cette contrainte volontaire,
cette ( convention > de limiter son action, ce ( contrat sodal ■
est la ■ base de toule auloriti légitime parmi les hommes » (I, 4).
Le Contrat Social présuppose t l'aliénation totale de chaque
35 associé avec tous ses droits à toute la communauté » {I, 6). Cette
communauté ^ ou État — organisera alors, sur une base équitable,
ces t droits • qui lui ont été abandonnés; il faudra que chaque
« associé • ait autant d'avantages que possible, et aussi peu de
désavantages que possible. Les citoyens < n'aliènent leur liberté
30 que pour leur utilité > (I, 2).
Reprenons ces trois tbèses;
(1) « Aucun homme n'a une autorité naturelle sur son semblable.! Quand on affirme, conmie déjà Aristote, et plus tard Grotius et Hobbes, qu'il y a des hommes faits pour gouverner 35 (les rois) et d'autres pour être gouvernés (les peuples), on prend l'effet pour la cause; c'est à dire on affirme ce qui a été longtemps, et ce qui est encore en beaucoup de r>ays, mais on ne le justifie pas. Rousseau rappelle le raisonnement naïf prêté à l'empereur
DO CONTRAT SOCtAL 33 1
lomaiii Caligula; «Comme ceux qui r^neat sur les bétes — les bouvieis, les chevriers, les pasteurs — ue sont pas eux-mêmes des bœufs, des chèvres, et des brebb, mais des hommes, et comme ils sont nés pour de plus hautes destinées que leurs troupeaux, ainsi faut-il se souvenir que moi, qui règne sur le plus noble trou- s peau de l'espèce humaine, je diffère en nature de mes sujets, que je suis né pour une destinée plus haute et plus divine qu'eux * • (Philon, De Legatione).
(2) 1 La force ne produit aucun droit.* Voici le grand chajHtre de Rousseau. 10
Du Droit du plus Fort (I, 3)
Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le m^tre, s'a ne transfonne sa force en droit et l'obéissance en devoir.* De là le droit du plus fort, droit pris ironiquement en apparence et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est une puissance 15 physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pouna-ce être un devoir?
Supposons tm moment ce prétendu droit. Je dis qu'il m n'en résulte qu'un galimatias inexplicable; car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause: °
' n y a cependant une question du droit divin des rois; mais c'est en somme une question théologique que Rousseau n'aborde point ici. La théocratie présuppose tout un système de croyances religieuses ... et dans le Contrat Social Rousseau cherche justement si on peut justifier le ' gouvernement d'hommes par des hommes sans avoir recours & une théologie. I! touche la question dans l'introduction à k première ébauche du Cfnfro* Social, et dans la 6"" des Lettres de la Montagne.
' C'estàdire: à moins que le plus fort ne s'arrange de façon à ce que sa force coiresponde avec le droit; alors si, par accident, il perd l'autorité de la force, celle du droit lui reste toujours.
' Un jour le droit sera une chose (quand le plus fort veut ceci), une autre fois, le droit sera autre chose (guand le fort veut cela); alors aussi bien dire qu'il n'y a pas de droit. ,
^h)^Il'
322 VIE ET ŒUVK£S
toute force qui sunnonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut légitimement; et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or, qu'est-ce S qu'un droit qui périt quand la force cesse? S'il faut obéir par force, on n'a pas besoin d'obéir par devoir; et si l'on n'est plus forcé d'obéir, on n'y est plus obligé. On voit donc que le mot droit n'ajoute rien à la force; il ne signifie ici rien du tout.
10 Obéissez aux puissances. Si cela veut dire: cédez à la force, le précepte est bon, mab superflu; je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l'avoue; mais toute maladie en vient aussi: est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me
15 surprenne au coin d'un bois, non-seulement il faut par force
donner la bourse, mais quand je pourrai la soustraire, suis-je
en conscience obligé de la donner? Car enfin le pistolet
qu'il tient est aussi une puissance.
Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on n'est
îo obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes. Ainsi, ma question primitive revient toujours. fC'est à dire: quelle serait une < puissance légitime • à laquelle l'homme n né libre », mais aujourd'hui * dans les fers » doit et peut « obéir » ? (I, i.)^
'S {3) Le Contrat Social » Puisqu'aucun homme n'a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes » (I, 4).
Rousseau discute la nature de ces « conventions * dans le jo chapitre.
Le Pkcte Soda! (I, 6) Le problème peut se ramener à ceci:
€ Trouver une forme d'association qui défende et prot^e de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse
pourtant qu'à lul-^nCme,' et reste aussi libre qu'auparavant. » Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution.
Les clauses dé ce contrat sont teUement déterminées par la nature de l'acte, que la moindre modification les rendrait a vaines et de nul effet; en sorte que, bien qu'elles n'aient peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mCmes, partout tacitement admises et reconnues, jusqu'à ce que, le pacte social étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits et reprenne sa liberté naturelle en perdant lo la liberté conventionnelle pour Iaquelte"11 y renonça.
Cès~T:lauses,~~Bien entendues, se réduisent toutes à une seule, savoir: l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté; car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et, 15 la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.
De plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut l'être, et nul associé n'a plus rien à féclamer: car, s'il restait quelques droits aux particuliers, 30 comme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public, chactm, étant en quelque point son propre juge, prétendrait bientôt l'être en tout; l'état de nature subsisterait, et l'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine. aj
Enân, chacun se donnant à tous ne se donne à personne; et, comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a.
Si donc on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son 30 essence, on trouvera qu'il se réduit aux teimes suivants:
• C'est à d[re, veuille lui-même, parce que c'est son avantage social dans les conditions d'agglomération de populations, limiter ses déàn naturels; ii y perdra moins qu'en refusant, et ily gagnera la protection dct Autres contre des attaques d'un « 9ut]aw 1. ,
^H)^Il'
« Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa
1 puissance sous la suprême direction de la volonté générale, 1 et nous recevons en corps chaque membre comme partie
indivisible du tout. »
3 A l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. Cette personne publique,
lo qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres, pren^t autrefois le nom de cité, et prend maintenant celui de république, ou de corfs politique, lequel est appelé par ses membres état, quand il est passif; souverain, quand il est actif; puissance, en le comparant à ses semblables.' A l'égard des associés,
15 ils prennent collectivement le nom de peuple, et s'appellent en particulier citoyens, comme partidpants à l'autorité souveraine, et sujets, comme soumis aux lois de l'État. Meus ces termes se confondent souvent et se prennent l'un pour l'autre; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont employés
:o dans toute leur précision.
De l'État CivU (I, 8)
Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seuleas ment que la voix du devoir, succédant à l'impulsion physique, et le droit à l'appétit, l'homme, qui, jusque-là, n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il ' Par exemple, le peuple de France sera lt<U en tant qu'il est considéré comme soumis à sa constitution et à ses lois, souverain en timt qu'il s'est donné cette constitution et ces lois, puissance en tant qu'il .iffirme ses droit» vis-à-vis de cewt d'autre» peuples.
tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève à tel point, -=. que, si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient "^ souvent au-dessous de ceUe dont il est sorti, il devrait bémr j sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, ût un être intelligent et un homme.
Réduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer. Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa lo liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la hberté naturelle, qui n'a pour borne que les forces de l'individu, de 15 la liberté civile, qui est limitée par la liberté générale, et la possession, qui n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété, qui ne peut être fondée que sur un titre positif.
On pourrait sur ce qui précède ajouter à l'acquit de l'état ïo civil la liberté morale, qui seule rend l'homme vraiment maître de lui, car l'impulsion du seul appétit est l'esclavage,' et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est la liberté. M^ je n'en ai déjà que trop dit sur cet article, et le sens philosophique du mot liberté n'est pas ici de mon sujet. ag
Les extraits suivants, empruntés à des chapitres subséquents, expliqueront encore la pensée de Rousseau.
Des Formes du Pouvoir Souverain (II, 4>
n est si faux que dans le contrat social il y ait, de la part des particuliers, aucune renonciation véritable, que leur
' Esclavage de ses aena, de ses instincts, de la passion . . . liberté, car 00 choisit intelligemment, et noQ passivement et instinctivement, entra ks différents motifs d'action. ~ .
^.LK)^lc
3a6 VIE ET ŒnvsES
situation, par l'effet de ce contrat, se trouve réellement préférable à ce qu'elle était auparavant, et qu'au lieu d'une aliénation ils n'ont fait qu'un échange avantageux d'une manière incertaine et précaire contre une autre meilleure et plus S sûre, de l'indépendance naturelle contre la liberté, du pouvoir de nuire à autrui contre leur propre sûreté, et de leur force que d'autres pouvaient surmonter contre un droit que l'union sociale rend invincible. Leur vie même, qu'ils ont dévouée à l'État, en est continuellement protégée; et lorsqu'ils l'ex-
to posent pour sa défense, que font-ils alors, que lui rendre ce qu'ils ont reçu de lui? Que font-ils qu'ils ne fissent plus fréquemment et avec plus de danger dans l'état de nature, lorsque livrant des combats inévitables, ils défendraient, au péril de leur vie, ce qui leur sert à la conserver? Tous ont à
iS combattre au besoin pour la patrie, il est vrai, mais aussi nul n'a jamais à combattre pour soi. Ne gagne-t-on pas encore à courir, pour ce qui fait notre sûreté, une partie des risques qu'il faudrait courir pour nous-mêmes sitôt qu'elle nous serait ôtée?
Des Suffrages (IV, 3)
M n n'y a qu'une seule loi qui, par sa nature, exige un consentemoit unanime: c'est le pacte social; car l'association dvile est l'acte du monde le plus volontaire; tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son aveu. Déas cider que le 'fils d'un esclave naît esclave, c'est décider qu'il ne naît pas homme.
Si donc, lors du pacte social, il s'y trouve des opposants, leur q)position n'invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu'ils n'y soient compris; ce sont des étrangers parmi 30 les citoyens. Quand l'Ëtat est institué, le consentement est dans la résidence; habiter le territoire, c'est se soumettre à la souver^neté.
FoRUDLE Dv Pacte Social
Rousseau ne croit pas que ce Pacte Social ait été historiquement juré; c'est une convention tacite indispensable i la sodété dvile. Mais il ne dit pas qu'une telle convention ne puisse pas être explicitement formulée.
On lui demanda un jour (1764) de préparer un Projet de Con- s stitution pour la Coree ' qui essayait de secouer le joug de Gênes. D commenta, mais n'acheva pas ce travail. Parmi sed notes on trouve cette « Formule de Serment protwncé sous le Ciel, et la Main sur la Bible *:
Corses, faites silence, je vais parler au nom de tous Que lo
ceux qui ne consentiront pas s'éloignent, et que ceux qui consentent lèvent la main. — Au nom de Dieu tout puissant et sur les Saints Évangiles, par un serment sacré et irrévocable, je m'unis de corps, de biens, de volonté, et de toute ma puissance à la nation corse, pour lui appartenir en toute propri- 15 été, moi, et tout ce qui dépend de moi. Je jure de vivre et de mourir pour elle, d'observer toutes ses lois et d'obéir à ses chefs et magistrats légitimes en tout ce qui sera conforme aux lois. Ainsi, Dieu me soit en aide en cette vie et fasse miséricorde à mon âme. Vivent à jamais la liberté, la justice, lo et la République des Corses. Amen. — Et tous, tenant la main droite élevée, répondront: Amen.
Voici deux applications de la théorie du Pacte Social.
Le Droit de Propriété (I, 9) ' , . . L'État, à l'égard de ses membres, est maître de tous leurs biens par le contrat social [aliénation totale de chaque 2$ associé avec tous ses droits à toute la communauté]: mais ÎI ne l'est, à l'égard des autres puissances que par le droit de premier occupant qu'il tient des particuliers.
' Voir pjour Ira circonstances dans lesquelles fut rédigf ce projet, C. E. Vaughan, Potilical Writings oj Rousseau (1Q15), Vol. II, pp. aQï-368. ' Voir déjà les extraits sur ce sujet, du Discours sur l'Inégalité.
Le droit de premier occupant, quoique plus réel que celui du plus fort, ne devient un vrai droit qu'après l'établissement de celui de propriété. Tout homme a naturellement droit à tout ce qui lui est nécessaire; mais l'acte positif qui le rend S propriétaire de quelque bien l'exclut de tout le reste. Sa part étant faîte, il doit s'y borner, et n'a plus aucun droit à la communauté. Voilà pourquoi le droit de premier occupant, si faible dans l'état de nature, est respectable à tout homme civil. On respecte moins dans ce droit ce qui est à autrui
10 que ce qui n'est pas à soi.
En général, pour autoriser sur un terrain quelconque le droit de premier occupant, il faut les conditions suivantes: premièrement, que ce terrain ne soit encore habité par personne; secondement, qu'on n'en occupe que la quantité
is dont on a besoin pour subsister; en troisième lieu, qu'on en prenne possession, non par une vaine cérémonie, mais par le travail et !a culture, seul signe de propriété qui, au défaut de titres juridiques, doive être respecté d 'autrui.
ao En effet, accorder au besoin et au travail le droit de premier occupant, n'est-ce pas l'étendre aussi loin qu'il peut aller? Peut-on ne pas donner des bornes à ce droit? Suffira-t-il de mettre le pied sur un terrain commun pour s'en prétendre aussitôt le maître? Suffira-t-il d'avoir la force d'en écarter
as un moment les autres hommes pour leur ôter le droit d'y jamais revenir? Comment un homme ou un peuple peut-il s'emparer d'un territoire immense et en priver tout le genre humain autrement que par une usurpation punissable, puisqu'elle ôte au reste des hommes le séjour et les aliments que
jo la nature leur donne en commun? Quand Nimès Balboa ' prenait sur le rivage possession de la mer du Sud et de toute l'Amérique méridionale, au nom de la couronne de Castille, était-ce assez pour en déposséder tous les habitants et en exclure tous les princes du monde? Sur ce pied-Là, ces cé- > Voir Note sur Emile, p. 230.
lémonies se multipliaient assez vainement, et le roi catholique n'avait tout d'un coup qu'à prendre de son cabinet possession de tout -l'univers, sauf à retrancher ensuite de son empire ce qui était auparavant possédé par les autres princes
Le Droit de Vie et de Hort (n, 5) Le traité social a pour fin la conservatiMi des contractants, s Qui veut la fin veut aussi les moyens, et ces moyens sont inséparables de quelques risques, même de quelques pertes. Qui veut conserver sa vie aux dépens des autres, doit la donner aussi pour eux quand il faut. Or, le dtoyen n'est plus juge du péril auquel la loi veut qu'il s'expose; et quand le prince lo lui a dit: Il est expédient à l'État que tu meures, il doit mourir; puisque ce n'est qu'à cette condition qu'il a vécu en sûreté jusqu'alors, et que sa vie n'est plus seulement un bienfait de la nature, msùs un don conditionnel de l'État, ts
La peine de mort infligée aux criminels peut être envisagée à peu près sous le même point de vue; c'est pour n'être pas la victime d'un assassin que l'on consent à mourir, si on le devient. Dans ce traité, loin de disposer de sa propre vie, on ne songe qu'à la garantir, et il n'est pas à présumer qu'un lo des contractants prémédite de se faire pendre.
D'ailleurs tout malfaiteur, attaquant le droit social, devient par ses forfaits rebelle et traître à la patrie; il cesse d'en être membre en violant ses lois, et même il lui fait la guerre. Alors, la conservation de l'État est incompatible avec la 25 sienne; il faut qu'un des deux périsse: et quand on fait mourir le coupable, c'est moins comme dtoyen que comme ennemi. Les procédures, le jugement, sont les preuves de la déclaration qu'il a rompu le traité social, et, par conséquent, qu'il n'est plus membre de l'État. Or, comme U est reconnu ,ia tel, tout au moins par son séjour, il en doit être retranché par l'exil, comme infracteur du pacte, ou par la mort, comme en-, nemi public, car un td ennemi n'est pas une personne mo- .
raie; c'est un homme, et c'est alors que le droit de la guerre est de tuer le vaincu.
Au reste, la fréquence de supplices est toujours un àgne
de faiblesse ou de paresse dans le gouvernement: il n'y a point
5 de méchant qu'on ne pût rendre bon à quelque chose. On
n'a droit de faire mourir, même pour l'exemple, que cdui
qu'on ne peut conserver sans danger
Le Peuple Souverain Ce sont ici les pages dont s'est réclamée particulièrement la Révolution Française quand elle a renversé la monarchie, et qui lo expriment encore le credo de la démocratie moderne: Le peuple qui a accepté le pacte social est souverain, et reste toujours souverain.
Que la Souveraineté est Inaliénable (II, i) La première et la plus importante conséquence des principes ci-^ievant établis est que la volonté générale peut seule 1$ diriger les forces de l'État selon la fin de son institution, qui est le bien commun; car si l'opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l'établissement des sociétés, c'est l'accord de ces mêmes intérêts qui l'a rendu possible. C'est ce qu'il y a de commun dans ces différents intérêts qui forme 10 le Uen social; et, s'il n'y avait pas quelque point dans lequel tous les intérêts s'accordent, nulle société ne saurait exister. Or, c'est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée.
Je dis donc que la souveraineté, n'étant que l'exercice de la »s volonté générale, ne peut jamais s'aliéner, et que le souverain, qui n'est qu'un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même; le pouvoir peut bien se transmettre, mab non pas la volonté.
En effet, s'il n'est pas impossible qu'une volonté partîcujo lière s'accorde, sur quelque point, avec la volonté générale,
il est impossible au moins <}ue cet accord soît durable et constant; car la volonté particulière tend, par sa nature, aux préférences, et la volonté générale à l'égalité. Il est plus impossible encore qu'on ait un garant de cet accord, quand même il devrait toujours exister: ce ne serait pas un efEet s de l'art, mais du hasard. Le souverain peut bien dire: je veux actuellement ce que veut un tel homme, ou du moins ce qu'il dît vouloir; mais il ne peut pas dire: ce que cet homme voudra demain, je le voudrai encore, puisqu'il est . absurde que la volonté se donne des chaînes pour l'avenir, lo et puisqu'il ne dépend d'aucune volonté de consentir à rien de contraire au bien de l'être qui veut. Si donc le peuple promet simplement d'obéir, il se dissout par cet acte; il perd sa qualité de peuple: à l'instant qu'il y a un midtre, il n'y a plus de souverain, et dès lors le corps politique est 15 détruit.
Ce n'est point à dire que les ordres des chefs ne puissent passer pour des volontés générales, tant que le souverain, libre de s'y opposer, ne le fait pas. En pareil cas, du silence universel, on doit présumer le consentement du peuple, 20
La voloaté générale du peuple souverain est toujours bonne; au moins elle tend à l'être toujours dans ses intentions, même Û elle ne réussit pas à l'être toujours en fait. Rousseau traite cette question capitale — car l'eïcellence de l'État dépend avant tout de l'excellence du souverain — dans un des chapitres les plus as discutés du livre: Si la Voltmté Civérale peut Errer {II, 3) dont vdci les premières lignes:
... La volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique; mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. 30 On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujoursp^-. jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, J et c'est alors seulement qu'il paraît vouloir le mal.
Rousaeau admet ici qu'il peut arriver qu'un peuple tout entier se trompe; alois il distingue la 1 volonté de tous > --qm pçu|^
332 VIE ET ŒÎJVRES
errer, de la ( volonté générale » (lui a toujours la bonne intention du bien de tous (puisque chacun y trouverait son maximum d'avantage et son minimum de désavantage). Victor Hugo allait plus loin que Rousseau quand il écrivait dans son Histoire S d'un Crime: i Le peuple est toujours sublime, même quand il se trompe.» Mais, même si la volonté de tous erre, cela ne tue jamais la volonté générale, qui peut — parfois après de longs éclipses — s'affirmer de n
Que la Volonté Générale est Indestnictibîe
(IV. i) Tant que plusieurs hommes réunis se considèrent comme un
lo seul corps, ils n'ont qu'une volonté, qui se rapporte à la commune conservation et au bien-être général. Alors, tous les ressorts de l'Ëtat sont vigoureux et simples, ses maximes sont claires et lumineuses; il n'a point d'intérêts embrouillés, contradictoires; le bien commun se montre partout avec
ij évidence, et ne demande que du bon sens pour être aperçu. La pabc, l'union, l'égalité sont eimemies des subtilités politiques. Les hommes droits et simples sont difBciles à tromper à cause de leur simplicité; les leurres, les prétextes raffinés ne leur en imposent point: ils ne sont pas même assez fins
ao pour être dupes. Quand on voSt chez le plus heureux peuple du monde des troupes de paysans régler les affaires d'État sous un chêne,^ et se conduire toujours sagement, peut-on s'empêcher de mépriser les raffinements des autres nations, qui se rendent illustres et méprisables avec tant d'art et de
as mystères?
Un Etat ainsi gouverné a besoin de très peu de lois; à mesure qu'il devient nécessaire d'en promulguer de nouvelles, cette nécessité se voit universellement. Le premier qui les propose ne fait que dire ce que tous ont déjà senti, et il n'est
' Rousseau parle des petits cantons de la Suisse qui ont chaque année leur assemblée populaire (Landsgemeinde) pour voter des lois et choisir dea magistrats. l
question ni de brigues ni d'éloquence pour faire passer en loi ce que chacun a déjà résolu de faire, sitôt qu'il sera sûr que les autres le feront comme lui.
Ce qui trompe les raisonneurs, c'est que ne voyant que des États mal constitués dès leur origine, ils sont frappés 5 de l'impossibilité d'y maintenir une semblable police. Ils rient d'imaginer toutes les sottises qu'un fourbe adroit, un parleur insinuant, pourrait persuader au peuple de Paris ou de Londres. Ils ne savent pas que Cromwell eût été mis aux sonnettes ' par le peuple de Berne, et le duc de Beaufort " 10 à la discipline par les Genevois.
Mais quand le nœud social comnaence à se relâcher et l'État à s'affaiblir, quand les intérêts particuliers commencent à se faire sentir, et les petites sociétés à influer sur la grande, " l'intérêt commun s'altère et trouve des opposants; l'unani- is mité ne règne plus dans les voix; la volonté générale n'est plus la volonté de tous; il s'élève des contradictions, des débats, et le meilleur avis ne passe point sans disputes.
Enfin, quand l'État, près de sa ruine, ne subsiste plus que par une forme illusoire et vaine, que le lien social est rompu ïo dans tous les cœurs, que le plus vil intérêt se pare effrontément du nom sacré du bien public, alors la volonté générale devient muette; tous, guidés par des motifs secrets, n'opinent pas plus comme citoyens que si l'État n'eût jamais existé, et l'on fait passer faussement, sous le nom de lois, 35 les décrets iniques qui n'ont pour but que l'intérêt particulier.
S'ensuît-il de là que la volonté générale soit anéantie ou corrompue? Non: elle est toujours constante, inaltérable et pure: mais elle est subordonnée à d'autres qui l'emportent sur elle. Chacun, détachant son intérêt de l'intérêt commtm, 3c voit bien qu'il ne peut l'en séparer tout à fait; mais sa part du mal public ne lui parait rien auprès du bien exclusif qu'il
' L'éditeur n'a pu trouver aucun renseignement sur cette expression.
* Dm de Beaufort (i6i6-t6i(»), célibre dans les guerres de la Fronde,
adversaire de Mazarin et dupûti royal, idole de la populace. )i)q|i'