‹ Vie et œuvres de J.J. RousseauChapitre 8 sur 51 · A BOSSEY · texte numérisé non relu

A BOSSEY

A la suite d'une querelle, où la police dut intervenir, le père de S Rousseau nilitt" f^"""- Rousseau avait alors 8 ans, el il fut placé sous la tutdle d'un oncle, M. Bernard. Celui-ci avait uu fils du même âge que Jean-Jacques. Les deux enfants furent mis en pension chez un mini stre protestant M. Lamberçier qui vivait avec sa "^i"" ài PlP^'y, "" pitt""-°q"'' "iii^ga pràfrd« G«iive, au 10 pied du Mont Salêve. C'était, dit Rousseau, < pour y apprendre, avec le ktin, tout le menu fatras dont on l'accompagne sous le nom d'éducation >.

Tout alla bien pendant deux ans, Rousseau y goûta la simplicité de la vie champêtre qu'il célébra toute sa vie pour la faire 15 comprendre et aimer aux hommes.

Mais un jour une punition injuste lui fut infligée. Cet incident

assuma, dans son âme d'enfant, la proportion d'un drame el y

laissa une trace ineffaçable. Il dit que ce fut la première semence

dont sortirent plus tard ses protestations éloquentes contre les

20 injustices sociales.

La Première Injustice J'étudiais un jour seul ma leçon dans la chambre contiguë à la cuisine. La ^servante avait mis sécher à la plaque ' les peignes de mademoiselle I^mbçrcier. Quand elle revint les prendre, il s'en trouva un dont tout un côté de dents était »S brisé. A qui s'en prendre de ce dégât? persoime autre que moi n'était entré dans la chambre. On m'interroge: j£

> A Genève et en Savoie, niche pratiquée dans le mur des anciennes cheminées de cuisine et ouvrant sur la cliambre contiguè. On y met en dépAt, sur des rayons, les objets qu'on veut maintenir dans une atmosphère tiède. La plaque est encore visible à ta cure de Bosscy. (C[. Anmdes J.-J. Roimeaa, III, p. 54.) ,

^pie d 'avoir touché le pe^e. M. et mademoiselle Lambercier se réimissent, m'exhortent, me pressent, me menacent: je persiste avec opiniâtreté; mais la conviction était trop forte, elle l'emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fit pour la première fois qu'on m'eût trouvé tant d'audace s à mentir. La chose fut prise au sérieux; elle méritait de l'être. La méchanceté, le mensoDge, l'obstination, paru^

rent égalemeni digpes de punition Elle fut terrible

bn ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris à plusieurs fois et mis dans l'état le plus affreux, je fus inébranlable. lo J'aurais souffert la mort, et j'y étais résolu. Il fallut que la force m6me cédât au diabolique entêtement d'un enfant^ car on n'appela pas autrement ma constance. Enfin, je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, m ais triomphant.

Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, 15 et je n'ai pas peur d'être puni de rechef pour le même fait; eh bien, je déclare à la face du ciel que J'en étais innocent, que je n'avais ni cassé, ni touché le peigne, que je n'avais pas approché de la plaque, et que Je n'y avais pas même songé. Qu'on ne me demande pas comment ce dégât se fit; ao je l'ignore, et ne puis le comprendre; ce que je sais très certainement, c'est que j'en étais innocent.

Qu'on se figure un caractère timide et docile dans la yie ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dan s les passions^ un entant toujours gouverné par la voix de la raison, tou- 3$ jours traité avec douceur, équité, complaisance, qui n'avait pas même l'idée de l'injustice, et qui, pour la première fois, en éprouve une si terrible de la part précisément des gens qu'il chérit et qu'il respecte le plus: quel renversement d'idées! quel désordre de sentiments! quel bouleversement 30 dans son cceur, dans sa cervelle, dans tout son petit être 'intelligent et moral! Je dis qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible, car, pour moi, je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce qui se passait alors en moi. 3S

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Je n'avais pas encore assez de raison pour sentir combien les a^Mirences me condamnaient, et pour me mettre à la place des autres. Je me tenais à la mienne: et tout ce que je sentais, c'était la rigueur d'un châtiment effroyable pour S un crime que je n'avais pas commis. La douleur du corps, quoique vive, m'était peu sensible; je ne sentais que l'indignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, dans un cas à peu près semblable, et qu'on avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte prémédité, se mettait en fureur à

lo mon exemple, et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit, nous nous embrassions avec des tranqrarts convulsifs, nous étouffions; et quand nos jeunes cœurs un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, nous nous mettions tous deux

is à crier cent fois de toute notre force: Carnifext camifexl camifex/ '

■ Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore; ces moments me seront toujours présents, quand je vivrais cent mille ans. .Ce premi er sentiment de la violencÊ£l dc.

ao l'inj ustice est resté si profondément gravé dans mon ânip* que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion; et ce sentiment, relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s'est tellement détaché de tout intérêt personnel, ^ue mon cœur

as s'enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, guel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commettej comme si l'effet en retombait sur moi. Quand je lis les cruautés d'un tyran féroce, les subtiles noirceurs d'un fourbe de prêtre, je partirais volontiers pour aller poignarder ces

30 misérables, dussé-je cent fois y périr. Je me suis souvent mis en m^ à poursuivre à la course ou à coups de pierre un coq, une vache, un chien, un animal que j'en voyais tourmenter un autre, uniquement parce qu'il se sentait le plus

> C. à. d. bourreau. .

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fort. Ce mouvement peut m'être naturel, et je croK qu'il l'est, mais le souvezùr profond de la première injustice que j'ai soufferte y fut trop longtemps et trop fortement lié pour ne l'avoir pas beaucoup renforcé.

Là fut le terme de la sérénité de ma vie enfantine. Dès s ce moment, je cessai de jouir d'un bonheur pur, et je sens aujourd'hui même que le souvenir des charmes de mon rafance s'arrête là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois

Void un joli épisode des jours heureux de Bossey: ' lo

Un Aqueduc

vous, lecteurs curieux de la grande histoire du noyer de la terrasse, écoutez l'horrible tragédie, et vous abstenez de frémir, si vous pouvez!

H y avait, hors la porte de la cour, une terr asse à.^i;die .gi^ntTMit, sur laquelle on allait souvent s'asseoir l'après- 13 midi, mais^ipiL n'avait point d'ambie. Foui lui en donner, ^. Lamberci er y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec solennité: les deux pensionnaires en furent les parrains; et tandis qu'on comblait le creux, nous tenions l'arbre chacun d'une main avec des chants de triomphe. 30 On fit pour l'arroser une espèce de bassin tout autour du pied. Chaque jour, ardents spectateurs de cet arrosement, nous nous confirmions, mon cousin et moi, dans l'idée très naturelle qu'il était plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brèche, et nous résolûmes de nous procurer 1$ cette gloire sans la partager avec qui que ce fût.

Pour cela, nous allâmes couper une bouture d'un jeune saule, et nous la plantâmes sur la terrasse, à huit ou dix

• On en trouvera un autre au Livre II, d'Emile. Rousseau y raconte une grande frayeur qu'il eut un soir qu'il alla seul, dans l'obscuritf, diercher la bible dans l'église de Bossey. Il indique comment on peut (lissipei cette peur des tén^bies ches les enfants.

l6 VIE ET ŒUVRES

pieds de i'auguste noyer. Nous n'oubliâmes pas de faire aussi un creux autour de notre arbre: la difficulté était d'avoir de quoi le remplir; f.ar l'eau venait d'assez loin, et on ne nous laissait pas courir pour en aller prendre. Cependant il en S fallait absolument pour notre saule. Nous employâmes toutes sortes de ruses pour lui en fournir durant quelques jours; et cela nous réussit si bien, que nous le vJraes bourgeonner et pousser de petites feuilles dont nous mesurions l'accroissement d'heure en heure, persuadés, quoiqu'il ne fût

10 pas à un pied de terre, qu'il ne tarderait pas à nous ombrager.

Comme notre arbre, nous occupant tout entiers, nous

rendait incapables de toute application, de toute étude, que

nous étions comme en délire, et que, ne sachant à qui nous

en avions, on nous tenait plus court qu'aupamvant, nous

15 vîmes l'instant fatal où l'eau nous allait manquer, et nous nous désolions dans l'attente de voir notre arbre périr de sécheresse, Enân la nécessité, mère de l'industrie, nous suggéra une invention pour garantir l'arbre et nous d'une mort certaine; ce fut de faire par dessous terre une rigole

Mjui conduisit secrètement au saule, une paxtie.de l'eau dont ^n aiiQsait.]e rjoyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit pourtant pas d'abord. Nous avions si mal pris la pente, que l'eau ne coulait point; la terre s'éboulait et bouchait la rigole; l'entrée se remplissait d'ordures; tout

is allait de travers. Rien ne nous rebuta: Labor omnia vîncil impTobus. Nous creusâmes davantage la terre et notre bassin, pour donner à l'eau son écoulement; nous coupâmes des fonds de boîtes en petites planches étroites, dont les unes mises à plat à la file, et d'autres posées en angles des deux

30 côtés sur celles-là, nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantâmes à l'entrée de petits bouts de bois minces et à claire-voie, qui, faisant une espèce de grillage ou de crapaudine, retenaient le limon et les pierres sans boucher le passage à l'eau. Nous recouvrîmes soi-

as gneusement notre ouvrage de terre bien foulée^ et le jour

OÙ tout fut fait, nous attendîmes daus des transes d'espérance et de crainte l'heure de l'arrosement. Après des siècles d'attente, cette heure vint enfin; M. Lambercier vint aussi à son ordinaire assister à l'opération, durant laqueUe nous nous tenions tous deux derrière lui pour cacher notre arbre, j auquel très heureusement il tournait le dos.

A peine achevait-on de verser le premier seau d'eau, que nous commençâmes d'en voir couler dans notre bassin. A cet aspect, la prudence nous abandonna; nous nous mimes à pousser des cris de joie qui firent retourner M. Lambercier: lo et ce fut dommage, car il prenait grand plaisir à voir comment la terre du noyer était bonne et buvait avidement son eau. Frappé de la voir se partager en deux bassins, il s'écrie à son tour, regarde, aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois 13 ■ de nos planches, en criant à pleine tête:fM aqaeduci un aquedttc! il frappe de toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au miheu de nos cœurs. En un moment, les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut détruit, . tout fut labouré, sans qu'il y eût, durant cette expédition 20 terrible, nul autre mot prononcé, sinon l'exclamation qu'il répétait sans cesse. Un aqueduc! s'écriait-il en brisant tout, un aqueduci un aqueduc!

On croira que l'aventure finit mal pour les petits architectes. On se trompera: tout fut fini. M, Lambercier ne 15 nous dit pas un mot de reproche, ne nous fit pas plus mauvais visage, et ne nous en parla plus; nous l'entendîmes même un peu après rire auprès de sa sceur à gQi-gp d^p'^yé'*, rar le rire de M. Lambercier s'entendait de loin; et ce qu'il y eut de plus étonnant encore, c'est que, passé le premier saisis- 30 sèment, nous ne fûmes pas nous-mêmes fort affligés. Nous plantâmes ailleurs un autre arbre, et nous nous rappelions souvent la catastrophe du premier, en répétant entre nous, avec emphase: Un aqueduc! un aqueduc! Jusque-là, j'avais eu des accès d'orgueil par intervalles quand j'étais Aristide 35

l8 VIE ET

OU Brutus: ce fut ici mon premier mouvement de vamté bien marquéeT^'Avoir pU""Con5ttnîre un aquHhic "de 1105" mains, avoir mis une bouture en concurrence avec im grand arbre, me paraissait le suprême degré de la gloire. A dix S ans, j'en jugeais mieux que César à trente,

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