CHAPITRE XII
Une voix a été entendue dans Rama, avec des lamentations, des pleurs et de grands gémissemens ; Rachel pleurant sea entians; et elle n'a pas voalu être consolée, parce qo'ils ne sont plus.
M. Haley et Tom, cahotés dans leur voiture, ççmtinuaîent leur route, chacun absorbé dans ses réflexions. C'est une curieuse chose que les réflexions de deux hommes assis côte h côte, f^lacé» sur le même bauç, Ua oçit lea mêmes y^ux,
DE VgSCLB TOM. 115
les mêmes oreilles, les mêmes mains, en un mot les mêmes organes : leurs regards se reposent sur les mêmes objets. Quelle étonnante variété cep«idant, dans les réflexions de ces detix hommes !
MJHaley, parexM&ple, pensait à la belle stature de Tom, à sa taille élevée, à sa large poitrine, et au prix qu'ilen tirerait s*il pouvait le conserver gras et en bon état jusqu'à ce qu'il le produisit sur le marché. Il songeait aussi à lama* nière dont il formerait son convoi, à la valeur des articles hypothétiques — hommes, femmes, enfans — dont il serait composé, et aux différons détails de son commerce. Puis, sa pensée se reportant sur lui-même, il admirait son humanité. ^ Contre l'habitude des autres marchands, qui chargent de chaînes les pieds et les mains de leurs nègres, kâ se contentait de mettre les fers aux pieds de Tom, lui laissant le libre usage de ses mains aussi longtemps qu'il se montrerait dî^ gne aç cette faveur ; il soupirait en pensant à ringratxtade humaine, ingratitude telle, qu'il lui était m^e permis de douter que Tom M sût gré de ses bienfaits. Il avait été si souveût joué par des nègres qu'il avait également bien traî*. tés, qu'il s'étonnait d'être, malgré cela, demeuré si humain.
Quant à Tom, il pensait à ces mots d'un vieux livre peu à la mode aujourd'hui, qui lui revenaient sans cesse à l'esprit: a Nous n'avons point loi de cité permanente, mais nous en » cherchons une à venir ) et Dieu lui-même n'a pas hontQ » d'être appelé notre Dieu ; car il en a préparé une pour 9 nous *. » Ces paroles d'un ancien livre, écrit principalement par « -des hommes illettrés et ignorans, » ont, dans tous lea temps, exercé un étrange pouvoir sur l'esprit de ' pauvres et simples gens comme Tom . EUes remuent l'âme dans ses profondeurs, et réveillent, comme le son d'une trompette, lé courage, l'énergie, l'enthousiasme, où auparavant il n'y avait que les ténèbres du désespoir.
Haley tira de sa poche quelques jotimaux, et commença à regarder les annonces avec un profond intérêt. Il n'était pas un lecteur de premier ordre, et avait l'habitude de lire d'un ton de récitatif, à demi-voix, comme pour en appeler à ses oreille» des déductions de ses yeux. Il récita de cette sorte lentement le paragraphe suivant :
ViKTB PAE EXÉCUTION TESTAîÇBîJTAiRiB. — Nègbes I Conformâïient î» l'arrêt de la Cour, seront vendus, le mardi, 20 février, devant la porte delà maison de justice de la ville de Washington (KentuiAy)» les nègres suivans ; Hagar, âgée de 60 ans ; John, âgé de 30 ans *, Ben,
* fipttre MPC H^rei», Ç. m.
ftgé de 21 ans; Saul, âge de ^5 ans ; Alliert, tgé de 14 ans. Laquelle 4'entc sera faite au profit des créanciers et héritiers de la succession de Jesse Blutchfort, csq.
I^S t'T I Jï»^«'«'" te.uunenu,ire..
-711 faut que je voie cela, dit-il à Tona, faute d'autre auditeur à ^ui parler. J'aî besoin de former un convoi de premier choix pour aller avec vous, Tom. Cela vous sera agréable et vous formera une bonne société, vous savez. Nous devons aller droit à Washington, et là je vous mettrai en sûreté (dans la prison pendant que je vaquerai à mes affaires.
Tom reçut avec douceur cette agréable communication, interrogeant son propre cœur et se demandant combien, parmi ces compagnons d'infortune, avaient des 'femmes et des enfans, et s'ils éprouvaient la même douleur que lui à les quitter. Il faut avouer aussi qu'il 'éprouva une impression rien moins qu'agréable à la naïve et brutale annonce qu'il allait être jeté en prison, lui qui avait toujours été si fier de sa vie strictement droite et honnête. Oui, nous devons le confesser, Tom était fier de son honnêteté, le pauvre garçon ! — <îe quelle autre chose aurait-il pu être fier ? S'il avait appartenu à uiic classe plus élevée de la société, il i^^feût peutêtre pas été réduit à ce seul sujet d'orgueil. Quoi qu'il en soit, le jour s'écoula et le soir trouva Haley et Tom confortablement établis à "Washington, l'un dans une taverne et l'autre dans une prison.
Le jour suivant, vers onze heures, la cour de la maison de justice était encombrée d'une foule fort ïnêlée, fumant, chiquant, crachant, jasant et conversant chacun selon son goût respectif et son tour d'esprit, en attendant le commencement de l'enchère. Les homûies et les femmes destinés à être vendus form£^ient lin groupe à part, conversant ensemble à voix basse. La femme désignée sous le nom d'Hagar était par les traits et la figure une véritable africaine. EUo pouvait avoir soixante ans, mais les rudes travaux et la maladie avaient avancé sa vieillesse ; elle était presque aveugle et perdue de rhumatisme. A côté d'elle se tenait le seul enfant qui lui restât, Albert, joli petit garçon de quatorze ans. Cet enfant était le seul survivant d'une fanlille nombreuse qui lui avait été successivement arrachée pour les marchés au Sud. La pauvre femme l'entourait de ses deux bras trem-
blans et fixait ses yeux pleins d'efiroi sur tous ceux qui venaient l'examiner.
r, dît le plt t il pense poi
— Ne craignez rien, tante Hagar, dît le plus âgé des hommes, j'ai parlé à massa Thomas, et il pense pouvoir faire
DE l'ôKCLB TOM. 117
en sorte âe Vôtis vendre tons deux ensemble dans le même lot.
— - Qu'on ne dise pas que je ne suis plus bonne à rien, ditelle en levant ses mains tremblantes ; je peux faire la cuisine, frotter et nettoyer; je vaux la peine d'être achetée, car je ne serai pas vendue cher ; dites-leur cela... dites-le leur, ajouta-t-eUe d'un ton suppliant.
Haley qui s'était frayé un passage jusqu'au centre du groupe, s'approcha d'un vieil esclave, lui ouvrit la bouche €t regarda dedans, toucha les dents, lui fit redresser, courber le dos, et exécuter diverses évolutions pour montrer ses muscles ; ensuite il passa à un autre qu'il soumit à la même épreuve. Venant enfin au jeune garçon, il tâta ses bras, allongea ses mains, examina ses doigts et le fit sauter pour faire voir son agilité.
— il ne pent être vendu sans moi, dit la vieille femme avec une véhémence passionnée. Nous faisons un lot ensemble. Je suis encore forte, massa, et je peux faire des monceaux de besogne, des monceaux, massa.
— "Sur une plantatiop ? dit Haley en jetant sur elle un regard méprisant. Plaisante histoire ! Et, comme satisfait de son inspection, il sortit et attendit debout, les mains dans ses -poches, le cigare à la bouche et le chapeau sur Toreille, le moment d'agir.
— Qu'en pensez vous ? demanda un homme qui avait suivi l'examen d'Haley, comme pour former son opinion d'après la sienne.
— Penh ! dit Haley en crachant, je croîs ,que j'enchérirai pour les plus jeunes et le garçon.
— ^ïls veulent vendre ensemble le jetine garçon et la vieille femme, dit l'homme.
-^ Jolie idée î Un vieux râtelier d'os qui ne vaut pas le sel qu'on lui donnei ait.
— Vous n'en voulez pas, alors ? dit l'homme.
— Celui qui le ferait serait un niais. Elle est à moitié aveugle, perdue de rhumatisme, et stupide par dessu&le marché.
— Il y en a qui achètent ces pauvres vieilles créatures et disent qu'ils en tirent meilleur parti qu'on ne l'aurait cru, dît l'homme d'un ton réfléchi.
— C'est égal, je n'en voudrais pas quand même on me la donnerait pour rien ; je l'ai vue, cela me suffit.
— C'est vraiment dommage de ne la pas acheter avec son enfant ; elle paraît tant y tenir. Je suppose qu'elle ne sera pas vendue cher.
— Que ceux qui ont de l'argent à perdre l'achètent. Pour
%\9 x^i. CAS»
moi, f eincliérim pour le jeune garçon qod ja de^tioA àiUM plantation. Mais je n'irai pas m'embarrasser de la vîeiUa, non — quand ils me la donneraient pour rien, dit Halej,
— EUe sera au désespoir, dit l'homme.
— Naturellement, reprit froidement Haley.
Ici le colloque fut interrompu par un bourdonnement qui se fit dans l'assistance. Le crieur, un homme court, affaire, l'air important, donnait des coudes à droite et à gauche pour se frayer un passage dans la foule. La vieille fenome, respirant à peine, s'attacha instinctivement h son fil^.
— Tenez- vous près de votre mère, Albert, tout près ; lia vont nous mettre ensemble, dit-elle.
— Oh ! maman, j'ai bien peur que non, dit l'enfant.
— Ils le doivent, mon enfant. Je ne pourrais vivre s'ils me séparaient de vous, dit avec véhémence la vieille femme.
La voix de stentor du <;rieur enjoignant à la foule de s'écarter annonça l'ouverture de la vente. Place fut faite et l'enchère commença. Les hommes qui se trouvaient sur la liste furent promptement -adjugés, à des prix qui annonçaient une demande assez suivie sur le marché ; deux d'eatre eux échurent à Haley.
— Allons, ici, petit, dit le crieur, en touchant le jeune garçon de son marteau, debout et montre que tu as du ressort.
— Mettez-nous en«emble — ensemble , je voua en prie, massa, dit la vieille femme en s'attachaiit à son enfant.
— Retirez-vous, lui dit brutalement le crici» en la repoussant de la main, vous venez la dernière. 'Allons, moricaud, saute. Et à ces mots il poussa l'eaftint vers le tréteau, tandis
Ïu'un sourd gémissement se faisait entendre derrière lui. l'enfant s'arrêta, et voulut regarder en arrière ; m&U on ne lui en laissa pas le temps, et essuyant les lai^mes de ses grands yeux brillans, il s'élança sur le tréteau. Sa jolie tournure, ses membres déliés» sa figure intelli-
fonte excit.èrent une vive concurrence, et une douzaine 'offres simultanées arrivèrent aussitôt à l'oreille du crieur. Inquiet, à demi effrayé, il regardait de côté et d'autre, eu entendant le tmnulte que produisaient autour de lui les voix de ses acheteurs. Enfin le marteau retomba ; il était adjugé à Haley. Poussé du tréteau vers son nouveau maître, il s'arrêta un moment et regarda en arrière, tandis que sa pauvre vieille mère, tremblant de tous ses membres, tenait vers lui ses mains agitées.
— Achetez-moi aussi, massa, pour l'amour duSeigQenrl ach«tes-moi ; ja mourrai si vous ne m'achètes: pas»
, BB L*OiK!U» TOH. lift
^1— Vous movnias, oe n'ost m» mou affiûfe 9 q'M ce qxCjl 7 a de plus sûr, dit Haley. Xion I £t il tourna sur se» talons.
L^enchère pour la pauvre femme ne fut pas longue. L'homme qui avait parlé à Halej, et qui ne paraissait pas dénué de compassion, l'acheta pour une bagatelle, et bientôt la foule se dispersa.
Les pauvres victimes de la vente, qui pendant de longues années avaient vécu ensemble sur la même habitation, se groupèrent autour de cette mère désespérée dont l'agonie faisait peine à voir.
— Ne pouvaiontrils m!&a. laisser au moins un ! Massa avait toujours dit que j'en conserverais un ; il me l'avait promis, répétait-elle sans cesse d'une voix entrecoupée de sanglots.
— Ayez confiance dans le Seigneur, tante Hagar, lui dit avec tristesse le plus âgé des esclaves.
— Quel bien cela peut-il me faire! dit-eUe eu sanglotant convulsivement.
— Mère, mère ! ne parlez pas ainsi, s'écria l'enfant; on dit que vous avez trouvé un bon maître.
— Que m'importe! que m'importe I Albert, ô mon en^ faut, vous, mon dernier enfant ! mon Dieu, comment supporter cela I
— Allons, emmenez-la, dit sèchement £[aley ; quel bien cela peut-il lui faire de se désoler ainsi ?
Les plus âgés de ses compagnons, moitié par persuasion, moitié de force, arrachèrent la pauvre créature à sa dernière étreinte, et la conduisant vers la voiture de son nouveau possesseur, s'efforçaient de la consoler.
— En route I dit Haley poussant les trois esclaves qu'il venait d'acheter et tirant un trousseau de menottes qu'il leur mit aux poignets ; pxds les attachant chacun par les mains à une longue chaîne, il les chassa devant lui vers la prison.
Quelques jours après, Haley 'se trouvait tranquillement installé avec sa marchandise sur un des bateaux à vapeur dp l'Ohio. 6'était le commencement d'un convoi qui devait s'ac^oltte à mesure que s'avancerait le bateau vers différens points du rivage où lui et son agent avaient réuni divers of^ ticles du même genre.
La BeUe-Rivière, un delB plus beaux, des plus rapides stea-* mers qui eussent fendu les eaux du fleuve auquel elle avait emprunté son nom, descendait gaiment le courant, sous un ciel magnifique, les étoiles et les banderoUes de la libre Amérique flottant à «on pa^Uou. Le pont était couvert de dame» éléganunent vêtues^ et de g^tlemen se promenant et
1S2 Xà cm»
poches, paraiaftût eume foct attentivemexit la conversation. f
'— Oui, continua^ l'homme à la haute stature, nous devons tous nous résigner aux décrets de la Providence. Les nègres doivent être vendus, troqués, tenus en servitude. C'est pour cela qu'ils ont été faits. Voilà qui est bien fait pour vous soulager la conscience, n'est-ce pas, étranger ? ditil encore en s' adressant à Haley.
' — Je n'ai jamais réfléchi là-dessus, dit Haley. Je n'en aurais pu dire autant moi^niême ; je n'ai pas d'instruction. J'ai pris ce commerce comme un moyen de gagner ma vie, me réservant, si je faisais mal, de m'en repentir quand il en serait temps, vous savez.
— Et maintenant, vous pouvez vous épargner cette peine, n'est-ce pas ? reprit l'homme à la grande taille. Ce que c'est, cependant, de connaître l'Ecriture ' Si vous aviez étudié votre bible comme ce bon homme de Dieu, vous sauriez cela depuis longtemps et vous eussiez évité beaucoup 'd'agitations d'esprit. Vous auriez dit : Maudit soit.., quel est le nom ? — et tout se serait passé pour le mieux. "Et l'êtraniçer, qui n'était autre que l'honnête bouvier que nous avons vu dans la taverne du Kentucky, s'assit et se mit à fumer, sa figure lôngu© et sèche illuminée par un singulier sourire.
Un grand et mince jeune homme, dont les traits exprî^ maient beaucoup de sensibilité *et d'intelligence, prit la par rôle et répéta ces mots : <c Faites à votre prochain ce que vous voudriez qui «oms fût fait à vous-^méme. » Je suppose, ajoutat-il, que cette parole est aussi bien de l'Ecriture que : Maudit soit-Chanaan.
— Et certes, étranger, ce texte-là est assez clair pour de pauvres gens comme nous, dit John le bouvier ; et John se mit à fumer comme un volcan.
Le jeune homme fît une pause et semblait vouloir en dire davantage, lorsque tout à coup le bateau s'arrêta. Tout le monde se précipita pour connaître le lieu où l'on abordait.
— Est-ce que tous deux sont des gens d'église ? dit John à un des hommes de la compagnie, au moment où ils *arrivaient.
L'homme fit un signe de tête affîrmatif.
A l'instant où le bateau s'arrêta, uUe négresse acoonrat avec impétuosité, traversa la planche, arriva à travers la . foule vers le lieu où étaient assis les esclaves, enlaça de ses bras le malheureux que nous avons vu plus haut désigné sous le nom de « John, âgé de trente ans, » et avec des saul^lots et des pleurs l'appela son mari.
Mm ^u'avons'jttou» be&oi» de redire l'histoire trop sott^»
T^t r^pét^e, répétéa ckaque jour, de liens rompus, de cœurs brisés — le faible torturé et sacrifié à l'intérêt et aux convenances du fort î Cette histoire nous n'avons pas besoin de la redire-^ çbaque jour la porte à l'oreille de Celui qui n'est pas sourd, quoiqu'il reste longtemps silencieux.
Le jeunç homme qui venait de prendre la parole pour la Clause de Dieu et de l'humanité était demeuré debout, les bras croisés, spectateur de cette scène. En se retournant, il vit Haley à côté de lui.
— Mon ami, lui dit-il avec émotion^ comment pouvezvous, eonunent osez-vous faire un commerce semblable ? Regardez ces pauvres créatures. Je suis tnut joyeux do retourner chez moi,. auprès de ma femme et de mon enfant; et l,a même cloche qui va être le signal de notre rapprochement va séparer pour toujours ce pauvre homme de sa femme. Vous aurez à rendre compte à Dieu de cette cruauté, soyezi«n certain.
lie marchand s'éloigna en silence.
-^ Eh ! dit le bouvier en le poussant du coude, il y a de la différence entre les ministres, n'est-ce pas ? Maudit soii Chanaan ne paraît pas être d'accord avec celui-ci ; qu'en . dites-vous ?
•^ — Et ce n'est pas là le pire encore ajoutait-il ; cda pGmrraît bien, ne pas convenir à Dieu, lorsque vous irez régler vos comptes là haut, un dtces jours, conune nous devons tous le faire, je pense.
Haley se dirigea en réfléchissant vers l'aalsre extréoûté du bateau.
— Si je fais un bénéfice convenable sur le prochain ou les deux prochains convois, pensait-il, je me retirerai du commerce cette a^née, assurément ; il eoiumence à devenir dangereux. Puis il tira son portefeuille et se mit à additionner SCS comptes, procédé que nombre de gentlemen, comme M. Haley ont troi^vé très-effî.cace pour calmar les agitations d'une conscience troublée.
Le bateau s'élança fièrement du rivage et tout reprit comjaae auparavant un cours joyeux : les hommes causant, lisant et fumant; les femmes s'occupant de travaux d'aiguille, les enfans jouant, et le bateau continuant à s'avancer sur le fleuve.
^ Un jour qu'il s'était arrêté pour quelque temps dans une ville du Kentucky, Haley descendit dans la ville poux les tiffaires de son commerce.
Tom, que ses fers n'empêchaient pas de faire une prome* nade s;iodérée, s'était avancé vers le bord du bateau, 6i regardait d'on air distrait par^dessu» le bastingage. Au
IH LÀ eÀsis
bout Je quelque tetnps U vit revenir le ftiarcliand d'un pa» précipité, en compagnie d'une femme de couleur portant dans ses bras im jeune enfant. Elle était mise convenablement, et un homme de couleur la suivait, portant une petite malle. La femme s'avançait gaîment, causant avec ITiommë qui portait la malle. Elle traversa la planche, et entra dans le bateau. La cloche retentit, la vapeur siffla, la machine mugit et toussa et entraîna de nouveau le bateau en bas de la rivière.
La femme alla s'asseoir parmi les caisses et les balles de l'entrepont et se mit à babiller avec son enfant. Haley fit un tour ou deux sur le bateau, puis vint s'asseoir auprès d'elle et se mit à lui adresser quelques mots d'un air indifférent.
Tom remarqua bientôt un sombre nuage passer sur le front de cette femme ; puis elle répondit rapidement et avec une grande véhémence :
— Je ne le crois pas ! je ne peux pas le croire ! vous vou- •lez plaisanter avec moi.
— Si vous ne voulez pas le croire, regardez ced, dît le marchand en tirant un papier. Voici votre conttat de- vente avec la signature de votre maître. Je Taî payé de bon argent, je vous l'assure. ^ ' *
— Je ne puis croire que mon maître^m'ait trom'pée ainsi ; cela ne peut être vrai l dit la jeune femme avec une agitation croissante.
— Vous pouvez le demander au premier de ces hommes qui sait lire. Hé ! dit-il à un hdmme qtti passflôt près d'eux, lisez-^ous donc ceci ! Cette fille ne veut pas me croire lorsque je lui dis ce que c'est.
— Mais, dit l'homme, c'est un contrat de vente, signé par John Fosdîck, qui vous transporte tous ses droits sur la fille Lucy et son enfant. Il me parait très-régulier, autant que je puis voir.
Les exclamations passionnées de la femme attii-èrent Ip. foule autour d'elle, et le marchand expliqua en peu de mots la cause de l'agitation.
— Il m'a dit que j'allais à Loidsville, pour être louée comme cuisinière dans la taverne où est occupé mon mari. Voilà ce que m'a dit massa, et je ne puîs croire qu'il m'ait menti, dit la pauvre femme.
— Mais il vous a vendue, ma pauvre femme, il n'y â pas le moindre doute à élever, dit un homme h la physionomie bienveillante, qui venait d'examiner les papiers. Il vous a vendue, ce n'est que trop vrai.
— Alors, il n'en faut plus parler, dit la femme devenue tout a coup entièrement calme ; puis pressant son enfant
DE L*OKCLÊ TOM. l25
dans ses bras, elle s'assit sur sa malle, tourna le dos aux promeneurs, et se mit à regarder. vaguement la rivière.
— Après tout, îl paraît qu'elle prend assez bien la chose, dit le marcliand. Cette fille a du courage, je le vois.
Pendant que le bateau s'avançait, la femme paraissait calme. Une belle et douce brise d'été vint effleurer son front comme un souffle miséricordieux, douce brise qui ne s'informe jamais de quelle couleur est le front qu'elle rafraîchit. Elle voyait les rayons du soleil se jouer sur les eaux et y tracer des sillons dorés ; de joyeuses voix, pleines de plaisir et de bien-être, frappaient ses oreilles de foutes parts, mais son cœur était comme écrasé par une lourde pierre. Son enfant, debout sur ses genoux, lui frappait les joues de ses petites mains, et par ses mouvemens joyeux et son babil enfantin semblait s'efforceV de la titer de sa stupeur. Tout ^ coup, elle le pressa convulsivement sur son sein, et une larme puis une autre tombèrent sur sa petite figure étonnée. Peu à peu elle parut se calmer, et s'occupa à le soigner et à le nourrir.
L'enfant, un garçon de dix mois, était vigoureux et d'un développement peu ordinaire pour son âge. Il ne demeurait pas un instant tranquille, et tenait sa mère constamment occupée à le tenir et à le protéger contre les écarts de son extrême vivacité.
— ^Voilà un bel enfant ! dît un homme qui, les mains dans ses poches, s'arrêta tout à coup devant lui. Quel âge a-t-il ?
— Dix mois et demi, dit la mère.
L'honune siffla et offrit à l'enfant un morceau de sucre candi, qu'il saisit avidem^it et qu'il eut bientôt placé dans le magasin général de l'enfance — dans sa bouche.
— Fameux luron ! dit l'homme, il connaît son affaire ! et îl s'éloigna en sifflant. Arrivé à rautre«côté du bateau, il s'avança vers Haley qui fumait trjanquillement, assis sur une pile de caisses.
L'étranger prit une allumette , alluma son cigare en disant :
— Vous avez là bas une assez jolie fille,' étranger ?
— Je le crois bien ! on en. voit de plus malj dit Haley en lançant une bouffée de fumée.
— Vous l'emmenez au Sud ? dit l'homme.
Haley, fumant toujours, fit signe que oui.
— Destinée aux plantations ? demanda l'homme.
— J'ai une commande pour une plantation, dit Haley, et je crois que je la mettrai là-dedans. Ils m'ont assuré qu'elle était bonne cuisinière ; on peut l'employer à cet usage ou à cueillir le coton. Elle a les doigts très-propres à cela u'y ai
Iâ6 tACiLSB
regardé; de bo»ne vente, en toutcw. Et Haley reçirit son cigare.
^ — I1& n'auront pas besai» de l'enfant d^ns la plantation ? dit l'homine.
— Je le vendrai à la première occasion, dit Haley en allumant un nouveau cigare.
• — Je suppose que vous le vendriez assez bon marché, dît . l'étranger en montant sur une pile de malles et s'y établissant confortablement.
— ■ Pour cela, je ne sais pas, dit Haley ; il est joliment éveillé» ce petit ; droit, gras, fort, la cbair ferme comme de la pierre.
— C'est vrai, mais il y a aussi tou« les ennuis et les frais de l'élevage.
T— Peub l cela s'élève aussi facilement qu'animal qtû vive. Ils ne donnent pas plus de peine que des petits cbieus. Pans un mois ce petit garnement courra partout à la ronde.
— J'aittae excellente place posirles élever, et j'en prendrais volontiers quelques-uns de plus, dit rbomme. Une cuisinière en a perdu justement \m la semaine demièfe ; il s'est noyé dans la cuve.à lessive pendant qu'elle étendait le linge. Je pense que je ferais bien de lui donUer celui-ci à élever.
Haley et l'étranger fumèrent pendant quelque temps en silence, ni l'xm ni l'autre ne paraissant vouloir aborder le point capital du sujet de l'entrevue. A la fin, lliomme reprit :
— Vtftis n'espérez pas trouver plus de dix dollars de ce petit garçon, car, de façon ou d'autre, vous ne pourrez gas le garder, voyez-vous,
Haley secoua la tête et craclia d'ime façon très-expxessîve.
— Jamais à ce prix, en tout cas, dit-il,, et il se remit à fumer.
-^ Eh bien ! alors, combien en voulez-vous ? ,
— Voyez-vous, dit Haley, )e pourrais élever moi-même ce garçon ou le faire élever ; il est remarquablement beau et vigoureux : dans six mois j'en trouverais cent dollars, et, dans un an ou deux, U m'en rapporterait deux cents, vendu au bon endroit. Ainsi, maintenant, j'en veux cinquante dollars, pas \m centime de moins.
— Oh l étranger, c'est tout à fait ridicule, dit l'homme. •— C'est comme cela, dit H^ley avec U4i mouvement de
tête décisif.
— j'en donnerua bien trente dollars, dit l'homme, m^ pas un centime de plus.
-^ Eh bien l voyons; xepnt Hal^ en crachant weo nne
DE S.*OKCIi£S TOM. 137
nouvelle énergie, je partagerai la différeace j Hiettons quarant-cinq, c'est tout ce que je peux faire.
— ^ Bien, j'accepte, dit l'homme après un intervalle,
— C'est fait, dit Haley. Où débarquez-vous ?
— A Louisvjlle, dit l'homme.
— Louisville ? dit Haley. Fort bien ; noua y arriverons k la brune ; l'enfant sera endormi, — c'est admirable, — vous l'enlevez tranquillement, sans qu'il pouâse un cri. — Ça se
S résente bien. — J'aime à faire les ejioses avec calme j je éteste toute espèce d'agitation et de scènes. Et, après la translation de quelques billets de banque d'un portefeuille dans l'autre, ils reprirent leurs cigares.
La soirée était sereine et brillante lorsque le bateau s'arrêta à la jetée de Louisville. La femme était demeurée assise, tenant dans §es bras son enfant plongé en ce moment dans nn profond somocueil. Quand elle entendit le nom de l'endroit où l'on abordiût, elle le déposa précipitamment dans Tin petit berceau formé par un intervalle laissé entre les maUes, qu'elle avait en soin de garnir avec «on manteau ; puis elle'., s'élança ve^'S le bord du steamer, espérant reconnaître spn mari «parmi les nombreux garçons d'hôtel qui se pressaient sur la jetée. Dans cet espoir, appuyée sur la balustrade, le corps penché en avAnt, elle dévorait dea yeux la multUude qui se mouvait sur le rivage, tandis que la foule des passagers ce pressait, sur le pont entre elle et son enfant.
— Voici le moment, dit Haley prenant l'enfant endormi et le remettant à l'étranger. Prenez garde de l'éveiller et de le faire crier ; cela ferait une diable d'affaire avec la mère. L'homme prit soigneusement le paquet et se perdit aussitôt dans là foule de ceux qui remontaient le quai.
Lorsque le bateau, craquant, mugissant, soufflant, eut qnitté le quai et repris lentement sa marche, la pauvre femme retourna à la place qu'elle venait de quitter. Haley s'y tenait assis ; l'enfant n'y était plus.
— Comment I quoi ! où e^-il donc, dit-elle avec égarement.
—7 tioiçy^ dit le marchand, votre enfant est parti ; il vaut autant que vous le gachiezi maintenant que plus tard. Voyezvous, je savais que vous ne pouviez l'emmener avec voua dans le Sud, et j'ai trouvé l'occasion de le placer dans une bonne famiUe qui l'élèvera mieui que vous n'auriez pu le faire.
Le iparchand ét^it arrivé à ce degré de perfection chrétienne et politique recommandée dernièrement par qnel- Ç[ue3 pr^catfiura et hçmmea d'Etat du Nord, ^perfection
qvLJ consiste à dominer toute faiblesse hiinfiaîne et tout pré- ' jugé. Son cœur était exactement ce qae pourrait devenir lé vôtre, monsieur, ainsi que le mîen, à l'aidé d'efforts bien dirigés et d'une culture convenable. Lfe tegard sauvage et plein de désespoir que cette femme lança sur lui eût pu troubler un homme moins expérimenté, mais il était accoutumé à ces sortes d^affaires. Ce regard, il l'avait vu mille fois. ' •
Vous aussi , ami lecteur, pourriez vous bàbituer à ces scènes ; de récens efforts onf été faits dans le grand but d'y accoutumer toute nôtte communauté du Nord, pour la plus . grande gloire de l'Union. Aussi le marchand regai'dait-il cette mortelle" agonie, ccl traits bouleversés, ces mains crispées, ces sanglots suffoqués comme autant' "d'incidens indispensables de son commerce, et son unique préoccupation était la crainte d'une scène et dé grands cris, qui eussent inévitablement produit une commotion sur le bateau ; car, ainsi que beaucoup de défenseurs de nbs institutions, il détestait l'agitation. ' "
Mais cette femme ne cria pas. Le trait lui avait traversé le cœur de part en part ; elle n'avait plus de larmes.
Elle s'assit comme frappée de vertige f ses bras retombèrent sans vie à c6té d'elle; ses yeux regardaient en avant, mais elle ne voyait rien. Le bruit et le bourdonnement du bateau, les siffleméns de la machine arrivaient à son oreille comme dans un rêve, et ce pauvre cœur blessé à mort n'avait ni un cri ni une larme pour exp^rîmer sa misère. Elle était tout à fait calme.
Le marchand, qui, vu sa position, était ail moins aussi humain que quelques-uns de nos hommes politiques, crut de son devoir de lui administrer quelques consolations.
^- Je sais bien que c'est dur d'abord, Lucy, et difficile à supporter, dit-il, mais une fille de caractère et de bon sens comme vous ne se laissera pas aller. C*est nécessaire, comme vous voyez ; il n'y a pas de remède.
— Oh ! massa, de grâce !... ne... ne..., dit-elle d'une Toix étouffée.
— Vous êtes une fille intelligente, continua le marchand ; je vous veux du bien, et je vous procurerai une bonne place en bas delà rivière, et vous trouverez bientôt un autre mari, — une belle fille comme vous.
— Oh ! massa, dit la femme, si vous pouviez seulement nfe pas me parler ! dit-elle d'une voix qui exprimait mie sî vivo, si profonde angoisse, que le marchand vit bien que toutes ses consolations n'y pourraient rien. Il y avait dans ce désespoir quelque chose qui mettait toutes ses ros-
DE L'OLÇLK TOM. 129
sources en défaut. Il se leva, ; la femme se retourna et ensevelit sa tête dans son manteau.
Le marchand se promena pendant quelque temps de long en large sur le pont, s' arrêtant de temps en temps pour la regarder. , ,
— Elle prend la chose à cœur, se dit-il tout bas ; mais elle est tranquille cependant. Laissons-la ciwer sa douleur ; elle retiendra peu ^ peu à la raison.
Tom avait observé tout du commencement, à la fin, et en avait prévu Irt conséquence. Cela lui semblait quelque chose d'horrible et de cruel au-delà de toute expression, à lui pauvre noir ignorant, qui n'ayait point appris à généraliser et à élargir ses vues. S'il avait été instnùt par certains. ministres de la religion, il eût sans doute pensé autrement et n'aurait vu là qu'un des ipcidens journaliers d'un commerce légal , commerce sur lequel est fondée rexistenco d'tuîe institution qui, comnie l'a dit un théologien américain « ne comporte d'autres maux-que ceux qui sont inséparables des relations de la vie sociale et domestique. » Mal^ Tom, pauvre et ignorante créature, qui n'avait jamsis lu autre chose que lo Nouveau-Testament, ne pouvait se consoler avec des raisonnemens de ce genre. Son cœur saignait à la pensée de ce qu'il considérait comme "autant d'injustices envers cette ckose souiîrante cj^ui gisait là comme un roseau brisé ; cette chose pensante, vivante, saignante, et cependant immortelle, que les lois de l'Amérique mettent froidement au rang des paquets, des balles, des caisses parmi lesquels elle est couchée.
Tom s'approcha d'elle, et essaya de lui dfre quelques paroles de charité ; maïs elle ne lui répondit que par des soupirs. Honnêtement, a,vçc des larmes coulant sur ses joues, il lui parla d'un cœur divin, d'un cœur d'amour qui est dans les cieux, d'un Jésus plein de pitié, et delà patrie éternelle. Mais l'angoisse fermait l'oreille de la pnuvre femme \ son cœur frappé de stupeur no sentait plus rien.
La nnit vmt, nuit calme, silencieuse, solennelle, rayonnante d'innombrables étoiles scintillant au finnam eut comnie des yeux d'anges ; aucune parole de pitié, aucune main î*ccourable ne descendait de ce ciel lointain. Les murmures s'éteignirent l'un après l'autre ; tout donnait sur Ip bateau, et l'on entendai' di^ tinctcmcnt le bruit des flots que fénduit la ■proue. Tom se coucha sur une caisse, et de là, il entendait de temps à autre un sangîot étouffé ou ces mots s'écïiappant de la poitrine de la pauvre créature : « Oh îq;i' est-ce que je ferai ! Seigneur ! Seignem* ! secourez-ï^ioi ! » Ces paroles l"urent répétéeà plusieurs fois, puis tout retomba dans le silence.
Au milieu do la nuit, Tom so réveilla en sursaut. Quelque
130 hk CASÉ
cboBô comme une ombre paâsa l'à^îdement à c6tè de Inî, et il entendit nn bruit dans Veau. Personne que lui ne vit et n'entendit rien. Il leva la tête : la place qu'avait occupée la pauvre femme était vide. Il" se leva et chercha en vain autour de lui. Les vagues du fleuve clapotaient et ondoyaient aussi gaîment que si elles ne venaient' pas de se refermer sur ce pauvre cœur saignant qui avait cessé de battre.
Patience, patience I vous dont les coeurs se soulèvent d'indignation devant de telles choses ! Non, pas une pulsation d'angoisse, pas un pleur de l'opprimé ne sera dédaigné nî oublié par l'Homme des douleurs, le Seigneur de gloire. Dans son sein patient et généreux, il porte les angoisses d^un monde. Souffre eomme lui avec patience, pauvre opprimé, souffre et travaille avec amour ; caf , aussi sûr qu'il est Dieu, elle viendra « l'heure des rédemptions et des justices.»
Le marchand s'éveilla joyeux et de bonne heure, et vint inspecter sa marchandise vivante. C'était maintenant son tour de chercher avec perplexité.
— Où diable est la fille ? dit-il à Tom.
Tom, qui connaissait le prix de la discrétion, ne se crut
as obligé de faire part h son maître de ses impressions et [c ses soupçons ; il se contenta de dire qu'il n'en savait rien.
— Elle n'a pu assurément s'évader cette nuit en aucun des endroits où a touché le bateau ; j'étais éveillé et faisais le guet moi-même. Je ne me fie jamais qu'à moi pour ces choses-là.
€es paroles s'adressaient à Tom d'un ton confidentiel, et comme si elles pouvaient en quelque chose l'intéresser. Tom ne répondit rien.
Le marchand visita le bateau de la proue à la poupe, chercha parmi les caisses, les balles, les barriques, autour de la machine et des cheminées, mais en vain.
Voyant ses recherches infructueuses, il revint vers Tom.
— Vous savez assurément quelque chose de la disparition de cette fille. Ne me dites pas le contraire; je sais que vous savez quelque chose. Je l'ai vue couchée ici à dix heures ; je l'ai vue à minuit ; elle y était encore entre une et deux heures, et h quatre heures elle avait disparu, et vous êtes continuellement resté couché à côté d'elle. Vous savez quelque chose, vous ne me persuaderez pas le contraire.
— Eh bien ! massa, dit Tom, vers le matin, j'ai entendu remuer près de moi ; j'étais à moitié éveillé ; puis j'ai en-
tendu un bruit comme de quelque chose qui tombe dans l'eau ; j'ai ouvert tout à fait les yeux, et la fille n'était plus
i ému ; co
là. Voilà tout ce que je sais.
Le marchand ne tut ni étonné ni ému ; comme nous
DE L^ONCLB TOM. 131
r avons dit) U avait vu boauooap de choses auxquelles vous n'êtes point accoutumé, ami lecteur. La présence même de la mort ne produisait sur lui aucun frisson. Il l'avait vue tant de fois dans le cours de sa carrière commerciale, qu'il s'était familiarisé avec elle et ne la considérait que comme une mauvaise pratique qui se plaisait méchamuient à entraver ses opérations. Il se contenta de jurer, de murmurer que cette fille faisait partie de son bagage, qu'il n'avait pas de chance, et que, si les choses continuaient à aller ainsi, il ne réaliserait pas un dollar dans son voyage. En somm«, il se regardait conjne im homme décidément fort malheureux. Mais il n'y avait rien à faire ; cette femme s'était enftiie dans,nn Etat qui ne rend jamais un fugitif, fût-il réclamé par la glorieuse Union tout entière. Il s'assit donc fort mécontent, tira son carnet et y inscrivit la disparition corps et âme de cette malheureuse à l'article des profits et p^tes.
— . Quelle abominable créature que oe marchand, direz vous, n'est-ce pas ? Si insensible ! AlxMninable en eflFet.
— ^Oh ! mais personne ne fait cas de ces trafiquans ; il sont universellement méprisés. Jamais ils ne sont admis dans une honnête société.
— Mais dites-moi, monsieur, qui fait qu'il y a de ces ma;-chands ? Qui est le plus à blâmer, de rhomme éclairé, instruit, intelligent, qui soutient le système dont le marchand d'esclaves est l'inévitable conséquence, ou de ce marchand lui-même ? Vous formez le sentiment public qui l'appelle à ce commerce ; c'est vous qui l'endurcissez et le dépravez à tel point qu'il n'en ressent plus de.honte. Etes-vous donc meilleur que lui ? '
Vous êtes éclairé, il est ignorant ; vous occupez le haut de l'échelle sociale, il est au bas ; vous êtes bien élevés, il est grossier ; vous avez des talons, il est simple d'esprit.
Au jour du jugement, toutes ces considérations militeront en sa faveur et s'élèveront contre vous.
En terminant le récit de ces petits incidens d'un commerce légal, nous prions nos. lecteurs de ne pas croire que nos lé^ gislateurs américains sont entièrement destitués d'humanité, comme on pourrait à tort l'inférer des grands efforts faits par notre Corps national pour protéger et perpétuer ce genre de trafic.
Qui ne sait avec quelle vigueur nos grands hommes s'élèvent contre la traite dos nègres à l'étranger? Là dessus nous possédons une armée de Clarkson et de Wilberforces qu'il est vraiment édifiant de voir et d'entendre. La traite des nègrw eut les cotes d'À&ique, quelle atrocité ! «mi lecteur t
132 LA. CASK
On n'y peut penser sans frémir ! Mais la tr^te des nègres dans lo Kentucky—oh l c'est toute antre chose !