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CHAPITRE Xm

tîT VILLAGE DE QTTAKERS.

Une scène de paix s'ouvre maintenant devant nous. Nous voici dans une spacieuse cuisine proprement peinte. Sur le plancher jaune, luisant et imi, on ne trouverait pas un atome de poussière. Le fourneau, de fonte noire, est propre et entretenu avec soin ; de longues rangées de brillans usteu«ilcs en étain éveillent l'appétit et font naître mille délicates pensées gastronomiques ; tout autour se voient des chaises luisantes, peintes en vert, vieilles, mais solides j un petit fauteuil à bascule avec un coussin artistement fait de morceaux d'étoffe de laine de couleurs variées, et un autre plus grand, dont les bras ouverts et les moelleux cousBÎns semblent adresser une hospitalière invitation au repos, — confortable et attrayant fauteuil, préférable mille fois, pour l'usage domestique, aux élégantes chaises de salon recouvertes de panne ou de brocatelle. Dans ce fauteuil, se balançant doucement en avaùt et en arrière, les yeux baissés sur un fin ouvrage de couture, est assise notre ancienne amie Eliza. Nous la retrouvons plus pâle, plus maigre que dans sa douce maison du Kentucky. Sa douleur, devenue calme, se lit encore à Tonibre de ses longs cils et dans les contours plus accentués de sa jolie boudic. Il est facile de voir combien son jeune cœur a vieilli et à acquis de maturité à la rude école du malheur. De temps en temps, lorsqu'elle lève les yeux de son travail pour suivre les gambades de son petit Harry, qui, pareil à un papillon des tropiques, prend ses ébats autour d'elle, son regard décèle une profondeur do fermeté et do résolution qu'elle n'avait point aux jours de sa jeunesse et de sa félicité.

A côté d'elle, tenant sur ses genoux une casserole luisante, est une femme occupée à trier avec soin des pêches gèches. Elle peut avoir de cinquant-e-cinq à soixante ans, mais sor. visage e t de ceux que le temps semble ne toucher que poulies psirer et les embellir. Son bonnet de crêpe lisse, d'une blancheur de neige, taillé sur le modèle étroit en usage chez les quakeresses, son mouchoir hC mousseline unie plissé régulièrement sur son sein, sa robe et son châle gris, indiquent assez à quelle communauté elle appartient. Son visage arrondi et un peu coloré, où respire la santé, a le velouté de la pêche mûre. Ses cheveux brmis, en partie seulement argentés par l'âge, encadrent simplement un front élevé et pur,

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sur lequel on ne lit- que paix et bonne volonté envers les hommes. Sous Tare de ce ^ont brillent deux grands yeux bruûs et doux, limpides, décens et affectueux, dans lesquels a suffit de plonger le regard pour lire au fond du cœur le meilleur, le plus sincère qui ait jamais battu dans la poitrine d'une femme. On a bien souvent célébré et chanté la beauté des jeunes filles, pourquoi ne célébrcrait-ou pas la beauté des femmes âgées ? Si quelqu'un désire s'inspirer sur ce sujet, nous lui conseillons de jeter les yeux sur notre bonne amie Racbel HalUday, . assise . maintenant dans sa petite chaise à bascule. Elle avait une certaine disposition à crier et à craquer, cette chaise, soit pour s'être enrhumée dans sa jeunesse, soit par l'effet d'une afiection asthmatique ou de quelque dérangement nerveux, .et, dans le doux balance ment (Jui lui était imprimé en avant et en arrière, elle faisait entendre une musique qui eût été insupportable de la part de touto autre. Mais le vieux Siméon Halliday avait coutume de dire qu'aucune mélodie ne lui plaisait davantage, et les enfans, que, pour rien au nçionde, ils n'ussent renoncé à entendre la chaise de leur mère. Pourquoi cela ? C'est que depuis vingt ans et plus il n'était parti de cette chaise que. des paroles d'amour, de douces moralités; d'innombrables peines de tête et de cœur y avaient trouvé leur guérîson ; dos difficultés spirituelles et temporelles y avaient été résolues, — toujours par cette bonne et affectueuse femme, que Dieu bénisse !

—Ainsi, tu penses toujours à aller au Canada, Eliza? ditelle en jetant un regard tranquille sur ses pêches,

— Oui, madame, dit Eliza. 11 faut que je continue ma route. Je n'ose m' arrêter.

-— Et que feras-tu quand tu seras là ? Il te faut songer à cela, ma fille.

Ces mots ma file tombaient naturellement des lèvres de Rachel Halliday, de même que le nom de mère était celui qui convenait le mieux à sa figure et à son extérieur.

Les maini d'Eliza tremblaient et quelques larmes tombèrent sur son travail ; mais elle répondit avec fermeté ;

— Je ferai tout ce qui se présentera ; j'espère que je trouverai quelque chose à faire.

—Tu sais que tu peux demeurer ici aussi longtemps qu'il te plaira, dit Rachel.

■ — Oh î merci, madame, dit Eliza ; mais — montriint le petit Harry — je ne puis dormir la nuit ; j'ai trop d'inquiétude. La nuit dernière, j'ai cru voir en rêve cet homme entrer dans la cour, dit-elle en frissonnant.

— Pauvre enfant î (Et Bachel en s'essuyant les yeux ;

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jnufl ta ne dois point t*effrayer ainsi. Le Seigneur a voQla

Sue jamais tin fugitif n'ait été arradié de notre village, 'espère que tu ne seras pas la première. Ici la porte s'ouvrit, et une petite femme courte et ronde comme une pelotte, à la figure gaie et fraîche, colorée conime une pomme d'api, fit son apparition. Elle portait, comme Rachel, des vôtemens de oouleur grise, avec le mouchoir de mousseline couvrant de ses plis réguliers, sa petite poitrine rebondie.

— Buth Stedman! Comment te portes-tu, Buth? dit Raoliel en s'avançant joyeusement vers elle et Jui pressant cordialement les deux mains.

— Extrêmement bien, par la grâce du Seigneur, dît Buth en ôtant son petit chapeau gris qu'elle épousseta f^vec son mouchoir de poche, et découvrant une petite tête ronde sur laquelle son bonnet de quakeresse, malgré tous les efiforts de ses petites mains potelées pour l'arranger gravement, s'obstinait à conserver un air enjoué. Certaines boucles de cheveux s'étaient même échappées par-ci par-là, qu'elle eut qudque peine à faire rentrer à leur place. Après quoi, la nouvelle arrivée, qui pouvait avoir environ vingtrdna ans, tour~ na le dos au miroir 'devant lequel elle venait a'opérer «es ajustcmens, et parut satisfaite d'elle-même — comme tout le n^onde l'eût été du reste ; car j fumais femme plus avenante, à la physionomie plus franche , plus joviale ne i^éjoult le cœur d'un homme.

—Buth, cette amie est Eliza Harrîs ; et voici te petit garçon dont je t'ai parlé.

— Je suis bien aise de te» voir, bien aise, dît Buth en lui secouant les mains. ccHume si Eliza eût été une vieille amie attendue depuis longtemps. Et voici ton petit garçon ? je lui «1 apporté un gâteau, dit-elle en présentant un petit cœur en pâtisserie h l'enfant qui vint h elle, la regardant à travers ses cheveux bouclés, et accepta d'un air timide.

— Et ton enfant, Ruth, où est-il ? dit Rachel.

. — Oh ! il va venir. Ta Mary l'a arrêté au passage, et l'a emporté dans la grange pour le faire voir aux- enfans.

En ce moment la porte s'ouvrit, et Mary, fraîche et rose jeune fille, à l'air candide,, aux grands yeux bruns comme ceux de la mère, entra avec l'enfant.

— Ah ! ah ! dit Bachel en prenant dans ses bras ce gros enfant blanc et potelé, qu'il a bonne mine, et conm[ie il grandit!

— Ah! je crois bien qfu'il grandit, dit }a pctfte Buth en prenant l'enfant et le débarrassant d'un petit capuchon de soie bleue et d'une quantité de lan^ et de couvertures ; puis,

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rojrant a>^îf<i et airangé, elle Tembrau^a aveo efi^ion et le posa svff le plancher pour qu'tt pût se livrer à Taise à ses pensées. Le baby semblait habitué à ce procédé, car il mit son pouce dans sa bouche, comme si c'était la chose la plus natiffelle du monde, et parut bientôt absorbé dans ses réflexions, pendant que sa mère, s' asseyant, tirait un long bas de laine bleu et blanc et eoimnença à tricoter aTeo agâité.

— Mary, je crois que tu ferais mieux de rempUp la bouil* loire, n'est-ce pas? suggéra doucement la mère.

Mary s'en alla rempUr la bouilloire au puits, et revint bientôt la placer sur le fourneau, où elle se mit à chanter gatment. Les pêches aussi, après quelques mots à Yoix basse pronpUGés par Kaphel, furent bientôt placées par la même main sur le feu, où elles ne tardèrent pas à bouillir, exhalant une ya])^ur d'hospitaJiité et de bonne chère.

Rachel prît ensuite une planche à mouler blanche ccmime la^ neige, et, ceignant un tahËer, se mît tranquillement à faire quelq^ues biscuits, après avoir dit d'abord à Mary ;

— Mazy^ ne feraâs-tu pas mieux de dire à John de nou0 préparer un poulet ? et Mary disparut en conséquence.

— ;Çt comment va Abîgaïl Pétera ? dit Rachel en procédant h la confection de ses biscuits. .

— Oh! eUe est mieux, dit Ruth. J'y suis allée ce matin ; f ai fait le lit, et rangé toutes choses dans la maison. Leah Hills est venue cette après-midi et a cuit assez de pain et de pâtés pour quelques jours, et j'ai promis d'aller la lever ce soir.

— Illoi j*îraî demain pour faire le nettoyage et veiller au raoooramodage, dit Bacnel.

^-Ah ! c'est bien, dit Ruth. J*^ entendu dire queHannah âfeftnwood est malade. John y. a passé la dernière nuit, et moi je dois y aller demain.

-^ Joiln peut venir i^ncbre îd ses repas, si tu a» beeoîn d'y demeureir toute la journée, suggéra Rachel.

— Je te remercie, Rachel; nous verrons cela desialn. Maia voici Siméon.

S^éon Halliday, un homme grand, droit et musculeux, en habit et pantalon gris avec un chapeau à larges bords, fit flon entrée dans la chambre.

— Conunent vas-tu, Ruth ? dit-il affectueusement en présentant sa large main ouverte à la délicate petite main de la jeune femme ; et comment se porte John ?

— Oh ! John va bien, comme tout le monda chez nous, dit galment Ruth.

---Quelles nouvelle», père ? dit Raohol en mettant ses biscuits au four.

Iâ6 t,A CASA

— Peters Stibbîns m'a dit qu'ils seraient ce soîr de oe côté avec des amis^ dit Siméon d'un ton significatif en allant se laver les mains à un lavoir très-propre dans une petite arrière-cuisine.

— Vraiment ! dit Rachel d'un air pensif en i^egardant Eliza.

— Tu as dît que ton nom était Harris ? dit en rentrant Siméon à Eliza. ' * ^

Rachel jeta vivement les yeux sur son mari, tandis <ju*Eliza répondait en tremblant : Oui ; ses craintes, toujours poussées au suprême degré, lui suggérant qu'il pouvait y avoir des avis signalant sa fuite.

— Mère, dit Siméon debout sur le porche, en appelant Rachel.

— Que veux-ta, père ? dit Rachel en essuyant seô mains enfarinées et se dirigeant vers le porche.

— Le mari de cet enfant est dans \â colonie et sera ici ce soir, dit Siméon,

— Que dis-tu, père ? est-ce possible ? fit Rachel, le visage rayonnant de joie.

— C'est parfaitement vrai ! Peter descendit hier; avec la voiture jusqu'à l'autre station, et là il trouva une vieille femme et deux hommes dont l'un dit se nommer Georges Harris ; et d'après ce qu'il a raconté de son histoire, il est certain que c'est lui. C'est un garçon intelligent et de bonne mine aussi.

— Le lui dirons-nous maintenant ? ajouta Siméon.

— Apprenons-le d'abord à Ruth, dit Rachel. Eh! Rath ! viens ici !

Ruth posa son tricot et fut dans rarrière-cmsine en un instant.

— Qu'en penses-tu, Ruth? dit Rachel Père dit que le mari d'Eliza est dans la dernière compagnie de fugitife, et qu'il va arriver ce soir ici.

Une explosion de joie de la petite quakeresse interrompit le discours. Elle fit un tel bond sur le plancher en frappant ses petites mains, que deux boucles de ses cheveux s'échappèrent de son bonnet et s'épanouirent brillamment stir son blanc fichu. .

— Tais-toi, ma chère ! tais-toi, Ruth, lui dit doucement Rachel. Qu'en dis-tu ? devons-nous lui annoncer maintenant la nouvelle ?

— Maintenant, certainement! à la minute. Pense donc, si j'étais à sa place, si c'était mon John qui revînt, quelle se-r rait ma joie ! 11 faut le lui dire à l'instant.

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— Tu ne t'occupes qu'à aimer ton prochain, Ruth, dît Sîméon en la regardant avec affection.

— Certainement ! n'est-ce pas pour cela que Dieu nous a faits ? Si je n'aimais pas John et notre enfant, je ne saurais compatir à ses peines. Allons, va lui annoncer la nouvelle, ajoutart-élle en appuyant ses mains d'une manière persuasive sur le hras de Rachel. Emmène-la dans ta chambré, à coucher ; pendant ce temps je ferai rptir le poulet.

Rachel rentra dans la cuisine où Eliza était occupée h coudre, et, ouvrant la porte d'une ipétite Chambre à coucher, lui dit affectueusement : Viens avec moi, ma fille; j'ai des nouvelles à t' annoncer.

Le sang monta à la figitre' pâlie d'Elîza; elle se leva" agitée d'une anxiété nerveuse, et porta ses regards sur son enfant.

— Non, non ! dit la petite Ruth en s* élançant vers eTle et lui prenant les mains ; ne craînè rien, ce sont de bonnes nouvelles, Eliza ; entre, entre !

Et elle la poussa doucement vers la porte qui se referma derrière elle. Puis se tournant vers le petit fiarrj'-, elle le prit dans ses bras et se mit à le couvrir oc baisers.

— Tu vas voir ton père, pauvre petit! Le connaia-tti ? Ton père arrive, répéta— t-elfc plusieurs fois à l'enfant qui la regardait avec des yeux étonnés.

Pendant ce temps, une autre scène se passait dans là |f>etite chambre à coucher. Rachel Halliday attirait vers elle Eliza et lui disait :

— Le Seigneur a eu pitié de toi, ma filte , ton mari s^st échappé de la maison de servitude.

A ces mots tout le sang de la pauvre Eliza reflua vers son coeur; elle s'assit pâle et sur le point dé s'évanouir.

— Prends courage, mon enfant, lui dit Rachel en lui posant doucement sa main sur la tête. Il est parmi des anUi^ qui l'amèneront ici ce soir.

— Ce soir ! répéta Eliza, ce soir î Les mots avaient perdu pour elle toute signification ; sa tête se troubla ; toutes ses idées furent pendant un moment comme enveloppées d'un nuage, et elle s'évanouit.

En revenant à elle, Eliza se trouva enveloppée d'une couverture, la petite Ruth lui frottant les mains avec de l'eaude-vie camphrée. Elle ouvrit les yeux dans un état de rêveuse et délicîciTse langueur, comme quelqu'un qui se trouve débarrassé d'un pesant fardeau et qui voudrait reposer. La tension de ses neirfs, qui ne s'était pas relâchée un instant depuis sa fuite, avait cessé comme par enchantement et fait 0ace à un profond sentiment de celmo et de sépqrité. De son

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hhy Bwgdmdi ysox noir» soivueiLt comme dooft un rêve psâsîble les monvemeng de cenx qui l'entouraient : elle voyait, parla porte onTerte, dans Tantre chambre, elle yo^aitla table du souper avec sa blanche nappe ; elle entendait Tagréa^ ble murmure da la bouilloire ; elle voyait Euth a)ler et venir avecdea assiettes de gàtaanx et de conserves, s'arrêtant de temps à autre pour mettre un gâteau dans la main d'Harry, lui donner sur la tôte de petites tapes amicales ou enrouler sur aes doigts si blancs les longues boucles des cheveux de T^tifant. Elle voyait les amples el maternelles formes de Rachel qui venait de temps en temps auprès d'elle arranger les draps et border la couverture avec une tendre sollicitude ; elle avait consciBBoe de la douce influence que répandaient sur elle les grands yeux bruns et limpides de son aiùie. Elle vit entrer le mari de Ruth ; elle vit celle-ci s'élancer à sa rencontre, lui parler à voix basse avec animation en dirigeant dé temps à autre, d'une façon expressive, son index vers la cHambre ; elle la vit, avec son petit enfant dans les bras, s'asseoir pour prendre le thé ; elle les vit tous à table, le petit Harry dans une chaise élevée, à l'ombre de l'aile mat^nelle de Rachel; elle entendit k» ebuchottemens, le doux cliquetis des tasses «t des assiettes, puis tout se confondit dans un assoupissement délicieux et réparateur, et ËUza dormit coimme elle n'avait jamais dormi encore depuis cette nuit où, avec son enfant danâ s<8s bras, elle avait fui sur la terre glacée et à la froide clarté des étoiles.

Elle rêva d'un beau pays, d'une terre de repos, avec des riv« verdoyantes, des lies délicieuses, des eaux étincelantes ; et là, dans une maison quç de douces voix lui disaient ôtre la ûenne, elle voyait ^ouer soi^ enfant, — son enfant heureux et libre ; elle entendait les pas de son époux ; elle le sautai^ s'approcher d'elle; ses bras l'entouraient, ses pleurs tombaient sur son visage, et elle s'éveilla — Ce n'était pas un rêve. — Le jour avait disparu depuis longtemps ; ftw. enfant dormait paisiblement à côté d'elle, mic chandelle répandait une clarté douteuse, et i-on mari pleurait de bonheur, la tête appuyée i»ur son oreiller.

Le Icudeimtiii fut un jour d'allégresse h la maison du quar ker. La mère fut sur pied de bonne heure, entourée de jeunes filles et déjeunes garçons empressés, que nous avons eu à peine le temps dç présenter hier à nos lecteurs, et qui, sous la direction de leur mère, formulée par ces mots : tu ferait mituaùf ou ceux-ci, plus doux encore i ne ferais-tu pas mtcuj» ? &*oooiipM9nt activement de 1» préparalioa du déjeo*

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sefr ; ç«r T>^ cUjetmer, dans les luxuriantes vallé«a de riur diana, est une chose compliquée et multiforme , et qui , comme la cueillette des feuilles de roses et la taiÛs des arbustes dans le paradis, demande de plus habiles mains, des mains plus exercées que celles de notre mère originelle. Aussi, tandis que John courait puiser de Teau fraîche à la fonr talne, que Siméon le jeune préparait la farine pour les gâteaux,, que Mary s'occupait a moudre le café, Éachel aUaît et venait doucement, faisant des biscuits, 'troussant des poulets et animant de sa chaleur l'activité générale. Survenaitil quelque conflit entrç ses jeunes ooopérateus par un eiOfet de leur zèle mal réglé, un doux a aUons! allons! » ou a je ne Ifi voudrais, pas, v suffisait pour tout faire rentrer dans l'ordre. Les poètes ont célébré la ceinture de Vénus, qui a fait tourner la tête à toutes les générations du passé ; pour notre part, nous aimons mieux la ceinture de Eachel Halliday, qui empêche les têtes <le tourner et rétablit partout l'harmonie. Nous pensons que, tout compte fait, elle convient décidément mieux à nos tcnpps modernes et chrétiens.

Pendant que tous ces préparatifs se poursuivent, Siméon Taîné, debout dans un coin, en manches de chemise, devant nn petit nûroir, procède à Tanti-patriarchale opération de se faire la barbe. Tout se fait avec tant de sociabilité, si doucement, si harmonieusement dans la grande cuisine, chacun y parait si enchanté de faire ce qu'il fait, il y règne uho telle atmosphère de confiance mutuelle, de bonne confraternité, que les couteaux et les fourchettes eux-mêmes qu'no place sur la table semblent rendre un son ami. Il n'est pas jusqu'au poulet et au jambon, côant joyeusement dans la poëie, qui ne paraissent s'estimer heureux d'y cuire plutôt qu'aiÙeuyB ; et quand Georges, Eliza et le petit Harry entrèrent, Ùs reçurent un si joyeux, si cordial accueil, qu'il ne faut pas s' étonner qu'ils crussent rêver.

Bientôt tous prirent place autour du déjeuner, hors la jeune Mary, qui, debout auprès du fourneau, faisait cuire des ci^êpes, lesquelles, à mesure qu'elles avaient atteint cette teinte d'un brun-doré qui est le signe de leur perfection, étaient prestement servies toutes chaudes sur la table,

Rachel ne paraissait jamais plus vraiment, plus bénîgnciment heureuse que lorsqu'elle présidait à sa table. Il y avait quelque chose de si naturel, de si cordial même dans sa manière de passer une assiette de gâteaux ou de verser une taase de café, qu'il semblait qu'elle ajoutât une bienfaisante influence aux alimens qu'elle offrait.

C'était la première fois que Georges s'aiseyait sur le pied 4q Viégalité èk la tahlQ d'un blanc, et il y éprouva d'abord

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une contrainte, un embarras quî^ s'évanouirent bientôt àU

chaleur de cette simple et expansive cordialité.

C'était bien là la famille, le foyer — le homef — mot dont Georges n'avait jamais conçu la signification ; et la croyance en Dieu, la confiance en sa providence commençaient à envelopper son cœur comme d'une atmosphère de protectionet de confiance, tandis que ses doutes sombres, misanthropiques et athées s'évanouissaient devant cet Evangile de vie, écrit sur des figures vivantes, prêché par mille actes d'amour et de bienveillance qui, comme le verre d'eau fraîche donné au nom d'un disciple, ne perdront j amais leur récompense.

— Père, qu'arriverait-il s'ils te décpuvraient de nouveau? dit le jeune Siméon en beurrant son gâteau.

— Je paierais l'amende, dit Siméon tranquillement.

— Mais s'ils te mettaient en prison ?

— Est-ce que toi et ta mère ne pourriez pas administrer la ferme ? dit en souriant Siméon.

— Mère peut faire presque toutes choses, dit le jeune garçon ; mais n'est-ce pas une honte que' de faire de telles lois ?

— ^Tu ne dois pas mal parler de ceux qui nous gouvernent, lui dit gravement son père. Le Seigneur ne nous donne nos biens terrestres que pour que nous puissions accomplir des actes de justice et de miséricorde ; si nos gouvemans exigent un prix pour <îela, nous devons le donner.

— Oh! je déteste ces vieux ' possesseurs d'esclaves, dit l'enfant, se montrant en cela aussi peu chrétien que beaucoup de nos réformateurs modernes.

— Je suis surpris de t'entendre parler ainsi, filS; jamais ta mère ne t'a donné de telles leçons. Je ferais pour le possesseur d'esclaves, si le Seigneur le conduisait à ma porte dans l'affliction, ce que je fais pour l'esclave lui-même.

Le jeune Siméon rougit vivement, mais sa mère se contenta de sourire et dit : — Siméon est mon bon garçon ; peu à peu il prendra de l'âge, et alors il ressemblera à son père.

— J'espèi'e, mon bon monsieur, que vous ne vous exposez à aucune difficulté à cause de nous, dît Georges avec anxiété.

— Ne crains rien, Georges, c'est pour cela que nous soihmes envoyés dans le monde. Si nous n'étions prêts à nous exposer pour une bonne cause, nous ne serions pas dig^ies de notre nom.

— Mais moi, dit Georges, je ne pourrais le' souflftir. '

— Alors, ne crains rien, ami Georges; car cô À'est pas pour toi, c'est pour Dieu et pour l'homme que nous faisons

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ced, dit5!môon.Ne t'inquiète pas, tu peux àetténrer trancpille aujourd'fiui, et cette" nuit, à dix heures, "PMneas Fletcher te conduira à, la prochaine statibn, aîvec le reste de ta compagnie. On te pourstiit avec ardeur ; notts n'avons pas de temps à perdre. ' '

— S'il en est ainsi, potlrquoi attendre jusqu'au soir? dit- Georges. ' *

— Tu es en sûreté îcî pendant le jour, car chacun dans la colonie est un ami, et tous veillent. D'ailleurs, il est plus sûr de toyager la nuit.

Câ[APITRE XÏV.

BVj^GEUNE.

Le Missîssîpi ! Une baguette enchailtée sans dbtite a fait de ses rives ce que nous les voyons, depuis que Chateaubriand l'a décrit dans sa prose poétique, roulant majestueusement ses eaux puissantes à travers !es solitudes vierges et le luxe sauvage d'espèces sans nombre croissant ensemble dans un merveÛleux mélange.

Comme par magie, la scène archange ; la nature a cédé h' l'homme, le désert s'est peuplé ; mais ce fleuve des rêves et des romans' s'est transformé en une réalité non moins merveilleuse et non . moins splendide. Quel autre fleuve du' monde porte à l'Océan les richesses d'un tel pays, — un pays dont les produits embrassent tout ce que la nature fournit de quelque usage pour l'homme entre les tropiques et les pôles ? Ces eaux troublées, profondes, écumeuses, allant à toute vitesse, sont bien la fidèle irtiage de ce torrent d'affaires que -décharge sur leur sein tumultueux une race d'hommes plus activej plus énergique que n'en vit jamais l'ancien monde. Ah! pourquoi faut-il qu'elles portent aussi" une plus terrible cargaison, les pleurs des opprimés, les soupirs des malheureux, les amères prières adressées par de pauvres cœurs ignorans à un Dieu inconnu, — inconnu, invisible, silencieux, mais qui cependant, le jour venu, selon la sainte promesse, « sortira de son nuage pom* sauver et consoler les pauvres de la terre. »

La lumière oblique du soleil couphant (mdoie sur la surface de ce fleuve , semblable à une mer. Les roseaux tremblans, les hauts et sombres cyprès ornés de leurs' noires guirlandes de mousse funéraire brillent sous les derniers rayons dorés de l'astre , pendant que le stamboat s'avance pesamment chargé. Des balles de coton, reçues chemin faisant, rassemblées d'innombrables planta-

tÎQxu»» enoio«^bv«ut la tîUaa et le^ e$t^ et àpwmBl^ VmtfpÊtà. d'une masse carrée et grisâtre au bateau, qui »e dirige lowr • dément vers le prochain marché. Ce n'est pas sans queiqoA peine que nous parvenons à découvrir sur le pont 'ainsi . encombré notre humble ami Tom. A la fin, nous le tvoniTona. sur le pont supérifiur, dans un petjit réduit formé paixni les balles de coton, qui dominent tout.

Soit par un efifet des bons témoignages de M, Slielhy, aoit

Car son caractère remarquablement tranquille et inoffuisâ^ 'om avait peu à peu fait son chemin dans la confiance même d*un homme tel que Haley. ,

D'abord il l'avait soumis pendant le jour à une étroite surveillance et ne lui avait jamais permis de dormir la nuit sans ses chaînes ; mais l'inaltérable patience,, l'air doncement résigné et presque heureux de Tom l'avaient peu à peu amené è^ se relâcher de ses rigueurs, et depuis quelque temps Tom jouissait d'ime espèce de Uberté sur parole et pouvait aller et venir librement sur le bateau.

Touiours cdme et obligeant, toujours prêt à donnar on coup de main aux matelots lorsque l'occasion s'en i^résentait, il avait acquis la faveur dô riquipage, qu'il aidait pendant des heures entières d'aussi bon cœur qu'U eût jamais travaillé dans une ferme du Kentucky.

Lorsqu'il voyait qu'il n'y avait pas d'occupation pour lui, il se retirait dans la petite retraite qu'il s'était ménagée entfQ les b^es de coton sur le pont supérieur et «'y appliquait h étudier sa Bible, et c'est là que nous le retrouvons.

Arrivé à une centaine de milles environ au-dessus d# la Nouvelle-Orléans, le fleuve est plus élevé que le pays qu'il traverse et roule l'effirayanf volume de ses eaux, entre des digues massives de vingt pieds de hauteur. Du tillac du bateau, comme du haut d'un château bottant, le voyageur domine la contrée entière à une grande distance. Tom avait ainsi sous les yeux, et, se déroulant devant lui d'une plantation à l'autre, ime image de la vie à laquelle il était appelé.

Il voyait de loin les esclaves à leur travail, il voyait sur les plantations qui se succédaient leurs villages de huttes rangées en longues files à quelque distance des riches de< meures et des parcs de plaisance du maître; et, tandis que ce mouvant tableau passait devMit ses yeux, son pauvre cœur insensé se reportait à la ferme du Kentucky, ombragée de vieux hêtres toufifus, à sa petite case couverte de midtifiores et de bignonias. 11 lui semblait revoijr .les visages aimés des camarades qui avaient grandi avec lui depuis l'enfance ; il voyait sa femme préparant activement le r^as dtt soir i il entendait les joyewc rire» dont ses enf«aa ontro-

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mâaient letm jeux, vb le babil de sa pelîte fille sur son genon? puis soudain la vision s'évanouissait ; il revoyait les champs de cannes et les cyprès des plantations glissant à ses côtés, ent^idait les craquemens et les gémissemens de la machine, et tout cela ne loi disait que trop clairement que cette prenaièin phase de sa vie avait fui pour toujours.

Loin de votre demeure, vous écrivez à votre femme, vous donnez de vos nouvelles à vos enfans ; mais Tom ne savait pas écrire, pour lui la pobte n'existait pas, et il y avait un abtme de s^ara;tion entre lui et les siens, qu'aucune parole, aucun signal ne pouvait franchir.

Est^I donc étrange que quelques larmes viennent mouiller les pages de sa bible, tandis qu'il la lit posée sur une balle de coton, et que, d'un doigt patient, 'Ise frayant un chemin pémblementi, de parole-en parole, il cherche à en découvrir les promesses ? Ayant appris tard à lire, Tom était un lecteur lent, et passait laborieusement d'un verset à l'autre ; heureusement pour lui, le livre qu'il lisait est de ceux qui ne perdent rien à une lente lecture, et dont les paroles, comme les ^gots d'or, ont souvent besoin d'être pesées séparément ponr que Tesprit en puisse apprécier l'inestimable valeur. Stiivons-le un moment, pendant que, touchant du doigt chaque mot qu'il prononce à demi- voix, il lit :

« Que... votre... cœur... ne... soit... point... troublé... Dans... la... maison... de... mon... père., il... y... a..l plusieurs... denoeuMs..* Je;., vais... vous... y...préparet...une place. »

Lorsque Cicéron ensevelit sa fîUe unique et chérie, B<wi coeur était navré de douletir comme celui du pauvre ^m — ^pas davantage, peut-être, cartons deux étaient hommes ; mais Cicéron ne pouvait méditer sur d'aussi sublimes paroles d''espérance, sur la perspective d'une telle réunion ; et eût-il pu les voir, il y a dix & parier contre un qu'il ne les aurait pas crues ; — il eût commencé par se poser uno foulé de questions touchant l'authenticité du manuscrit et l'exîïctïttide de la traduction. Mais pour le pauvre Tom,^ elles étnîeAt là, ces paroles, juste ce dont il avait besoin, si évidemment vraies et divines, que la possibilité d'une objection n'était jamail^ entrée dans son esprit. Elles devaient être vrtde* ? car, si elles né l'eussent pas été, coriiment aurait-îl pu vivre ?

TSynr lu bible dç Tom, bien qu'elle n'eût ni notes marginales rii' annotations de sâvans commentateui*s, elle se trouvait néamnoîns ornée de certaines marques et indications de l'invention de notre ami qui l'aidaient plus dans sa lecture qi» n'etiMent pu le i9im les plus Buvantes dissertations»

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Il avait ou l'habitude de se la fair« Hrc par les énâiiis de

son maître, et particulièrement par le jeune massa Georges; et, pendant ces lectures, il avait eu soin de marquer, par des traits à la plume et à l'encre, les passages qui frappaient particulièrement son oreille et affectaient son cœur. Sa bible 'se trouvait ainsi criblée, d'un bout à l'autre,. d'une variété de signes et d'indications, de sorte qu'il pouvait à l'instant retrouver ses passages de prédilection sans être obligé d'épeler le texte qui les séparait; et, pendant qu'elle 4tait là ouverte devant lui, dans chaque passage respirant quelque vieille scène de famille et lui rappelant ses joies d'autrefois, sa bible lui semblait résumer tout ce qui restait de Ba vie passée et renfermer toutes ses espérance» de l'avenir.

Parmi les passagers du bateau se trouvait un jeune gentleman de grande fortune et de bonne famille, résidant à la Nouvelle-Orléans, -portant le nom de Saint-Clair. H était accompagné d'une petite fille de cinq à six ans, et d*ui>e dame qui paraissait leur parente et semblait particulièrement chargée de la survcillanoe de l'enfant.

Tom arvait souvent remarqué cette enfant, car c'était une de ces petites créatures si agitées, si vives, qu'il est aussi difficile de les fixer en place qu'un rayon du soleil ou une brise d'été, et dont le souvenir se grave profondément dans l'esprit.

Sa petite personne, idéal de la beauté enfantine, n'avait rien des formes arrondies et carrées qui distinguent les enfans de cet âge ; elle avait cette grâce ondoyaiite, aéri^me, dont on se plaît à revêtir les créations ïUlégoriques.- Son risage se faisait moins remarquer par la parfaite régularité des traits que par une singulière expression de vivacité rêveuse qui frappait tout d'abord et produirait sur les hommes les plus simples, comme sur les plus cultivés, une impression dontil<; ne pouvaient se rendre bien compte. La forme de sa tête, les contours de son cou et de son buste respiraient une noblesse

Sarticulièro ; ses longs cheveux bruns dorés flottant autour 'elle comme un nuage ; la profonde et spirituelle gravité de ses yeux d'un bleu ,violet ombragés de longs cils d'un beau , brun doré, la distinguaient des autres enfans, et il n'était personne qui ne la suivît du regard lorsqu'elle courait rapidement d'un bout du bateau à l'autre. Toutefois elle n'était pas ce que l'on pourrait appeler une enfant sérieuse ou triste. Au contraire, un air enjoué d'innocent contentement semblait onduler comme l'ombre des feuilles agitées par le vent sur son visage enfantin et sur toute sa petite personne. Elle était toujours en mouvement , toujours avec un demi-sourire sur sa bouche rose, voltigeant de fà, delà, va-

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porease e^ légère cooime un nuage, et chantant à demi-voix comme ■ dans un songe heureux. Son père et sa sur^ veillante étalent sans Cesse à sa poursuite ; mais, à peine l'avaient-ils saisie, qu'elle s'échappait de leurs mains, rapide comme l'oiseau'; et comme jamais une réprimande, un mot de repreche ne lui étaient adressés, elle continuait ses gracieuses évolutions sur le bateau. Toujours vêtue de blanc, elle semblait glisser partout comme une ombre sans jamais rapporter une tache. Il n'y avait pas un coin dans les diverses parties du bateau où n'eussent passé ses picdà féeriques, où sa tSte dorée, ses yeux bleus n'eussent fait une ap* parition.

Quand le chauffeur détournait un moment les yeux de. sa tâche péiiiblev il reneontrait parfois, ceux de l'enfant plongeant avec étonnement dans les profondeurs crépitantes de la fournîûse, et le regardait avec effroi et pitié, comme si elle l'eût cru exposé à quelque terrible danger. Le timonier à sa roue s'arrêtait et souriait lorsque sa tête apparaissait comme une gracieuse peinture collée à la vitre de sa cabine, d'où elle disparaissait aussitôt comme une vapeur fugitive. Mille fois dans le jour de rudes voix la bénissaient, des sourires d'une douceur inusitée s'épanouissent sur de durs visages quand elle passait, et, lorsqu'elle courait sans crainte dans des endroits dangereux, des mains calleuses et noires s'étendaient involontairement pour 1^ protéger et aplanir son chemin,

Tom, doué de la tendre et impressionnable tiatute de sa Tace sympathique, sur laquelle l'innocence et la naïveté exercent une constante attraction, veillait sur cette petite créature avec un intérêt chaque jour croissant. Elle lui semblait avoir quelque chose do divin, et lorsqu'il apercevait sa jolie tête dorée derrière quelque sombre balle de coton ou ses yeux bleus profonds fixés sur lui du haut d'une pile de ba- Kagesy il lui semblait voir apparaître un des anges de son Nouveau-Testament.

Souvent il lui arrivait de se promener tristement autour de l'endroit où les hommes et les femmes delà troupe d'Ha* ley étaient assis enchaînés. Elle se glissait parmi eux et les regardait avec une espèce d'anxiété et de triste compassion ; quelquefois, elle essayait de soulever leurs chaînes avec. ses petites mains, puis poussait un soupir ^t s'en allait. Souvent elle apparaissait tout à coup au milieu d'eux, les mains pleines de sucre candi, de noix et d'oranges, qu'elle leur distribuait joyeusement, puis disparaissait de nouveau.

Toni oheerva pendant longtemps la petite demoiselle avant d'oser Her oonnaissanoe avec elle. Il connaissait miQo

moyens propres à gagner le cœur et l'attention des enfans, et résolut âé jouer habilement son rôle. Il savait faire de jolis petits paniers avec des noyaux de cerise, de grotes<^Ties figures avec des noiit, des bonshommes qui sautent avec la moelle de sureau, et était un véritable Pan pour la confection de sifflets de toute sorte et de toute dimension. Ses poches étaient amplement fournies de ces attrayans ohjets qu'il avait autrefois amassés pour les enfans de son maître, et qu'il exhibait maintenant avec une prudence et une économie bien entendues, un à un, comme préliminaires d'amitié. La petite fille était farouche, et, malgré l'intérêt empressé qu'elle montrait pour toute chose, il n'était pas aisé de l'apprivoiser. Pendant quelque temps elle se tint perchée comme un canari sur quelque balle ou sur quelque colis près de Tora, le regardant mettre en œuvre ses petits taïens, et acceptant avec timidité ses petits cadeaux. A la fin toute contrainte cessa et la meilleure intelligence s'établît entre eux. ^

— Comment s'appelle la petite mademoiselle ?.dH; à la fin Tom, lorsqu'il crut la connaissance assez avancée pour hasarder une telle question.

— Evangeline Saint-Claîr, répondit la petite» quoique papa et tout le mo^nde m^ appellent £va. Et vous, quel est votre nom ?

— Mon nom est f om ; les petits enfans avaient coutume de m' appeler oncle ïom quand j'étais là-bas, ,dans le Kentucky.

— Alors je vous appellerai aussi oncle Tom, parce que je vous aime, voyez-vous, dit Eva. Et maintenant, oncle Tom, où allez-vous ?

— Je ne sais pas, mademoiselle Eva. -^ Vous ne savez pas? dit Eva.

— Non. Je suis pour être vendu à quelqu'un ; je ne sais pas à qui. .

— Mon papa peut vous acheter, dit vivement Eva, et, s'il le fait, vous serez heureux, je vous assure. Je l'en prierai aujom-d'hui même.

— Je vous remercie bien,- ma petite demoiselle, de ce que vous me dites là, dit Tom.

ï]n cet instant le bateau s'arrêta à un petit débarcadère pour prendre du bois, et Eva, intendant la voix de son père, s^élança vivement vers lui. Tom se leva, s'en alla offrir ses services pour charger le bois, et on le vit bientôt run des plus actifs parmi les travailleurs .

£va et son père, debout tous deux près de la balustrade, regardAÎeat le bateau e'^olgner da^ débarcadère; la roue

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avait à peîne fait doux ou trois tours dans feau, quand, par un faux mouvement, l'enfant perdit l'équilibre et tomba par le côté du bateau dans le fleuve. Son père, sachant à peine Ce qu'il faisait, allait s'élancer après eUe, lorsqu'il fut retenu par quelqu'un placé derrière lui qui avait vu porter un secours plus efècace à l'enfant;

Tom se trouvait juste au-dessous d'elle, sur le pont inférieur, au moment de l'accident ; il l'avait vue disparaître et s'était précipité après elle. Avec sa large poitrine et ses bras vigoureux il dominait les flots, lorsque l'enfant parut à la . surface ; il la saisit dans ses bras, et, nageant vigoureusement vers le bateau, il la tendit toute ruisselante à une centaine de mains qui, comme si elles eussent appartenu à mi seul Iiomme, s'étendaient spontanément pour la recevoir. Quelques momens après, son père la portait évanouie dans la cabine des dames, où, comme il arrive souvent en pareil cas» toutes s'eûipressant et luttant de bienveillance et de zèle, rien ne se faisait à propos pour l'enfant, heureusement hor» de tout dangw.

I<e lendemain, par une chaleur étouffante, lebatea\i arriva en vue de la Nouvelle-Orléans. Une grande agitation causée par les préparatifs du débarquement se manifestait sur tous les points du bateau. Chacun, dans les cabines, réunissait son bagage et se disposait à quitter le bord. Le maître d'hôtel, la fiUe de service, et tous les gens de l'équipage, • s'occupaient activement à nettoyer, à polir et à parer le magnifique steamer pour la grande entrée.

Sur le pont inférieur est assis notre ami Tom, les bras croisés sur sa poitrine et tournant de temps en temps ses regards anxieux vers un groupe réuni sur l'autre côté du bateau.

Là sô trouvait la belle Evangélîne, un peu plus pâle que le jour précédent, mais ne portant aucune trace de l'accîdfent qui lui était arrivé. Un gracieux et élégant jeune homme, était debout près d'elle, \6 coude nonchalamment appuyé sur une balle de coton, avec un portefeuille ouvert devant lui. Au premier coup-d'œil on réconnaissait en lui le père d'Eva. Même noblesse dans les traits, "mêmes grands yeux bleus, mêmes cheveux bruns dorés ; l*expressîon, toutefois, était toute différente. Ses grands yeux bleus limpides, bien que semblables de forme et de couleur, n'avaient rien dé la profondeur rêveuse et mystique de ceax de l'enfant. Son regard était clair, hardi, brillant, mais d'un feu tout terrestre. Sa bouche, admirablement dessmée, avdt uneexpres-

l4ê "'la case

Bion hautaine et aarcastique. Une parfaite aisance et un certain air de Bupériorité qui n'ôtaient rien à la grâce de sa personne juiixaaient tous ses mouvemens. Il écoutait d'un air eiijcrfîé et nonchaîântjioEioitié comique, moitié dédaigneux, Haley qul-décrivaît avec une grande volubilité les qualités de \\article dont il était question entr'eux.

— Toutes les vertus morales et chrétiennes complètes, reliées en maroquin noir, dit-il quand Haley eut fini. Maintenant, mon bon ami, quel est le dommage, comme on dit dans le Kentucky ? En un mot, que faut-il vous payer pour

' conclure l'affaire ? De combien allez- vous me voler ? Accouchez, s'il vous plaît.

— Eh bien ! en vous demandant treize cents dollars pour ce garçon-là, je ne ferais que mes frais tout juste, dit Haley. Vrai, j'y serais pour ma peine, je vous assure.

— Pauvre garçon ! dit le jeune homme en fixant sur lui un œil perçant et moqueur. Je suppose cependant que vous me lef laisseriez à ce prix par égard pour moi et pour m'obliger, n'est-ce pas ?

— Et puis cette jeune demoiselle semble y tenir infinîml$nt, et c'est assez naturel.

— Oh ! certainement ; c'est un appel aussi que je fais à votre bienveillance, mou ami. Voyons, pour faire, acte de charité chrétienne et obliger une jeune demoiselle qui s'est entêtée de votre marchandise, quel est votre dernier mot ?

— Vous n'y faites pas assez attention, dit le marchand. Voyez ces membres, cette large poitrine ; fort comme un cheval! Examinez sa tête. Ces fronts élevés annoncent toujours chez les nègres une intelligence supérieure et une aptitude à toutes sortes d'occupations ; j'ai toujours remarqué cela. Un nègre vigoureux et bien bâti comme celui-ci a une valeur considérable, en admettant même qu'il soit stupide. Mais s'il a de l'intelligence, — et- Je peux prouver que celuici en a, — sa valeur augmente à proportion. Ce garçon dirigeait seul la ferme de son maître et s''entend extraordinaire^ ment en affaires,

— Mauvais ! mauvais 1 très-mauvais ! Il en sait beaucoup trop, vraiment, dit le jeune homme avec le même sourire moqueur sur les lèvres. Jamais on n'en fora rien dans le monde. Vos nègres intelligens ne sont bons qu'à s'enfuir, à voler nos chevaux et à mettre le diable en campapagne. Vous me diminuerez bien deux cents dollars pour ses talens.

— Certes il y a du vrai dans ce que vous dites là ; en général je l'ai remarqué aussi ; mais celui-ci se distingue par son caractère. Je puis vous montrer des attestations de son ancien maître, établissant qu'il est le plus pieux, le plus

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htunble, le plus sîncëre garçon dii inonde. Là bas, aur Thâbitation, on avait même l'habitude de l'appeler le prédicateur.

— Je vois ^ue j'en pourrais faire au besoin le chapelain dé la famille, ajouta le jeune homme peu dëvotement*. C'est une excellente idée. La religion est un article rare dans notre maison.

— Ah! vous plaisantez, maintenant.

— Que savez-vous si je plaisante ? Ne me le garantissiezvous pas tout à l'heure comme un prédicateur ? Sans doute il a subi l'examen de quelque synode ou d'un concile? Voyons, s'il vous plaît, ses papiers.

Si le marchand n'eût pas été assuré, par certains clîgnejnens du grand œil bleu de son interlocuteur, que ces railleries se solderaient argent comptant, il eût bien sûi: perdu patience ; mais, dans l'ëtat des choses, certain d'y trouver son profit en fin de compte, il tira de sa poche un portefeuille tout gras qu'il plaça sur une balle de coton, et se mit à en examiner le contenu, tandis que le jeune hommetle re gardait faire d'un air de nonchalance goguenarde.

— rPapa, achetez-le; cela ne faiî rien ce que vous le paierez, murmura doucement Eva, montée sur tm ballot et passant son bras autour du cou de son père. Vous avez assez d'argent pour cela, je le sais. Je désire tant l'avoir!

— Et pourquoi. faire, petite chatte? Voulez-vous vous en servir en guise de pantin ou de cheval de bois à bascule ?

— <- Je défiire l'aYonr pour le rendre heureux.

— Voilà une raison originale, assurément.

En ce moment le marchand tendit un. certificat signé de M. Shelby au jeune homme, qui le prît du bout de ses doigta effilés et y jeta un coup d'<jeil négligent.

— C'est l'écriture d'un gentleman, dit-il, et une bonne orthographe aussi. C*est très-bien, mais je n'ai pas grande confiance, après tout, dans cette religion, ajouta-t-il, ses yeux reprenant leur expression ironique ; ce pays est presque miné par nos dévots de race blanche. Les pieux hommes d'Etat foisonnent à tel point à l'approche des élections, tout se fait si pieusement d-ans les divers dépattemens de l'Eglise et de l'Etat, que l'on ne sait par qui on sera trompe à l'avenir. Je ne sais pas d'ailleurs à quel taux la religion est cotée en ce. moment sur le marché ^ depuis longtemps je n'en aï pas lu le cours dans les journaux. Voyons, a qombien de centaines de dollars évaluez-vous maintenant toute cette religion ? .

— Vous aimez à plaisanter, dit le marchand ; mais il y a du sens sous tout cela. Je sais qu'il y a religions et religions. Quelques-unes sont -misérables : vous avez vos ' meetings

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