‹ VieChapitre 49 sur 51 · CHAPITRE XU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XU

XJE J£UK£ 3LUTBE.

Deux jours plus tard, un jeune homme conduisant une légère toiture, venait de franchir VarenUe d*accacîas, et, jetant vivement les rênes sûr le cou de ses cheraux, 8*élançait de son siège en demandant le maître de la propriété.

C'était Georges Shelby. — Mais, il iaut que nous retourflîons en arrière potir expliquer Vapparition de ce jeune homme chez Legris. . . » ^r »t* t»

On sait que miss Ophélîa avait écrit à M"* Shclby j par un déplorable accident, sa lettre était restée -un. mois ou deux &ns quelque bureau de poste écarté avant d'atteindre le lieu de sa destination. Dans cet intervalle. On avait né cessaîrement perdu de vue le pauvre esclave emmené an loin dans Içs marais de la Elvière-Rouge.

Quand la lettre lui parvint, M"» Shelby la lut avec le plus profond intérêt ; mais, retenue auprès du lit de son mari qui était en proie au délire d'une fièvre ardente, il lui avwt été impossible d'agir immédiatement en faveur de Tom. Son fils Georges, devenu un grand jeune homme, et trèsempressé à la secorider, raidait seul h, diriger les aflkires toujours embrouillées de M. îShelby. IPourtant, comme miss Ophélia avait eu la précaution de donner dans sa lettre l'adresse de l'avoué de la succession Salnt-Cl^ir, ce que M*» Shelby put faire de mieux dans la circonstance, ce fut d'écrire et de demander des renseignemens à cet avoué. Mais la mort de M. Shelby vint, quelques jours après, jetçf sa veuve dans une complication d'affaires dont l'urgence dut absorber toute sa pensée. ^^ ^ ^

Rendant justice & tintelligence de sa femme, M. Sheaby lui avait laissé l'entière administration àe sa fortune ; alors, avec ion éâer^ nattweOe, M**15Wb3r «vitt wrtwiptii H

riida Uipgm» 4e %«r tonte 091^ fos^liUii^aiL Mu, Pmi^nt quelque tempes, elle ne fui occupée avec GeorgeSi qu*4 ra«* sembler des mémoires, à vériûei: des comptes, et mdme à yeudre 4» terres pour p»^er des dett^eB, cav elle voulait que sa positiou fût liquidée a tout prix.

vers ce temps, l'avoué de la Nouvell^Orléani répondU qu'il ignorait eutiéremeut le sort de Tom ; que ce uëgir» avait été vendu à l'endièra; qu'il e» avait reçu U pariiSi et que c'é« tait tout ce qu'il eu «avait.

Cette réponse ne pouvait satisfaire ni Georges ni «a m^^ Cinq ou sis mois pins tard, Georges, a^ant quelques aliairéfl à régler vers le bas de la rivière, résolut de pousser jusqu'4 la Nouvelle-Orléans, dans l'espoir que ses recberphe» personnelles le conduiraient à retrouver le pauvre Xom»

Après quelques semaines d'efforts infructueux, le hasard finît par mettre le jeune homme en présence d'une personne -^ui lui donna les indications si longtemps désirées^ Pren^t aussitôt le ste^mboat de la Bivière-Kouge, Georges, le portefeuille bien garnit partit pour rejoindre et racbetor ion vieil anû.

Arrivé devant la maison do I^egris, il fut f^as«itdt iAtvoduil dans le salon*

Le planteur accueillit l'étraf^r j^veç un certain ton d'I^oa * pitalité grossière.

— J'ai apjgrisi lui dU^ le jeune honmt% qn« -voue aviez acheté à la Uouvelîe-Orléans un esclave du nom do Ton. n appartenait autrefois à l'habitation de mon père, ot je nila venu pour vous proposer de le racheter,

Le visage de Legria s'assombrit, et il s'écria »veo 00^ 1ère :

— Oui^ j'ai acheté un nègre de œ juun-là, et le dlaUo soit de 1ml j'ai fait une belle acquisition ! l'animal le plna rétif^ le chien le plus e&onté I II excite tout net nègre* à s'enruir, et m'a fait évader deux filles du prix de huit eonta> à milla dollars la pièeo. Cela, U l'a avoué, et quand je l'ai sommé de m'api>rendre où ellee étaient, il a ose me rénon- . dre qu^il le savait, mais qu'il ne voulait pas me le^oirot persistant dans son refus, quoique je lui aie administré la plus terrible volée que jamais aucun de mes nègres ait >roçue. Je crois c^u'il ess^e meintenant de mourir { jo ne laif pas s'il y parviendra.

— *Oii est-îl? c[ue je le voie! s'écria impétueusement Georges. Et son visage était ep. fbu, ses yeux lançaient des édai»! qu<»q\<il efU enoor^ la pra4e«ee & le conteiir.

— n est là-bai», 90U» «e hangari dit alorQ m négrilk^

lit LàCÉM

Legrîft IsBça tm coup is pied à I^aifEtot; mais Geoiffieê, sans pranonoer im mot de plos, toarsa le dos à son hdte et 8e dirigea vers le hea indiqué.

Là, Tom gismt depuis <Éux longs jour», depuis la nuit fatale. Il ne souffrait pas, car toute sensibilité physique avait été épuisée et détruite en lui : et il restait plongé dans une sorte de calme, de stupeur profonde, tandis que les liens qui retenaisnt rftoM dans son.corp8 vigoureux ne se détachaient qu'avec peine. Pendànjt la nuit, de pauvies créatures désolé^ se ^issa^t près de lui dans l'ombre, et prenaient sur ke quelques heures de repos qui leur étaient laissées pour venir lui rendre quelques-unes de ees marques d'afiEêction dont il avait toujours été si prodigue. Hélas ! ces pauvres disciples de la charité n'avaient pas beaucoup à donner, — un verre d'eau firalche, par exemple ; mais ils le donnaient dans la plénitude de leur* cœur.

A ces momens aussi, des larmes tombaient sur le visage insensible du martyr, deslanaes de tardif renKnrds arrachées à de pauvres païens que la tendre patience du mourant avait éveillés au repentir ; et ceux-là; gémissant près de lui, adressaient de bien ardentes |>rières & ce Sauveur qu'il leur avait nommé, à Jésus, dont ils ne connaissaient guère que le nom, mais qu'on eœur ému et simple n*implore jamais en vain.

Oassy éUe-mâoM, qui, s*étant risquée hors de sa retraite, avait appris C(xnment Tom s'était sacrifié pour elle et pour BnnMbiie ; Cassy, bravant le danger d'être découverte, s'était rendue la seconde nuit près du mourant; et, vaincue par les dernières paroles de cette créatme aimante, la femme désespérée avait senti se fondre la glace amassée sur son OGSur par de si longues soufifranees, et elle avait pleuré, et eûQe avait prié.

Parvenu sous le hangar, Georges eut un serrement de eœur affreux ef fut comme saisi de vertige.

— Est-ce possible, mon Dieu 1 est-ce possible ! s*écrîa-t-il en s'agenomllant {nrès du mourant. Onde Tom l Pauvre, pauvre vieil ami !

L'oreille du martyr ne fht pas, sans doute, entièrement formée an son de cette v<nx connue, car il remua doucement la tête, sourit et murmura ces mots du cantique :

Prions Jésus, Jeans qui chAnge Un lit de mort ex^ Ut de fleurs.

Des larmes, qui honoraient son oorar viril, tonibàrenl des yenx de Georges penché sm^ son vieil ami.

— Cher oncle Toml 8'écn»441, révciOts-votts } p«dei-

DB VùtfCLa ÏOM. 42$

moi !— Begardesl t^est moi, massa Georges, votre cber petit massa Georges. Est-ce- ^ue vous ne le recomiaissez pas ?

•— Massa Georges 1 dit Tom faiblement en ouvrant les yeux. — Massa Geoiges ! répéta-t-il. — Mais il avait toujours l'air égaré.

Cette idée, pourtant, sembla arriver peu à peu à son ame; son regard vague devint fixe et brillant ; son visage s'illumina, ses mains glacées se joignirent, et des pleurs mouillèrent ses joues.

j— Béni soit le Sdgneur ! Voilà, voilà tout ce que je d^irais. Ils ne m'ont pas oublié. Mon âme est ranimée, mon vieux cœur est réchauffé ! Maintenant, je meurs content. — Bénis le Seigneur, ô mon âme !

— Vous ne mourrez pas I Vous ne pouvez plus mourir, Tom, Bongez-7 ! s'écria Georges avec véhémence. Je suis venu pour vous racheter ; je sui» venu pour vous emmener»

— massa Georges I vous êtes venu trop tard. Le Seigneur m'a racheté et va m'emmener dans sa demeure, — oh je désire aller. Le ciel est meilleur que le Kentucky.

— Non, vous ne mourrez pas l Cela me tue, cela me brise le cœur de penser à tout ce que vous avez souffert, de vous voir couché dana oe misérable hangar l Pauvre, pauvre gar^ çon!

— Ne m'appelez pas pauvre garçon, dit Tom avec solenuité; i'ai éU un pauvre garçon; mais cela. n'est {>lus, cela est passé. Je»Buis arrivé à la porte, je vais entrer dans la gloire. massa Georges, U Ciel est vmu! J'ai remporté la victoire, le Seigneur Jésus me l'a donnée; glorifions son nom!

La conviction forte et pieuse avec laquelle Tom prononça ces paroles entrecoupées frappa Georges de respect et le rendit silencieux.

Tom lui saisit la main et-con1inua :

— Vous ne direz pas à Chloé comment vous m'avez trouvé; cela lui serait trop affreux, la pauvre âme! Dites-lui seulement que j'étais prêt à entrer dans la gloire ; et que je ne pouvais plus rester ici pour personne. Dites-lui encore que le Seigneur s'est tenu près de moi, partout et toujours, et qu'il m'a rendu toute chose facile et légère. *-* £t les pauvres enfans, et la petite fille, hélas I mon cœur a saigné bien des fois en pensant à eux. Dites-leur à tous de me suivre,— de me suivre! Offrez mon amour à massa, à notre chère bonne maîtresse, à tous ceux de la maison. Si vous saviez \ je sens que je les aime tous 1 J'aime toutes les créatures de Dieu ; je n'ai plus rien que de l'amour ! — massa Georges, quelle grande chose qw d'être chrétien !

499 M eM»

. A G% montât, LegriSf toot en Be piomima^tii a'»y pg io h i> d« la pcHrte du hangfur. Il jeta dans rintérieiçr na lwa«qiie segard) et s'éloigna d'un air d'indifférence affectée.

— Le vieux Satan ! s'écria Georges ipdigné ; c'est an moins une consolation de penser que le diable lu pakoraeda Tui de oee jours.

— Oh 1 non I ne parles pas ainsi, fUt Tom en lui errant la main, c'est une pauvre misérable créature ; il est affi«ux d'^ penser ! S'il voulait seulement se repentir le Seâgncur lui pardonnerait encore; lafûs je or aine bien qu'il n» le veiulle jamais.

. — Et moi, dit Georges, je l'espère; oar je n'ai nul désir de le rencontrer dans le ciel.

•^ Silence I massa Georges, vous me désoler. K'ayes plus de pareils sentimena. Le mal qu'il m'a fait n^est paa un mal réel: U m'a ouvert les portes du Royaume; voilà tout.

Maie la foroe passagère que la joie de revçir son jeune maître avait rendue au mourant Pabandoona tout à ooop. Il tomba dans une prostratioa complète; ses jeux se leimèrent et «en visage prit cette expression mysténenae et sublime qui iKiaonoe iVpproche d'une autre vie.

Sa respiration devint lente et pénible ; sa large pâtriste se 'soulevait et s'abaissait pesamment. Mais ses traits portaient l'empreinte T%ââfnm do triomphe.

-«- Qui •— nous — * sépàrçra -^ de Vamour du Christ ! murmura-t*il d'une voix qui luttait faiblement <k«tre U mort.

Et il s'endormit en souriant du sommeil étemel.

Georges restait immobile, dans un respect religieux. Pour lui CQ hangar était devenu un lieu saint. Et, quand il se leva pour fermer lee yeux du mort, une seule pensée remplissait son âme, oelle que son vieil ami avait exprimée â simplement : — Quelle grande chose que d'être chrétien !

En se retournant, il se trouva en face de Legris qui se teùait4à d'un air sombre. Mais l'impression de œtte soène de mort avait abattu l'impétuosité naturelle du jeune honome. La présence du planteur ne lui inspira plus que de la répufluanoe, et il n'éprouva d'autre désir que de prendre oongé de lui en aussi peu de mots que possible.

Fixant enr lui ses yeux pénétrans, et lui montrant U mort}

•^ Vous avez eu de lui tout ce que vous pouviez en avoir» lui dit-il simplement; quel 4>nx voukss-vou» de soa corps 1^ Je désire l'emporter et l'enterrer décemment.

— Je ne vends pas les nègres morts, retondit bnaqusnent Legris ; il ne tient qu'à voua de l'eiiteneer ok y

t qwà voua de reAtenDer 00 vouATDQares et où il vous plnirA.

-T* Gavçons, à\i aut^tpt G^«j9m d'usi ton Â^!ttk«Tké à deux ou trois nègres qui se tenaient près du corf»* iûd«^«iiiol à remporter d^na ma voiture; et qua V%m d» Tcnu m« procure une bêche.

L'ui^ de» nègrça (ûla ohercW 1% bêohe } 4eu« «utoet aidèrent Georges à transporter le corps.

(forges n'avait plus accordé la mf^m^i^ altenlîQ» àLegfis qui restait là , cependant, mais gans contrediro tM ovdsM ; Legrls affectait l'indifférence en sii^aut, et il oontinvia àfluivre U corps tandis qu'on l'emportait.

Georges déplaça le siège de sa voiture, et, sur son maoe teau étendu, déposa le corpa ^u'il 9nvelo|ypta avecMÂii. Alors, fixait son regard sur Legris, et «e contenant ^v«c tffort :

— Je ne vous ai point encore exprimé, lui dit-U, oe quft je pense de cçttQ atroce affaire : C9 n'est ni 1» temps, m k liau. Mais, monsieur, justice wra faîte pour ee »ang iimoeent. Je proclamerai ce meurtre ; j'irai trouver le premier magktMl sur ma route, et je voug dénoncearai.

— Allez ! dit L^is eu faisant claquer «e« 4o}gt|i d!w^ ûr. de mépris. Ce serp. quelque chose de fort plaisaot. Ok koi»vexez-vous des preuves, des témoins? Almst jew^ homcfte, essayez !

Georges eomprit aussitôt la for^e de ee défi. Il n*y avtni pas un seul blanc daus rhabitation, et les tribunaux du 9ud ne tenaient aucun compte du témoignage des gens de couleur. U (nmt toutefois un moment que le ciel allait s'efttr'ouvrir au cri éolatant qu'il poussa vers lui pour demimdv ju»* tice^ mais le ciel demeura fermé.

— Après tout, reprit Legris, voilà biffl) de l'embavraf pour mi nègre mort,

- Ces mots, tombèrent comme une étincelle sur une poa* drière. La patience n'a jamais été la vertu dominante de»

jeunes gens du Kentucky. Georges se retourna, et, d'un seul coup vigoureusement appliqué, étendit le planteur ps^ ten9e« A le voir ainsi, enflammé de colère, près da l'homme renversé, on eût dit son divin patron, saint Georges, triompha»* du dragon.

Certaine hommes n'en sont déoidémeui.que meilleurs quand on les soufflette. C6uchez-les proprement dans la poussière, et ils en concevront aussitôt^ un profond sentiment de respect pour vous. Legris était de cette espèce d'hommes ; et, tout en se relevait, fcoutesv aeooaani la p<»fts»iàare d^ lea vitemens, il suivit des yeux le dépaxl de Georges avec les si^çnes d'une considération évidente. Il ne. vetrouYA mâme la parole qii« lorsqu'il e»! peràu la yoituiie de vue.

In d^hfWido U pl^atatioai, Qmgei «vait MnMfoé «4

49S tsà, CÈm

t«rfen'«iblonitnx «nihngé d*tut tenqmt d'tftxres : en y

creiuft U foste.

— FaatrU ôter le manteaii, massa? demandèrent lee nègre», quand la fosse fut préparée.

-— Non, non ; enterrez-le ainsi. — Hélas I c'est tout ce qne je puis vous donner maintenant, mon pauvre Tarn !

On eooeha le oorps, on le recouvrit de terre ; et, qnaad la fosse fut comblée, on la revêtît de gazon.

— You» pouvez vous en aller, garçons, dit Geor^ges en mettant une pièce d'argent dans la main de chacun des nègre».

Mais ceux-ci liésitaient à le ^ptitter :

— Si le jeune massa était assez bon pouf nons adieiler ? dit l'un d'eux.

— • Nous le servirions si fidèlement ! dit un autre.

— n fait dur ici, massa, reprit le premier ; achetezHions, massa, s'il vous platt.

— Je ne le puis, je ne le puis, répondit Georges ea les renvoyant «veo peine ; cela vvesX impossR>le.

Les pauvres gens s'en allèrent tristes et silencieux. Alors Georges s'agenouilla sur la fosse de son pauvre Tom :

— Dieu éternel I »'écria-t-il, je te prends à tànoin que, de cette heure, tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai, pour détruire cette malédiction de l'esolayage dans ma patrie.

Aucun monument n'indique le lieu où repose le vieux nègre i à quoi bon ? son Sauveur ne le retrouvera-t-il pas pour le revêtir d'immortalité et le faire apparaître avec lui, quand il revivra dans sa gloire ?

Ne le plaignez pas ! Une telle vie, une telle mort ne èoîv^t pas inspirer la pitié. La plus grande gloire de Dieu ne lui vient pas de sa tonte-puissance, maU de son amour et de sa Passion. Bénis sont ceux qu'il appelle à lui ressembler, à porter patiemment leur croix après lui ! C'est pour eux qu'il est écrit : — « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »

CHAnTRE XLn.

BinÔIBB ÀTJTHBxmQtTB D'UN BSTEKAKT.

Vers ce temps, et par suite de quelque droonstaace n* , marquable, les histoires de revenans circulaient à rinfiai parmi les esclaves de la plantation.

Ils se racontaient à l'oreille, qu'au milieu de la nût, des p«s t'étaient fait entendre le long de l'^soalitt dm groiiar et

toat an tnyers de la maison . En yain la porte dn vestîbnle avait été soigneusement fermée, le fantôme, soit qu'il portât une domble clef dans sa poche, soit qu'il usât du privilège immémorial des fantômes de passer par le trou de la serrure, n'en continuait pas moins ses promenades avec une facilité véritablement alarmante.

Toutefois, les opinions étaient quelque peu divisées quant à l'apparence de l'esprit; et cela,. grâce à la coutume trèsrépandue chez les nègres — peut-être aussi chez les blancs — de fermer invariablement les yeux devant une apparition, et de se cacher la tête sous la couverture, sous un jupon, sous un objet quelconque. Or, chacun sait que lorsque les yeux du oorps sont ainsi mis hors de service, les yeux de Timagination acquièrent en revanche une activité et une clairvoyance singulières ; il y avait donc une foule de portraits du revenant, tous bien complets, tous complètement certifiés et garantis, mais tous parfaitement dissemblables, ainsi qu'il arrive souvent des portraits, excepté dans ce trait caractéristique de la famille des esprits : — il était vêtu d'un drap blanc ! .

Les pauvres nègres n'étaient pas versés dans lliîstoiro

ajKÀenne ; ils ne savaient pas que Shakespeare lui-même,

consacrant ce costnme, ac^ait dit :

— Et' dans ces Jours dedenfl.

Borne voTait les morts courir dans leur Unoeal.

Leur accord sur ce point aVec les meilleures autorités, est donc un fait frappant de pneumatologie, que nous recommandons "^ aux somnambules en général et aux voyons en particulier. #

Quoi qu'il en soit, nous avons certaines raisons d'assurer qu'une grande figure couverte d'un drap blanc, se montrant aux heures affectionnées par les fantômes, circulait autour de la mûson de Legris, passait par les portes, se glissait de pièce en pièce, apparaissait, disparaissait, et, finalement, s'évanouissait dans le corridor déserté qui conduisait au fatal grenier, — et qu'au matin, cependant, on retrouvait les portes closes et tout aussi solidement feniées à def qu'elles avalent jamais pu l'être.

Il était impossible que Legris échappât entièrement & ces récits mystérieux, et les précautions m%me que l'on prenait pour qu'il ne les entenaît pas ne faisaient que rendre plus vif le travail de son ima^nation excitée. Alors, il faisait une plus grande consommation d'eau-de-vie ; il portait la tête plus haute, et jurait plus vigoureusement — pendant U jour; mai», la nut, U faiaût £ mauvais rêves, et son

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cenreau échauffé enfantût des vîaiûns qtû rngytMffnt pM

gracietisâxnent sur son oreiller.

Lo soir de rentôrrement de Tom, 3 était allé faire QUA orgie à la yille voisine. La fêté avait été complète ; et, rentré tard et fatigaé, il ferma sa porte à double tour, ôta la clef et se mit au lit.

En vérité, Thomine a beau s'agiter ! quelque peine qu'il se donne, pour la faire taire, la conscience est un hôte terrible, impitoyable et qui ne repose jamais dans le cœur du mécbant. Insensé ! qui verrouille sa porte contre les écrits, tandis qu*il porte dans son sein un fantôme avec lequel il n*08e pas demeurer seul, et qu'une Toix plus forte que tous les cris de la débauche retentit en hu-même comme la trompette du jugement dernier.

Mais Legris avait appuyé une chaise contre sa porte bien fermée. Il plaça une veilleuse à la tête de son Ut, posa ses pistolets à côté ; puis, après avoir examiné si les fenêtres étaient solidement assujetties, il se coucha en cx:iant avec un juron : -^ qu'il se moquait maintenant du diable et de ses suppôts.

Legris 8*endormit, car il était fatigué; il s'endormit profondément, mais une ombre effraj^ante vient planer sur son sommeil ; une terreur étran^ le saisit : Tapprénensiaii Yagae de quelque chose de prochain et de terrible. D'abord, il croit Toîr le linceul de sa mère ; c'est Cassy qui le port 3, l'étalé et l'agite sous ses yeux. H entend un bruit conms de cris, de gémissemens ; et, cependant, il se sent endormi ; et U se débat pour sortir de ce sommeil. Le voilà éveillé à d^ni. Maistéuant, il est sûr qu'on entre dans sa chambre, que la porte s'eùtr'otivre ; mais, il dengeure paralysé dans son lit. Enfin, il se soulève et frémit : la porte est ouverte { une main s'allonge et la lampe est éteinte,

La lune jetait une lumière pâle et ^rise à travers un nuage, 7— et il voit une forme blanche qui passe ! % distingue le léger frôlement de la draperie qui l'entoure. Le fantôme se penche, et^d'une voix mystérieuse, lugubre, lui mumnre par trois fois : — Viens ! — Viens 1 — Viens l

Immobile dans soip lit, le corps baigné d'une sueor fvoide, il r^arde : le fantôme a disparu. Quand, ^somment, où done a-t-il passé? Il se précipite vers la porte, il la secoue; la porte est restée fermée, fermée à double tour ! Legris tombe évanoui sur le plancher. *

Depuis ce temps, il redoubla d'ivrpgnerie ; U se mit k boiie sims ménagement, sans intervalles, désespérément.

Le bruit ne tarda pas à se répandre, ckms le pays, qvt le plai)tear était malade et ç^owraii^ ^ «mU VavMnt livré

DB L^OirCliS TOM, 431

à e«tt6 fÊeofMé maladie cmi semble {Projeter sut la vie pré* sente les lueurs de la vie future. Nul n*osait affronter les terreurs de cette chambre de malade ; c'étaient des cris , des hurlemens affreux ; et, dans son délire, le maUieureux parlait de visions qui glaçaient d'horreur tous ceux qui Tentouraient. C'est qtle toujours, devant son lit de mort, il voyait le fantôme impassible, inexorable, dont la voix répétait î — Viens ! viens ! viens !

Par une singulière coïncidence, le matin même de la nuit où l'apparition avait épouvanté Legris, on trouva la porte d'entrée ouverte ; et des nègres se rappelèrent avoir vu deux formes blanches se glisser dans l'omore, le long de l'avenue qui conduisait à la grande route.

Le soleil allait se lever. Cassy et Emmelîne se reposaient sous un bouquet d'arbres, à^une courte distance de la ville.

Cassy était entièrement vêtue de noir, à la manière des créoles espagnoles. Un voile couvert d'épaisses broderies cachait les traits de son visage. Selon ce qui avait été convenu entre les deux fugitives, Cassy devait jouer le personnage d'une dame créole etEmmeline celui de sa servante.

Elevée dès l'enfance par la société la plus «^tinguée, Cassy possédait tout naturellement le langage, les manières et l'esprit de son rôle ; de plus, elle avait su se composer aveo quolaues- bijoux .et les débris d'une garde-robe autrefois splenoide, une t(nlette suffisamment respectable.

La dernière fois qu'elle avait visité la vUle avec Legris, Cassy avait remarqué à l'entrée du faubourg une boutique où l'on vendait des malles. Elle s'y arrêta, acheta une des plus belles malles et demanda au marchand de lui donner quelqu'un pour la porter.

Ainsi escortée d'un garçon qui brouettait la malle, et d'Emmeline, qui portait son sac de nuit et quelque léger bagage, l'honorable dame se présenta dans la modeste auberge de Tendroit.

La première personne que Cassy aperçut dans Tauberge fut Georges Shelby, qui attendait là le passage du bateau.

De Son observatoire du grenier, Cassy avait remarqué le jeune homme ; elle l'avait vu emporter le corps de Tom, et elle s'était réjouie dans son cœur lorsqu'il avait adressé un si rude adieu à Legris ; en outre, dans ses promenades nocturnes sous son déguisement de fantôme, elle avait pu en* tendre les nègres se dire qui était l'étranger çt quels rapports il avait eus avec Tora. Ce fut donc avec un prompt • sentiment de confiance qu'elle apprit t[u'ils allaient voyager ensemUe sur la rivière.

Lu mise, les manières de Cassy, sa bourse, qtd paraissait

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bien garnie, ne permirent pas qu'ancrm sonpçon sMIeyftt snr elle dans l'auberge. On n'est jamais trop regardant pour les personnes qui sont en mesure sur le grand sujet de bien payer. Et c'est ce que Cassy avait fort bien prévu quand elle avait mis la main sur les billets de Legrîs.

A la chute du jour le bateau arriva. Georges Shelbj, avec la politesse qui caractérise tout bon . Kentuclpen, donna la main à Cassy pour la conduire à bord et fit tous ses ^orts pour lui procurer une bonne cabine.

Durant tout le voyage stfr la rivière Rouge, Cassy resta renfermtfc et couchée dans sa cabine, sous le prétexte d'une indisposition, et y reçut les soins assidus et dévoués de sa servante.

Quand on atteignit le Mississipî, Georges, ayant su que la dame étrangère devait, ainsi que lui-même, remonter le fleuve, proposa de lui retenir une cabine sur le bateau qu'il avait rmtention de prendre, exprimant du reste tout l'intérêt qu'il portait .à sa faible santé et le désir de lui être utile en tout ce qui serait possible.

Voilà donc nos voyageurs convenablement installés à • bord de l'excellent steamer le Cincinnati, marchant à pleine vapeur.

La sapté de Cassy était bien meilleure. Elle put s'asseoir sur la porte, prendrej)lace à la table.commune, et l'on parla d'elle, sur le bateau, comme d'une dame qui avut dû être fort belle.

La première fois qu'il avait aperçu le. visage de l'étrangère, Georges avait été frappé de l'idée vague d'une de ces ressemblances indéfinissables qui peuvent se rencontrer trèsfréquemment, mais qui ne laissait pas que de le préoccuper malgré lui. Il ne pouvait s'empêcher de l'examiner et de la suivre continuellement des yeux. Dès qu'elle s'asseyait à table ou devant sa cabine, la dtfme était certaine de voir le regard du jeune homme fixé sur elle jusqu'à ce qu'elle montrât quelque gêne sous cette persévérante attention.

Cassy finit par s'en inquiéter ; elle craignait quelques soupçons, et, tout bien considéré, elle résolut de confier toute son histoire au jeune ami de Tom et de s'en remettre entièrement à sa générosité.

Georges était tout prêt à sympathiser avec quiconque se fût enfui de la plantation de Legris, de- ce lieu maudit dont îl ne pouvait ni se souvenir ni parler sans la plus violente . indignation*; il accueillit donc cordialement les confidenèes de Cassy, et, avec ce courageux mépris des oonséquenoes qui honore ceux de son âge et de son pays, il s'engagea à veiller sur les fugitives et à les protéger de tout son pouvoir.

DE l'oncle tom. 433

La cabine voisine de celle de Cassy était occapée par -une dame française, M""* de Tlioux, qui voyageait avec uue belle petite fille d'une douzaine d'années.

M""' de Tboux, ayant appris que Georges était du Kentucky, parut désirer de nouer connaissance avec lui ; les grâces de sa petite fdle lui en fournirent facilement Tocca^ sion, car l'enfaut était bien le plus charmant jouet qui ait jamais Tait diversion à l'ennui d'un voyage de quinze jours suq un bateau à vapeur, •

Georges causait donc souvent avec M™* de Thoux, assis à la porte de sa cabine, et Cassy, lorsqu'elle se trouvait sur le pont, pouvait entendre leurs conversations,

La dame française faisg,it un grand nombre de questions très -détaillées sur le Kentucky, qu'elle disait avoir aatérieu> roment habité, et Georges apprit, non sans surprise, qu'elle avait demeuré précisément dans son voisinage. Da reste, M""" de Thoux l'interrogeait avec une telle conuaiasaace^ dU I)ays et de ses liabitans, qu'il ne pouvait trop s'en étonner.

— Connaissez-vous, dans votre voisinage, lui demandas-t^ elle un jour, un liomme du nom de Harris ?

— J'en connais un, répondît Georges, qui habite non loin de la propriété de mon père, mais c'est un vieil individu avec lequel nous n'avons jamais eu que fort peu de voàa^ lions. ' ,

— N'est-ce pas un grand propriétaire d'esclaves ? reprit M"® de Thoux d'un ton qui trahissait plus d'anxiété qu'elle n'avait sans doute l'intention d'en montrer.

— Oui, madame , dit Georges un peu surpris à son ac* cent.

— Peut-être savez-vous, — avez-vous entendu djxe qu'il possède parmi ses esclaves un mulâtre nommé Georges?

'— Oh ! certainement, — Georges Harris j — je dois bien le connaître, puisqu'il a épousé une femme de chambre de ma mère^ Mais il s'est enfui et doit être maintenant au Canada.

— Au Canada ? dit vivement M"" de Tlionx. Ah ! Dieu soit loué !

Georges la regardait de l'air de quelqu'un qui attend une explication.

M""* de Thoux pencha" sa tête sur ses mains et fondit ett larmes.

— C'est mon fr ère ! s'écria-t-elle.

— Quoi î madame ! s'écria Georges à son tour. • .

— Oui ! reprit M'"" de Thoux, qui releva fièremelit la tète, en essuyant -ses larmes ; oui, nionsieni'- î>hclby, GeosTgep Harris est mon frère.

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— Youd m'étonnes profondément, madame, dit-il en reculant un {MU sa ehaisQ pour mieux examiner M"* de Thonx.

-~ Mon ftère, Qontmna oelle-ci, n*étaît encore qu'un enfant lorsque je fus vendue pour le Sud. J'eus le bonheur d'êtte «obstée par un homme bon et généreux qui m'emmena dans les Àntfiles, m'affranchit et m*épousa. J'ai perdu mon mari daa» eas derniers temps, et tous me toyez en route pour fe Kentudky, oh j'allais essayer de retrouTer et de rachetai asoa frère.

ajonta-t-elle, comment est-il, lui...?

— * Uq tiès-beau jeune homme, madame, et gui, malgré «itta malédlotk» de l'esclavage qui pesait sur lui, se faisait hauiamMil appréder pour son intelligence et sa moralité.— J'en parie i^ ee«p sûr, ajouta Georges, puisqu'â s'eet marié dans M*M famme.

Si Mâa fn*tt aépcwéef ... demanda anxleosement IC^ de

-^ Un trésor! Une jeune fiUe belle, intelligente, «bnable et ^anae \ a» mère l'avait élevée et instruite presque aussi ■c ig— — s uio i i t que si eUe eûtt été sa fille. Elle savait lire, écnre, eowdre^ Modev parfaitement bien, et elle chantait délicieusement.

-« Ktait^elle née dans rotre maison ?

^ «^ Non } mon père l'aviùt achetée dans une de aes excursions à la Nouvelle-Orléans pour en faire présent à ma mère. C'était alors nne enfant de huit à neuf ans. Mon père ne voulut jamais dire ce qu'elle lui avait coûté ; mais» il y a quelque temps, tandis que nous examinions ses papiers, l'acte dé liante nous est tombé entre les mams : il l'avait payée «ne somme extravagante, sans doute à cauae de son étonnante beauté.

Georges, tournant le dos à Cassy, ne pouvait pas voir l'expression d'intérêt profond avec lequel elle écoutait ces damiers détails.

Mais, à ce moment, éllo lui toncha le braa, et, pâle et «MnUatfla d'émotion :

— Savez-vous. lui demandart-elle, les noms de ceux qui l'avaient Vendue?

— Je crois qu'un nommé Simmons était le principal intéressé ; du moins, U me semble avoir lu ce nom sur l'acte de vente.

•^ Oh 1 non Dieu 1 dit Cas«y. Et oUe tomba évanouie. 9^M^éi d« awpriaei teaîa mus pouvoir oom^irmâçt eB«

• BB L'OKCLB TOM. 435

core la cause de cet évanouissement, Georges et M"* d» Thoux s'empressèrent de secourir Cassy avec tout le mou> vement habituel en pareil cas. — * Georges renversa une carafe et brisa deux verres ; les dames qui étaient au salon, apprenant que quelqu'un venait de s'évanouir, se groupèrent confusément devant la porte de la cabine, interceptant le passage de l'air aussi exactement que possible ; bref, les choses se passèrent précisélhent comme on doit toujours s'y attendre

Quand elle reprit ses sens, la pauvre Cassy se tourna le visage contre la cloison, et elle pleura et elle sanglota comme un enfant. Peut-être, vous qui êtes mère, pourriezvous dire à quoi pensait la pauvre femme ; peut-être ne le

Eourriez-vous pas. — Elle comprit, assurément, à cette eure, que Dieu avait eu pitié d'elle, et qu'elle reverrait sa fille, ainsi qu'elle la revit en effet quelques mois après, alors que... Mais dous anticipons.

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