TROISIÈME VOYAGE
Région des Calmes. — La Trinité, Découverte du Continent.
Ile Sainte-Marguerite.
Au nom de la Très Sainte Trinité, Colomb mit à la voile le 30 mai 1498, après avoir fait le vœu de donner ce nom trois fois adorable à la première terre qu'il découvrirait.
Cette fois ce n'était plus seulement des îles, c'était le Continent qu'il cherchait.
A peine eût-il dépassé l’île de Fer, qu’il détacha trois navires pour porter à Hispaniola les provisions embarquées ; puis, « au nom de la Très Sainte Tri- . nité, » il se dirigea en droite ligne vers l'Equateur.
C'est dans la région de la zône torride qu'il supposait arriver au Continent ; la goutte le tourmentait cruellemént sans abattre son énergie.
Quinze jours s'étaient écoulés sans qu'il eût été possible de prendre aucune hauteur, et même d’observer le firmament obscurci de brouillards épais.
Le 13 juillet on entrait dans la région des Calmes, région jusque-là inexplorée : les eaux ne réflétaient
qu'un brouillard d’une blancheur éblouissante. L'atmosphère brûlante, l’immobilité de l'Océan, tout cet ensemble de phénomènes inconnus terrifiait l'équipage.
La rencontre des vents alizés a pour résultat de former autour de la terre une zone circulaire dite région des Calmes; cette bande des Calmes se déplace d'accord avec la marche du soleil, sa largeur varie de 220 kilomètres à plus de 1350 kilomètres.
Tout à coup le soleil paraissait, mais c'était pour accabler de ses feux ; le goudron se liquéfiait, les provisions s’altéraient en quelques heures, le bois se desséchant laissait échapper l’eau et le vin, «il n’y avait pas un matelot qui osât descendre sous le pont pour réparer les tonneaux et prendre soin des vivres. »
Pendant huit jours il fallut demeurer immobile sous un ciel de feu sans qu'il fût possible de tenter un moyen pour avancer.
L'Amiral eut recours à la prière. « Dieu Notre- Seigneur, écrit-il, me donne enfin un bon vent, » mais un seul baril d’eau sur chaque navire ne pouvait étancher la soif ardente des matelots ; Colomb prolongeait sa prière.
Le 31 juillet, le gabier de hune aperçut le triple sommet d’une haute montagne à douze ou quinze lieues de distance ; l’Amiral pénétré de reconnaissance se dirigeait vers cette terre dont la forme même semblait répondre à ses vœux; il la nomma la Trinité.
Vers le soir on tentait en vain d'aborder au Sud
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terre bien cultivée, d'une végétation plus exubérante encore que les autres et couverte de huttes de pêcheurs abandonnées par les indigènes effrayés.
Bords de l'Orénoque.
13ù :HRISTOPHE COLOMB
Cepenu :, au midi de cette même terre, Colomb remarquait un fort courant d’eau douce qui s’avançait à plus de trois lieues dans la mer sans participer à l’amertume des flots; ce courant accompagné d'un bruit presque effrayant, arrivait à un dangereux passage que l’Amiral nomma Bouche du Serpent. Une telle masse d’eau ne pouvait sortir d'une île; Colomb concluait aisément qu’il avait trouvé le Continent.
En effet, le Révélateur du globe était arrivé à l’extrémité du deita de l'Orénoque, dont les quarante bouches découpent une étendue de cinquante lieues. La science aussi bien que l'intuition de l’Amiral, lui firent comprendre que cette multitude d'îles n'était point un archipel, mais que le fleuve se frayait dans le sol par la force de son courant même d'innombrables issues ; il nomma cette terre la Terre de Grâce, reconnaissant que Dieu l'y avait amené.
L'Orénoque, dont l'immense masse fitcomprendre à Colomb qu'il longeait les rivages d’un vaste continent, prend sa source dans les montagnes de la Guyanne ; la surface du bassin de ce fleuve est de 1,036,000 kilomètres carrés. IL se partage en deux fleuves dont l'un va se verser dans l'Atlantique, au Sud de la grande rangée des Antilles, tandis que l’autre, connu sous le nom de Cassiquiare, descend au Sud-Est vers le Rio-Negro, affluent des Amazonces ; les trois grands fleuves de l'Amérique
du Sud s’entrelacent au moyen d’une zône d'eaux
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courantes non interrompue qui s'étend du Nord au Sud, de la Bouche du Dragon à l'estuaire de la Plata. ;
C'est encore sur les fleuves américains que l’on peut contempler les rapides dans toute leur beauté. M. de Humboldt a décrit le premier les raudales d’Atures et de Maipures, où l’'Orénoque changé en une masse d'écume descend en formant d'innombrables cascades et cascatelles, à travers un chaos de rochers et d’'écueils aux flancs noirâtres, à la cime verdoyante. Chaque masse de granit, semblable à la ruine d’une tour ou d’un château, porte un groupe de palmiers ou d’arbres au feuillage touffu ; chaque pierre plus basse que peuvent atteindre les eaux du fleuve pendant les crues, est couverte d’alluvions où croissent en abondance des mimosas au feuillage délicat, des fougères, des orchidées aux charmantes fleurs : ce sont des jardins environnés d’écume, et rappelant ces rochers couverts de gazons fleuris qui se dressent au milieu de certains glaciers de la Suisse. Unes nuée de vapeurs plane au-dessus du fleuve, et l’arc-en-ciel apparaît à travers les branches des innombrables berceaux de feuillage. Tel est le spectacle que présente l'Orénoque sur une longueur de plusieurs kilomètres dans chacun de ses rapides (1).
(1) Humboldt, Voyages aux régions équinoxiales.
« Les forêts majestueuses ombragent une grande partie du delta de l'Orénoque. À la marée haute, la plupart des îles de ce delta sont couvertes par les eaux, et alors se présentent à l'œil surpris de l'explorateur, de grands bois qui semblent s'élever du sein des ondes ; la barque circule sous le feuillage épais, elle évite par de nombreux circuits les lianes innombrables qui s’eutrelacent aux arbres ; autour de l’embarcation se jouent dans les flots les lamantins, les caïmans, tandis que au-dessus dans les voûtes de feuillages, on voit s'agiter les aras aux couleurs brillantes et variées, les cardinaux au plumage de feu, les moqueurs aux couleurs noires mais au ramage enchanteur, plus varié et plus éclatant que celui de notre rossignol... Des myriades d'oiseaux au plus délicieux plumage, colibris, oiseauxmouches font étinceler leurs topazes et leurs rubis sur les coroles empourprées des aristoloches, des liserons, des orchidées.
« Les singes se suspendent par leur longue queue aux branches flexibles, et s’élancent avec l’agilité de l’écureuil de rameau en rameau... De temps en temps, des hamacs apparaissent au milieu des
branches et se balancent mollement au-dessus des
eaux. Les Indiens du bas Orénoque habitent ordinairement les îles plus élevées du delta et y vivent de poisson, de bananes et de manioc. Maïs dans les
pérégrinations où les entraîne la pêche, ils sont
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souvent conduits jusque sur les plus basses îles, et c'est là que la crue du fleuve les oblige à monter dans leurs demeures aériennes; les hommes s’y établissent pour y dormir de longues heures (1). »
La végétation de ces côtes était colossale et la flore absolument distincte de celle des îles; mais les arbres et les lianes empêchant d'aborder, Colomb dut remonter vers le Nord-Est.
Les grandes forêts tropicales frappent surtout par la variété des espèces, la fougue de la végétation, la magnificence des feuilles. Ce n’est point un ensemble majestueux et régulier comme la forêt de sapins ou de mélèzes, c’est un chaos de verdure, un entassement de forêts entremêiées, où le regard cherche vainement à recounaître les innombrables formes végétales.
Au-dessus des larges cimes touffues se superposent d’autres cimes et se dressent les palmiers, reliés les uns aux autres par le lacis inextricable des lianes; des rameaux brisés, suspendus par des cordages presque invisibles, se balancent dans l’espace ; des pandanus jaillissent comme des fusées de verdure du fouillis des branches et des feuilles de toute espèce, disposées en panaches, en éventails, en bouquets, en guirlandes ; des orchidées épanouissent dans l'air leurs fleurs étranges ; les arbres, tombés de vieillesse, disparaissent sous des réseaux de fleurs, et la plupart des troncs encore debout sont eux-mêmes entourés comme d’une nouvelle écorce
(1) Bulletin de la Société de Géographie, 1861.
par les tiges en spirale de parasites au feuillage élégant.
.… Un chêne de la zône tempérée paraît toujours indépendant quand même il est environné d’autres chênes comme lui; mais les plus beaux arbres d'une forêt vierge de l'Amérique du Sud ne s’appartiennent point: tordus les uns autour des autres, noués dans tous les sens par des cordages de lianes, à demi-cachés par les parasites qui les étreignent et qui boivent leur sève, ils ne sont plus que de simples molécules dans un immense organisme recouvrant des contrées entières.
Vue de la surface unie de la mer, la forêt tropicale semble avoir sa racine dans les eaux et flotter comme une énorme plante. Toutes les branches sont reliées les unes aux autres, et le moindre frémissement se propage de feuille en feuille à travers l’immensité verdoyante... Une atmosphère humide et chargée des senteurs mélangées des plantes s'échappe de la forêt et se répand au loin : on peut reconnaître à 13c kilomètres en mer les côtes lointaines de la Colombie, grâce aux parfums répandus
dans l’espace (1).
A peine descendus à terre, les Espagnols remarquèrent quelques traces de culture, des sentiers bien frayés, quelques cases, mais aucun habitant ; tousies Indiens ont les sens si merveilleusement développés qu’ils reconnaissent les traces, entendent les pas,
(1) Reclus, Magasin maritime.
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aspirent même et flairent pour ainsi dire l'odeur des étrangers, de façon à se dérober à leur rencontre. ‘
Christophe Colomb fut privé de descendre ce jour-là du navire; l’ophthalmie aiguë dont il souffrait et qui menaçait de lui ôter la vue ne lui permeitait pas de supporter le jour; il chargea le « vertueux capitaine Pierre de Terreros » de planter au nom de la couronne d’Espagne une grande croix sur le rivage, et Pierre de Terreros fut Zepremier Euro- Déen qui mit le pied sur le nouveau continent.
C'était le 5 août 1498.
Dès le lendemain on réussit à s'emparer de six Indiens ; ils furent comblés de présents, on leur donna des morceaux de sucre; et les grelots leur furent si agréables que tous les habitants voulaient aborder les caravelles. Ils offraient à l’Amiral du pain, du vin, des arcs et des flèches empoisonnées ; la plupart échangeaient volontiers des plaques d'or de la grandeur de la main et larges de trois doigts pour quelques grelots et pour une sonnette.
L'Amiral n’eut pas le plaisir de voir par lui-même cette ierre tant désirée, l’ophthalmie dont il était atteint l'empêchait d'ouvrir les yeux, il devait rester dans l'obscurité de sa cabine. Il jugeait par les rapports de ses officiers ; ses officiers navigvaient par ses ordres.
C'est ainsi que les caravelles reconnurent le golfe de Paria et rasèrent l’île Sainte-Marguerite ; dans le golfe, l’eau était si délicieuse que l’ Amiral dit « n’en
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avoir jamais bu de pareille. » Il avait enfin trouvé le golfe des Perles (golfe de Paria) et rencontré les pintadines en quantité, produisant des perles énormes et magnifiques. Il en acheta de très belles sur la terre ferme, et envoya un canot vers la petite île de Cubagna, entre Marguerite et le continent, parce que les matelots y avaient vu les indigènes pêchant les perles. Touss’enfuirent, à l'exception d’une Indienne, qui donna pour quelques fragments de terre cuite un nombre considérable de perles ; elle portait un collier de perles magnifiques à plusieurs rangs. Les Indiens, attirés par les verroteries et les sonnettes, apportèrent aux matelots plus de trois livres de perles, dont quelques-unes d'une grosseur prodigieuse.
Mais ces importantes découvertes, Colomb ne les avait pas accomplies avec la promptitude que nous mettons à les raconter. Pour sortir du golfe de Paria et passer entre l’île de la Trinité et le long promontoire du continent, il faut franchir un détroit dangereux; la masse des eaux de l'Orénoque s’y heurte violemment contre celles de la mer des Antilles (alors mer des Caraïbes).
Lorsque les caravelles se trouvèrent engagées dans le détroit, elles couraient risque de se briser aux récifs, ou même les unes contre les autres. Colomb ne cachait pas ses appréhensions et déclarait qu'après le passage ils seraient vraiment sortis de la « Bouche du Dragon » (ce nom est resté au détroit).
li ordonna de suivre le vent et dans « sa con-
fiance envers la miséricorde de la Très Haute Majesté de Dieu, » il s’assurait de l’heureuse traversée, remerciait avec effusion et paravance la divine bonté; et atteignait presque aussitôt l’île Sainte-Marguerite, dont les richesses sont si bien symbolisées par le nom qu’il lui imposa (on sait que Margarita signifie perle). | L'état de santé de Christophe Colomb le forçant à se reposer quelque temps, il dut mettre le cap sur Isabelle.
Si les yeux du savant Amiral avaient pu contempler les cieux, que n’aurait-il pas découvert encore en longeant la côte de Cumana, « dont l’ho- « rizon éternellenent pur offre à l’admiration de « l’homme dans la constante sérénité des nuits, plu- « sieurs constellations des deux mondes, et réunit « sur la limite aérienne de l’ancien hémisphère les « surprises du ciel austral. >» De là se découvrent, abaissés vers l'extrême horizon du Nord, les astres familiers de l'Europe, tandis que dans les champs de l’espace éclatent les étoiles zénithales, et que se laissent soupçonner au loin comme une sublime vapeur, les nuées magellaniques (1).
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Dans cette navigation de dix-huit jours, Colomb, qui avait mis ce troisième voyage sous la protection
(1) Roseily de Lorgues.
de la Très Sainte Trinité, avait fait trois découvertes, les plus merveilleuses des découvertes cosmographiques, et dont une seule suffirait à immortaliser un nom ; il avait constaté :
L'existence du nouveau Continent;
Le renfl. nent Equatorial ;
Le grand courant Océanique.
Et d’abord l'existence du Continent. Nous avons vu que de la violence du courant de l’Orénoque, il avai. :onclu de son parcours; par la longueur présumée certaine du parcours, il avait connu l'étendue de la terre. Bien plus, il déclara que le Continent ne pouvait pas être l'Asie, mais une terre immense située vers le Sud et se développant vers le Sud.
Il avait l'intuition du renfement Equatorial : il sentit que la terre où il se trouvait alors était plus élevée. « Il me semble, disait-il, avoir gravi le dos « de la mer comire une montagne »; enfin il ne craignait pas d'écrire aux rois catholiques que, d'après « ce qu’il a vu, la Terre n’est pas absolument « sphérique, et que la paitie qu'il explore est plus « rapprochée des cieux ».
Ce renflement n’est pas subit, ajoute-t-il, mais il est amené de fort loin. Toutes ces observations sont entrées depuis dans le domaine de la science.
Il remarquaïit, en troisième lieu, le fleuve dans l'Océan, ou courant Océanique, et affirmait, en observant le mouvement des flots, que les eaux et
les cieux se meuvent d'Orient en Occident, à l’opposé de la terre, qui accomplit sa rotation d'Occident en Orient.
Il est un fleuve dans l'Océan, dit le célèbre Maury dans sa Géographie de la mer : dans les plus grandes sécheresses jamais il ne tarit; dans les plus grandes crues, jamais il ne déborde. Ses rives et son lit sont äes couches d’eau froide entre lesquelles coulent à flots pressés des eaux tièdes et bleues. C'est le grand courant nommé le Gulf-Stream.
Après avoir en six muis fait le tour de la mer des Caraïbes, il suit les côtes septentrionales de Cuba, puis contourne la pointe méridionale de la Floride, et pénètre dans le détroit qui sépare le continent américain des îles et des bancs de Bahama. Grossi de la masse d’eau que lui envoie directement le grand courant équatorial par les détroits de l’Archipel et surtout par le canal de Bahama, le Gulf-Stream s'élance vers le Nord dans l'Océan. Après avoir mêlé ses eaux à la masse d'eau tiède venue des mers équatoriales, il se précipite à la rencontre des eaux froides du pôle... Puis une branche de reflux, coulant vers le Midi, va gonfler le courant équatorial, et forme, en le complétant par des tourbillons secondaires, l'immense tournoiement de l'Atlantique au centre duquel s'étendent en archipels les prairies de la mer de varech.
Enfin, et sans pouvoir en apporter d'autre preuve que son assurance intime, il affirmait qu’au delà de la terre découverte se trouvait encore l'Océan.