ET LA REINE SE MOURAIT
Malgré l'énergie de sa volonté, elle avait dû peu à peu abandonner le soin du royaume ; elle se sentait défaillir ; mais, grande et héroïque jusqu’au bout, elle acceptait avec une calme douceur les souffrances venant de Dieu, plutôt que les soulagements qu'il aurait fallu demander aux hommes.
La main sanglante du divin Crucifié l’avaittouchée, elle baisait cette main qui ne blesse que pour guérir |
Mais avant d'interrompre les affaires, Isabelle avait pu connaître par le brave Diégo Mendez lui-même, les détails des derniers malheurs et des récentes découvertes de l’'Amiral.
Elle avait pu lire la lettre sublime, arrivée comme par miracle en Castille, et portée à la reine par Diégo.
Elle avait compris l'importance de trouver le détroit obstinément cherche par Colomb, et l'existence au delà de ce détroit d'une mer qui devait être le centre du commerce avec le Nouveau-Monde.
Isabelle avait tressailli d’indignation au récit des malheurs des Indiens, des massacres de Xaraguacet des mauvais traitements anfligés aux mineurs par Ovando.
Ellé avait anobli Mendez, lui avait donné des armoiries et des titres, et l'avait chargé de remercier l’Amiral dont elle voulut encore attacher le fils aîné à
sa personne.
L Mais le grand Colomb et l’incompatable Isabelle, sa protectrice, ne devaient pas se revoir sur la terre ; | le ciel, véritable centre de réunion, allait bientôt leur || ouvrir ses portes! (| Le mardi 26 novembre 1504, Isabelle la Catho- (|
lique demandait à revêtir, pour le moment suprême, l’habit de Saint-François, comme membre du tiers- (il ofdre dont elle faisait partie. | Elle communia en viatique, reçut l'extrême-onction avec la ferme simplicité d’une âme prête à subir le redoutable mais juste jugement de Dieu. ji! Comme elle l'avait toujours servi avec générosité
et constance, qu'elle avait embrassé sa cause avec |
ardeur et lui avait cosacré toutes les forces de son |
âme et de son royaume, elle attendait en confiance | |
la couronne éternelle qui allait remplacer la cou- | il
ronne de Castille, et briller sur son front d’un éclat | |
immortel. | {ll
Le 3 décembre seulement, Colomb apprenait son | fl malheur; la reine était morte! Avec elle il perdait | non seulement sa bienfaitrice, mais la seule âme qui | à eût compris ses projets, approuvé sa noble ambi- | tion; la seule, qui se fût animée au récit des magni-
« ficences d’une nature qu’elle n'avait pas entrevue ; la seule, qui avait eu le don de lire dans ses yeux et de \l surprendre dans sonlangage les saintsenthousiasmes À excités dans les grands cœurs par les grandes choses! !
Il fut comme anéanti, et regarda vers ia patrie céleste, but de toutes ses aspirations, lieu du rendezvous éternel des saints.
Colomb reprit néanmoins pour ses fils et pour ses compagnons, les sollicitations auprès du roi pour l’arriéré de la solde et l’accomplissement des promesses signées devant Santa-Fé en 1492.
Quatre lettres successives n'ayant pas même obtenu de réponse, l'Amiral se fit un devoir d'essayer une dernière tentative; il se rendit à Ségovie près de Ferdinand au printemps de 1505.
Le roi le reçut avec bienveillance, « écouta avec « patience le récit de sa navigation et de ses décou- « vertes. Tout en reconnaissant les titres incontes- « tables de Colomb à la gratitude de la couronne, le « roi ne promit rien... Dans les diverses audiences, « il recommandait à l’'Amiral de se bien soigner. et « d’un geste gracieux lui faisait le salut de congé. »
Abandonné de tous, frustré dans ses droits les plus légitimes, blessé au cœur dans les pauvres Indiens victimes de la cupidité des chercheurs d’or et dansla mort de la grande reine, l'Amiral se voyant traité comme son divin Roi, l’imita dans sa résignaticn. I1 avait porté partout la croix, il sut la porter dans son corps et dans son âme, il sut y mourir en regardant le crucifix; comme son Maître il sut se taire et pardonner.