PREMIER VOYAGE
De Palos à l’Ile de fer. — De l’Ile de fer à San-Salvador.
Le petit port de Palos ayant été choisi pour lieu d'embarquement, Colomb s'y rendit avec le P. Juan Perez. Les ordres des rois obligeaient la ville à livrer dans le délai de dix jours, deux caravelles équipées et armées; ils autorisa‘ent l’Amiral à noliser (louer) un troisième navire. Lorsque la population connut le projet, la consternation, puis le désespoir, s’emparèrent de tous les esprits ; les marins se cachaïent, ils dissimulaient leurs barques, les calfats et les charpentiers se disaient malades, les marchands refusaient le bois, le goudron, les câbles, etc. Comment la terreur populaire n’aurait-elle pas grossi les dangers, alors que la science elle-même se déclarait impuissante à les affronter !
Nous avons dit que la composition, le volume, le poids, la forme même de la terre étaient inconnus. On niait les antipodes; on pensait que les forts courants, les eaux obscures, l'atmosphère sans clarté de la Mer ténébreuse aboutissaient au chaos, des
gouffres sans fond où se jouaient Béhemoth et Léviathan.
Des auteurs, réputés savants, croyaient à la puissance de l'oiseau Rock. qui. de son bec, emportait les navires et se jouait en Îles fracassant dans les airs.
Toutes les mappemondes et les cartes marquaient d'une figure de monstre les abords de la ligne équatoriale, que la main crochue de Satan empêchait de franchir.
Là encore, le P. Juan Perez vint au secours de Christophe Colomb. Il était aimé à Palos, on y avait apprécié sa science et ses hautes vertus; peu à peu il raffermit les esprits, et trouva trois habiles matins, les trois frères Pinzon, disposés à suivre Colomb, à le seconder dans la découverte ; l'exemple des trois vaillants frères rassura les matelots et trois caravelles furent équipées : la Pinta, la Santa- Maria, montée par l'Amiral, et la Nina (prononcez Ninia), la plus petite des trois, comme l'indique son nom (1). L'équipage entier comprenait cent vingt hommes, soixante sur la Santa-Maria, trente sur la Pinta, vingt-quatre sur la Nina.
Enattendantun ventfavorable, Christophe Colomb
(1) Les caravelles, dit Roselly de Lorgues, furent les seuls navires employés par don Henrique, pour les découvertes des îles Africaines;.… elles remplissaient à la fois l'office de nos bricks et de nos gabarres... À cause de leur grande élévation au-dessus de l'eau, on les classait parmi les bâtiments de haut bord. La grande chaloupe de la Santa-Maria mesurait trente pieds, ce qui donnerait à la caravelle quatre-vingt-dix pieds de quille et une largeur de vingt-six pieds sur le pont... Ces trois navires représentaient des bricks de dix, seize et vingt canons; elles étaient pourvues d'artillerie et portaient les vivres nécessaires pour un an,
se préparait par la prière dans la retraite franciscaine, remerciant Dieu de l'avoir choisi pour une mission
apostolique sans égale. Mais, plus le moment du départ approchaïit, plus les appréhensions croissaient.
Départ de Palos.
LA
L'équipage se rendit processionnellement à la Rabida; tous reçurent la sainte Communion et retournèrent à bord jusqu'au
Vendredi 3 Août 1492.
Cette nuit-là, le Révélateur du globe, réveillé par la brise de terre dans les hauts sapins de la forêt, se leva aussitôt; il reçut une dernière fois le « Pain des Anges, devenu la nourriture des voyageurs, » et se rendit, accompagné du P. Juan Perez, suivi bientôt des familles éplorées de tous les marins, au petit port où l’attendait son canot. « Puis, dit Oviedo (1), d'une voix qui domina les bruits confus des trois équipages, Christophe Colomb commanda, au nom de Jésus-Christ, de déployer les voiles. »
Aussitôt qu'il eut doublé le cap, l'amiral entra dans sa cabine construite sur le château d’arrière, et commença son journal de bord au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, affirmant une fois de plus le caractère de l’entreprise. Car, selon la parole de Notre Saint-Père le Pape Pie IX, « Cinistophe « Colomb, enflammé de zèle pour la foi catholique, « résolut en entreprenant la plus audacieuse des « navigations, de découvrir un monde nouveau, non « point tant pour ajouter de nouvelles terres à la « souveraineté de l'Espagne, qu'afin de placer de
{x} Oviedo, voyageur et historien espagnol, intendant d'Haïti en 1535, gouverna avec dureté et même violence.
aïti en
« nouveaux peuples sous le règne du Christ, ce qui « veut dire de l'Église. >
Dans le prologue de son journal, Colomb loin de faire valoir sa propre initiative, sans indiquer les longues souffrances par lesquelles il dut acheter l'honneur du voyage, prête aux Rois Catholiques les nobles conceptions de son génie et le zèle de sa sainte ambition.
« Vos Altesses, écrit-il, se sont décidées, comme ennemies de Mahomet, à m'envoyer dans les contrées de l'Inde, à l'effet de voir les princes, les pays et les habitants, d'examiner la nature et le caractère de tous, et les moyens à prendre pour leur conversion à la vraie religion. »
Il se promet, et il n'y manqua pas une seule fois, « d'écrire chaque nuit ce qui se passera le jour, et « chaque jour la navigation de la nuit... » Il se « propose de faire la carte exacte et détaillée des eaux et des terres de la Mer Océane, et, s’il est possible, les dessins et descriptions de tous les lieux à découvrir. « Pour cela, ajoute-t-il, il est nécessaire que « j'oublie jusqu’au sommeil, car pour exécuter mes « plans il me faut un grand travail. »