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Le récit de Washington [Irving sur la première traversée d'Europe au Nouveau-Monde et la découverte de Christophe Colomb est peut-être la plus
curieuse et la plus agréable de toutes les narrations à ce sujet.
Cet écrivain, l’un des plus habiles littérateurs contemporains (1828) de l'Amérique Anglaise, constate avec impartialité tous les motifs surnaturels de Christophe Colomb dans sa Découverte : sa confiance sans borne en la divine Providence, sa foi toujours forte et invincible, son noble désintéressement et son abandon plein d'amour à « la haute Majesté de Dieu. » Malheureusement l'esprit glacial du protestantisme resserre le cœur et éteint dans l’'estimable auteur le feu divin qui soutenait le grand Colomb. Au lieu d’adorer avec lui et avec les catholiques, dans les obstacles même et dans les épreuves, la miséricordieuse volonté de Dieu, Washington Irving ne voit que la persistance du Très-Haut à contrecarrer les desseins de son serviteur, qu’il admire d'autant plus pour sa persévé-
rance.
Voilà donc la petite flottille en mer.
Les trois premiers jours on navigua sans accident; ie iundi la Pinta arborait le pavillon de détresse, le gouvernail se brisait, le navire faisait eau; il fallut relâcher aux Canaries. Pendant que l’Amiral cherchait à remplacer la caravelle, on attendait sous la côte de Téneriffe dont le volcan était en ébullition ; les équipages s’effrayèrent, regardant ce premier bouleversement comme le présage de tous leurs malheurs. Colomb les rassura par l'exemple du Vésuve que la plupart connaissaient, puis on dut
repartir après avoir perdu trois semaines à réparer la Pinta.
A peine était-on au large, que Christophe Colomb apprit que trois caravelles portugaises croisaient levant l’île de Fer avec ordre de l’enlever; le Commandant mit néanmoins à la voile le 6 septembre; quittant Gomère il entra dans la région des découvertes, et, prenant résolument la route de l'Occident, il s’avança dans les eaux inconnues de l'Atlantique.
Pendant trois jours, le calme empêcha de quitter les Canaries et par conséquent de fuir le danger; mais, de nouveau Dieu vint en aide à son serviteur au moment opportun.
Le 9 septembre 1492 une brise favorable s'étant levée avec le soleil, les voiles se gonflèrent ; et, avant la fin du jour, les hauteurs de l’île de Fer avaient disparu à l’horison.
A ce moment, le cœur manqua à tous les matelots; les plus courageux éclatèrent en sanglots, croyant avoir perdu pour jamais leur patrie, leur famille et leur propre vie. Colomb s’efforça de calmer doucement leurs angoisses par l'espérance des richesses, des récompenses et de la gloire. Il recommanda aux pilotes de maintenir la direction à i'Occident, et de s'arrêter après avoir parcouru sept cents lieues, si quelque accident séparait les navires dans le voyage ; car, suivant ses calculs, Colomb assurait que la terre à sept cents lieues serait toute proche.
En même temps, il eut soin de rédiger deux jour-
naux de bord: l’un exact, pour lui-même, et l’autre à l’usage des matelots, ayant soin d’y inscrire chaque p4 jour une distance moindre que le chemin parcouru, | afin qu'ils se crussent plus près de l'Espagne.
Le 11 septembre, on rencontra à cent cinquante lieues des îles, un fragment de mât, nouveau sujet | de redouter les tempêtes et les naufrages; le 13, à | deux cents lieues environ, Colomb observa pour la 1 première fois un phénomène inconnu jusque-là : à |
| minuit, l'aiguille aimantée au lieu de signaler l'étoile { polaire avait varié de cinq à six degrés; la variation |
! s’accentua de plus en plus.
ji | Lorsque l'équipage s'en aperçut, les hommes s’in- | terrogèrent avec anxiété; chacun ajoutant aux terpull reurs de ses camarades, ils conclurent que l’on f ll entrait dans un monde nouveau, que la boussole y | Il avait perdu sa mystérieuse vertu et que toutes les a lois de la nature étaient bouleversées. Christophe fl 1) Colomb trouva dans la promptitude et l'intuition de
| son génie, une explication qui se trouve êtr= la vérinu table, et leur expliqua que l'aiguille n’ir tique pas Il tant l'étoile polaire, que le point du Nord fixe et | invisible, autour duquel elle accomplit sa révolution.
« Ce phénomène, dit Washington Irving, nous | est maintenant familier, mais la cause en est | |
inconnue; c'est un de ces mystères de la nature ouvert aux observations et aux expériences jour-
je | 1 nalières; mais si l’on cherche à le pénétrer, l'esprit |) humain trouve aussitôt ses propres limites et une ji | nouvelle raison d’abaisser son orgueil. » }
Le 14, deux oiseaux qui s’éloignent rarement de la terre, volaient autour des navires.
« Les oiseaux de mer, dit Châteaubriand, sont comme des courriers qui partent sans cesse avec des gardes nombreuses, et, par ordre de la Providence, se dispersent sur les mers pour secourir les vaisseaux. Les uns se placent à quarante ou cinquante lieues d’une terre inconnue, et deviennent un indice certain pour le pilote qui les découvre floitant sur l’onde comme les bouées d’une ancre; d’autres se cantonnent sur un récif, et, sentinelles vigilantes, élèvent pendant la nuit une voix lugubre pour écarter les navigateurs ; d’autres encore, par la blancheur de leur plumage, sont de véritables phares sur la noirceur des rochers.
« Tous les accidents des mers, le flux et le reflux, le calme et l’orage, sont prédits par les oiseaux. »
Le 15, les matelots se crurent à la dernière heure. Un météore assez ordinaire sous les tropiques, une trace et « comme une branche de feu » parut tomber du ciel dans l’eau à la distance de cinq lieues. Dans ces paisibles nuits où chaque étoile brille de sa propre irradiation, cette trace lumineuse semblable à un éclair de douze à quatorze secondes peut se comparer à un jet de flamme. « La suavité de l'atmosphère à mi-chemin des Indes, dit Las Casas, est merveilleuse ; plus on approche de la terre plus augmente la fraîcheur de la température, la
« « « limpidité de l'air, la clarté du ciel, et les émana- «
tions embaumées qui s’exhalent des arbres et des
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« forêts (1). » Peu apr. .n vit de grandes touffes d'herbes‘flottant sur les eaux et venant de l'Ouest, on y pêcha un petit homard ; des bandes de thons et de poissons divers, des animalcules phosphorescents, venaient distraire les matelots et ajoutaient à la splendeur des nuits tropicales. Colomb admirait ces ‘incomparables merveilles :
Pour la première fois et par lui, la création du nouvel hémisphère rendait hommage au Créateur.
Pour la première fois, « l'effigie sacrée de Jésus- Christ Rédempteur, arborée au grand mât, sur l’étendard de l'expédition, sanctifiait les éléments. »
Pour la première fois,et chaque jour matin et soir, les hymnes sacrées saluaient Marie comme Reine et étoile de la mer. « Sous les auspices du Verbe, son fervent contemplateur prenait, au nom de la foi, pos- session de l’immensité. Et celui qu'avait daigné choisir la Providence pour guider sur l’abîme des âmes immortelles, était la plus haute personnification de l'intuition et de l'amour du Créateur. Le Très-Haut lui avait accordé cet honneur de pénétrer le premier en des espaces où le regard des mortels n’était jamais parvenu (2). »
On se trouvait dans ces parages inconnus où les influences de l’air et des eaux, l’amertume, la salure,
(1) Las-Casas (né à Séville en 1474, mort en 1566). Célèbre religieux dominicain embarqué avec Ovando en 1502, s’est rendu immortel par son zèle infatigable en faveur des Indiens ; il répara autant qu'il put les maux de la guerre et passa cinquante années au Nouveau-Monde,
(2) Roselly de Lorgués.
la densité de la mer se modifient de manière à déconcerter la science. L'Amiral note dans son journal un changement extraordinaire dans la température de l'air, dans l’état de la mer, et jusque dans le mouvement des corps célestes ; il constatait pour la première fois la direction et la force des courants dans l'Atlantique, jetait constamment la sonde, recueillait les moindres indices, et, confiant en son divin conducteur, il écrivait : « J'espère que ce Dieu tout- « puissant, entre les mains de qui sont toutes les « victoires, nous fera bientôt trouver une terre. »
Les indices en effet se multipliaient de telle sorte, qu'Alonzo Pinzo avançait sur la Pinta, le meilleur voilier des trois navires, dans l'espoir de découvrir le premier cette terre promise. Vers le soir, il aperçut au Nord une sorte de brume semblable à celle qui couvre les rivages ; au couchant du soleil des formes confuses il est vrai, mais formant une masse compacte, animèrent les matelots d’une telle confiance qu'ils attendaient l’aurore avec anxiété. Le Commandant ne partageait pas cet espoir et répétait : « Je ne crois pas la terre si près encore. » Les oiseaux semblaient venir du Nord; mais Colomb refusa de changer la route, se réservant de reconnaître au retour les îles dispersées, que vraisemblablement il traversait à distance, résolu qu'il était d'arriver d’abord à la terre.
44 CHRISTOPHE COLOMB Le désappointement des hommes était si grand que tous les signes évidents se changeaient pour eux en obstacles, tous et jusqu’au vent favorable que la divine Frovidence leur envoyait pour hâter la découverte, parce qu'ils s'imaginaient que dans ces paragss il ne variait pas, et leur serait contraire pour le retour. La patience de Colomb ne se lassait pas de les rassurer. Le 20 septembre, un vent contraire ralentit la marche, mais il raffermit le courage en détruisant les illusions sur la permanence des brises de l'Est.
Depuis ce temps, la science a pu observer les vents de ces parages et a constaté que dans la zône tropicale, les masses aériennes se meuvent uniformément : celles de l'hémisphère septentrional, dans le sens du Nord-Est au Sud-Ouest; et celles de l’hémisphère méridional, dans le sens du Sud-Ouest au Nord-Ouest. Ainsi deux courants atmosphériques ne cessent de se diriger obliquement à la rencontre l’un de l’autre. Ce sont les vents alizgés que les anciens connaissaient à peine, et dont la découverte complète était réservée aux grands navigateurs espagnols et portugais. Parmi toutes les merveilles qu'ils découvrirent dans les régions tropicales, aucune ne les étonna plus vivement que ces brises soufflant invariablement du même point de l'horizon (1).
Accoutumés aux vents changeants et irréguliers des mers de l’Europe, ils étaient presque épouvantés
(1) E. Reclus.
de la constance de ces vents qui les poussaient vers l'Equateur et ne refluaient jamais dans la direction de leur patrie. Les compagnons de Colomb y voyaient l'effet des sortilèges du diable, et se demandaient avec effroi, si tout ce mouvement des ondes aériennes ne se dirigeait pas vers quelque gouffre situé aux limites du monde. Toutefois les navigateurs se familiarisèrent promptement avec les parages tranquilles que parcourent les vents alizés; les marins espagnols appelaient la partie tropicale de l'Atlantique eZ golfo de las damas (le golfe des dames), parce qu’on aurait pu sans danger leur confier la barre d’un navire.
De petits oiseaux qui habitent les buissons vinrent à l'aurore se poser sur les vergues, gazouil-
lant leurs plus douces harmonies, et retournèrent vers le soir dans la direction d’où ils étaient venus.
Ces joyeux chants ouvrirent tous les cœurs, car, disaient les hommes, les grands oiseaux ont des ailes qui leur permettent d'avancer en mer, mais ceux-là sont trop faibles pour voler bien loin, et leurs gracieuses ondulations indiquent qu'ils ne sont pas fatigués du voyage.
Le jour suivant, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la mer sembla couverte d'herbes, phénomène que l’on observait pour la première fois, dans cette partie de l'Océan, laquelle paraît une vaste prairie inondée, connue maintenant sous le nom de mer de varech (mer des algues, ou mer d'herbes). Cette étendue verdoyante excitait une satisfaction générale; mais peu à peu l'immense
quantité de plantes sous marines qui s'entrelaçaient et s'épaisissaient, de manière à gêner les mouvements des caravelles, rappelait aux équipages les contes alors accrédités, et ces eaux immobiles de la Mer ténébreuse qui paralysaient les efforts et conduisaient à la mort, sous les débris d’un continent tout entier.
Rien au contraire n’est plus intéressant que d'étudier l'innombrable multiplicité des plantes marines. Le contraste des flores est à peine moins absolu entre l’eau douce et l’eau salée qu'entre les mers et les continents. L’Océan a ses plantes spéciales, les unes nageant librement su: les flots, les autres se cramponnant aux rochers du bord et des écueils, car l'Océan comme la terre a ses étendues monotones de plantes : ce sont les champs de sargasses ou raisins des tropiques (fucus natans) qui se trouvent au milieu de plusieurs bassins maritimes, et notamment dans l'immense espace triangulaire compris entre les Antilles, le Gulf-Stream et les îles Açores et du Cap-Vert.
Lorsque Christophe Colomb traversa ces parages, remplis d'herbes marines, ce ne fut point pour ses compagnons le moindre sujet de terreur que l'aspect de ces longues traînées de plantes qui retardaient la marche du navire et faisaient ressembler la mer insondable à un immense marécage. Enchevêtrées en îles et en îlots flottants qui se suivent en interminables processions, ces herbes changent en certains endroits la surface de l'Océan en une espèce de pré d’un vert jaunâtre ou couleur
de rouille; les vagues soulèvent ces nappes en larges ondulations, et les entourent de liserés d'écume; des poissons se jouent par centaines audessous des frondes qui les garantissent du soleil; des myriades de petits animaux crustacés, courent, rampent ou s’incrustent sur les tiges entrelacées de ces forêts voyageuses, et flottent avec elles à la surface des eaux.
On croyait autrefois que ces varechs de l’Atlantique avaient été détachés par la houle des rivages des Antilles et de la Floride, puis emportés par le Gulf-Stream à des centaines de lieues dans les terres... ; mais les fucus de l'Océan naissent et se développent à la surface des eaux. Jamais on n’a pu y découvrir de racines ni la moindre indice de bulbes qui se seraient cramponnées à la terre et que les flots en auraient arrachées... Des vésicules pleins d’air qui ont valu à ce fucus son nom de raisin des tropiques, lui servent de flotteurs pour le soutenir sur l’eau, tandis que des centaines de membranes foliacées se redressent verticalement au-dessus de chaque îlot de varech, afin d’absorber la quantité d'air dont ces organismes ont besoin pour croître et se propager.
Il est vrai que toutes ces prairies de fucus tournoient sous l'influence des vents dans le remous formé par le Gulf-Stream et le courant équatorial; mais au lieu d’avoir été apportées par ces fleuves maritimes, elles s'arrêtent au contraire devant eux, et s'accumulent en traînées le long de leurs rives intérieures.
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La mer de varech proprement dite dans l’Atlantique à cet endroit, est évaluée à plus de quatre millions de kilomètres de superficie (x).
Toutes ces merveilles que l’homim: aämirait pour lapremière fois étaientinconnues; etl’équipage passa bientôt de la crainte aux murmures, et des murmures à la révolte; aucune des explications du Commandant ne pouvait rassurer les hommes, devenus sourds à la raison sous l'impression de la peur. Plus les arguments étaient clairs, plus les plaintes étaient audacieuses. :
Sans cesser d'employer tous les moyens humains, Colomb les reconnaissait impuissants, il leva les mains et le cœur vers Celui « qui tient en sa puissance toute créature, » et le dimanche 25 septembre, « sans que la moindre brise se fût élevée, l:s eaux se gonflèrent tout à coup; et le mouvement que donne aux eaux un léger courant poussa les navires hors des herbes. Les marins considérèrent ce phénomène avec surprise, mais Colomb qui se regardait comme sous la protection immé-
diate du ciel, dans une si grande entreprise, écrivit. dans son journal que le gonflement des eaux parut un trait de la Providence pour apaiser les plaintes des hommes; le comparant au secours miraculeux que Dieu donnait à Moïse pout sauver les enfants d'Israël, fuyant la captivité
d'Égypte (2). »
(1) Ces détails sont empruntés à la Géographie de Reclus, et
aux Annales géographiques.
(2) Washington Irving, 1. III, ch. #7.
RP PP PSP PPS PSS ES PRE PPS PRE PP PL PTS PSS PPS SLR
Dieu récompensa toujours la confiance de son serviteur ; ne lui accordant pas moins qu'il ne demandait, il faisait servir les moindres évènements à son grand dessein, d’une manière si miraculeuse qu'elle dispensait de constater un miracle. C’est ainsi que la paternelle miséricorde en use toujours, pour ceux qui s’abandonnent à elle, comme si leurs efforts ne pouvaient rien, et qui, néanmoins, travaillent avec autant de zèle que si eux seuls pouvaient tout.