POUR ON AMI QUI PUBLIAIT UNE EDITION DE CE POETE
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A toi , Ronsard , à toi , qu'un sort injurieux Depuis deux siècles livre aux mépris de l'histoire , J'élève de mes mains l'autel expiatoire Qui te purifiera d'un arrêt odieux.
Non que j'espère encore , au trône radieux D'où jadis tu régnais , replacer ta mémoire ; Tu ne peux de si bas remonter à la gloire ; Vulcain impunément ne tomba point des cieux.
Mais qu'un peu de pitié console enfin tes mânes ;
Que , déchiré longtemps par des rires profanes ,
Ton nom, d'abord fameux , recouvre un peu d'honneur ;
Qu'on dise : il osa trop , mais l'audace était belle ;
Il lassa sans la vaincre une langue rebelle ,
Et de moins grands depuis eurent plus de bonheur.
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Les dimanches d'été , le soir , vers les six heures , Quand le peuple empressé déserte ses demeures
Et va s'ébattre aux champs , Ma persienne fermée , assis à ma fenêtre , Je regarde d'en haut passer et disparaître
Joyeux bourgeois , marchands ,
Ouvriers en habits de fête , au cœur plein d'aise.
Un livre est entr'ouvert , près de moi , sur ma chaise ;
Je lis ou fais semblant ; Et les jaunes rayons que le couchant ramène , Vlus jaunes ce soir-là que pendant la semaine ,
Teignent mon rideau blanc.
J'aime à les voir percer vitres et jalousie ; Chaque oblique sillon trace à ma fantaisie
Un flot d'atomes d'or ; Puis , m'arrivant dans l'âme à travers la prunelle Ils redorent aussi mille pensers en elle ,
Mille atomes encor.
Ce sont des jours confus dont reparaît la trame , Des souvenirs d'enfance , aussi doux à notre âme
Qu'un rêve d'avenir ; C'était à pareille heure (oh ! je me le rappelle ) Qu'après vêpres , enfants , au chœur de la chapelle
On nous faisait venir.
La lampe brûlait jaune, et jaune aussi les cierges ; Et la lueur glissant aux fronts voilés des vierges,
Jaunissait leur blancheur ; Et le prêtre vêtu de son étole blanche Courbait un front jauni, comme un épi qui penche
Sous la faux du faucheur.
Oh ! qui dans une église à genoux sur la pierre , N'a bien souvent, le soir, déposé sa prière ,
Comme un grain pur de sel?
Qui n'a du crucifix baisé le jaune ivoire ? Qui n'a de l'Uomme-Dieu lu la sublime histoire
Dans un jaune missel?
Mais où la retrouver , quand elle s'est perdue , Cette humble foi du cœur , qu'un ange a suspendue
En palme à nos berceaux ; Qu'une mère a nourrie en nous d'un zèle immense ; Dont chaque jour un prêtre arrosait la semence
Aux bords des saints ruisseaux ?
Peut-elle refleurir lorsqu'à soufflé l'orage,
Et qu'en nos cœurs l'orgueil , debout , a dans sa rage
Mis le pied sur l'autel?
On est bien faible alors , quand le malheur arrive Et la mort... faut-il donc que l'idée en survive
Au vœu d'être immortel !
J'ai vu mourir , hélas ! ma bonne vieille tante , L'an dernier ; sur son lit , sans voix et haletante,
Elle resta trois jours, Et trépassa. J'étais près d'elle dans l'alcôve; J'étais près d'elle encor , quand sur sa tête chauve
Le linceul fil trois tours.
Le cercueil arriva, qu'on mesura de l'aune;
J'étais là... puis, autour , des cierges brûlaient jaune ,
Des prêtres priaient bas ; Mais en vain je voulais dire l'hymne dernière ; Mon œil était sans larme et ma voix sans prière ,
Car je ne croyais pas.
Elle m'aimait pourtant;... et ma mère aussi m'aime, Et ma mère à son tour mourra ; bientôt moi-même
Dans le jaune linceul Je l'ensevelirai ; je clouerai sous la lame Ce corps flétri, mais cher, ce reste de mon âme ;
Alors je serai seul;
Seul, sans mère, sans sœur, sans frère et sans épouse ; Car qui voudrait m'aimer, et quelle main jalouse
S'unirait à ma main?...
Mais déjà le soleil recule devant l'ombre, Et les rayons qu'il lance à mon rideau plus sombre
S'éteignent en chemin...
Non, jamais à mon nom ma jeune fiancée Ne rougira d'amour, rêvant dans sa pensée
Au jeune époux absent; Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse Ne tiendront suspendu sur moi, durant la messe,
Le poêle jaunissant.
Non, jamais, quand la mort m'étendra sur ma couche, Mon front ne sentira le baiser d'une bouche,
Ni mon œil obscurci N'entreverra l'adieu d'une lèvre mi-close! Jamais sur mon tombeau ne jaunira la rose,
Ni le jaune souci !
— Ainsi va nia pensée ; et la nuit est venue ; Je descends; et bientôt dans la foule inconnue
J'ai noyé mon chagrin :
Plus d'un bras me coudoie; on entre à la guinguette, On sort du cabaret; l'invalide en goguette
Chevrotte un gai refrain.
Ce ne sont que chansons, clameurs, rixes d'ivrogne ; Ou qu'amours en plein air, et baisers sans vergogne,
Et publiques faveurs ; Je rentre ; sur ma route on se presse, on se rue ; Toute la nuit j'entends se traîner dans ma ruo
Et hurler les buveurs.
% illon ami
Oui, tous avez franchi la jeunesse brûlante ;
Vous avez passé l'âge où chaque heure est trop lente ,
Où, tout rêvant, on court le front dans l'avenir,
Et déjà s'ouvre à vous l'âge du souvenir.
Oui , l'amour a pour vous mêlé joie et souffrance j
Vous l'avez ressenti souvent sans espérance,
Vous l'avez quelquefois inspiré sans bonheur ;
Vos lèvres ont tari le philtre empoisonneur.
Oui, bien des fois, les nuits, errant à l'aventure
Sur vos grands monts, au sein de la verte nature;
Suivant, sous les pins noirs les sentiers obscurcis,
Au bord croulant d'un roc vous vous êtes assis,
Et vous avez tiré des plaintes de votre âme,
Comme au bord de l'abîme un cerf en pleurs qui brame.
Oui, vous avez souvent revu depuis ces lieux,
Les mêmes qu'autrefois, mais non plus à vos yeux,
Car vous n'étiez plus seul ; et la nuit étoilée,
Et la sèche bruyère encore échevelée ,
Les longs sapins ombreux, les noirs sentiers des bois,
Tout prenait sous vos pas des couleurs et des voix ;
Et lorsqu'après avoir marché longtemps ensemble,
Elle attachée à vous comme la feuille au tremble,
Vous tombiez sous un arbre, où la lune à l'entour
Répandait ses rayons comme des pleurs d'amour,
Et qu'elle vous parlait de promesse fidèle
Et de s'aimer toujours l'un l'autre; alors, près d'elle,
Sentant sur votre front ses beaux cheveux courir,
Vous avez clos les yeux et désiré mourir.
Oui , vous avez goûté les délices amères;
Et quand il a fallu rompre avec ces chimères ,
Votre cœur s'est brisé; mais vous avez vaincu;
La raison vigilante au rêve a survécu ;
Et maintenant , debout, à votre âme enfin libre
Dans la région calme assurant l'équilibre,
Et sur un axe fixe aux cieux la balançant ,
Vous lui tracez sa marche avec un doigt puissant;
Vous lui dites d'aller où vont les nobles astres ,
En cet océan pur, serein et sans désastres ,
Où Kant, Platon, Leibnitz, enchaînant leur essor,
Aux pieds de l'Éternel roulent leurs sphères d'or;
Et vous ne craignez pas que cette flamme esclave ,
Ce volcan mal éteint qui couve sous la lave ,
Ne s'éveille en sursaut, et comme un noir torrent
N'inonde l'astre entier de son feu dévorant?
C'est bien, et je vous crois; mais prenez garde encore,
Veillez sur vous , veillez , de la nuit à l'aurore ,
De l'aurore à la nuit. — Mais si parfois , le soir,
Sous les blancs orangers vous aimez vous asseoir ,
Oh ! ne promenez pas votre âme curieuse
Delà blonde aux yeux bleus à la brune rieuse; —
Mais ne prolongez pas le frivole entretien ,
Quand , près d'un doux visage et votre œil sous le sien ,
Votre haleine mêlée aux parfums de sa bouche ,
Votre main effleurant la martre qui vous touche ,
Oubliant à loisir le Portique et Platon,
Vous causez d'un bijou , d'un bal ou d'un feston; —
Mais , rarement au soir, quand la tête oppressée
Se fatigue et fléchit sous sa haute pensée ,
Bien rarement , ouvrez , pour respirer l'air pur ,
La persienne qui cache un horizon d'azur ,
De peur qu'une guitare, une molle romance
Soupirée au jardin , un doux air qu'on commence
Et qu'on n'achève pas , quelque fantôme blanc
Qui se glisse à travers le feuillage tremblant ,
Ne viennent, triomphant d'un cœur qui les défie,
Toute la nuit troubler votre philosophie ; —
Jamais surtout , berçant votre esprit suspendu ,
Sur la fraîche ottomane en désordre étendu ,
Un roman à la main , jamais ne passez l'heure
A gémir, à pleurer avec l'amant qui pleure;
Car vous en souffrirez; car, à certain moment,
Vous jetterez le livre , et dans l'égarement
Vous vous consumerez en émotions vaines;
De votre front brûlant se gonfleront les veines ;
De votre cœur brisé les lambeaux frémiront ,
Et pour se réunir encor s'agiteront :
Tel le serpent , trahi sous l'herbe qui le cache ,
Et qu'a tranché soudain un pâtre à coups de hache ;
Il se dresse, il se tord en cent tronçons cuisants ,
Et rejoint ses anneaux au soleil tout luisants. —
Veillez sur vous , veillez ; la défaite est cruelle ;
Si vous saviez , hélas ! ce qu'en un cœur rebelle
Enfantent de tourments les transports sans espoir ,
Les rêves sans objet et des regrets au soir !
Oh ! point d'étude alors qui charme et qui console ,
Arrosant d'un parfum chaque jour qui s'envole ;
Point d'avenir alors , ni d'oubli : l'on est seul ,
Seul en son souvenir comme en un froid linceul.
L'âme bientôt se fond , et déborde , et s'écoule ,
Pareille au raisin mûr que le vendangeur foule ;
On s'incline au soleil , on jaunit sous ses feux ;
Et chaque heure en fuyant argenté nos cheveux.
Ainsi l'arbre , trop tôt dépouillé par l'automne :
On dirait à le voir qu'il s'afflige et s'étonne,
Et qu'à terre abaissant ses rameaux éplorés ,
11 réclame ses fleurs ou ses beaux fruits dorés.
Les bras toujours croisés , debout , penchant la tête ,
Convive sans parole , on assiste à la fête.
On est comme un pasteur frappé d'enchantement ,
Immobile à jamais près d'un fleuve écumant ,
Qui jour est nuit , le front incliné sur la rive ,
Tirant un même son de sa flûte plaintive , Semble un roseau de plus au milieu des roseauv , Et qui passe sa vie à voir passer les eaux.
21 une BcmowclU infortunée.
Après dix ans passés , enfin je vous revois j Après dix ans! c'est vous ;... au kal , comme autrefois ; Oh ! venez et dansons ; vous êtes belle encore ; Un soleil jaune et blond suit la vermeille aurore j Et la rose inclinée , ouvrant aux yeux sa fleur , Mêle un parfum suave à sa molle pâleur Laissez là cet air froid ; osez me reconnaître j Souriez comme aux jours où , sous votre fenêtre , Écolier de douze ans , je ne sais quel espoir Toujours me ramenait , rougissant de vous voir. Levez ces yeux baissés et ces paupières blondes ;
Donnez la main , donnez , et tous deux dans les rondes , Parmi les pas , les chants , les rires babillards , Devisons d'autrefois comme font les vieillards.
Dix ans , oh ! n'est-ce pas ? c'est bien long dans la vie ,
Et c'est aussi bien court ; les faux biens qu'on envie ,
Tant de maux qu'on ignore , et les rêves déçus ,
Doux essaims envolés aussitôt qu'aperçus ;
Des êtres adorés que la tombe dévore 5
Baiser deux yeux mourants et de ses mains les clore ;
Dans un âpre sentier marcher sans avenir ,
Monter, toujours monter, et ne voir rien venir j
Aimer sans espérance , ou brûler et se fondre
A se sentir aimer , et ne pouvoir répondre ;
Souvent un pain amer 5 souvent la Pauvreté ,
Au milieu d'un banquet où l'on n'est qu'invité,
Près de nous dans l'éclat s'asseyant comme une ombre ;
Tout cela , mille fois , et des larmes sans nombre,
Voilà ce que dix ans amènent en leur cours ;
Puis, quand ils sont passés , dix ans , ce sont dix jours.
Parlez , n'est-ce pas vrai ? depuis ces dix années ,
Vos doigts frais ont cueilli bien des roses fanées j
Bien des pleurs ont noyé votre sein amolli,
Et sous plus d'un éclair ce beau front a pâli.
Oui , vous avez connu la lutte avec les choses ;
L'arbre a blanchi le sol de fleurs à peine écloses ,
Et la source , au sortir du rocher paternel ,
A gémi bien longtemps sans réfléchir le ciel.
.1 e sais îout , j'ai tout lu dans votre œil doux et tendre ;
J'ai tant souffert aussi que je dois vous comprendre.
Et pourtant , ces longs jours perdus pour le bonheur ,
Ces épis arrachés aux mains du moissonneur , Ce printemps nuageux , ce matin sans aurore , Ces fruits morts dans la fleur qui les recèle encore , Cette jeunesse enfin sans joie et sans amours, Hélas ! ce sont pour nous les plus beaux de nos jours. Car , au moins , sur les bords du sentier qu'on se fraie , Tous les blés ne sont pas dévorés par l'ivraie ; Un bluet , un pavot , mariant leurs couleurs , Ont reposé notre œil et distrait nos douleurs , Des vents jaloux parfois s'est endormi la rage , Et le soleil de loin a joué dans l'orage. Mais plus tard , tout s'éteint ; la foudre est sans éclat ; Au devant un sol gris , au dessus un ciel plat ; Un calme qui vous pèse , un air qui vous enivre ; La vie est commencée, on achève de vivre. Oh ! prévenons ce temps (mieux nous voudrait mourir) ! Et, si des maux soufferts les cœurs peuvent guérir , S'ils peuvent oublier ;... sila marche est légère , L'orsqu'étendant la main on touche une main chère , Lorsqu'au sein de la foule ou dans un bois profond Lne âme inséparable à notre âme répond;... Si deux sources d'eau vive en naissant égarées , Arrivant au hasard de lointaines contrées , Après avoir aux bords des rochers déchirants , En cascades bondi , grondé comme torrents , Avoir vu sous les monts des voûtes obscurcies , Baigné des lits fangeux et des rives noircies , Lasses enfin d'errer toujours et de gémir, Peuvent en un lac bleu se fondre et s'endormir , Et , sous l'aile du vent qui rase l'onde unie , Enchanter leurs roseaux d'une longue harmonie...
Mais , pardon ! je m'égare ; on a fini, je crois ;
Et le piano qui meurt ne couvre plus ma voix j
Et vos regards distraits et votre main pendante ,
Tout me dit de calmer une ardeur imprudente.
Adieu , demain je pars , ayez de meilleurs jours;
C'est pour dix ans peut-être encore ,... ou pour toujours!
Pour trois ans seulement , oh! que je puisse avoir
Sur ma table un lait pur , dans mon lit un œil noir ,
Tout le jour du loisir ; rêver avec des larmes ;
Vers midi, me coucher à l'ombre des grands charmes ;
Voir la vigne courir sur mon toit ardoisé ,
Et mon vallon riant sous le coteau boisé ;
Chaque soir m'endormir en ma douce folie ,
Comme l'heureux ruisseau qui dans mon pré s'oublie ,
Ne rien vouloir de plus; ne pas me souvenir;
Vivre à me sentir vivre!... Et la mort peut venir.
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... Sylvas inter reptare saluLres, Horace.
S'il m'arrive un matin et par un beau soleil
De me sentir léger et dispos au réveil ,
Et si, pour mieux jouir des champs et de moi-même ,
De bonne heure je sors par le sentier que j'aime ,
Rasant un petit mur jusqu'au coin hasardeux ,
Sans qu'un fâcheux m'ait dit : Mon cher, allons tous deux \
Lorsque sous la colline, au creux de la prairie ,
Je puis errer enfin , tout à ma rêverie,
Comme loin des frelons une abeille à son miel ,
Et que je suis bien seul en face d'un beau ciel ;
Alors... oh ! ce n'est pas une scène sublime ;
Un fleuve résonnant, des forêts dont la cîme
Flotte comme une mer , ni le front sourcilleux
Des vieux monts tout voûtés se mirant aux lacs bleus.
Laissons Chateaubriand , loin des traces profanes ,
A vingt ans s'élancer en d'immenses savanes ,
Un bâton à la main , et ne rien demander
Que d'entendre la foudre en longs éclats gronder ;
Ou mugir le lion dans les forets superbes,
Ou sonner le serpent au fond des hautes herbes,
Et , bientôt se couchant sur un lit de roseaux ,
S'abandonner pensif au cours des grandes eaux.
Laissons à Lamartine , à Nodier nobles frères ,
Leur Jura bien-aimé , tant de scènes contraires
En un même horison , et des blés blondissants ,
Et des pampres jaunis , et des bœufs mugissants ,
Pareils à des points noirs dans les verts pâturages ,
Et plus hauts et plus près du séjour des orages ,
Des sapins étages en bois sombre et profond ,
Le soleil au dessus et les Alpes au fond.
Qu'aussi Victor Hugo , sous un donjon qui croule ,
Et le Rhin à ses pieds , interroge et déroule
Les souvenirs des lieux ; quelle puissante main
Posa la tour carrée au plein ceintre romain ,
Ou quel doigt amincit ces longs fuseaux de pierre ,
Comme fait son fuseau de lin la filandière ;
Que du fleuve qui passe il écoute les voix ,
Et que le grand vieillard lui parle d'autrefois!
Bien; il faut l'aigle aux monts , le géant à l'abîme,
Au sublime spectacle un spectateur sublime.
Moi, j'aime à cheminer et je reste plus bas.
Quoi ? des rocs , des forêts , des fleuves ?... oh ! non pas ,
Mais bien moins; mais un champ, un peu d'eau qui murmure,
Un vent frais agitant une grêle ramure :
L'étang sous la bruyère avec le jonc qui dort ;
Voir couler en un pré la rivière à plein bord;
Quelque jeune arbre au loin , dans un air immobile ,
Découpant sur l'azur son feuillage débile ;
A travers l'épaisseur d'une herbe qui reluit ,
Quelque sentier poudreux qui rampe et qui s'enfuit,
Ou si, levant les yeux, j'ai cru voir disparaître
Au détour d'une haie un pied blanc qui fait naître
Tout d'un coup en mon âme un long roman d'amour...
C'est assez de bonheur , c'est assez pour un jour.
En revenant alors , comme entouré d'un charme,
Plein d'oubli , lentement, et dans l'œil une larme,
Croyant à toi , mon Dieu , toi que j'osais nier !
Au chapeau de l'aveugle apportant mon denier,
Heureux d'un lendemain qu'à mon gré je décore ,
Je sens etjemedis que je suis jeune encore,
Que j'ai le cœur bien tendre et bien prompt à guérir ,
Pour m'ennuyer de vivre et pour vouloir mourir.
3233 aa^aSQ,
Nunc veterum libris.
Hohace.
31 mon 2tmt flaul £<
J'aime rimer et j'aime lire aussi.
Lorsqu'à rêver mon front s'est obscurci ; Qu'il est sorti de ma pauvre cervelle , Deux jours durant, une églogue nouvelle, Soixante vers ou quatre-vingts au plus , Et qu'au réveil , lourd encore et l'âme ivre , Pour près d'un mois je me sens tout perclus , 0 mes amis , alors je prends un livre.
Non pas un seul , mais dix , mais vingt , mais cent ;
Non les meilleurs , Byron le magnanime ,
Le grand Milton ou Dante le puissant ;
Mais tous Anas de naissance anonyme ,
Semés de traits que je note en passant.
C'est mon bonheur. Sauriez-vous pas, de grâce,
En quel recoin et parmi quel fatras
Il me serait possible d'avoir trace
Du long séjour que fit à Carpentras
Monsieur Malherbe ; ou de quel air Ménage
Chez Sévigné jouait son personnage?
Monsieur Conrad savait-il le latin
Mieux que Jouy? consommait-il en plumes
Moins que Suard ? le docteur Guy-Patin
Avait-il plus de dix mille volumes?
Problèmes fins , procès toujours pendants ? Qu'à grand plaisir je retourne et travaille! Vaut-il pas mieux , quand on est sur les dents , Plutôt qu'aller rimailler rien qui vaille, Se faire rat et ronger une maille ?
En celte humeur, s'il me vient sous la main , Le long des quais , un vélin un peu jaune , Le titre en rouge et la date en romain , Au frontispice un saint Jean sur un trôno, Le tout couvert d'un fort blanc parchemin , Oh ! que ce soit un Ronsard , un Pétrone , Un A Rompis, pour moi c'est un trésor, Que j'ouvre et ferme et que je r'ouvre encor : Je rôde autour et du doigt je le touche ; Au parapet rien qu'à le voir couché
En plein raidi , l'eau me vient à la bouche; Et lorsqu'enfin j'ai conclu le marché , Dans mon armoire il ne prend point la place Où désormais il dormira caché , Que je n'en aie au moins lu la préface.
On est au bal ; déjà sur le piano Dix jolis doigts ont marqué la cadence ; Sur le parquet déjà la contredanse Déroule et brise et rejoint son anneau. Mais tout d'un coup le bon Nodier qui m'aime Se souvenant d'avoir , le matin même, Je ne sais où découvert un bouquin Que souligna de son crayon insigne François Guyet (c'est je crois , un Lucain), De l'autre bout du salon m'a fait signe ; J'y cours , adieu vierges au cou de cygne ! Et , tout le soir , je lorgne un maroquin.
On l'a bien dit 5 uu cerveau de poëte, Après cent vers, a grand besoin de diète, Et pour ma part j'en sens l'effet heureux. Quand j'ai , huit jours , cuvé mon ambroisie , Las de bouquins et de poudre moisie Je reprends goût au nectar généreux. Pas trop pourtant ; peu de sublime encore; L'eau me suffit qu'un vin léger colore.
Vers ce temps là , l'on me voit au jardin , Un doigt dans Pope , Addisson ou Fontane ,
Quitter vingt fois et reprendre soudain, Comme en buvant son sorbet la sultane ; Chaulieu m'endort à l'ombre d'un platane ; "Vite au réveil je relis le Mondain Je relis tout; et bouquets à Climènc , Et Corilas entretenant Ismène } Et YAminta chantant son inhumaine ; Mais la Chartreuse est surtout à mon gré; Et , mieux refait , la troisième semaine , Je puis aller jusqu'à Goldsmith et Gray. Dès lors la Muse a repris sa puissance , Et mon génie entre en convalescence.
Car si , le soir , sous un jasmin en fleurs , Edouard en main, je songe à Nathalie , Et que bientôt un nuage de pleurs Voile à mes yeux la page que j'oublie ; Car de Tastu si le luth adoré , Au bruit d'une eau , sous un saule éploré, Me fait rêver à la feuille qui tombe , Et que non loin gémisse une colombe ; Si sur ma lèvre un murmure sacré, Comme un doux chant d'abeille qui butine, Trois fois ramène un vers de Lamartine , Et qu'en mon cœur une corde ait vibré; Oh ! c'en est fait ; après tant de silence Je veux chanter à mon tour ; je m'élance , Les yeux au ciel et les ailes au vent , Et me voilà rimeur comme devant.
as (arasas*
Ma muse dort comme une mormolte de mon pars.. . comme il vous plaira , ma verve; ce qu'il y a de sûr , c'est que je ne ferai rien sans vous.
Ducis.
Souvent un grand désir de choses inconnues , D'enlever mon essor aussi haut que les nues , De ressaisir dans l'air des sons évanouis , D'entendre , de chanter mille chants inouïs , Me prend à mon réveil , et voilà ma pensée Qui , soudain rejetant l'étude commencée , Et du grave travail , la veille interrompu , Détournant le regard, comme un enfant repu ,
Caresse avec transport sa belle fantaisie ,
Et veut partir , voguer en pleine poésie.
A l'instant le navire appareille , et d'abord
Les câbles sont tirés , les ancres sont à bord ,
La poulie a crié ; la voile suspendue
Ne demande qu'un souffle à la brise attendue,
Et sur le pont tremblant tous mes jeunes nochers
S'interrogent déjà vers l'horizon penchés :
Adieu , rivage , adieu ! — Mais la mer est dormante ,
Plus dormante qu'un lac ; mieux vaudrait la tourmente ;
Mais d'en haut , ce jour-là , nul souffle ne répond j
La voile pend au mât et traîne sur le pont.
Debout , croisant les bras , le pilote , à la proue ,
Contemple cette eau verte où pas un flot ne joue ;
Et que rase parfois de leur vol lourd et lent
Le cormoran plaintif et le gris goéland.
Tout le jour , il regarde , inquiet du voyage ,
S'il verra dans le ciel remuer un nuage ,
Ou frissonner au vent son beau pavillon d'or j
Et quand tombe la nuit , morne , il regarde encor
La quille où s'épaissit une verdâtre écume ,
Et la pointe du mât qui se perd dans la brume.
31 mon 3ltm 3Ufrrîr be iït..„
Séduite à mes serments , si la vierge innocente, Après bien des combats , et de sa mère absente Oubliant les leçons pour la première fois ; Si la veuve , à la fin de son deuil de six mois , Qui le matin encor , se mirant sous la moire , A cru voir à vingt ans jaunir son front d'ivoire ; Ou si la jeune épouse , au bras du vieil époux , M'a du doigt pour minuit marqué le rendez-vous j Si j'y cours avant l'heure et que déjà j'y voie La persienne entr'ouverte et l'échelle de soie ,
Et du haut du balcon tapissé de jasmin
Une main qui descend au devant de ma main ;
Lorsqu'en mes bras ardents j'ai pris ma bien-aimée ;
Que l'emportant au lit , blanche et demi-pamée,
Après bien des fureurs , de longs efforts perdus ,
Des baisers gémissants de moi seul entendus ,
J'ai senti dans mon sein se cacher son visage ,
Et que nos yeux mourants , pleins d'un vague présage ,
Se confondent longtemps en un regard de miel ,
Ou vont se rencontrer sur un même astre au ciel :
Non , je ne me dis pas : Demain ce regard tendre ,
Ce son de voix si frais qu'on tressaille à l'entendre ,
Ce long col arrondi , ce visage penché
Et comme sous une aiîe entre deux bras caché ,
Et dans ces blonds cheveux ces blanches mains errantes
( Tels deux cygnes voguant sous des eaux transparentes ) ,
Et ces gouttes de pleurs que j'aime à voir courir ,
Et ce sein nu... demain , tout cela doit mourir !
Non... je me dis : Demain , en ces yeux moins timides ,
Nageront au réveil des éclairs plus humides ;
Plus de désirs vermeils embraseront ce teint ;
Plus de langueur jouera dans ce sourire éteint;
Elle sera plus belle et plus touchante encore j
Sa voix en me nommant frémira plus sonore ,
Et ce bras , aujourd'hui si rebelle à saisir ,
Tombera de lui-même aux abords du plaisir,
>Iais moi , demain , lassé d'un bonheur trop facile ,
Retrouvant le dégoût en mon âme indocile ,
Moi , qui toujours poursuis en de vaines amours
Un même être rêvé qui m'échappe toujours,
Demain ,lo cœur saignant d'une plaie éternelle ,
Malgré les doux serments relus dans sa prunelle ,
Les baisers, les grands bras prêts à me retenir ,
Demain ,je sortirai pour ne plus revenir;
Car je foule la fleur sitôt qu'elle est ravie ,
Et mou bonheur , à moi , n'est pas de cette vie.
Et , dès qu'il est éclos , ce penser odieux ,
Comme un oiseau de nuit , vingt fois passe à mes yeux ,
Obscurcissant mon ciel de son aile jalouse :
Et , que ce soit la vierge , ou la veuve , ou l'épouse ,
Une ombre entre elle et moi , muette , vient s'asseoir ,
Et sur ce lit corrompt le plaiser dès ce soir.
Non , ma Muse n'est pas l'odalisque brillante
Qui danse , les seins nus , à la voix sémillante ,
Aux noirs cheveux luisants , aux longs yeux de houri ;
Elle n'est ni la jeune et vermeille Péri ,
Dont l'aile radieuse éclipserait la queue
D'un beau paon , ni la fée à l'aile blanche et bleue ,
Ces deux rivales sœurs , qui , dès qu'il a dit oui ,
Ouvrent mondes et cieux à l'enfant ébloui.
Elle n'est pas non plus, ô ma Muse adorée î
Elle n'est pas la vierge ou la veuve éplorée,
Qui d'un cloître désert , d'une tour sans vassaux ,
Solitaire habitante, erre sous les arceaux ,
Disant un nom ; descend aux tombes féodales ; A genoux, de velours inonde au loin les dalles , Et , le front sur un marbre , épanche avec des pleurs L'hymne mélodieux de ses nobles malheurs.
Non; — mais, quand seule au bois votre douleur chemine,
Avez vous vu, là-bas , dans un fond, la chaumine
Sous l'arbre mort 5 auprès , un ravin est creusé ;
Une fille en tout temps y lave un linge usé.
Peut-être à votre vue elle a baissé la tête ;
Car , bien pauvre qu'elle est , sa naissance est honnête.
Elle eût pu , comme une autre , en de plus heureux jours
S'épanouir au monde et fleurir aux amours ;
Voler en char ; passer aux bals , aux promenades ;
Respirer au balcon parfums et sérénades j
Ou , de sa harpe d'or éveillant cent rivaux ,
Ne voir rien qu'un sourire entre tant de bravos.
Mais le ciel dès l'abord s'est obscurci sur elle ,
Et l'arbuste en naissant fut atteint de la grêle.
Elle file ; elle coud , et garde à la maison
Un père vieux , aveugle et privé de raison.
Si , pour chasser de lui la terreur délirante ,
Elle chante parfois , une toux déchirante
La prend dans sa chanson , pousse en sifflant un cri ,
Et lance les graviers de son poumon meurtri.
Une pensée encor la soutient ; elle espère
Qu'avant elle bientôt s'en ira son vieux père.
C'est là ma Muse , à moi ; ma Muse pour toujours ; Les nuits , je la possède ; elle s'enfuit , les jours ;
De moi seul visitée , à tout autre inconnue,
0 chaste Muse , ô sœur chaque soir bienvenue ,
Hâte-toi ; la nuit tombe , et ton vieux père dort.
Oh ! bien loin des heureux , ou sous le chêne mort ,
Ou sur le rocher gris d'où pleure une bruyère ,
Ou le long du sentier taillé dans la carrière,
Fuyons; égarons-nous ensemble ; asseyons-nous ,
Moi sur la terre froide , et toi sur mes genoux.
Vierge , relève un peu ce long crêpe de veuve ;
Oublie un peu tes maux ; que ta parole pleuve
Goutte à goutte, plaintive , à mon cœur enflammé,
Aussi fraîche qu'aux fleurs est la rosée en mai ;
Et pâle , dénouant ta chevelure brune ,
Redeviens belle encore aux rayons de la lune.
O Muse, alors dis-moi , 3Iuse chère à jamais ,
Les noms mystérieux des âmes que j'aimais ;
Puis porte mes regards à la céleste toile ,
Et par leurs noms aussi nomme-moi chaque étoile ;
Dis quel astre mystique, au fond du firmament,
Cent mille fois scintille en un même moment
En cent mille couleurs ; le couchant , ses miracles;
Le soleil disparu comme en des tabernacles ;
A travers des lambeaux de nuages en sang,
La lune blanche et pure aiguisant son croissant...
Surtout dis-moi qu'il est là-haut un meilleur monde ,
Où pour les cœurs choisis un saint bonheur abonde.
& sa ***•
0 vous qui, lorsque seul et la tête baissée
Je suivais mon chemin , Tout d'abord sur mon front avez lu ma pensée ,
Et m'avez pris la main j
Dont l'amitié voudrait à mon âme souffrante
Sauver le poids des maux , Et rattacher mes jours , comme une vigne errante ,
A de meilleurs rameaux,*
Soit que je lève enfin , soit que je courbe encore
Ce triste front jauni , Que ma nuit continue ou que vienne l'aurore ,
Ami , soyez béni !
Déjà s'enfuit de vous l'âge ardent, où les rêves
Sont des éclairs de feu ; Votre âme , comme un lac enfermé dans ses grèves ,
Réfléchit un ciel bleu;
Un ciel profond et bleu , plus d'une blanche étoile
Aux rayons pleins d'amour^ Plus d'un monde inconnu , qui passe, et que nous voile
Ce qu'on nomme le jour.
Vivez ! votre parole a des douceurs qu'on aime ;
Parlez de vérité ; Sage , parlez longtemps de justice suprême ,
D'éternelle beauté!
Que savez-vous du ciel ? que devient l'âme en peine
Au sortir des bas lieux?
Enseignez lentement, calme et tout d'une haleine ,
Immense , harmonieux!
Car, sur une montagne à l'Hymette pareille ,
Dormant un jour, dit-on , Vous eûtes , tout enfant , le baiser d'une abeille,
Comme autrefois Platon.
LE
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