VIE
DE
Il est des hommes qu’au milieu des convulsions politiques , la Providence semble avoir placés sur un trône pour donner des leçons aux peuples et aux rois : tels sont les usurpateurs. Parvenus à ce faite de grandeur par un chemin couvert de débris , de sang , de boue et de cadavres , ils ne s’y maintiennent qu’en suivant les mêmes traces; aussi les faux diamans mêlés aux lauriers qui couvrent leurs têtes , ne brillent-ils qu’un instant pour éblouir les yeux du vulgaire et multiplier les complices de leurs brigandages ; le jour arrive enfin où la colère céleste , dont ils sont les épou-
Or
vantables instrumens , s’appaise , et les fait rentrer, tout couverts de honte , tout accablés de malédictions, dans le néant dont ils n’auraient jamais dû sortir.
A ces traits, qui ne reconnaît le trop fameux proscrit de ïile Sainte-Hélène , et l’aventurier qu’il mit sur le trône de Naples, dont la fin tragique est un hommage à la justice divine et à la légitimité des Souverains? Assez et trop longtemps on a parlé du premier pour qu’il soit nécessaire d’ajouter quelque trait à son histoire. Nous observerons seulement qu’en Egypte , il fut battu par un Anglais , à Waterloo par un Irlandais , et pris sur mer par un Ecossais; tant il était de sa destinée de devoir ses principaux revers et sa fin politique à la puissance qu’il a combattue avec le plus d’acharnement.
Quant au second , tout ce qu’on a publié jusqu’ici sur son compte est généralement si peu conforme à la vérité , que je crois faire une chose utile eu
donnant uïi précis historique de sa vi4 publiquè et privée. Originaire des environs dn lieu de sa naissance , témoin oculaire d’une grande partie de ses actions, et plus d’une fois confident de SeS pensées , je puis au moms garantir l’autheùtîc'ité de ces récits;!* mettre au jour plusieurs particularités dont j’ai seul connaissance.
Joachim Murat naqûit en i 767 à là Bastide , village à quatre Iienes de Cà^hOrs, de parens Obscurs , mais très^honnêtes , et jouissant d’une aisance que leur procurait une auberge aSsez renommée. Il avait plusieurs frères et sœtirs $ mais comme il était le plus jeune etpeiitêtre lé plus spirituel de tous. Sa mère , ddnt il était lé benjamin , voulut qu’il fît ses études , le destinant d’avance à l’état ecclésiastique : c’était la ressource ordinaire dés cadets dans le pays de droit écrit 3 où les aînés étaient presque seuls héritiers de leurs pèrés.
On l’envoya , à l’âge de neuf ans , au
college royal de Cahors , dont il suivit les cours , en qualité d’externe , ayant pour répétiteur M. Treneuil , littérateur célèbre par son talent pour la poésie élégiaque.
Ses études souffrirent de la fougue de son caractère irréfléchi , volage et passionné pour le jeu : il s’assit pendant sept ans sur les bancs qu’avait fréquentés l’auteur de Télémaque , et ne fut point inspiré ! Il passa de classe en classe , sans faire les moindres progrès, abandonné de ses régens , comme un malade incurable. Ce ne fut qu’en rhétorique , où le professeur M. Chaboissier, naguère professeur du lycée de Cahors, actuellement professeur à Issoire , près du lieu de sa naissance , voulut , mais inutilement , le forcer de travailler. Alors , ce maître aussi zélé que pieux et sévère , qui mettait au rang des devoirs les plus sacrés les progrès de ses élèves, ne pouvant tirer aucun parti du jeune Murat, s’écria dans sa colère r « Va , tu n’es bon qu’à
foire un soldat; tu ne seras jamais qu’un vaurien. »
Ce langage était bien different de celui qu’il tenait envers le jeune Bessières, depuis maréchal de France et duc d’Istrie : «Mon enfant, lui dit-il un jour, continuez de travailler comme vous le faites, d’être sage comme vous l’êtes, et vous serez l’honneur de votre pays , l’élève le plus cher à mon souvenir. »
Pendant ses deux années de philosophie , Murat fut plus assiduement au billard qu’en classe ; et comme pour jouer, il retroussait ordinairement sa soutane , on lui donna dès-lors le surnom de l’abbé à la belle jambe.
II entrait alors dans cet âge qui , suivant l’expression de Voltaire , rend le joug des passions inévitable. Avec une ame ardente , une imagination exaltée et un goût dominant pour le plaisir, comment aurait-il pu rester insensible au premier battement d’un cœur novice ?
Murat paya son tribut à la fièvre ordi-
najre delà jeunesse, et l’histoire n’a rien à transmettre à ce sujet , si ce n’est le trait suivant, qu’il nous a lui-même rapporté , et qui dès-lors aurait pu faire juger de ce qu’il serait un jour.
Chargé d’aller faire quelques provisions en grains pour la maison , il eut occasion de passer à JNégrepelisse , petue ville aux enviions de Montquban : là , se trouvant le dimanche à la messe, il aperçut une jeune demoiselle qui lui fit éprouver, pour la première fois, tout ce que peut la beauté jointe à la piété et à la modestie la plus rare. Aussitôt il demande au chef de l’auberge où il était logé, le nom, la demeure, la parenté de cette belle j et, d’après la réponse de son hôte, il est tellement enflammé, qu’il lui promet une montre en or à répétition , s il peut engager les parens de cette demoiselle a la lui accorder en mariage.
C’était aller vite en besogne. L’aubergiste lui expose quelle avait perdu son père depuis deux ans, que son éduca-
Digi'tizeti l - C-,OOgle
tion avait été confiée à sa mère ; mais qu’elle avait pour curateur un de ses oncles paternels , chanoine de Montpezat, autre petite ville à quelques lieues de jNégrepelisse , que c 'était à cet onele qu’il fallait s’adresser pour obtenir la main de cette jeune v ierge , et en même temps il lui dit le nom de cet oncle.
C’est assez , répond Murat ; et, après un instant de réflexion, il monte à cheval, se rend à Montpezat , et se trouve en présence du chanoine. Il raconte naïvement à ce vieillard le sujet de sa visite , et , sc déclarant hautement , quoique jeune encore , un des plus riches marchands du pays, il répond à toutes les objections du curateur, et il insiste pour prendre la place d’assaut. Le chanoine se voyant, en quelque sorte, poussé à bout, lui dit: « Mais qui est-ce qui vous a inspiré une passion si violente pour une personne qui ne vous connaît pas , à laquellevous n’avez pas encore parlé?»
if Le Saint - Esprit , répliqua tout-à-
coup Murat. » Vous ne sauriez être mieux inspiré , (lit le vénérable ecclésiastique; mais que voulez-vous de moi?
— Une lettre pour me présenter à la mère, et sur-tout à la fille. —Volontiers.
Le chanoine lui donne la lettre qu’il désirait. La mère , voyant ce passeport, le reçoit très-bien, l’invite à souper, remet le billet à la demoiselle, qui, après l’avoir lu, pour toute réponse sort de la maison , et ne paraît plus. Murat soupe, attend pendant trois heures son retour, est indigné de son indifférence, remonte à cheval , et part pour Cahors.
Ces détails, quoique minutieux, n’en sont pas moins remarquables par cette adresse naturelle de faire intervenir toutà-coup le Saint-Esprit dans une affaire de cette espèce , et sur- tout par l’activité et l’esprit d’intrigue qu’ils annoncent dans le jeune Murat. Il est aisé de prévoir qu’il n’était point fait pour l’état ecclésiastique ; qu’il n’aurait point été curé de village , même quand il n’y aurait
point eu de révolution en France (i), comme le prétend M. Sarrasin, et qu’il ne tarderait pointa sortir de la sphère étroite où le sort l’avait fait naître.
Tandis que sa famille se félicitait d’avance de le voir bientôt entrer au séminaire , il quitta tout-à-coup ses parens , le collège, la soutane, et s’en alla avec son camarade Croiset échanger son bonnet carré contre un casque. C’était trois ans environ avant la révolution.
Cette nouvelle carrière, qui devait un jour devenir la source de sa fortune , fut d’abord pour lui une source d’ennuis et de tristesse. Accoutumé à vivre dans une indépendance absolue , il ne put s’habituer à la discipline sévère qu’on observait encore sous les armes; il eut recours à son frère aîné qui l’aimait beaucoup ,
(i) Murat s’était enrôlé deux fois avant la révolution , et avait été dégagé deux fois. Son frère refusa de le retirer du service rthe troisième, d’après l’avis de M. Bonassie.