IO
et qui acheta son congé , à condition qu’il reprendrait la soutane, et suivrait un cours de théologie.
Il n’est point d’être moins porté à remplir ses devoirs, plus à.chargeàla société et à lui-même, qu’un écolier sans fortune , sorti de toutes ses classes sans avoir rien appris , ni contracté le goût de rien apprendre. Joachim promit tout et ne tint rien. A peine xentré dans la maison paternelle , incapable de se livrer à des travaux domestiques, étranger aux soins de la campagne , il ne put supporter sa situation , reprit du service , redemanda bientôt et obtint son congé , pour s’enrôler peu de temps après , et demander, pour la troisième fois , un congé quon ne voulut point acheter.
On rapporte à ce sujet une anecdote singulière , dont l’authenticité ne saurait être révoquée en doute , étant sortie de la boucherie M. Chaboissier, vénérable ecclésiastique , dont nous avons déjà
parlé. Quand Joachim demanda son troisième congé, toute sa. famille fut d’avis de le lui refuser j son fière seul hésita, et, se méfiant de lui-même , il alla consulter JYL Bonassie , principal du collège de Caliors : « Laissez-le sous les armes, lui dit ce vieillard , quelque jour il sera maréchal de France. »
Cette particularité fut imprimée en i8o5, dans un ouvrage sur la campagne de cette année, et mise sous les yeux de Murat , qui ne la démentit point ; mais un de ses favoris exigea que ce passage fût supprimé , en disant que ce n’étaient point de tels souvenirs qu’on devait rappeler, concernant un illustre personnage , et l’on fut obligé de mettre un carton.
C’est au court espace de temps que 4 Joachim passa dans ses foyers avant son troisième enrôlement, qu’on fait remonter l'anecdote suivante, qui, peut-être mieux que le reste de sa conduite, peint son véritable caractère. Il avait été en-
voyé à Toulouse pour des affaires de famille ; un de ses amis , étudiant en droit , M. . . . , maintenant avoué dans une cour de première instance, vint le trouver, et lui exposa qu’il était perdu, si son cher Joachim ne venait à son secours.
11 avait pris quatre louis, sous condition y suivant l’expression vulgaire consacrée pour exprimer ce genre d’emprunt , c’est-à-dire qu’un recruteur lui avait prêté quatre louis pour quinze jours, moyennant douze francs d’intérêt, et que, faute de remboursement à cette époque , le débiteur était enrôlé.
Dix jours s’étaient écoulés, et M... ne voyait qu’un seul moyen de sauver sa liberté. Il en fait part à Murat, qui l’approuve , et promet de l’exécuter avec succès, moyennant une gratification particulière. *
Cenioyen consistait à puiser la somme nécessaire dans la bourse d’un oncle de
M , qui demeurait à trois lieues de
Toulouse. Cet homme était riche, mais
ri
extrêmement avare. Murat, après avoir écouté un instant son ami, s’écria : «Je le tiens ; partons ! »
Ils s’associent un ami commun , et , nouveaux argonautes, ils marchent pour l’expédition d’une autreToison d’or, aussi difficile peut-être à conquérir que la première : ils arrivent à l’heure précise à laquelle ou se mettait ordinairement à table. Aussitôt on apporte trois couverts de plus. Le vieillard les reçoit avec une extrême bonté , et, après le dessert, leur demande si leur visite n’aurait pas quelque motif particulier. Oui , sans doute , dit Murat. A l’instant M. . . . sortit , pour laisser à son avocat le soin de tout dire librement sur son compte. Joachim continue , et va droit au fait. Je ne puis rien faire pour mon neveu , dit le vieillard -, cette année n’a pas été bonne , et j’ai éprouvé de grandes pertes. — Vous craignez peut-être de perdre les cinquante ccus que nous vous demandons?
tenez, voilà une tabatière en or, qui pèse
fcrois cents francs ; gardez-Ià jusqü’à ce qne vous soyez remboursé. — ïtnpossible. — Il le faut. Gardèz la tabatière , je n’eh yeux plus ; voilà ma reconnaissance de la somme que vous allez avancer : nous la déchirerons quand VOUS Serez payé ; sur - tout le plus profond Secret.
Il fait tant , qUe 1’ohcle dotfeéte les cent Cinquante francs , et rétîerit la tâbàtièré èn gage de cette somme. On remercie , en embrasse , on part , On rit en chemin de la grande victoire ; trials celui qui ne rit pas , ce fut l’avare , lorsqu’après avoir Consulté uft orfèvre sur le prix de la tabatière , celfti-ci lui dit qu’elle pouvait Valoir ûne Virigtairie de francs , que c’était de l’or de Manheim. Elle avait coûté beaucoup moins à Marat , qüi l’avait empruntée à l’iiri de ceS colporteurs qui tendaient alors des bijoux sUr la plaça royale de Toulouse.
Au commencement de la révolution , Murat obtint le grade d’officier au régi-
ment des Ardennes , en garnison dans une ville du Midi. L’exaltation et la publicité précoce de ses principes démagogiques, déguisés sous le faux nom de patriotiques , lui attirèrent l’animadversion de ses chefs qui, suivant l’expression vulgaire du temps, n’étaient point encore au pas. Joachim n’ayant point assez d’appui dans le jacobinisme naissant, dont il était un des plus ardens apôtres , crut devoir se dérober au châtiment dont il était menacé , déserta , et vint à Paris, où il végéta , et fut, dit-on, réduit à la triste nécessité d’échanger son épaulette contre une serviette dé garçon de salle, chez le restaurateur Beauvilliers, jusqu’au moment où des députés, dont il était connu, le firent admettre dans la garde constitutionnelle de Louis XVI. •
A la dissolution de Cette garde , Joachim se trouva d’autant plus embarrassé, qu’il ne pouvait plus s’adresser aux amis du Roi , qui connaissaient sa démago-
gie, ni aux jacobins qu’il avait trahis en entrant au service de Sa Majesté; il préféra cependant avoir recours à ces derniers , chez qui il pouvait trouver encore des protecteurs dont le crédit suffisait pour le remettre en activité. Ses regards se fixèrent d’abord sur ce prétendu ami du peuple qui , du fond de son cabinet , maîtrisait plutôt la France par ses feuilles périodiques , que l’assemblée législative par ses décrets; il alla trouver un entrepreneur de bâtimens, son compatriote, qui était intimement lié avec ce cannibale, et l’engagea à le présenter à ce chef de révolutionnaires.
Quoiqu’il fût près de. midi , Marat était encore dans son lit , lorsqu’ils furent admis dans sa chambre. Il était en ce moment furieux contre un faux patriote , disait-il -, qui voulait donner sa démission à la commune, d’une place très -importante quelle lui avait confiée; c’était le cordonnier Simon , qu’elle avait chargé de la garde de l’infortuné
fils de Louis XVI , et que ce jeune prince était parvenu -à toucher par ses larmes. Tout ira mal , ajouta-t-il, et jamais nous n’aurons de liberté ni de tranquillité, tant qu’il y aura des hommes d’Etat, des prêtres et des nobles...
— Et des Rois , dit celui qui devait uii jour aspirer si ardemment à la royauté. — Fort bien, mon ami, répliqua Marat , je vois que vous êtes des nôtres. Puis-je vous être utile en quelque chose ? — ■ Je viens vous prier d’agréer que je change une lettre de mon nom , et que je porte le vôtre. Je suis Murat, l’un des patriotes défenseurs de mon pays. — Je te connais de réputation , mon brave ; j’ai trouvé ton nom plus d’upe fois dans ma correspon-' dance ; il m’a ftappé beaucoup moins par sa ressemblance avec le mien , que par notre conformité de sentimens.
Quant au changement dont tu me parles , je ne vois pas qu’il soit nécessaire ; les noms ne fo%t rien à la chose;
* laisse-là les hommes, et sers ton pays.
Murat comprit qu’il était jaloux de porter seul un nom qu’il croyait bien au-dessus de tous les autres; il ajourna le çhan* gement qu’il projetait jusqu’à la mort de Marat , époque à laquelle il le demanda formellement à la convention , qui passa à l’ordre du jour; taHt le faux ami du peuple eut peu d’amis dans cette assemblée ,, du moment qu’il eut cessé de viyre (i) !
Tout porte à fairecroire que la visite ne fut point inutile; car peu de jours après , Murat reçut un brevet de sous-lieutenant dans le 1 2 e *égimej;t de chasseurs à cheval; c’ est-là qu’il fit dans les clubs les motions les plus virulentes , sur-tout contre les nobles et les rois , et, par - •
(l) L'indifférence du comité de salut publie envers Marat fut telle , que le jour même de son assassinat , jl refusa d'entendre les envoyé* d’une section ^qqi venaient demander pour ce monstre les honneurs du Panthéon.
cette exagération , il mérita le grade de sous-lieutenant-colonel. Mais cette cause de son avancement fut aussi la -cause de sa disgrâce. L’épuration qui eut lieu dans nos armées , après la mort de Robespierre, le remit sans place jusqu’au j 3 vendémiaire, où la convention nationale s’entoura , pour se défendre , de tous les militaires qu’ell# venait de destituer; et, dans cette occasion, les chefs * . de cette expédition désastreuse se battirent plutôt pour eux -mêmes, qu’en faveur d’une représentation dont ils avaient tant à se plaindre. Joachim fut un de ceux qui se signalèrent le plus dans dette journée, et il fut distingué de Buojaaparte, commandant en chef ce supplément du massacre du a septembre.
. En récompense des services qu’il avait rendus lors de ce carnage des Parisiens , il fut ternis en activité dans l’armée des Pyrénées - Occidentales , et , peu de temps après , la paix étant faite entre la France et l’Espagne, il passa à l’armée
d’Italie , où Buonaparte le trouva , lorsqu’il en prit le commandement, et en fit son aide-de-camp. La bravoure et l’activité qu’il déploya dans cette campagne , surtout aux batailles de Mondovi et d’Arcole , lui méritèrent de plus en plus là confiance et l’amitié du général en chef, qui le nomma général de brigade , et le chargea de dilliÉrentes missions, dont il sut s’acquitter avec succès.
Il répondit à cette confiance, en secondant Buonaparte de la manière la plus active dans son expédition d’Egypte. Au Mont-Thabor, il battitcomplètement une troupe considérable d’Arabes; couvert de blessures , il fut nommé général de division sur-le-champ de bataille : c’est la victoire à laquelle il tenait le plus , et il nous a dit plus d’une fois que l’image du Christ, au moment de sa transfiguration sur ce théâtre du combat, avait redoublé ses forces et son courage.
Il contribua plus que tout autre , dans la journée du 18 brumaire, au suo
cès de la première usurpation de l’autorité souveraine par Buonaparte. En Italie et surtout en Egypte , il avait servi son ambition avec un dévouement sans bornes; mais ce fut le 18 brumaire qui mit le comble aux services qu’il lui avait déjà rendus. Tout le monde sait avec quel mépris il traita le conseil des cinq cents ; quand le grand conquérant de l’Italie pâlissait d’effroi devant un député son compatriote (i), il vint fort à propos à la tête de ses janissaires pour le sauver des fureurs de l’assemblée, et, d’une voix de stentor, prononça la dissolution du conseil.
En cette occasion, Buonaparte ne fut point ingrat; et, pour s’attacher encore plus tin serviteur si zélé , il en fit son beau-frère , en lui donnant pour épouse la plus jeune de ses sœurs , qui venait
(i) On se souvient comment Arena reçut Buonaparte au conseil des cinq cents , et de quelle manière il en fut puni.
d’achever son cours d’éducation che* madame Campan.
L’époque de son mariage avec Caroline Buonaparte , dont Moreau avait refusé la main , fut aussi l’époque de sa fortune; nous le vîmes quelques jours après au palaif du Luxembourg , que le premier consul habitait encore : il était tout rayonnant de joie. Lorsqu'il parut, nous étions tout attentif à écouter monsieur Portalis, qui revenait de la Guyane où il avait été déporté par suite de la journée du 1 8 fructidor; il nous racontait tout ce qu’il avait eu à souffrir pendant son ostracisme , l’état de détresses absolue dans lequel il s’était trouvé, et dont on remarquait encoreles traces dans ses vêtemens. Murat arrive, le reconnaît , l’annonce à M. Maret , qui le présente au premier consul.
Murat revient, fait l’éloge le plus pompeux de ses nôces, vante ses plaisirs, ses bijoux, ses chevaux, reçoit les hommages de quelques employés qui
attendaient le moment d’une audience accordée par le premier consul , promet de leur être utile, fait une pirouette, les salue et les oublie pour toujours.
Le dirai-je? Il oublie déjà jusqu’à sa femme. Que peut être la fidélité conjugale dans un cœur qui ne respire qué l’usurpation et le brigandage ? A peiné dans les bras de l'hymen , il se livra , sans pudeur* à son penchant pour la galanterie j son rang , son crédit , les grâces naturelles de son physique lui procurèrent des conquêtes trop obscures pour mériter d’être citées. La première qui jeta de l’éclat, et fit un bruit dont le$ tribunaux ont retenti l’année dernière ot viennent de retentir encore en ce moment , fût son intrigué domestiqué avec Eléonore Laplaigne , femme de M. Revel. Comtqé cet époux, persécuté, dit-il, de toutes les manières, outragé sous tous les rapports , vient de publier un ouvrage où ce mystère d’iniquités se trouvé fort amplémeht développé, nous nous
contenterons d’ajouter a ces éclaircissemens quelques détails que la lecture de son livre nous a suggérés.
11 paraît certain que l’entrée de madame Revel dans la maison de madame »
Murat, en qualité de lectrice ,• dame d’annonce, fut la suite d’une liaison bien antérieure au mariage de la demoiselle Eléonore : on peut déduire cette conjecture du langage que madame Campan tint à M. Revel, s’il faut en croire le rapport que ce dernier fait à ce sujet :
« Je suis convaincue, lui dit-elle, que madame Laplaigne a l’intention de vendre cette pauvre Eléouore, et de me faire rougir de l’avoir comptée au nombre de mes élèves. J’ai pris la résolution d’intéresser les grands de, l’Empire à son sort. Elle a été compagnede toutes les princesses de la dynastie impériale ; j’ai sur celles - ci , sur leurs époux , et même l’empereur, je ne dirai pas tout crédit, mais tout pouvoir, et en dépit de madame Laplaigne, je ferai le bon-
heur d’une enfant digne de tous mes soins.
« Le prince Murat a déjà pris part à la position d’Eléonore j et manifesté le désir de contribuer à sa fortune ; mais il faut d’abord la marier, c’est le point principal. Vous avez bien fait de chercher à l’épouser. Je reconnais en vous de l’esprit, et si vous joignez à ce don de la nature, du jugement, de la souplesse ; st, surtout, vous êtes confiant dans la vertu de votre femme, qui en est digne , comme le fut mon époux dans la mienne , quoiqu’il me vît entourée des pièges que l’âge et les grâces évitent rarement à la. cour, vous serez comblé de biens et d’honneurs. », .
M. Revel donna dans un piège si adroitement tendu , et fut tellement comblé de biens et d’honneurs, que , deux mois après son mariage, il fut jeté dans un cachdt , sans qu’on pût parvenir à découvrir le motif de son arrestation ; ^ju’on le fit consentir, dit-il, par la vio-
lence à tin divorce dont il a réclàmé
la nullité devant les tribunaux , et que
son épouse resta tantôt en la possession
de Murat , tantôt en celle de Buona- • »
parte.
Dans ses palais , au milieu des plaisirs , Joachim , qtioiqué enivré de sa grandeur apparente , n’en gardait pas moins le souvenir iihportün de sa basse extraction , et le désir d’ên couvrir l’obscurité par l’éclat de ses richesses.
Le système d’agrandissement que Buon&parte Suivit constamment envers sa famille , Mural l’adopta en faveur de la sienne. Si l’éducàtion dont ses frères avaient été privés ne lui permit point d’éii faire de grands Seigneurs, il leilr donna du moins des biens et des dignités auxquels ils n’auraient jamais dô s’attendre. De toute sa race, la seule personne qui refusa le plus léger de ses bienfaits , le moindre changement dans son état , ce fut sa mère , qui jamais üe voulut quitter la quenouille et ses vêtemens d’aubergiste. On assure*
meme que, toutes les fois qu’on lui annonçait la promotion dé son fils à un« nouvelle dignité , elle ne pouvait s’empêcher de soupirer, comme si elle eût prévu que plus il s’élevait , plus il était près de sa chute , heureuse d’avoir rendu le dernier soupir avant que d’avoir vu se réaliser son sinistre pressentiment !
Quelque soin que prît Murat d’élever ses proches parens, pour les rapprocher de sa personne, il ne voulut cependant jamais recevoir leur visite. A peine eut-il appris qu’une de ses. sœurs avait fait cent cinquante lieues pour le venir ÿoir, qu’il s’empressa d’envoyer vers elle un de ses âfiidés, pour l’empêcher de descendre de voiture , et lui remettre un rouleau de pièces en or, en la sommant de s’en retourner de suite. Une autre de ses sœurs fut long-temps disgraciée, pour avoir donné sa fille à un jeune médecin , éga-> lement aimable et chéri de la famille.
k Je ne puis rien faire de ces femmes , ni de ces paysans, disait-il un jour à
M. Rame! , professeur de rhétorique , ils font trop rouilles ; mais au moins je m’emparerai de leurs enfans, et la génération future sera toute autre que la génération présente. »
Il tint parole, et fit venir à Paris une grande partie de ses neveux , et ne rougit point d’en faire placer un au prytanée français, avec bourse entièri; il y resta trois ans , sans avoir rien appris , passant de classe en classe, quoiqu’il fût incapable de conjuguer un verbe : c’était beaucoup moins sa faute que celle des chefs^ui lui faisaient suivre des cours au-dessus de scs forces : nous pûmes nous en convaincre par les progrès qu’il fit dans le peu de temps que son éducation nous fut confiée. 11 avait déjà réparé les années perdues au prytanée, par son application et ses talens naturels, lorsqu’élevé au grade de capitaine de vaisseau , il fut tué à la bataille deTrafalgar.
Quant à ses nièces , Murat en prit un soin , particulier ; il ordonna qu’on les
envoyât d’abord à Toulouse , dans une pension, où on leur enseigna les éléinens de la langue et de l’urbanité françaises. Une fois qu’elles .savaient lire, * écrire , parler et se présenter dans la société, on les amenait à Paris, à l’école de madame Campan. C’était M. de Bastide, l’un des anciens seigneurs du pays, qui s’était chargé de leur procurer les vêtemens convenables, et de les accompagner dans les voyages relatifs à leur instruction j aussi fut-il nommé au corpslégislatif, dans l’assemblée électorale que Murat alla présider à Cahors en i8o3.
Il donna la main d’une de ces nièces à M. Agar, qui depuis fut son ministre des finances à Naples , avec une dot de cinq cent mille francs.
C’est par ces moyens que, de simples paysannes , il en fit des dames qu’il essaya vainement d’assimiler aux baronnes et aux comtesses de l’antique famille de Murat ; celle-ci , malgré ses sollicitations, n’a jamais daigné le reconnaître.
Que ne fit-il point pour cacher ou déguiser la bassesse de son extraction? 11 en fit un secret même pour son épouse :
j’en donnerai pour preuve une anecdote qui m’est personnnelle. Je venais d’a$sister, à l’hôtel de Brienne qu’occupait Murat, à un dcjeûner où se trouvaient MM. Bessières , alors général de brigade, Richard, nommé préfet de Toulouse, Croiset , qui arrivait de Cahors pour complimenter le général , son ancien camarade, et Fesch, qui n’était encore que Fesch, vêtu simplement tFun petit habit gris , qui comptait déjà plus d’un automne.
Après le déjeuner, Murat alla passer la revue de la garde consulaire, dont il était le commandant. Tous les convives sortirent avec lui ; je restai seul avec Madame, qui me fit de longues questions sur la famille de son mari,- elle demanda quels étaient l’âge, le ton, la mise de sa mère ; quelle était l’éducation de ses frères et de ses sœurs ; quel rang
( Si )
ils occupaient dans le pays. Je répondis é toutes ces questions } comme si Murat eût été présent : elle en parut très-satisfaite, et ajouta que l’intention de son époux et la sienne étaient d’aller incessamment aux eaux de Bagnères, et quelle sçrait fort aise de passer quelques jours au sein de la famille de son mari. Ce voyage n’eut pourtant pas lieu , et jamais madame JVIurat n’a vu la Bastide.
Le soin que Joachim a toujours pris de dérober aux regards de sou épouse fa nudité de ses pénates paternels, était un calcul de vanité qu’il pe dissimulait pas même avec ceux qui le connaissaient depuis sa naissance , témoin le trait suivant. Lors du sacre de Buonaparte, il désira que les députés de son pays a cette cérémonie vinssent lui présenter leurs hommages : quelle fut leur surprise, lorsqu’il parut au milieu d’eux, tenant gravement sou bâton de maréchal à la main, et ne parlant qu’avec un top dé protection à d’auçieus ca-
marades, ou à des magistrats dont il avait tenu 1 etrier, lorsqu’ils montaient à cheval !
Ce n’est pas que sa vanité nait reçu plusieurs échecs, dans le temps même de sa grande puissance. Nous allons citer à ce sujet deux anecdotes, dont le public n’a jamais eu connaissance.
Au moment où Murat formait sa maison de prince , un descendant de la maison de Latour- d’Auvergne alla le trouver, et le pria de lui faire obtenir une place dans la maison de Buonaparte ; Joachim le lui promit, et, deux jours après, il lui envoya un brevet portant sa nomination à une des premières places auprès de sa personne. Le descendant de Türenne le lui renvoya sans daigner lui *
faire aucune réponse. « Je ne demandais point à servir un palefrenier, » dit-il à un de ses amis.
L’anecdote suivante m’est encore personnelle. Murat connaissait mon intimité avec M. Delille ; plusieurs fois il m’avait
fait entendre qu’il payerait à ce poëte quelques vers qu’il pourrait faire en son honneur, beaucoup plus cher que la mère de Marcellus ne paya jadis à Virgile, ceux qu’il avait faits pour son fils. Je me gardai bien d’en faire part au Virgile français, qui ne voulait jamais entendre parler de nos aventuriers couronnés. Cependant Joachim , qui appelait Delille son compatriote, l’Auvergne et le Quercy étant limitrophes, persista dans sou dessein de séduire la plume du poëte ; il s’unit à Joséphine pour le faire nommer sénateur, et me chargea d’annoncer à M. Delille qu’il allait incessamment s’asseoir sur une chaise curule. Malgré que je connusse les sentimens imperturbables de ce dernier, je me hâtai de me rendre chez lui , et , en présence de madame son épouse, je lui communiquai l’objet de ma visite , le félicitant d’avance de sa nomination à la première dignité de ces temps. « Gardez vos complimens , me dit-il d’un ton qui ne lui était pas or-
-1:145' ; ‘èl » i r .
dinaire : moi, sénateur ! je ne veux aucune place, je nen yeux point -, dites, je vous prie , a celui qui vous a envoyé, ' que je ne puis rien accepter, que je suis cassé, incapable de sortir de ma chambre. » Je fis part à Joachim de ce refus j
• y * ‘.*>1 1 1 sil; y ly » * ; . ■ . . a jti
le projet fut regarde comme non avenu j
Dehlle resta sans dignité, et Murat sans
-i .'*!#*>* 4 ÙU? •
vers.
Ce dernier se vengeait de ces humiliations par des rodomontades dignes du Don Quichotte de la fable espagnole.
Un jour un ancien gentilhomrtie , qu’il voulait forcer d’accepter une place dans la maison militaire de Buonaparte , lui témoignant quelque inquiétude sur la durée de son pouvoir : « Il y a cent ans que Napoléon règne, dit-il fièrement ; ni lui ni les siens n’ont rien à craindre. »
Son langage , ses démarches , sa protection , tout était calculé d’après l’intérêt de sa prétendue gloire ou de son amour-propre.
; pq a cru, généralement qu’il avait tout .,fait pour son pays, et particulièrement , pour la, ville de Cahorsj sans doute, si , l’ou met au rang des plus grands services
i , les nominations de ses favoris aux pre-* jmières. places, la création de quelques . établissemens très -onéreux à une petite
ville presque sans moyens , depuis que ? la guerre, avec l’Angleterre l’empêchait de tirer aucun parti de ses vins , sa prin- , cipale, pour ne pas dire son unique ressource.
Mais veut-on savoir jusqu’à quel point il poussait la générosité envers une ville qui en faisait son idole ? il suffira de connaître le trait suivant, dont nous garan- , tissons l'authenticité ; L’orsqu’on s’oc- .cupa, de l’établissement des lycées dans .. les principales villes de la France, les
j, babitans de,Montauban i et D’Agen solli- , citèrent une de ces maisons pour leurs „ yil^es* Lacuéc insista pour Agen, sa ville , natale: , Murat se trouvait au conseil-
, d’état au moment où l’on délibérait sur
le placement d’un lycée dans cette partie du Midi : « Et moi, dit- il, je demande que le lycée soit établi à Cahors.
Votre ville est trop pauvre, répliqua Lacuée, pour faire les frais d’un pareil établissement. — Je m’engage à lui donner soixante mille francs pour cet objet. »
Le conseil-d’état ne crut pas pouvoir résister à cette offre et au ton impérieux dont la demande était faite; Cahors eut le lycée , mais ne reçut jamais un denier de Murat.
A cette anecdote on pourrait en joindre une autre qui roule sur une matière beaucoup plus grave. Quand cet usurpateur alla remplacer un autre usurpateur au trône de Naples, il promit à différens fournisseurs français de leur payer des sommes d’argent qu’ils avaient avancées pour l’expédition de l’armée de Buonaparte dans ce royaume ; cette dette s’élevait à neuf cent mille francs ; une fois assis sur ce trône, il ne tint aucun compte de sa promesse , et les malheu-
reax fournisseurs furent presque tous ruinés, entr’autres le sieur Gentil de Choisy-le-Roi (O.
Ce n’est point ainsi que se comportent les Bourbons. Qu’on nous permette de
(i) Un ami de ce malheureux nous a fourni , à cet egard , une note beaucoup plus de'taille'e. Il en coûta neuf cent mille francs pour l’expédition rjui devait placer Joseph Buonaparte sur le trône de Ferdinand IV. Cette somme était due à dès-fournisseurs français , entr’autres à Gentil de Chois]», dit Gentil du gouvernement , pour être distingué de beaucoup d’autres habitans de cette ville qui portaient le même nom. U fut affecté pour le remboursement de cette somme, l’équivalent à prélever sur les contributions de deux années. Les circonstances avaient empêché Joseph de commencer ce paiement , lorsqu’il fut appelé par son frère au trône d’Espagne, et qu’il dut céder celui de Naples à Joachim Murat, qui, en l’acceptant, promit de la manière la plus solennelle de payer ces neuf cent mille francs , et devenu roi , ne tint aucun compte de sa psomesse.
11 ajouta même à. cet acte de mauvaise foi, un trait que ri*n ne saurait excuser. Gentil »à.qui U