SS)
placer ici un trait qiiî honoré alitant lé 1 Nestor de cette race que lés lauriérs 7 dont sa tête est couverte. L’année delr-* nlère, au moment où l'on s’occupait de là restitution, à MM. lq£ émigrés 1 , dés ; biens qui n’avaient point été vendus, nous eûmes l’hôrmeur d’offrir à ce prince nos services' pour faire rentrer dans Sa* bibliothèque des manuscrits très-precieux de famille, entr’autres un exemplaire magnifique des statuts de l’ordre de la Jarretière, présent «jue la reiné v
était dû trois cent mille francs pour des fournitures , voyant qu’il ne pouvait rien recevoir, et se trouvant ruine , sollicita la place de receveurgénéral des deniers royaux à Otrante : il l’obtint moyennant un cautionnement de trentd mille francs. Il demanda que ce cautionnement fût prélevé' sur le capital de 5oo mille fr. qu’on lui devait. Le faux monarque rejeta' sa juste réclamation , et le malheureux succomba sous le poids des dettes qu’il avait contractées pour faire ces avances, sans place, sans crédit, sans ressources. •
Elisabeth avait fait au duc de Montmorency ; cet exemplaire était un des quatre dont les bibliographes aient eu counaissance, et duquel Debure soupçonne la perte dans sa bibliographie , n’ayant pu
découvrir ce qu’il était devenu. Les biens
de ce duc , décapité à Toulouse en i65a , ayant été donnés au prince Condé, qui avait épousé sa sœur, ce manuscrit fut remis à la bibliothèque de ce prince , et , pendant la révolution , nous avons eu l’avantage de le conserver très-soigneusement jusqu’au moment où tous les manuscrits , dont la garde nous avait été conCée , furent remis à la biblio— thèque royale, où sans doute ils doivent se trouver.
L’offre que nous eûmes l’honneur de
faire à Son Altesse , par écrit et de vive voix , fut acceptée , mais à condition , dit - elle , que cela ne blessera personne. . „
Ces détails , en quelque sorte domestiques et connus seulement d’un très-
petit nombre de personnes, paraîtront sans doute intéressans pour quiconque s’attache à savoir la vie privée des grands pérsonnages; ils font connaître en entier Joachim Murat , et remplissent la lacune qujcm remarque dans tout ce qu’on a publié jusqu’ici sur le compte de ce favori de Buonaparte.
A l’époque même de son mariage , il ne jouait encore qu’un rôle secondaire; il va maintenant jouer un des premiers rôles , conclure un traité de paix avec un Roi, dont il doit un jour usurper le trône, se rendre le protecteur du vicaire de Dieu sur la terre.
A la journée de Marengo , journée si funeste à la liberté française , puisqu’elle contribua si puissamment à consolider le pouvoir du nouveau tyran , Murat , à la tête de la cavalerie , avait également signalé son courage fougueux et sa présence d’esprit , dans un de ces momens qui décident de la victoire. Nos troupes fuyaient déjà de toutes parts, et Buonaparte , qui
toujours brave lorsqu’il triomphait, était le plus lâche des capitaines dans une déroute , avait déjà pris soin d’assurer sa vie , caché derrière un arbre , loin du danger. Murat le voit , lui reproche sa désertion du champ de bataille , l’y ramène en lui montrant Desaix arrivant avec sa phalange dite à’ invincibles , et contribue ainsi au gain de la bataille.
Un sabre d’honneur fut le prix de sa conduite en celte circonstance.
Buonaparte le récompensa d’une manière plus lucrative : il lui donna le commandeirfent de l’armée d’observatio»
qui marchait sur Ancône , destinée à occuper le pays cédé aux troupes françaises par l’armistice de Trévise , et à remette le souverain Pontife en possession de ses Etats. Les politiques du temps , habitués à ne s’occuper que des grandes catastrophes qui bouleversaient l’Europe , apprirent avec indifférence ce dernier objet d’une mission si importante , tandis que c’était , de la part du
premier consul , un des calculs lçs plus, profonds , les plus utiles pour l’avenir.
Ses liaisons avec le pape lui conciliaient le dévouement de la majorité dm, clergé de France , et par conséquent des Français.
Murat s’acquitta de cette mission avec tant de grâce , que le souverain Pontife lui en témoigna sa reconnaissance d’une manière aussi délicate que généreuse; il lui fit présent d’une tabatière,, en or, enrichie de diamans et ornée de son portrait; c’est la plus magnifique tabatière que nous ayons vue.
Peu.de temps après, Joachirn négocia un. armistice , conclut la paix entre la France et le roi de Naples, et fit connaître, par une proclamation, aux, émigrés napolitains, qu’ils pouvaient rentrer dans, leurs foyers; avantage important pour le trésor public français, qui payait des pensions à une grande partie d<^ ces réfugiés, dont, les opinions exaltées ne pouvaient plus convenir à Buona-
parte (i). Mdrat fut ensuite chargé du, gouvernement dé la, république xisal-».
pine , à titre de général , fixa .sa résidence, à'Milan , .où il installa des nouvelles au-, torités en 1802. Elles lui offrirent um sabre magnifique, qu’il refusa; il n’en, leva pàs ! nrfoins des contributions énormes! datas ‘‘ce, pays. 11 revint en France,, chargé d’or et de présens de toute cs« pèce.
Ce r fut alors qu’il nous fit voir, à son ctaàieaù'de Villiers-la-Garenne, les chefsd’œuvre des arts , et sur - tout ceux de, Canova, qu’il avait apportés de l’Italie,,
( 1 ) Parmi les Napolitains les plus distingues qui se réfugièrent en France et obtinrent 1 dè» pensions, on doit compter M. Zarilio antiquaire du rdi de Naples , M. Torcia, son bibliothécaire 1 , et M. Coconi , littérateur infatigable, qui , par un excès de modestie , n’ayant rien demandé au gouvernement français , ni par conséquent rien obtenu , alfa se jelef dans la î>eïiie , et périt le jour mélfte» qu’il 1 avait accepté rfftDé ntms'i/n- asile.
et dont il avait formé une riche galerie.
J’eus la sotte bonhomie de lui représenter qu’il serait plus convenable de déposer tant de trésors au Musée de Paris, que de les enfouir dans une campagne. « C’est à moi , me dit-il brusquement , et non pas au public. » Je lui offris d’en faire un catalogue raisonné. Au lieu d’acçepter cette offre , il me défendit de parler à qui que ce fût de sa galerie.
A cette époque , il conservait encore un reste de pudeur qui le faisait , en quelque sorte , rougir de sa richesse , et qui l’empêchait de la mettre au jour, témoin le fait suivant : Deux banquiers s’étaient rendus à Villier-s -la -Garenne, pour lui proposer l’achat d’une belle maison de campagne, estimée près de deux millions. Il hésita de l’acheter, et sur la représentation qu’on lui lit que cette somme n’était rien pour lui : « Je le sais ,, dit-il naïvement en notre présence j mais jç,ne voudrais pas qu’on le sût. » Il fut arrêté qu’on irait la voir
le dimanche suivant , et le marché lut conclu.
Nous devons à la vérité, d’annoncer que dans qes temps Murat se montra bien différent de ce qu’il devint deux ans après.
Il était d’nn accès facile, toujours prêt - à rendre service , sur-tout aux militaires destitués , comme lui , pour des opinions exagérées ; il les recommandait vivement au ministre de la guerre, et chaque recommandation équivalait à un brevet de mise en activité. Un seul ne put rien obtenir de sa part; c’était un de ses compatriotes, son ancien camarade de lit (i):
son aspect le révolta , quand nous eûmes la mal-adresse de le lui présenter à Villiers-la-Garenne : à peine daigna-t-il le reconnaître : on eût dit que la présence de cet homme, resté dans une honnête médiocrité, lui reprochait l’usurpation de sa grandeur.
(i) C’était M. Rossignol , qui depuis fut employé avec le grade d’officier dans la garde impériale.
Jamais Murat , ne fut plus tranquille, plus heureux, plus puissant, plus utile . * peut-être qu’à cette époque de sa vie.
* J Partagé entre la chasse et quelques au-
- diences , il avait une cour peu nombreuse
- et presque point de flatteurs : c’était en- « core Murat livré à lui-même , et ne con- » sultant que son cœur, pour me servir des « expressions dont - il usait envers son ~ épouse (i). Heureux s’il eût conservé
- son indépendance, et n’eût jamais connu ' le poison d’une flatterie toujours inté- ~ ressée ! mais il devait échouera cet écueil,
que si peu de grands favoris, sur-tout de • superbes parvenus ont la force d’éviter.
(i) Une dame peu fortunée fit un jour le voyage de Paris à Villiers-la -Garenne , pour avoir recours à la générosité de madame Murat. Elle lui exposa sa triste situation dans» une lettre qu’elle montra de suite à son mari , eu lui demaudant son avis t Madame, lui dit Murat , ne consultez que votre cœur. Aussitôt elle tira un double louis de sa bourse , et le fit remettre à cette infortunée.
Cependant l’heure de sa métamorphose n’était pas encore arrivée. Chargé d’aller présider le collège électoral de son département, il remplit cette mission avec une noble popularité, qui lui concilia l’estime même des anciens seigneurs, qui voyaient son élévation d’un œil d’envie. On le nomma député au corps législatif, et il fit nommer pour ses collègues à cette députation , MM. Bastide et Agar, le premier servile instrument de toutes ses volontés; le second , beaucoup plus rusé , et méditant déjà le rôle de haut personnage qu’il devait jouer un jour. 11 n’est pas hors de notre- sujet de faire ici, en peu de mots, le portrait de cet habile courtisan, si lié, depuis ce moment , au reste de l'existence publique et privée dé Murat.
Agar naquit de pareils respectables, aux environs de Cahors ; il fit de bonnes études, et, dans le cours de la révolution , fut nommé professeur à l’école centrale de cette ville. Ses opinions anti-
patriotiques lui firent beauçoup d’ennemis dans un pays où la démagogie avait tant de prosélytes ; il eut particulièrement pour antagoniste M. Brunies, professeur de rhétorique à cette époque , et depuis secrétaire -général de la préfecture du département du Lot : ils faisaient tous deux un journal , mais dans un sens bien opposé. Brunies, qui joignait à une imagination hardie, une extrême adresse à manier l’arme du ridicule, lui porta des coups si violens, qu’il n’y put résister : il quitta Cahors, et vint à Paris se jeter dans les bras de Murat , qui no connaissait encore <jue son nom. Murat le reçut d’abord assez froidement ; mais Agar fit tant par ses importunités, et sur-tout par ses flagorneries, qu’il fut admis dans ses bureaux en qualité de sous-secretaire. Là, il se fit remarquer par une activité rare et un talent profond des convenances : extrêmement poli, souple, adroit à saisir toutes les occasions de se rendre utile ou agréable
à son maître , il parvint bientôt à gagner ses bonnes grâces, et, devenu son secrétaire intime, il obtint son entière confiance.
Il le suivit dans la campagne de i 8 o 5 , au milieu des plus grands dangers, et, pour le récompenser de son dévouement , Murat l’envoya régir son grand duché de Berg : c’était lui procurer le moyen d’augmenter rapidement la fortune dont il avait jeté les fondemens dans la mission qu’il eut à remplir quelques années auparavant en Italie. Agar en profita , et, peu de temps après, il obtint la main d’une nièce de son protecteur, avec cinq cents mille francs de dot. Dès ce moment, il étala le luxe d’un grand seigneur, et, en 1808, il suivit Murat à Naples, où il fut appelé aux fonctions de ministre des finances, avec le titre de comte d’Ausbourg. Tel fut l’habile courtisan qui , sorti de la poussière des classes , sut si adroitement s’élever à me-
sure que son maître montait à un plus haut degré d’élévation , et s’assit auprès d’un trône.
Il était si aisé de parvenir à cette époque , où tout dépendait de la bienveillance d’un homme ! Personne n’en profita mieux que Joachim Murat. En 1804, il fut nommé gouverneur de la ville de Paris : il méritait cette place honorable, si, pour l’obtenir, il suffisait de se montrer encore tout couvert du sang des Parisiens, versé le i3 vendémiaire.
Quoiqu’il en soit, Murat reçut, à ce sujet, un grand nombre de félicitations, même de la part des habitans de la capitale, et sur-tout des poètes, espèce d’écrivains dont les travaùx et l’encenS brûlé sur l’autel de l’usurpateur, ont été, pour la première fois peut-être, d’une grande utilité, en contribuant à l’enivrer et à le faire tomber du haut de ses trônes. Croirait-on qu’un de ses flatteurs & gages osa terminer ainsi une pièce de
Vers qu’il adressait au nouveau gouverneur :
Tu sauras gouverner Paris ,
Comme Napole'on sait gouverner le titonde.
Nous étions présens à la lecture de
ces vers, faite par M. Âgar, qui peut-
être en était l’auteur, à la fin d’un dé- * *
jeûner où se trouvait un grand nombre de convives.
Joachim signala par un acte de férocité le comjnenceiïient de ses nouvelles fonctions -, il présida l’assassinat du duc d’Enghien (i); et pour ajouter, s’il eût été possible, à l’horreur de cet attentat, quand ce prince, aussi brave qu’infortuné, dit aux gendarmes chargés de le mener au supplice: «Allons, mes amis, »
Tu n’as point d’amis ici , lui répon-
(i) Nous renvoyons , pour les de'tails relatifs à cet horrible assassinat , à l’ouvrage publie' en 1814 , sous le titre : Assassinat de Monseigneur le duc d’Enghien, etc., par M. Marguerit, 3 * édition. *
dit une voix barbare : c’était celle du nouveau Marat , surnom que Joachim justifia de nouveau, en dressant, peu de jours après, la liste d’un grand nombre de prétendus brigands, et par son acharnement à poursuivre leur exécution:
ces brigands étaient Moreau , Pichegru , Georges Cadoudal , les deux frères Polignac!... Innocentes victimes, consolez-vous! vos assassins sont punis, l’Europe vous a vengés , vos contemporains vous révèrent, et la postérité vous placera parmi les premiers défenseurs de la liberté publique et des souverains légitimes.
Les triomphes des méchans , quoique de courte durée, n’en sont pas moins terribles par leurs suites ; en contribuant à augmenter leurs forces, ils contribuent aussi à augmenter leurs attentats ; chaque nouveau crime valut à Murat une nouvelle récompense ; il fut presqu’aussitôt fait maréchal de France et grand amiral; au i er février i8o5, il fut nommé prince.
Celte année fut la plus remarquable de sa ^ie. Rien de plus rapide que ses exploits dans la campagne de i8o5 ; il l’ouvre par la victoire de Wertingen , fait trois mille prisonniers à Languenau; se porte sur JNeresheim , charge l’ennemi, fait mille prisonniers ; arrive à Norlingen, cerne la division Wernesk, la fait capituler ; bat le prince Ferdinand ; cherche les Russes , qui fuient j fait charger par sa cavalerie l'arrière-garde des Autrichiens, sur la roule de Merobach , et fait cinq cents prisonniers -, arrive en avant de Lambach, poursuit l’ennemi T épée -dans les reins, l’attaque, après la prise d’Erns , Sur les hauteurs d’Amstetten , le bat , le met en fuite et fait «dix-huit cents prisonniers -, arrive à Saint- Polten , entre à Vienne , poursuit l’ennemi, l’atteint à Quntersdoff, met en déroute l’arrière-garde de l’armée russe et fait deux mille prisonniers ; entre à Brnnn, autrefois Olmutz, capitale de la Moravie, où Lafayctte fut long-temps
détenu , célèbre par sa résistance au grand Frédéric, qui fut obligé jj’en lever le siège en 1742 ; enfin il mit le comble à son dévouement dans la bataille d’Austerlitz. «
Les Français ont attaché le plus haut dégré de gloire à cette victoire. Un pont magnifique , une colone presque trajane en ont conservé le souvenir , et nos descendans ne verront point sans une admiration mêlée de surprise , les deux premières puissances du Nord vainches dans un si court espace de temps par une seule rivale. Mais cette journée, qui parut si favorable pour le chef de nos armées, fui peut-être la plus funeste ’ pour l’armée. Dès ce moment , il se regarda comme un nouvel Alexandre >t qui n’avait plus qu’à marcher pour conquérir les trois parties de l’ancien contiuent.
Cette idée , dont il était imbu , et qu’il annonçait déjà dans la fameuse proclamation qu’il fit supprimer , Murat la
partageait plus que tout autre, ayant plus que tout autre un intérêt à la voir se réaliser. Aussi, du champ de bataille s’empressa -t il d’écrire à son épouse que Napoléon avait gagné la bataille des géans , et qu’il était le maître du monde.
Ici se présente une réflexion bien naturelle : si Buonaparte, grâces à la victoire d’Austerlitz , était le maître de l’univers, que ne devait point être celui qui l’approchait de plus près, qui avait ouvert la campagne d’une manière glorieuse, en un mot qui avait ,1e plus contribué à ses triomphes ? L’avenir a prouvé que ce nouvel Ephestion avait autant de présomption , d’amour-propre et d’ambition que son maître.
C’est avec de tels sentimens , qu’entassant générations sur générations , cadavres sur cadavres , ils se frayèrent malheureusement un chemiu de Bayonne à Madrid et de Varsovie à Moscou.
Ce fut là le terme de leur prétendue
s’éteindre.
• Ainsi donc ces victoires tant prônées ont été les premières causes de la chute de ces deux capitaines. Pitt , Castlereahg et Metternich , du fond de leur cabinet, ont dirigé bien plus sûrement la' marche des évènemens européens, que le conquérant Corse et ses complices, au milieu de leurs triomphes éphémères.
Une autre observation également remarquable, c’est qu’au moment où les puissances du Nord songeaient déjà à se coaliser de nouveau et à ne former qu’un faisceau contre l’ennemi commun, Buonapartc se détachait de Murat, de l’homme le plus porte à seconder ses folles entreprises. A l’époque de la naissance du duc de Parme , Joachim vint à Paris complimenter son beau-frère.
Quelle fut sa surprise , lorsque Buonaparte , pour tout remerciement , lui or-
donna de remettre à Ferdinand IV la couronne de Naples ! Murat l’écouta de sang-froid, vit le danger qu’il aurait à courir par un refus formel , demanda l’ajournement de sa réponse jusqu’au lendemain, et, à l’entrée de la nuit, il partit comme un éclair pour l’Italie.
Arrivé dans ses états , il fut sommé de nouveau de remettre la couronne à la 4 disposition de celui qui la lui avait donnée : « Dites à «votre maître , répondit fièrement Joacliim au maréchal de France qui lui intimait cet ordre , qu’il vienne la chercher lui-même -, il saura ce que peuvent soixante-mille hommes armés pour la défendre. »
Cette fermeté ou plutôt des projets ultérieurs, auxquels Murat pouvait être fort utile , engagèrent Buonaparte à renoncer au dessein de rétablir sur le trône l’oncle de son épouse ; et Murat , fier d’avoir triomphé d’un despote qui , pour la première fois , rétrogradait dans scs résolutions, se crut afièrmi pour ja-
mais sur un trône qui déjà était sur le point de lui échapper,- et dont la poursuite devait lui coûter la vie. ,
Le plus grand avantage que Joachim retira de la campagne de 1804, ce fut celui d’obtenir le duché de Berg, par suite des négociations qui eurent lieu • entre le roi de Prusse et Buonaparte ^ après la bataille d’Austerlitz; mais à peine commençait-il à jouir de son duché , qu’il craignit avec raison de le perdre, ou du moins d’indisposer contre lui ses nouveaux sujets. La guerre étant sur le point d’éclater entre la France et la Prusse, en 1806, son beau-frère le somma de fournir son contingent, en qualité de souverain , membre de la confédération du flhin ; il lui en coûtait de signaler son avènement à cette souveraineté par une levée extraordinaire d’hommes, peu contens de servir sous le joug d’un aventurier étranger, dont ils ne connaissaient encore que le nom.
Il fit à ce sujet des représentations inu-
tïlesà Buonapajte, qui n’en voulait souffrir aucune.
Un jardinier- fleuriste , nommé Vauchamp, actuellement attaché à la pépinière du Luxembourg , nous a rapporté une anecdote assez intéressante à ce sujet. Un jour qu’il était occupé à arranger des tubéreuses et d’autres fleurs dans le jardin de.l’Élysée-Bourbon , qu’habitait alors Joachim Murat, il entendit une conversation très-animée entre ce dernier et son épouse : * Non, je ne le ferai point , disait-il d’un ton furieux ; qu’il ne pense plus me traiter comme un esclave : il a plus d’hommes à gouverner que moi , mais il n’est pas plus que moi ; je dois ménager mes sujets. » Madame Marat représentait, qu’il allait être disgracié , qu’il perdrait, en refusant le contingent , toutes ses espérances pour l’avenir. Autant il s’emportait , autant elle mettait de douceur dans ses avis; la suite prouva qu’elle avait gagné sa cause, puisque Murat prit une part très-active
à cette campagne , en qualité de grand duc de Berg.
On peut présumer, par le trait suivant, qne Joachim Murat prenait aisément toutes les formes. Cette conversation fut interrompue par l’arrivée d’une dame qui lui fit cette demande : « Mon prince , que m’apporterez-vous de Berlin ? » Une berline, répondit en souriant le même homme qui, deux minutes auparavant, écumait de colère.
- A cette campagne de 1806, il contribua au gain de la bataille d’Jéna, poursuivit les restes de l’armée prussienne qui cherchait à passer l’Oder, atteignit le prince de Hohenlohë qui commandait * ce corps , et le força de mettre bas les armes. Il signala son impétuosité dans la journée d’Eylau, courut au galop, tenant, dit-on , la bride de son cheval entre ses dents , un pistolet à sa main gauche , un damas à sa droite , frappant tout ce qu’il .trouvait sur son passage, et justifiant de nouveau le surnom qu’on lui avait
déjà donné , de boucher de l’armée.
Après la bataille de Friedland, il fut chargé de poursuivre l’armée russe dans sa retraite , et ne suspendit ses exploits qua la paix de Tilsitt. Du champ de bataille, il se rendit sur une arène où l’attendaient des combats d’une autre espèce.
Vers la fin de 1807 , Buonaparte alla passer quelques semaines à Fontainebleau. Murat le suivit, mais il était moins souvent auprès de sa personne que dans les bras d’une dame de la capitale. Depuis que son épouse lui avait , dit-on , préféré un.général , mort depuis dans une aliénation d’esprit, il s’en était vengé par une suite d’infidélités dont nous laisserons les détails aux auteurs de la chronique scandaleuse de Paris; nous nous contenterons de citer son intrigue galante avec la jeune femme du
général N , absent de Paris pour
une missive politique. Cette nouvelle Armide l’avait tellement captivé , absor-
bé, qu’il promit alors vingt audiences particulières à Fontainebleau, à d’anciens amis, et n’en donna aucune; nous payâmes nous - mêmes assez cher cet oubli.
A cette époque, et tant que Buonaparte restait dans cette ville , la nourriture des hommes et des chevaux , les loyers.de quelques jours , tout se payait bien au-delà du prix ordinaire. Murat eut occasion d’en être convaincu. Sa nouvelle favorie voulut le voir à Fontainebleau : elle s’/ rendit dans une belle voiture , et avec des laquais bien vêtus. Elle descend à l’un des premiers hôtels, s’annonce comme l’épouse du général N..., qui venait faire sa cour à l’empereur. Sa dépense ne répondit point à la magnificence de son équipage : elle se con- , tenta dun bouillon et de quelques œufs frais. Ce calcul économique n’avait rien de surprenant chez une. femme plus accoutumée naguère à se nourrir de mauvais poissons que de saumon frais; mais
il ne fut d’aucune utilité pour sa bourse. Après avoir resté trois jours à Fontainebleau, étant sur le point de partir, elle appela son hôte : » Combien vous doisje, lui dit-elle , pour les bouillons et les œufs frais ? » — Quinze cents francs eu tout : voilà le compté. — Quinze cents francs ! Etes-vous fou ? Mais en tout , je n’ai pas dépensé quinze francs. — Madame , calculez comme vous voudrez ; mais votre voiture ne sortira point d’ici que je ne sois payé. A ces mots , il se retire , et laisse la femme d’autant plus furieuse, quelle était bien loin d’avoir les quinze cents francs demandés. Quel parti prendre : elle va de suite au château, obtient un moment d’ehtretien de Buonaparte , qui rit de son embarras, et, sans lui donner le temps de se plaindre, lui dit brusquement: « Payez, Madame , payez ; ces braves gens font bien :
ils n’ont pour eux que ce bénéfice sur les étrangers qu’attire ma présence. »
La dame , consternée de cetfe récep-
tion , écrit de suite à Murat un billet doux , portant une sommation formelle de payer au porteur la somme de quinze cents francs. Le preux chevalier fit honneur à cet emprunt forcé, mais il ne put s’empêcher de dire tout bas : «Voilà une visite qui me coûte bien cher. »
C’est mal à propos que des gens peu instruits de l’intrigue des boudoirs , ont confondu cette favorite avec madame Revel. Celle-ci était alors , s’il faut en croire son mari , en la possession spéciale de Buonaparte.
L’amour des plaisirs n’éteignait point dans Joachim la soif d’une couronne} les titres de grand-amiral , de grandduc , n’étaient plus rien à ses yeuxj il lui fallait une couronne, une couronne dût - elle coûter des flots de sang , des générations entières. Aussi, connaissant le serment qu’avait fait Buonaparte de ne plus laisser régner aucun Bourbon , et son infâme projet de détrôner le roi d’Espagne , le meilleur de ses alliés ,
appuyât-il cette résolution avec plus de chaleur que tout autre , dans l’espoir de remplacer cet auguste et malheureux vieillard.
Tout réussit au grc de ses vœux : il entra dans l’Espagne, en qualité de lieutenant-général des armées de Buonaparte , sous prétexte de vouloir passer en Portugal , pour en chasser les An-, glais. Une fois arrivé sur le territoire espagnol , il y resta uniquement occupé à fomenter les divisions qui existaient déjà dans la famille royale, embrassant tantôt la cause du prince des Asturies , tantôt celle du roi et du prince de la • Paix , sur-tout lorsque ce monarque eut donné son abdication par suite de la révolution d’Aranjuez. 11 fit tant par ses ruses , ses promesses et ses menaces , V qu’il parvint, de concert avec le général Savary, à faire partir tous les membres de la famille royale d’Espagne pour Bayonne , où Buonaparte les attendait , en apparence comme médiateur, et réel-
lement comme leur spoliateur, pour ne pas dire leur assassin.
Cette horrible partie de l’histoire d& Buonaparte lui appartient toute entière.
Son gcnie seul pouvait imaginer un pareil attentat , etMurat seul était capable de l’exécuter. Ce n’était point assez d’a-.
voir enchaîné le roi d’Espagne et sa famille , il fallait aussi enchaîner, détruire son peuple. Le 4 mai 1808 , Joachim renouvela dans Madrid la scène sanglante du 1 3 vendémiaire. j ■ Ainsi donc la terreur et la mort régnaient à Madrid , quand les princes d’Espagne se trouvaient prisonniers à Bayonpe. Ferdinand dut abdiquer ou perdre la vie : il, abdiqua, comptant sans doute sur la justice étemelle d’un Dieu qui met ses plus fidèles serviteurs à la merci de leurs oppresseurs, pour châtier / tôt ou tard ces derniers de la manière la plus terrible.
Dès ce moment, Joachim se regarda comme roi d’Espagne; mais les atrocités
qu’il avait commises dans la capitale de ce royaume, les brigandages qu’il avait exercés par-tout avaient tellement indisposé contre lui les Espagnols , que celui - là même qui osait tout , n’osa point lui donner celte couronne ; qu’il jugea plus convenable de faire passer son frère Josepl^ du trône de Naples à celui d’Espagne , et d’envoyer Joachim, à la place de Joseph.
A la faveur d’un parti de révolutionnaires qui s’était rallié à Buonaparte , et d’un grand nombre de Français que Joseph avait placés dans les differentes administrations et à là tcte des troupes,.
Murat fut reconnu , sans éprouver aucun obstacle. Par des largesses et .des jongleries machiavéliques , dont les gens intruits ne furent point les dupes , il se Concilia l’affection du peuple (t).
(i) Murat affecta d’assister pieusement à la fête de la- lique’faction cfa sang de saint Janvier; il communia , et se montra tout autre qu’il n’avait paru jusqu’alors.
Joachim, nommé roi des Deux-Siciles par Buonaparte , n’occupait cependant que le royaume de Naples. Non content d’avoir usurpé à Ferdinand IV la plus belle partie de sa couronne, il voulut, mais en vain , lui usurper le reste dans une expédition qui échoua complètement. Les Anglais protégeaient 4a Sicile, et par leur intervention , il y eut entre Ferdinand et Joachim une espèce de suspension d’armes , d’après laquelle chacun d’eux conserva la portion des deux royaumes qu’il possédait à cette époque.
Une expédition bien différente , et d’tme importance dont l’histoire n’avait jusqu’alors offert aucun exemple , ce fut * celle de Moscou, dont Murat commença la ruine, que la rigueur des élémens acheva. Au moment où Buonaparte, comptant sur le succès des négociations qu’il avait fait entamer avec le général en chef des troupes # russes , se livrait aux plaisirs , au milieu des cendres de Moscou, beaucoup plus occupé de co-
tnédies, que du soin de ses années, Mu- ' rat, partageant la même sécurité, passait avec des officiers russes lés mornens les plus agréables dans une longue orgie , préparée avec autant d’astuce que de malignité , quand tout-à-coup on vint l’avertir, mais trop tard , que l’ennemi avait enveloppé et pris quinze mille tommes qui formaient l’élite de la cavalerie française sous ses ordres , anecdote importante que nous tenons d’un témoin oculaire.
A cette nouvelle, Buonaparte forcé de quitter précipitamment Moscou , ne put pardonner à Murat cette faute; et lorsque pour le mettre encore une fois à l’épreuve , étant sur le point d’abandonner les restes de l’armée , après des pertes incalculables , il en eût confié à Joachim le commandement, il le lui ôta * prcsqu’aussitôt de la manière la plus inconvenante , comme pour lui témoigner son courroux à la face de toute l’Europe.
Dans le détret qui remettait ce comman-
dement à Eugène Beauharnais , il y disait que ce jeune capitaine entendait mieux que Murat l’administration d’une armée.
Cet outrage précipita le retour de Joachim à Naples, et ne fit qu’accroître le ressentiment qu’il avait conçu envers un despote qui ne pardonnait rien , et à qui l’on avait tant à pardonner. En partant, il ordonna que le petit nombre de troupes' napolitaines qui avaient échappé aux désastres de cette retraite, revinssent dans leur pays natal. De retour à Naples , écoutant plutôt la voix de son intérêt personnel que les cris de son amour-propre, il attendit, pour prendre un parti , les conseils que lui donneraient les circonstances. La lutte était si fortement engagée entre Buonaparte et les alliés , que la victoire ne pouvait tarder à faire pencher sa balance du côté décisif.
• En x8i3,‘ lorsqu’après la bataille de Dresde et la mort du général Moreau , la chance de la campagne parut tourner
en faveur de Buonaparte , Murat quitta Naples , se montra de rechef à l’armée française , et offrit en secret , mais inutilement , à l’Autriche , sa médiation entre les alliés et son beau-frère. Ce dernier avait, dit-on, refusé d’une manière trop indécente les conditions modérées que lui avait proposées la seule puissance qui pût le sauver, conditions dont la principale consistait , si l’on en croit les bruits du temps, à remettre les choses dans le même état qu’à l’époque du traité de Campo-Formio , sans avoir égard aux diverses clauses des traités de Presbourg et de Vienne, concernant diverses possessions autrichiennes en Italie , dans le Tyrol et ailleurs (i).
(i) Les partisans de Buonaparte firent courir le bruit que l’Autriche lui avait offert cinq cent mille hommes , s’il consentait à lui fendre tout ce qu’il lui avait enleve' ; mais qu’il avait rejeté cette offre avec indignation. Cette assertion , qui ferait présumer de l’incertitude dans le cabinet
Cette démarche de la part de Marat, prouve qu’il était plutôt venu pour faire la paix que la guerre, et cette conduite était parfaitement conforme à ses intérêts. Il savait bien que chaque coup de canon qui minait le trône de Buonaparte , minait aussi le s^en ; mais il était écrit qu’ils devaient tomber presque immédiatement l’un après l’autre , et cette sentence fut portée en dernier ressort à la bataille de Leipsick.
Dès ce moment, Joachim abandonna pour toujours l’armée française , et revint à Naples : là , sans aucun égard pour les liens du sang et de la reconnaissance, il ne songea qu’à consolider son pouvoir, en négociant tantôt avec l’Autriche et l’Angleterre , tantôt avec Buonaparte et Eugène. Il voulait obtenir de son beaufrère l’occupation des Etats romains et
de yienne sur le parti qu’il y aurait à prendre , n’est pas assez fondée pour ctre regardée comme authentique.
de la Toscane, demande qoi fut hautement rejetée j l’Autriche, au contraire, échinait Joachim avec complaisance , dans l’espoir de voir bientôt sa domination se rétablir en Italie. Aussi ne tardat-il point à lever entièrement le masque, et il conclut, le 14 janvier 1814, un traité«avec l’Autriche , par lequel il entrait dans la coalition européenne.
Ainsi, cette idole devant qui tout fléchit le genou, et qui le fléchit ellemême à son tour , au gré des circonstances, ce maître absolu des plus puissans maîtres de la terre qui , depuis vingt cinq ans surtout, a remué parmi nous toutes les passions, éteint toutes les vertus , provoqué tous les crimes , l’intérêt fit d’un soldat devenu roi , le dernier des favoris de la fortune. Napoléon, dans la prqspérité , avait été son dieu , Buonaparte malheureux 11e fut à ses yeux que le plus petit des hommes.
Surchargé de ses bienfaits , il entra dans la coalition qui devait l’abattre. Sans-
doute à cette époque , il ne pouvait exister un bras qui ne dût s’armer contre le tyran du monde; mais celui de Murat Encore si Joachim , reconnaissant la légitimité attachée aux anciennes dynasties des Souverains , eût pris les armes pour rétablir le vrai , l’unique chef des Français sur le trône de ses ancêÿes!.., La suite prouva combien l’usurpateur du sceptre de Naples était éloigné de servir le descendant d’Henri IV.
Au moment que Joachim, par sa lâche trahison , contribuait à précipiter du haut de deux trônes celui qui, d’une main toujours bienfaisante à son égard, l’avait seul, et de son plein gré, revêtu du manteau royal, il était la principale cause de la mort de cette auguste sour veraine , dont son épouse avait usurpé la place. Elle ne pouvait voir de sangfroid l’autorité légitime .rétablie en France, et le sceptre de son époux rester encore dans les mains d’un soldat de Buonaparte ; l'image de cette humilia-
tion la poursnivait sans cesse , et le silence du congrès au sujet de ses réclamations était à ses yeux un outrage dont elle ne pouvait supporter la pensée. Un chagrin dévorant s’empara de son arac, et l’infortunée princesse ne tarda point à succomber sous le poids de sa douleur , privée du doux avantage qui reste au paoins au plus obscur des malheureux , l’espérance.
Comme on a parlé diversement de cette auguste victime, et que peu de personnes l’ont bien connue, il sera sans doute agréable au lecteur sensible de trouver ici une esquisse de sa vie (i). Ah I qui refuserait de détourner un instant ses regards du spectacle hideux du crime triomphant , pour les fixer sur le tableau de la vertu luttant sans cesse avec un courage héroïque contre b> mau-
(i) Cette esquisse est tire'e de l’Essai historique sur cette reine , que nous avons publie au commencement de l’anue'» dernière.
Taise fortune et l’injusticedes hommes?
Marie-Charlotte-Louise de Lorraine , archi-duchesse d’autriche, naquit le i3 août 1753, de François de Lorraine, grand-duc! de Toscane , et de Marie- Thérèse, unique rejeton de l’empereur Charles VI. Conçue et enfantée aü milieu des combats qu’occasionna la succession de ce priuce , une grande partie de sa vie , semblable à son commencement, ne fut qu’un état de guerre presque continuelle.
Elle avait hérité de la plupart des belles qualités de son illustre mère j mais ni les temps , ni la disposition des esprits , ni le théâtre sur lequel elle eut à vivre , ne lui permirent de les signaler d’une manière aussi heureuse. A seize ans, elle épousa Ferdinand IV, fils de Charles III , roi d’Espagne , auquel il avait succédé neuf ans auparavant au royaume de Naples et de Sicile.
Ce mariage fut célébré à Caserte , le 1 a mai 1768. Ferdinand IV était un des
princes les plus dignes de cette alliance; il possédait au suprême degré cette bonté dame , caractère distinctif des Bourbons ; descendant d’Henri IV , il ne démentait point son origine; mais cette bonté même, cette qualité si précieuse dans un particulier né pour obéir , est souvent le présent le plus funeste dans la personne qui doit commander.
Marie-Charlotte, convaincue de la difficulté de changer le caractère de son époux, voulut bien, à son invitation, partager avec lui le fardeau du gouvernement. Après avoir mis au monde le prince Charles-Titus , en 1774» elle entra dans le conseil-d’état ; ce fut Marie - Thérèse à la tête des affaires de, l’Empire. En vain le vieux ministre Tanucci voulut-il s’opposer à la prépondérance qu’elle méritait ; en vain sa jalousie eut-elle recours au crédit de Charles III , son ancien maître , la princesse l’emporta, et Tanucci fut renvoyé du ministère en 177Ô, avec une riche pension.
Ce ministre fut remplacé par le marquis de la Sambuca, ancien ambassa- , deur de Naples à la cour de Vienne , aussi recommandable par ses connaissances politiques , que par une piété rare q'ur l'avait fait distinguer de Marie- Therèse et de Marie-Charlotte.
Cette princesse , persuadée que lavé- * rite naît plutôt de l’abondance deg lumières, lui adjoignit un petit conseil privé, connu sous le nom de consiglietto ,* il était composé de la reine elle-même , du comte de Wildreck, autrichien, du chevalier Vivanzio de Noie, et de Caroline son épouse.
Le chevalier Vivanzio méritait cette confiance par ses talens et par la nature de ses fonctions; il était chargé de la police secrète et de la surveillance des mœurs publiques ; c’était le fils du premier médecin du roi , qui jouissait à la cour et à la ville de la plus haute considération; ce qui dpnnait à son fils plus d’importance et de facilité dans l’exer-
cîce de son ministère, les médecins renommés étant les hommes les plus propres à connaître les mœurs domestiques, et à découvrir les secrets des familles.
Tout était disposé pour assurer la prospérité de l’administration ; mais il manquait à la marine un chefdont l’habileté connue lui donnât une ame nouvelle. On se souvint avec quelle adresse le chevalier Jeân Acton , à la tête de deux frégates toscanes , avait sauvé, lors de la malheureuse expédition d’Alger , en 1775, l’infanterie espagnole eftveloppée par la* cavalerie africaine; au moment de se rembarquer, avec quelle intrépidité il s’était mesuré contre les troupes de Maroc dans les campagnes suivantes , et le chevalier Acton fut mis à la tête de la marine napolitaine.
* Il quitta la cour de Florence et se rendit à celle de Naples , au moment où l’on déplorait la perte de la fameuse Tartane, prise par un Saique algérien; circonstance qui rendit sa nomination
d’autant plus agréablé , qu’il parut l’homme le plus propre à réparer l’outrage fait au pavillon du Roi.
Le choix de ces ministres justifia pleinement la confiance qu’ils avaient inspirée. Les deux royaumes jouirent d’une tranquillité parfaite pendit plusieurs années; elle fut seulement troublée par un de ces évènemens qu’aucune prudence humaine ne saurait empêcher ni prévenir. La Sicile et la Calabre éprouvèrent, en 1785, un tremblement de terre qui détruisit Messine et vingt-neuf autres villes, bourgs ou villages, et fit périr cinquante-mille individus. ^ r C’est sur-tout dans de pareilles circonstances qu’on voit éclater la sensibilité d’un sexe que la Providence semble avoir placé sur la terre pour en cicatriser les plaies humaines. Marie-Charlotte épuisa toutes ses ressources pour soulager tant de familles. ‘
Elle goûtait en paix les bénédictions de ses peuples , quand un fléau bien plus
funeste qu’une secousse passagère de la terre , la révolution française , non-seulement mit un terme à vingt années de prospérité , mais encore lui inspira pour l’avenir des craintes qui n’étaient que trop fondées.
Les scènes des 5 et 6 octobre , au château de Versailles, l’humiliation d’un roi et d’une reine arrachés à leur domicile, et traînés comme en triomphe au milieu des factieux qui avaient juré leur perte, firent sur l’ame de Marie- Charlotte une impression qui ne lui permit plus de repos, qu’elle n’eût avisé autant qu’il était en son pouvoir, au moyen d’arrêter ce torrent démagogique. • >•••' .«
Ce fut dans cette vue quelle entreprit un voyage à Vienne en 1790, à l’époque où son frcre Léopold venait de succéder à Joseph II , mort le 20 février de la même année. Il est à présumer qu’elle eut une grande part au traité de paix conclu l’année suivante entre la Porte et
l’ Autriche , moyennant de grands sacrifices , que cette dernière puissance ne fit sans doute que pour rappeler et diriger toutes ses forces contre la France insurgée.
Une année entière fut consacrée à ce' voyage politique, et nous osons assurer que si toûs les soiiverains coalisés eussent mis alitant de zèle , de bonne foi et de sagacité que cette princesse à trafic cher les tètes renaissantes de l’hydre révolutionnàire» les deux niondes n’auraient pfoint eu à regretter tant de pertès irréparables. Mais la Providence en avait décidé autrement , et ses décrets impénétrables devaient s’accomplir. 11 eut. beau se former une des coalitions lés plus formidables contre la révolution , la république française triompha * et l’Autriche reconnut cette fille dénaturée de la victoire, par le traité de Campo - For mio .
Déjà l’arméè napolitaine avait signalé sort courage contre les Français, en
differentes Campagnes; déjà deux traités avaient ramené l’image d’une fausse paix entre ces deux puissances ; mais quand lé souverain pontife eut perdu son autorité , que là république romaine eut été proclamée, ét que les Français cttrént établi leur domination dans
Rome , sous prétexte dé venger t’as^assinat commis en cetté ville sur le général Duphot, Marié-Charlotte ne douta point du sdrf qui rhënaçàit aussi sa couronne. Epouvantée à l’aspect du précipice qni s’ouvrait devant ses yeux, elfe consacré tôuS ses soins, toutes ses veilles, foût'és'lés forces de ses armées à lé combler.
Ferdinand, toüjoiirS humain, «toujours pacifique , pëfsistfa cf abord dank là résolution 'de rëspéclér le dérriier trâité âè pàix qu’il avait cdncl d avéc là république française ; mais une lettré de
l’empereur d’Allemagne finît par vaincre ce respect mal entendu. Dans cette dépêche, l’empereur invitait Té roi de Na-
pies à le seconder dans l’expédition qu’il allait entreprendre contre le nord de l’Italie il l’engageait à marcher à Rome et sur le reste du midi de cette contrée. L’empereur ajoutait qu’il ne se présenta jamais une circonstance plus favorable pour chasser les Français de toute l’Italie (i).
En effet , le succès paraissait infaillible ; le capitaine qui naguère avait rempli ce pays du bruit de ses triomphes , était alors en Egypte avec l’élite des armées françaises; la république, affaiblie par l’éloignement de ces troupes , et plus encore par ses divisions intestines, penchant vers sa ruine, semblait incapable de repousser une attaque faite par une armée fraîche et nombreuse.
D’après ces considérations et l’invitation de l’empereur, Ferdinand partie de Naples le 22 novembre 1798, à la tête
(t) Quelques personnes ont révoque' en doute l’authenticité de cette lettre.
de quatre-vingt mille hommes. Le premier jour de marche fut signalé par une de ces imprudenceÿqui décident du sort d’une campagne. Acton , chef du conseil de l’armée , la fit partager en cinq corps, à de si grandes distances, sur un terrain tellement entrecoupé de montagnes escarpées, de vallons, de rivières, que l’un ne pouvait absolument soutenir l’autre en cas d’attaque. En outre, ne consultant que sa haine et son impatience , il précipita la marche du roi , sans attendre les chariots qui portaient les vivres des hommes et des chevaux j ce qui , dès les premiers jours de l’expédition , causa la famine dans l’armée, et le découragement , précurseur infaillible d’une défaire. La pénurie des provisions fut telle , qu’à Véroli, Acton luimême apprêta pour le roi un morceau de rôti.
Cependant , la reine ayant vu l’expédition commencée à Saint - Germain , s’en retourna le cœur plein d’une douce
espérance; niais celle espérance fu| trompée : 1$ peur et la fuite firent éçlu>|aer cette entreprise ; le roi et ses généraux quittèrent Rome précipitamment, et toute j’armép , plutôt dispersée que battue , se sauva par pelotons , les nus dans l'â Toscane, sous le commandement du brave Dumas , les autres vers * leurs foyers , doij| op les avait arrachés par force trois ans auparavant, la plupart sans vêtemens , sans rations , craignant tous l'effroyable contagion qui , Vannée précédente , avait enlevé près devingt mille dp |e,urs camarades aùcantonuenient de Garigliapo, pour avoir couché tout l’iiyypr £ fô belle étoile , manquant de vivres, *
Leur crainte n’était que^trop fondée.
Qu’on s'imagine tout ce qu’avaient à souffrir de la faiip et du froid de malheureux soldats à qui l’on avait fait passer à gué'des rivières enflées par les pluies, après avoir resté quelquefois depx jours entiers sans prendre aucune nourriture ,
tombant d’inanition aux pieds de leurs chevaux également mourans, dans des pays escarpés et marécageux; telle était l'image qiroffraient ces déplorables victimel| image qui, treize ans après, s’est renouvelée d’une manière bien plus désastreuse, dans, une retraite qui a coûté la vie à tant de milliers de Français.
Qui pourrait exprimer la tristesse de la reine et d’Àcton, à la nouvelle de ce désastre et du retour du roi ? Elle s’accrut encore, eu voyant la fermentation qui régnait dans la capitale. Ils savaient à quels excès peut $c porter la populace mutinée , une fois qu’elle a rompu les digues de la subordination et de l’humanité. Marie-Charlotte avait toujours devant ses yeux les exécrables journées des 5 et 6 octobre, du 20 juin , du 10 août, qui précipitèrent sa malheureuse sœur du haut de son trône sur un échafaud.
Elle pensa qu’il était prudent tje céder aux circonstances , d’éviter l’orage près d’éclater, par une prompte fuite en Si-
cile , mettant ainsi la mer pour barrière entre elle et les factieux.
Mais comment décider à ce départ un monarque qui , loin de soupçonner dans ses sujets des sentimens hostilelf dont son ame ne fut jamais susceptible , ne cessait de se regarder comme un père au milieu de sa famille ? Un malheureux évènement vint tout-à-coup trancher la difficulté. Un de ses plus fidèles servi- -teurs, le courrier du cab inet Ferréri, fut assailli par une horde effrénée de Lazaronis (i) , assommé à coups de coutelas
(i) Lazaroni, dans le dialecte napolitain , est l’ augmentatif de lazaro, le détériolatif de lacéro ( de'guenille' ). Les Espagnols , qui ont occupe ce pays pendant trois siècles , ne pouvant prononcer le ce ni te ci des Italiens que comme sse, ssi , appelaient les lacer i , lasseri. Les Napolitains , ensuite , croyant que c’e’tait un sobriquet tire' de Lazare , mendiant cite' dans l’Evangile , adoptèrent ce mot dans leur langue, où 11 est reste'. Les lazaronis sont la plupart des crocbeteurs. *
et de bâton , et laisénoyé dans son sang, sous les fenêtres du roi , qui , malgré ses cris , ne put leur faire lâcher leur proie, jusqu’à ce qu’il fût mis en lambeaux.
A ce spectacle effrayant, la reine, éplorée, aborda son époux, et d’un ton trèsanimé : « Doutez-vous encore, lui ditelle , des intentions de ces brigands ar-
més pour votre perte et pour la mienne?
Attendrez-vous qu’ils renouvellent, dans ce palais, les catastrophes du château des Tuileries ? qu’ils nous fassent éprouver le sort de Louis XVI et de ma sœur?
Encore un moment, et c’en est fait de votr'e vie et de la mienne. Hâtons-nous donc de profiter du secours que l’amiral anglais nous offre ; partons pour la Sicile ; commençons par sauver nos jours, le ciel fqra le reste. »
Âcton joint ses instances à celles de la reine j il représente au roi cette populace effrénée prête à le massacrer au milieu de sa famille égorgée, appelant
.à grands cris l’ennemi , sur le point d’entrer dans une ville déjà livrée. Le roi (cède , et quoiqu’il ait encore trente mille hommes disposés à sacrifier leur vie pour le sauver, il aime mieux épargner leur sang en se retirant à Paierais.
C’est alors qu’on vit s’exécuter une dfe „ce$ terribles mesures <|ue le danger le .plus imminent peut seul justifier; on crut devoir brûler et on brûla la flotte napolitaine, où se trouvait des hpmmes vendus aux ennemis du trône. Le chevalier .Jean-Baptiste §terbch, capitaine de frégate , fut chargé de cette mission ; il brûla plus de cent barques canonnières et hombardières, pl fit jeter des milliers de barils de ppudre à la mer. Le brigadier Guillichidi avait déjà fait incendier et couler la Parthéaope , de 7.4 çapons , par mesure de sûreté générale, C’est ainsi qu’on a vp depuis incendier les plus grandes villes pour sauver un empire.
Le roi s’embarqua sur la flotte anglaise, dans la nuit du, 22 décembre 1798 ;
mais son départ fut retardé à cause des venls contraires • différens corps de la ville, des chefs de tribunaux , le cardinal archevêque, et même des députés du peuple se rendirent 1$ lendemain au vaisseau où se trouvait Sa Majesté, pour la conjurer de rester au milieu de ses sujets. Ferdinand refusa non-$eulemeu.t de les entendre , mais encore de les re-
cevoir j tant la crainte, fondée sur dp justes soupçons et sur les terribles 1er çons dp l'expérience, inspire de la fermeté aux coeurs les moins habitués à résister!
]\clson mit à ja voile la nuit suivante, et, peu de temps après, il s eleya ja tempête la plus violente que cet amiral eût jamais éprouvée : on eût dit que le çipl désapprouvait cette retraite. |1 en coûta (a vie au plqs jeune des enfaus dp roi ; il mourut de frayeur, ou de ce qu’il eût à souffrir. Enfin, après mille dangers, la flotte arriva au port de Palernie» Cependant on avait laissé pour gouverner et dé-
fendre Naples, les généraux Mack et Pignatelli. Ce dernier, instruit de l’approche de Championnet , à la tête d’une armée victorieuse, chargea le prince de Migliano et le duc del Gesso d’aller négocier avec ce général un armistice , qui fut accordé moyennant deux millions et demi de ducats , et quelques autres conditions moins importantes. On promit tout : on ne tint rien j et les Français marchèrent sur Naples.
S'il faut en croire des militaires instruits, Mack commit alors une grande faute, en ôtant au prince de Moliterno le commandement de Capoue , dont la garnison , réduite à une poignée de soldats, sortit par une porte au moment où l’armée française entrait par l’autre.
Delà, Championnet se porta, avec une partie de ses troupes , à Caserte , et alla loger au palais du roi ; là , il reçut les félicitations des principaux révolutionnaires de Naples, entr’autres celles du prince Moliterno , qui l’aida de ses con-
seils pour s’emparer de la capitale avec le moins d’effusion de sang possible.
Sur ces entrefaites, Pignatelli, dédaignant de se concerter avec les meilleurs citoyens, les plus fermes appuis de la monarchie, relâcha les rênes d^l’ancien gouvernement, et, soit terreur, soit manque de fermeté , il laissa un libre cours à tous les e xcès des brigands dont la ville était remplie ; de là le pillage , l’incendie, les assassinats, tous les crimes dont est capable une populace aussi avide qu’effrénée.
jQui pourrait compter les victimes de ces cannibales? Ce ne sont point des têtes vulgaires qu’ils abattent $ ils tombent sur ce que Naples a de plus grand, de plus*respectable ; les deux frères Filo- Marino délia torre, sont les premiers objets de leur rage ; Leduc , modèle de toutes les vertus , excellent père de famille , et l’un des machinistes et chimistes italiens les plus savans j son frère, également renommé par ses qualités mo- .
raies. L'e Croirait-on ? ce fut un homme comblé de leurs bienfaits, leur perruquier, qui ^introduisit, avec quelques la^arottiSj dans leurs cabinets, les en arracha , les traîna de leur quartier de Saint- Jemn- Majeur jusqu’à celui de Molo piccolo , où ces forcenés les fusillèrent au milieu d’une horde d’assassins,leurs complices, et brûlèrent leurs cadavres dans un tonneau enduit de goudron , ensuite ils pillèrent leur maison ; livres, médailles, tableaux des plus grands maîtres , machines , effets du plus grand prix, tout fut la proie de ces brigan^.
Pignatelli, épouvanté dé ce spectacle,' prit la fuite et se rendit à Palerme : dès?
ce moment, l’anarchie n’en fut que plus! terrible. •
En vain tes régens de la villè, de concert avec ses principaux habitait s , éta-> blirent-ils un gouvernement provisoire qui, pour effrayer la populace, fit dresser des potences dans tous les quartiers:
les potences furent abattues, et le dé-
sordre s’accrut d’une manière si épouvantable, qu’on regarda commela mesure la plus salutaire , la honte d’accélérer l’entrée des Français à Naples. Mais auparavant il était indispensable de surprendre la garnison du fort Saint-Elme, et d’y arborer le drapeau tricolor : c’est ce que firent les trois membres du gouvernement , Moliterno, Roccaromaria et Arcovito , tandis que Championnet s’avançait du côté de Capo di Chino , où des royalistes intrépides lui opposaient une vigoureuse résistance j mais il fallut céder à la force, et l’armée française entra dans la capitale le a 5 janvier 1799. Le premier soin du général français fut de faire fusiller sur le champ les assassins des deux Filo-Mcirino et d’autres ; par-là il ramfena la tranquillité publique, la sûreté des personnes et des propriétés j il établit un directoire , et la république napolitaine fut proclamée , avorton monstrueux dont le berceau touchait à sa tombe , et
qui ne put voir deux saisons entières.
Que faisait cependant la princesse Marie-Charlotte ? Profondément affectée des maux de ses sujets, elle ne songeait qu’à les soulager, leur envoyait secrètement des vivres , des secours pécuniaires , des paroles de consolation. Elle espérait qu’un jour le Dieu de vengeance et de miséricorde, satisfait de l’humiliation des princes et du repentir des peuples , regarderait en pitié tant de malheureux descendans des rois proscrits, errans , dépouillés de leurs noms mêmes ,
et les rétablirait sur le trône de leurs an-
cêtres.
Un heureux évènement la confirmait dans cette douce espérance. Sa nièce, l’unique rejeton de la déplorable union de sa sœur avec le plus vertueux, le plus infortuné des monarques, venait de contracter, à Mittau, les nœuds d’un hymen plus heureux sans (loute. Cette alliance, en rapprochant et concentrant dans une même famille des droits imprescriptibles
JL
à la couronne, donnait, au moins pour l'avenir, un consolant espoir à l’auguste successeur de Louis XVII , à ce bon père adoptif de l’illustre orpheline de France.
Marie-Charlotte vit dans cet évènement un sourire de l’Éternel , etne désespéra plus de la cause des roi^ Animée d’un nouveau courage, elle pressentit que le moment était venu de ressaisir son premier sceptre. Dans une ame énergique, vouloir est exécuter. À sa voix, le cardinal Ruffo part à la tête d’une poignée d’hommes dévoués , reprend toute la Calabre , la Basilicate , les terres d’Otrante et de Barri, la ville de Foggia et toute la province de.Lucera: c’est un torrent dont les eaux grossissent à mesure qu’il se précipite ; bientôt il occupe la Campanie, Salerne, Portici et les avenues de Naples. Là , plaçant son quartiergénéral près du pont de la Magdelaine, il réduisit aux seuls murs de la capitale la république sans argent et sans vivres.
Aussitôt le cardinal , en sa qualité de
vice-roi, promit, au nom de Ferdinand, un pardon général , et trouva le moyen de faire afficher dans tous les coins de la ville l’édit qui l’annonçait, tandis que les membres du gouvernement s’occupaient de lois sur les cocardes, et décréta «U l’éloignement du roi-, sous quarante jours, de la ville de Palerme.
Le cardinal vice -roi fut reçu dans Naples comme un libérateur; il tint la parole qu’il avait donnée, et pardonna; mais Nelson se montra moins indulgent; il sacrifia ses sentimens d’humanité au besoin d’assurer la tranquillité publique, en châtiant les plus grands coupables.
Ces actes de sévérité ramenèrent l’ordre, qui fut entièrement rétabli par la paix de 1 80 1 , entre la cour de Naples et la république française.
Mais ce fut moins une paix qu’une trêve momentanée : le mal avait cessé , et sa cause existait encore, plus dangereuse que jamais. A l’anarchie démagogique avait succédé un despotisme mi-
lilaire, dont l’ambition ne connaissait plus de bornes. Un homme, sorti de la poussière des camps , osa monter sur le trône de son maître, et, se couvrant de ' la pourpre impériale, se déclara l’émule et l’héritier de Charlemagne: bientôt son aigle audacieuse fondit sur l’aigle antique des Othons , et, de ses ailes triomphantes, couvrit l’Italie et une partie do, l’Allemagne.
Une seule puissance , qu’un rempart de vaisseaux et la plus adroite politique mettaient à l’abri de ses excursions, lutta sans cesse avec avantage contre ce favori de la fortune. Au moment où il entrait dans Vienne , elle faisait entrer dans iNaples trente-quatre mille Anglais ou Russes, que Marie-Charlotte avait accueillis comme autant de défenseurs , dont les secours, joints aux troupes napolitaines , pouvaient garantir ses Etats d’une invasion.
A cette nouvelle, Buonaparte fit avancer ses phalanges : «Soldats, leur dit-il
( ioo )
dans sa proclamation du 27 décembre j 806, marchez, précipitez dans les flots, si tant est qu’ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des mers... Ne tardez pas à m’apprendre que l’Italie entière est soumise à mes lois. »
Informé de l’approche d’une armée si supérieure à toutes ses forces, Ferdinand quitta son royaume de Naples , et se retira pour la seconde fois en Sicile, où, protégé par l’Angleterre et par de fidèles sujets , il a bravé toutes les menaces du nouvel Attila.
Qui pourrait compter les soupirs que poussa depuis l’infortunée Marie-Charlotte ? Non seulement elle vit presque en même temps un étranger s’emparer de sa couronne, mais encore ses proches renversés du trône d’Espagne, prisonniers dans une terre ennemie, son neveu dépouillé d’une partie de ses Etats , et forcé de donner sa fille aînée à son , insatiable spoliateur.
Enfin, le temps prescrit par l’Eternel
pour la délivrance du monde arriva ; l’Europe se ligua contre son oppresseur, brisa ses deux sceptres de fer, et relégua dans une espèce de désert celui dont l’ambition n’avait pu se contenter de l’un des plus vastes empires.
Aussitôt, le sang des générations cessa de couler, l’horizon politique s’éclaircit, la Paix et la Justice s’embrassèrent , Mars se tut et l’univers respira. Marie-Charlotte fut sensible à cet évènement, peutêtre même au-delà de la faiblesse humaine. L’excès de joie a ses dangers comme l’excès des peines; les ressorts de ses facultés physiques, affaiblis par de longs malheurs, ne purent supporter le trop doux fardeau d’un bonheur si long- temps inconnu. Au moment où elle commençait à jouir, au sein de sa famille maternelle, des. charmes d’une résurrection générale et de ses espérances particulières si bien fondées , la mort, quelle portait dans ses entrailles, la frappa dans la nuit du 7 au 8 du
mois de septembre i8i 4; une apoplexie l’enleva subitement à la princesse inconsolable dont la présence parmi nous rappelle tonies les vertus de sa mère, à soli époux qu’elle allait rejoindre, aux malheureux dont elle aurait encore séché les larmes. On a déposé ses restes auprès de ceux de sa mère.
Eu des temps d’anarchie historique, des partis exaspérés ont mal jugé cette priucesse. Elle était d’un caractère élevé, proportionné à la grandeur de son origine, mais sensible, compatissant, généreux j autant elle abhorraitles factieux, les ennemis de l’ordre social, autant elle aimait, protégeait, secourait les amis de leur patrie et de leurs souverains , deux affections inséparables.
Cet te digression, quelque longue qu’elle soit, paraîtra courte sans doute à quiconque , las d’entendre le fracas des tyrans éphémères de nos jours , aime à fixer ses regards sur des princes paisibles, que les usurpateurs n'ont semblé persécuter
et dépouiller, que pour les rendre plus intéressans.
On dirait que l’entrée de la reine de Naples au séjour des bienheureux, fut le premier signal de la chute de ses deux plus mortels ennemis ; que l’Eternel , à l'apparition de cette grande victime , voulut la dédommager, en donnant à la terre l’exemple le plus terrible et le.
plus consolant de sa justice.
En effet , quelques semaines après , Buonaparte vaincu , et forcé de rendre le royaume de France à son chef légitime , alla, pour le moment, cacher sa honte et ses projets gigantesques dans File d’Elbe.
Ce fut alors que la position de Murat devint plus embarrassante que jamais ; quoiqu’il fût entré dans la coalition de l’Europe , on savait qu’il n’y avait pris qu’une part très-legère , pour ne pas dire fort suspecte : ses manœuvres et ses démarches avaient varié en raison des succès ou des revers de son beau-frère. C’est en vain que, pour contrebalancer l’in-
fluence et le pouvoir des trois Bourbons qui demandaient son détrônement, il tâcha de se concilier la bienveillance de l’Angleterre en lui ouvrant ses ports, immédiatement après la retraite de Moscou; l’Augleterre ne fut point la dupe de ses intrigues tortueuses ; lord Castlereagh en acquit la conviction , en faisant faire des recherches dans les bureaux ministériels de Paris. Il ne pouvait donc compter que sur l’Autriche , qui, fidèle au traité du n janvier de l’année précédente , consentait à lui garantir ses prétendus droits à la couronna de Naples, et l’intégrité du royaume Napolitain, sauf les marches pontificales qu’il occupait , malgré les réclamations du Saint-Siège.
Si Joachim , moins présomptueux , moins faux, et mieux conseillé, eût en ce moment fait rentrer ses troupes dans l’intérieur de ses Etats , qu’il se fût contenté de rester tranquille , à l’abri d’une si puissame protection , peut-être eût-il
conservé la couronne ; mais soit qu’il n’eût pas assez de confiance dans cette garantie , soit q’il craignît les coups mortels qu’on ne cessait de lui porter au congrès, il résolut de défendre par la force, un trône qu’il ne pouvait sauver par la persuasion.
Scs espérances n’étaient pas entièrement dénuées de fondement; il connaissait toute l’intrigue du proscrit de l’île d’Elbe ; il savait que ce dernier avait en France beaucoup de factieux qui lui tendaient les bras (i). Résolu de faire cause commune avec son beau-frère, il crut devoir lui applanir les voies, en attaquant la France un peu avant le débarquement de Buonaparte à Cannes. En conséquence, dans le mois de février i8i5, il demanda à l’Autriche le passage pour quatre-vingt mille hommes, par la moyenne et la haute Italie. L’Autriche rejette cette demande , et sur le
(i) Murat avait aussi en France, en 1814, un ageut trcs-actif, le marquis de Saiol-Elia.
champ envoie des forces militaires considérables en Lombardie.
Sur ces entrefaites, Buonaparte débarque à Cannes ; dès que Murat en eut connaissance, iltintun conseil deguerre, et se hâta d’assurer les cabinets d’ Autriche et d’ Angleterre de sa fidélité à son alliance envers leurs Souverains ; il fit plus , il promit de fqire marcher son armée contre le déserteur de l’île d’Elbe, tandis qu’il lui envoyait en France son aide-de-camp, le comte de Beaufremont, pour l’assurer de son entier dévouement, et lui promettre tous les secours dont il pouvait disposer.
Jusque-là il avait gardé le masque j mais il l’ôta tout-à-coup, dès qu’il apprit que Buonaparte était à Lyon; il fit déclarer à la cour de Rome, qu’il regardait la cause de Napoléon comme la sienne, et que bientôt il prouverait qu’il ne lui avait jamais été étranger. Et voilà l’homme qui réclamait avec tant d’empressement l’exécution des traités , qu’il
( io 7 )
♦démentait d’avance dans Sbn cœur !
Aussitôt il ordonne de nouvelles levées d’hommes et d’argent , diminue les impôts d’un tiers pour se populariser; annonce à l’armée quelle va marcher pour accomplir de grandes destinées ; nomme son épouse régente du royaume ; et demande au Souverain-Pontife le passage dans les Etats de l’Eglise pour deux divisions napolitaines; sur le refus de Sa Sainteté, Joachim s’avance et fait occuper par ces deux divisions les marches de BéneventetdePonte-Corvo. Le Pape proteste contre cette violation de son territoire , et quitte Rome le 22 mars , après avoir établi une junte d’Etat; une proclamation annonça les motifs de l’éloignement de Sa Sainteté. Le roi Charles IV et son auguste épouse , les ministres d’Autriche et d’Espagne, tous les princes et princesses qui habitaient cette capitale s’en éloignèrent : tel était l’eftroi qu’inspirait le digne émule de Buonaparte !
Joachim passe à Rome, et va com-* mencer les hostilités en attaquant la garnison de Césène. Le commandant autrichien , voyant l’impossibilité de la défendre, se replia, évitant avec soin un combat sérieux ; le baron de Frimont , qui commandait en chef les troupes autrichiennes en Italie , rassemble aussitôt toutes ses forces entre Casal-Maggior et Piodena. Murat arrive à Rimini le 29 mars, et deux jours après il publie la proclamation suivante :
Rimini , 3i mars i8i5.
« Italiens,
« Le moment est venu ou de grandes destinées doivent s’accomplir. La Pra-
vidence vous appelle enfin à devenir un peuple indépendant. Un seul cri retentit des Alpes jusqu’au détroit de Scylla :
l’indépendance de l’Italie! De quel droit les étrangers veulent-ils vous ravir votre indépendance , le premier droit et le premier bien de tous les peuples ? de
quel droit veulent- ils régner sur vos plaines fertiles , et s’approprier vos richesses pour les transplanter dans des contrées où elles n’ont pas leur source ?
de quel droit emmènent-ils vos fils pour les faire servir, languir et mourir loin des tombeaux de leurs pères? Est-ce que la nature vous a donné en vain les boulevarts des Alpes et l’invincible incompatibilité de votre caractère, barrière encore plus insurmontable ? Non ! non !
que toute domination étrangère disparaisse du sol de l’Italie !
« Jadis maîtres du monde , vous avez expié cette funeste gloire par une oppression de vingt siècles. Qu’aujourd’hui votre gloire soit de n’avoir plus de maîtres ! Chaque peuple doit se tenir dans les limites que la nature lui a fixées; la mer et d’inaccessibles montagnes, voilà vos frontières! Ne pensez jamais à les franchir ; mais repoussez l’étranger qui les franchit, et contraignez-le de rentrer dans les siennes. Quatre-vingt mille Ita-
liens de Naples accourent à vous sous le commandement de leur Roi; ils jurent de ne pas se reposer que l’Italie ne soit libre; et déjà ils ont prouvé plusieurs fois qu’ils savaient tenir leurs sermens.
« Italiens de toutes les contrées ! secondez leurs efforts magnanimes. Que ceux qui ont porté les armés les reprennent ; que la jeunesse inaccoutumée s’exerce à les manier; que tous les citoyens amis de leur patrie élèvent une voix généreuse pour la liberté ; que toutes les forces de la nation enfin Se déploient dans toute leur énergie et sous toutes les formes. Il s’agit de savoir si l’Ialie sera libre , ou si elle restera pour des siècles courbée sous le joug de la servitude.
Que la lutte soit décisive , et nous aurons fondé pour long-temps le bonheur de notre belle patrie , de celte patrie qui , quoique déchirée et sanglante encore , est pleine d’ardeur et de force pour conquérir son indépendance. Les hommes éclairés de tous les pays, les peuples
qui sont dignes d’un gouvernement libéral , les princes qui se distinguent pair la grandeur de leur caractère , se réjouiront de votre entreprise , applaudiront à vos triomphes. L’Angleterre pourrait - elle vous refuser son suffrage ? celte nation qui montre à toutes les autres le modèle d’un gouvernement national et constitutionnel , ce peuple libre , dont le plus beau titre de gloire est de répandre ses trésors et son sang pour l'indépendance et la liberté des peuples.
«Italiens! depuis si long- temps que vous nous appeliez et que vous nous entouriez de vos vœux, vous étiez surpris de notre inaction -, mais le moment propice n’était pas venu. Je n’avais pas encore reçu la preuve de la perfidie de vos ennemis.... Il était nécessaire que vous fussiez convaincus, par une récente expérience, combien la libéralité de vos maîtres actuels est vaine et fausse, combien leurs promesses sont illusoires et mensongères j fatale et déplorable expé-
rience ! Je vous prends à témoins , braves et malheureux Italiens de Milan , de Bologne, de Turin, de Venise, de Brescia, de Modène, de Reggio , et de tant d’autres villes célèbres ! combien parmi vous de malheureux guerriers et de patriotes vertueux sont arrachés du sol paternel !
combien gémissent dans les cachots I combien sont victimes d’exactions et d’humiliations inouies !
« Italiens , il vous faut mettre un terme à tant de maux ! Levez-vous et marchez dans l’union la plus intime. En même temps que votre courage assurera votre indépendance au-dehors , qu’un gouvernement de votre choix, qu’une véritable représentation nationale , qu’une constitution digne de vous et du siècle , garantissent votre liberté intérieure et protègent vos propriétés. Je fais un appel à tous les braves pour qu’ils viennent combattre avec moi ; je fais un appel à tous les hommes éclairés qui ont réfléchi sur les besoins de leur patrie , pour que dans
ïe silence des passions, ils préparent la constitution et les lois qui désormais doivent régir l’heureuse et indépendante Italie. »