‹ Vieilleries historiques et littérairesChapitre 4 sur 10 · SC · texte numérisé non relu

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ne la point quitter, de demeurer avec Madame. Pour cette fois, Gaston s'emporte. « Je ne veux point qu'elle vienne avec moi , répond-il , ni qu'elle aille avec Madame. Madame est prête d'accoucher : ma fdle l'importunerait... Non, je ne la veux point, et, si elle vient, je la chasserai. »

Cependant Mademoiselle reçoit coup sur coup vingt billets qui lui annoncent qu'on veut la faire arrêter, que des compagnies des gardes doivent investir la maison où on la soupçonne d'être ; il faut se hâter, il faut fuir ; notre guerrière de la Bastille tremble maintenant de tous ses membres, et avoue que la peur la met hors d'elle-même. La voilà donc lancée sur les grandes routes, à la recherche d'un gîte problématique, déguisée, voyageant et mangeant avec ses femmes et ses domestiques, fort surpris de ce pêle-mêle. On s'appelle mon frère, ma sœur, mon cousin, ma cousine, et l'on rit, car les piquantes aventures ne manquent pas pour égayer les fugitifs. Ici, c'est l'hôtelier de Brie-Comte-Robert, qui donne libre carrière à sa bile contre les désordres de l'armée des princes, et Mademoiselle de renchérir; là c'est un enseigne des gendarmes de la reine qui reconnaît sans doute la princesse, et s'évertue à lui faire quantité de révérences bien basses, à quoi, pour se mieux cacher, elle a soin de ne rien répondre. Plus loin, c'est une de ces rencontres délicieusement comiques qui semblent faites à plaisir pour cet esprit aventureux.

« Nous allâmes faire repaître nos chevaux à un village à deux lieues de là. Lorsque j'arrivai, je mis pied à terre, et j'entrai dans la cuisine du logis, où il y avait un jacobin qui

était à tal)le; et comme il n'avait point son manteau noir, et qu'il était vêtu de blanc, je ne savais de quel ordre il était. Je le lui demandai ; il me dit : « Vous êtes bien curieuse. » Je lui répondis que ma curiosité était raisonnable; sur quoi il me dit : « Je suis jacobin, n Je lui demandai d'où il venait; il me dit : « De Nancy. » Il voulut savoir aussi d'où je venais; je lui dis : « De Paris. » Il me demanda ensuite si les nouvelles qu'il avait apprises à Troyes du retour du roi à Paris étaient véritables; je lui dis que oui, et qu'il était arrivé depuis deux jours, et que M. le duc d'Orléans et Mademoiselle s'en étaient allés. Il me dit : * J'en suis fâché; Monsieur est un bon homme, et Mademoiselle une brave fille; elle porterait aussi bien une pique qu\m masque : elle a du courage. Ne la connaissez-vous point? » Je lui répondis que non. « Quoi ! ne savez-vous point qu'elle a sauté les murailles d'Orléans pour y entrer, et qu'elle a sauvé la vie à M. le Prince à la Porte Saint- Antoine? » Je lui dis que j'en avais entendu parler. Il me demanda si je ne l'avais jamais vue; je lui dis que non. Il se mit à me dépeindre, et me dit : u C'est une grande fille de belle taille, grande comme vous , assez belle ; elle a le visage assez long , le nez grand; je ne sais pas si vous lui ressemblez autant de visage que de taille ; si vous ôtiez votre masque, je le verrais. » Je lui dis que je ne le pouvais pas ôter, que j'avais eu la petite vérole depuis peu, et que j'en étais encore rouge. Je lui demandai s'il avait autrefois parlé à elle ; il me dit : « Mille fois; je la reconnaîtrais entre cent personnes. Je la voyais aux Feuillants, où elle entendait la messe, et en notre maison de Saint-Honoré, où elle venait presque tous les premiers dimanches du mois avec la reine ; et je connais son aumônier. » Je lui demandai si elle était dévote : il me dit que non; qu'il lui prit une fois envie de l'être, mais qu'elle s'en ennuya, et que cela s'était passé; elle s'y était prise trop violemment pour que cela pût durer. Je lui demandai s'il connaissait sa belle-mère : il me dit que oui ; qu'elle était de ces saintes qu'on ne fête point. « C'est une femme, dit-il, qui est toujours dans une chaise, qui ne fait pas un pas, et qui est une vraie cendreuse; pour Mademoiselle, elle a de l'esprit et va vite; il y a bien de la différence entre elles. Et vous, Madame, qui me questionnez tant, qui étes-vous? »

Je lui dis que j'étais la veuve d'un gentilhomme de Sologne ; que ma maison avait été pillée par l'armée lorsqu'elle avait passé en ce pays-là ; que je m'étais retirée pour lors à Orléans, d'où j'avais été assez malheureuse de sortir le jour que Mademoiselle y arriva, et ma belle sœur qu'il voyait avec moi. Il me dit : « Si vous venez jamais à Paris, venez nous voir dans notre couvent de Saint-Honoré. » Je lui dis que j'étais de la religion. Il voulut me convertir; je lui répondis que c'était une aflaire trop sérieuse pour la traiter à la passade ; que j'espérais d'aller l'hiver à Paris ; qu'alors nous parlerions de controverse. Il me dit son nom; je l'ai oublié; puis nous nous séparâmes. Cette aventure me réjouit fort. »

Dernières gaîtés du voyage, bientôt remplacées par les tristesses de l'arrivée. C'était le château de Saint- Fargeau que Mademoiselle avait décidément choisi pour le lieu de sa retraite. Elle y entra la nuit. Vieille maison sans portes ni fenêtres. Le pont rompu. De l'herbe jusqu'aux genoux dans la cour. Pour chambre à coucher, une grande vilaine pièce avec un poteau au milieu... L'héroïne du faubourg Saint-Antoine se mit à pleurer , « se trouvant bien malheureuse d'être hors de la cour. » Et la nuit, ce fut bien pis encore : une main invisible ouvrit et referma par deux fois le rideau de la comtesse de Frontenac, qui se réfugia bien vite dans le lit de Mademoiselle, aussi tremblante qu'elle-même. Celle-ci fort heureusement découvrit que c'était un garçon à elle et son frère de lait qui avait été tué dans sa compagnie de gendarmes et qui venait, pour sur, lui dire adieu. Quelques messes la débarrassèrent de l'importun visiteur.

Mademoiselle, par bonheur, n'était pas femme à tomber dans la mélancolie ; elle nous l'avoue elle-

môme : « Je m'occupe toujours, et me divertis même à rêver; je ne m'ennuie que quand je suis avec des gens qui ne me plaisent pas. » Cette humeur-là allège singulièrement les rigueurs de l'exil, et notre princesse y ajoute tous les moyens de distraction qui sont en son pouvoir; le travail d'abord, cette distraction souveraine, que négligent seulement ceux qui n'en connaissent pas le charme et la toute-puissance. Voilà donc Mademoiselle s'appUquant fort à ses affaires, surveillant ses procès, vérifiant ses comptes, réglant ses dépenses; elle s'aperçoit que ses gens la volent, le leur prouve, et consent à leur faire don de ce qu'ils ont dérobé, sous promesse d'une conduite meilleure pour l'avenir. Puis elle s'écrie philosophiquement : « Qui m'aurait dit, du temps que j'étais à la cour, que je saurais combien vaut la brique, la chaux et le sable, le plâtre, les voitures, les journées d'ouvriers, et tout le détail d'un bâtiment, et que tous les samedis j'arrêterais leur compte; cela m'aurait bien surpris. » C'est qu'elle répare et embelht alors sa vieille maison de Saint-Fargeau; elle y fait un mail, un théâtre; elle la peuple en même temps qu'elle l'agrandit : comédiens et violons, chiens et perroquets, chevaux d'Angleterre; puis les virils exercices auxquels se complaît la princesse ; chasse, paume, volant, longues promenades, ce sont là ses divertissements habituels. Elle n'a plus Lulli pour lui dire, comme Molière, en ses moments d'ennui : « Baptiste, fais-nous rire ! » L'ingrat qu'elle avait tiré des galopins de son commun pour le placer dans sa musique, l'a délaissée dans sa disgrâce pour diriger les petits violons du roi. En revanche, elle a conservé

son gentilhomme ordinaire, Jean Renaud de Segrais, qui, après l'avoir charmée par son éblouissante causerie, lui compose des stances, de galantes chansons, et rédige pour elle ses Nouvelles françaises ou Divertissement de la princesse Aurélie.

Mademoiselle a d'autres distractions encore de diverse nature. Tantôt c'est le sieur d'Hozier qu'elle fait venir, et qui lui apprend qu'elle est de la plus illustre maison du monde, chose agréable à savoir pour une personne de son humeur, en même temps qu'il lui fait connaître les alliances de toutes les grandes familles du royaume. Tantôt ce sont de tristes discussions avec son père, à propos de comptes de tutelle vilainement falsifiés par Monsieur, et les interminables et ennuyeuses querelles qui s'ensuivent. Puis une visite passablement compromettante à Port-Royaldes-Champs ; quelques excursions aux châteaux du voisinage, avec force belles collations; enfin réceptions de quelques amies fidèles, M^^^de Sévigné et de Sully, de Monglat et de Lavardin, qui bravent le risque de déplaire en faisant leur cour à l'exilée.

Un curieux moment, c'est celui où notre singulière princesse se trouve en présence d'une personne plus singulière encore, de cette « Egyptienne dévergondée qui, par hasard, n'était pas trop noire, » je veux dire Christine de Suède. Mademoiselle nous raconte en détail son entrevue avec « la reine des Goths )) :

« J'avais tant ouï parler de la manière bizarre de son habillement, que je mourais de peur de rire lorsque je la verrais. Comme on cria gare et que l'on me fit place, je l'aperçus ; elle me surprit et ne fut pas d'une manière à me faire rire. Elle

avait une jupe grise avec de la dcnlclle d'or et d'argent, un justaucorps de camelot couleur de feu, avec de la dentelle de même que la jupe ; au cou un mouchoir de point de Gènes, noué avec un ruban couleur de feu ; une perruque blonde, et derrière un rond comme les femmes en portent, et un chapeau avec des plumes noires qu'elle tenait. Elle est blanche, a les yeux bleus : dans des moments elle les a doux, et dans d'autres fort rudes ; la bouche assez agréable, quoique grande, les dents belles, le nez grand et aquilin ; elle est fort petite : son justaucorps cache sa mauvaise taille. A tout prendre, elle me parut un joli petit garçon. — Nous allâmes à la comédie ; là elle me surprit pour louer les endroits qui lui plaisaient. Elle jurait Dieu, se couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d'un côté et de l'autre, les passait sur les bras de sa chaise ; elle faisait des postures que je n'ai jamais vu faire qu'à Trivelin et à Jodelet, qui sont deux bouffons, l'un italien et l'autre français. Elle répétait les vers qui lui plaisaient; elle parla sur beaucoup de matières; et ce qu'elle dit, elle le dit assez agréablement. Il lui prenait des rêveries profondes, elle faisait de grands soupirs, puis tout d'un coup elle revenait comme une personne qui s'éveille en sursaut : elle est tout à fait extraordinaire. Elle disait que la plus grande envie qu'elle aurait au monde serait de se trouver à une bataille, et qu'elle ne serait point contente que cela ne lui fût arrivé; qu'elle portait une grande envie au prince de Condé de tout ce qu'il avait fait. Elle me dit : a C'est votre bon ami? » Je lui répondis : « Oui, Madame, et mon parent très proche. — C'est le plus grand homme du monde, dit-elle : on ne lui saurait ôter cela. »

A parler sur ce ton, on était sûr de plaire à Mademoiselle, à qui Von écrivait alors de Paris que M"' la Princesse «e mourait, qu'elle ne pouvait échapper, et que pour sûr, sa mort advenant, M. le Prince viendrait l'enlever à Saint-Fargeau. Les deux héroïnes se seraient donc quittées en bon accord, n'était que Christine se mit èij^ester contre le mariage, trouvant abomi-

nable d'avoir des enfants, et conseillant à Mademoiselle de ne jamais s'y exposer. Or, de mariage on pense bien qu'il en était question à Saint-Fargeau : c'était l'électeur de Bavière, c'était le duc de Neubourg, le duc do Savoie, le neveu du duc de Lorraine...

La belle les trouva trop chétifs de moitié : Quoi I moi ! quoi I ces gens-là ! l'on radote, je pense. A moi les proposer! hélas! ils font pitié : Voyez un peu la belle engeance !

Mais enfin, lui disait Madame, ils ont eu des filles d'Autriche et de Lorraine. « Les autres se marient comme elles veulent, répliquait Mademoiselle ; quant à moi, je ne suis pas résolue à me marier de telle manière. » C'était seulement pour elle (et pour nous) matière à s'égayer quelquefois. Voici venir à Saint- Fargeau le bon jésuite porteur des propositions matrimoniales de M. le duc de Neubourg, et d'une amoureuse missive qu'il a en poche depuis huit mois. Sous prétexte de le recevoir en grand secret, Mademoiselle le fait venir par les toits et les galetas, au risque de se rompre le cou, dans son cabinet, où elle l'attend avec Préfontaine et l'espiègle marquise de Frontenac, cachée sous une table pour jouir de la scène. Le Père entre en bottes, en habit de campagne, tenant son manteau des deux mains, avec une figure si grotesque et une contenance si risible, que Préfontaine se sauve pour ne pas éclater. 11 pousse son compliment, clignant un œil pour regarder la princesse, qui s'excuse de ne pouvoir se marier dans la disgrâce où elle se trouve. Mais le Père ne se tient pas pour battu : il tire victorieuse-

ment de sa poche... deux portraits de M. de Neubourg. « Tenez, tenez, dit-il; c'est le meilleur homme du monde, et vous serez trop heureuse avec lui. Sa femme, qui était sœur du roi de Pologne, mourut de joie de le revoir au retour d'un voyage. — Oh ! Ynen, vous me faites peur; je craindrais de le trop aimer et de mourir, j'aime mieux ne pas l'épouser. — Ah çà ! croiriez-vous être trop jeune pour vous marier? — Non ; mais assez pour ne pas me hâter. » Et les éclats de rire que vous devinez congédient le négociateur qui avait conté goguette pendant une heure.

A ces folles équipées se j oignaient cependant quelques sérieuses occupations, des lectures, tantôt graves, tantôt enjouées, quelques essais de composition littéraire, V Histoire de la princesse de PajMagonie, la Belation de Vile imaginaire, puis enfin (âge des souvenirs, seriez-vous déjà venu!) la rédaction d'une partie de ces curieux Mémoires dont M. Chéruel nous donne aujourd'hui un texte revu avec tant de scrupules et de science. Vous pensez bien que ce n'est ni pour vous ni pour moi qu'elle les écrit, mais uniquement pour ellemême, à l'exemple de la reine Marguerite, à la prière de M""" de Fiesque et de Frontenac, sans vouloir les communiquer à personne de son vivant, sans se piquer d'éloquence, sans y mettre autre chose que ce qu'elle a vu, et seulement dans le but d'abréger les heures trop longues à s'écouler. Car enfin la résignation est une belle chose, Saint-Fargeau est devenu un agréable séjour ; mais la cour, la cour est bien plus agréable encore, avec ses bals, ses fêtes, ses brillants carrousels, et ce jeune et radieux monarque en qui commence à

se découvrir, suivant l'expression deMazarin, « Tétofle de quatre rois et d'un honnête homme. » Sans doute, pour y reparaître, le passé est embarrassant; mais la contrition rachète bien des fautes ; et serait-ce donc la seule palinodie impossible en ce temps où « la cour n'a point assez d'oreilles pour écouter tous les gens qui demandent pardon? » Le peuple lui-môme, le peuple des émeutes et des barricades de tout à l'heure, n'at-il pas, dès 4652, salué avec enthousiasme la victoire du parti royal, buvant dans les cabarets à la santé du roi et arrêtant les carrosses pour forcer ceux qui y étaient à en faire autant? Gaston, après avoir inutilement boudé à Blois, ne s'est-il pas accommodé avec la cour, en donnant un beau diamant au neveu de M. le cardinal, et en allant faire bien humblement visite au ministre? Pourquoi cette pauvre Mademoiselle, qui a tant envie de danser, ne serait-elle pas comprise dans cette pacification universelle?

Déjà, avec toute la courtoisie imaginable, elle a prié M. le Prince de cesser avec elle une correspondance qui la compromet. M. le cardinal l'a su et en a témoigné sa satisfaction avec tous les compliments, regrets, protestations, que d'habitude. Sur ce, Mademoiselle fait demander tout doucement si l'on trouverait absolument mauvais qu'elle reparût un peu à la cour. M. le cardinal ne s'y oppose pas trop. Tout aussitôt, lettre de Mademoiselle pour lui rendre mille grâces, et lui témoigner l'impatience qu'elle éprouve de présenter ses respects à Leurs Majestés. Mais quoi ! quatre années d'éloignement lui dérobent les nouvelles exigences de l'étiquette : elle n'a point donné de l'Émi-

nencc à M. le cardinal, comme le font les têtes couronnées! On l'en avertit officieusement, et dès le lendemain elle écrit de nouveau « pour montrer qu'elle a agi plutôt par ignorance 'que par gloire. » Alors les portes lui sont ouvertes. Tout au plus devrait-elle attendre que la cour fût revenue des frontières de la Champagne, où elle poursuit la défaite des rebelles unis à l'étranger. Mais l'ardeur de son dévouement ne le lui permet pas : elle ira à Sedan, elle traversera les armées, elle fera tout pour être plus tôt arrivée. 0 conversions politiques, complètes, subites, inespérées, vous n'êtes donc pas si nouvelles qu'on le prétend ! 11 faut reconnaître seulement que le mea culpa ne s'est plus fait avec cette candide naïveté. Écoutez plutôt:

« M. le cardinal s'en vint à moi et m'embrassa les genoux. Je le relevai et l'embrassai. Je lui dis : « Montez donc dans mon carrosse. » Il se mit à la portière auprès de moi et me dit : « Qui vous aurait dit, en 1652, que le Mazarin aurait été en portière auprès de vous en 1657, vous ne l'auriez pas cru ; et si le voilà lui-même ce Mazarin qui faisait tant de mal. y> Je me mis à rire et lui dis : « Pour moi, je ne l'ai pas cru si méchant; j'ai toujours jugé que les affaires viendraient où elles sont. — Vous l'avez dit même, me dit-il, et je sais que M. le Prince et vous, vous avez souvent ri de tous les emportements de Son Altesse Royale contre moi, et que vous disiez : Il reviendra, il est bon homme; pour moi, j'en serai bien aise : il nous traitera fort bien, et nous y trouverons notre compte. N'est-il pas vrai que vous avez dit cela?... » M. le cardinal me dit qu'il avait une petite chienne de Boulogne, la plus jolie du monde ; qu'il voulait me la donner. Il l'envoya quérir. Je fus fort aise ; j'aime les chiens ; les lévriers me plaisent plus que les épagneuls. Quand c'eût été un mâtin, j'en aurais été bien aise. Le lendemain je la montrai à tout le monde, ravie de dire cent fois le jour : « C'est M. le cardinal qui me l'a donnée. »

Que vous semble de ce Mazarin bonasse et crédule, qui se met quasi à genoux tant il salue humblement, et qui fournit lui-même, tout juste à point, les justifications embl\rrassantes ? Ce n'est pas de lui que son £^rand antagoniste a pu dire « qu'il ne fut pas habile parce qu'il voulut être fm. » Jamais habileté plus profonde et mieux dissimulée : il n'y avait pas une fibre sensible chez notre princesse qu'il n'eût délicatement touchée. Le roi ne s'était pas montré moins débonnaire : « Voici, lui avait dit sa mère, voici une demoiselle que je vous présente, et qui est bien fâchée d'avoir été méchante ; elle sera bien sage à l'avenir. » Et le roi s'était mis à rire avec bonté. Mademoiselle lui exprimant son regret de lui avoir déplu, et disant qu'elle devrait lui en demander pardon à genoux : « Je m'y devrais mettre moi-même, lui répondit-il, de vous entendre parler ainsi. Je suis persuadé de ce que vous me dites; il ne faut plus parler du passé. » Il n'en parla plus, et n'oublia rien.

Voil.à donc Mademoiselle installée dans son palais du Luxembourg, rétablie dans une position digne d'une personne ce qui a eu toute sa vie une grande jalousie pour toutes les grandeurs qui la pouvaient distinguer des autres, » prenant sa part et son rang dans les fêtes et cérémonies pour lesquelles elle a un goût si prononcé. Elle accompagne la cour à ce voyage de Lyon, dont l'objet lui révèle cependant qu'il ne faut plus songer à être reine de France. Elle s'en console en visitant sa souveraineté de Bombes, et nous voici revenus ta un de ces amusants épisodes dont Mademoiselle parsème sa vie et ses Mémoires. Dans quelques

années viendront les chagrins et les pleurs, les repentirs et la dévotion ; donnons-nous au moins le plaisir d'être princesse et souveraine en attendant. Donc elle entre dans ses Étals majestueusement escortée de quatorze gardes, un trompette et un exempt, que lui a prêtés Monsieur son père. Aux approches de sa capitale, la grande cité de Trévoux, elle monte en carrosse, suivant l'usage, et trouve tout d'ahord la milice du pays sous les armes, en assez bon ordre et en fort grand nombre. Aux portes, le lieutenant-général du bailliage, avec les conseillers, harangue à genoux^ et présente humblement les clefs de la ville. La magnanime princesse daigne les lui remettre et se rend à l'église : harangue du doyen. Te Deum solennel, coups de canon, salves de mousqueterie, au milieu desquelles elle gagne son logis, petite maison bourgeoise qu'elle a achetée, mais d'où la vue est admirable : de quelque côté que l'on se tourne et si bons yeux que l'on puisse avoir, on n'aperçoit que ses terres ! Le lendemain, la débonnaire souveraine reçoit les présents que lui offrent Trévoux et toutes les autres villes,, à savoir, des citrons doux et du vin muscat ; elle dîne en public pour se faire voir à ses sujets ; elle reçoit son parlement en robes rouges, dont le président lui parle un genou en terre, et à qui elle recommande de rendre bonne justice à ses sujets. Gomme c'était un dimanche et que l'on doit le bon exemple à ses sujets, elle va à vêpres. Enfin elle remet des prisonniers en liberté, elle répand des grâces, elle tempère par beaucoup débouté le ridicule de beaucoup de vanité. Que voulez-vous ! Il faut bien se consoler de n'être ni reine ni impératrice.

En Provence et en Languedoc, notre princesse, n'étant plus souveraine, veut être inconnue. La grande Mademoiselle inconnue ! La chose semble impossible aux gens de Villeneuve, et les voilà sous les armes, bourgeois et garnison, les dames aux fenêtres, les flambeaux dans les rues, et le canon qui tire furieusement. La ville aurait môme fourni une escorte de cavalerie, n'était que le commandant, chevalier Rospigliosi, aussi peu habitué à la manœuvre qu'à sa monture, tomba dans une cave, lui et son cheval. Mademoiselle a beau crier qu'elle veut être inconnue et se réfugier dans la première maison qu'elle trouve, rien n'y fait, a M. le vice-légat, transporté d'un grand zèle, et pourvu d'une force proportionnée à sa grosseur, donna un coup de poing dans.la porte, duquel coup il la rompit. » Il fallut bien alors reconnaître l'autorité du pape, s'y soumettre et accueillir les honneurs qu'une telle princesse (( est née et accoutumée à recevoir partout. »

A Paris, Mademoiselle occupait le rang que lui assignait sa naissance dans toute solennité. Elle avait au Luxembourg sa cour particulière et savait la tenir, non sans éclat et sans cjrandeur. Au luxe des fêtes elle joignait, ici comme à Saint-Fargeau, les nobles plaisirs de l'esprit, et accordait aux gens de lettres l'hospitalité protectrice qui convenait à sa position. Nous avons remarqué déjà qu'à plus d'un titre. Mademoiselle était une précieuse, et de celles môme que n'aurait pas désavouées Arthénice et Julie. Par un étrange contraste , celte princesse , qui passa une grande partie de sa vie à négocier Fimpraticable affaire de son mariage, parlerait volontiers comme Armande

sur certains points. (( On ne doit là-dessus rien appréhender de mon humeur, qui est directement opposée à cette sorte d'occupation. »

Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires, Les bas amusements do ces sorles d'affaires.

Et pourtant de fois à autre, moins souvent que par le passé, revenaient les projets de mariage, aujourd'hui avec M. le duc fils du grand Condé, demain avec le roi de Portugal, l'indigne Alphonse-Henri VI. « J'aime mieux, répondit-elle très sagement, être Mademoiselle en France avec 500,000 livres de rente, faire honneur à la cour, ne lui rien demander, être considérée autant par ma personne que par ma qualité. Lorsqu'on se trouve dans cet état, le sens commun veut qu'on y demeure. » Est-ce à dire que Mademoiselle, arrivée à l'âge de quarante-trois ans sans avoir réussi à contracter une union qui lui convienne, renonce pour l'avenir à toute idée de mariage ? Au contraire ; importunée de voir nombre de gens muguetter sa riche succession et attendre d'elle, non plus un contrat, mais une donation testamentaire, elle annonce l'intention positive de se choisir un mari selon son goût et d'assurer son héritage aux enfants qu'elle se promet. Aussitôt prétendants jeunes et vieux de se remettre sur les rangs, et Monsieur, devenu veuf de la charmante et malheureuse Henriette, et le beau comte de Saint-Pol, présenté et soutenu par les deux nobles familles auxquelles il appartient. Quel sera le préféré ?

Nous sommes en 1G70. Remontons, je vous prie, de onze ans en arrière, jusqu'en l'année 1G59. — Gomment? tout ce temps-là pour découvrir le germe de la préférence que nous cherchons ? — Rappelezvous les quatorze années de constance de M. le duc de Montausier, les quatorze années de résistance de Julie d'Angennes... Donc, en 1659, il y eut à la cour une mascarade et agréable et magnifique. Les dames étaient en paysannes de Bresse, avec des houlettes de vernis couleur de feu , garnies d'argent. Les hommes , déguisés en bergers , étaient vêtus avec autant de goût que d'élégance. L'une de ces Bressannes était Mademoiselle , et l'un des bergers , le mieux mis, le plus séduisant, Antoine de Nompar de Caumont, marquis de Puiguilhem, et plus tard duc de Lausun.

« Le duc de Lausun était un petit homme, blondasse, bien fait dans sa taille, de physionomie haute, pleine d'esprit , qui imposait, mais sans agrément dans le visage ; plein d'ambition, de caprices, de fantaisies, jaloux de tout, voulant toujours passer le but , jamais content de rien , sans lettres , sans aucun ornement ni agrément dans l'esprit, naturellement chagrin, solitaire, sauvage ; fort noble dans toutes ses façons, méchant et maUn par nature, extrêmement brave, et aussi dangereusement hardi. Courîisan également insolent, moqueur, et bas jusqu'au valetage , et plein de recherches, d'industrie, d'intrigues, de bassesse, pour arriver à ses fins, avec cela dangereux aux ministres, à la cour redouté de tous, et plein de traits cruels et pleins de sel qui n'épargnaient personne. »>

Ainsi le peint son beau-frère, M. le duc de Saint- Simon, et vous connaissez tous le portrait de Straton ciiez l'immortel moraliste. Les contemporains, grâce à des libertés de plume et de langage dont nous ne voulons pas user, complètent le tableau par quelques traits caractéristiques, tels que son audacieuse espièglerie à l'égard du roi et de la princesse de Monaco, et l'incroyable scène qu'il fit à M™' de Montespan. Bornons-nous à dire que l'homme que l'on vient de nous peindre « faisait du fracas parmi les femmes, et leur donnait souvent des sujets de se plaindre, pour n'avoir pas la force d'être cruel à celles qui lui voulaient du bien. » Ce sont les paroles de Mademoiselle, qui n'insiste pas sur cet article, parce que, dit-elle, « elle le trouve plus méchant que les autres ne le trouvent ordinairement. » D'autres écrivains n'ont pas la même discrétion, et nous racontent longuement les prouesses de M. de Lausun, soit qu'il suivit en marchand ou en postillon une dame inconsolable , soit qu'il broyât brutalement sous le talon de sa botte la main d'une maîtresse infidèle. Ce qui ressort le plus clairement de tous les récits, c'est la fatuité déplaisante, la prodigieuse originalité du personnage. Seraient-ce là des titres à la bienveillance de Mademoiselle? Nous verrons bien. Reprenons nos investigations dans ses Mémoires depuis la fameuse mascarade de 1659.

En 1660, aux fêtes du mariage de Louis XIV, M. de Lausun commandait la première compagnie des gentilshommes au bec-de-corbin. Il eut, comme toujours, je ne sais quelle dispute avec le capitaine des gardes du corps en quartier, et Mademoiselle raconte « qu'il em-

porta l'afTaire d'une hauteur extraordinaire. » Un peu plus loin, elle remarque la singulière devise de ce vrai Gascon, une fusée qui s'élève aux nues avec ces mots : Je vais le plus haut qu'on peut monter, « Il a paru qu'il se sentait, dit-elle, lorsqu'il a choisi cette devise. » La guerre de Dévolution vint fort à propos pour mettre dans tout leur jour les qualités et les mérites d'un pareil homme. Qu'est-ce, je vous prie, que M. de Turenne en comparaison de M. de Lausun? Voilà le vrai conquérant de la Flandre, et l'on dirait qu'on dresse tout exprès pour Mademoiselle un bulletin de ses exploits, tant elle les enregistre minutieusement. A Gourtrai, il a passé un fossé quasi à la nage, et s'est logé sur la contrescarpe de la citadelle. A Lille, il a emporté une demi-lune l'épée à la main et contraint la garnison à battre la chamade. A Tournai, il a été deux ou trois fois pris, autant de fois délivré, percé de dix coups d'épée en son justaucorps, et une de ses bottes coupée d'un coup de sabre; mais il a pris en liane, rompu, dispersé l'ennemi. Et non seulement il s'est conduit en héros, mais en excellent camarade, prodigue de bons offices et d'argent envers tous, prenant sur son nécessaire ce qu'il a la délicatesse de faire passer pour des libéralités royales. Toutefois il ne faut ni l'en féliciter ni l'en remercier, « tant il hait les louanges. L'on n'osait même lui parler des occasions de distinction qu'il avait faites... J'avoue, ajoute notre princesse, suffoquée d'admiration, que ceux qui m'ont conté tout ce que j'ai dit de lui m'ont fait un sensible plaisir. » Est-il surprenant qu'à son retour, lorsque Mademoiselle le rencontre chez la reine, elle trouve

un charme particulier à causer avec lui, et remarque, en tout ce qu'il dit, plus d'esprit et plus d'agrément qu'à toute autre personne du monde? Notez bien que cet intrépide, ce héros, se tient toujours avec elle dans les termes les plus parfaits de la soumission et du respect. Respect d'un homme de trente-huit ans pour

une grande dame de quarante-trois? N'interprétons

rien; lisons plutôt cette page curieuse des Mémoires, qui deviennent ici de véritables confessions, et si nous entrevoyons quelque lueur de sentiment vrai et profond, si, sous cette brève parole, nous sentons parfois le tressaillement d'un cœur resté jeune malgré les ans, resté pur malgré les vicissitudes d'une vie si étrange, plaignons la pauvre vieille fille, et déplorons une fois de plus la triste condition des grands de la terre.

Eh oui! Mademoiselle aime passionnément M. de Lausunî M. de Lausun soupçonne-t-il les disposition? de Mademoiselle à son égard? Il les connaît à merveille, car elles se manifestent par des signes assez éclatants, et ce n'est pas l'expérience qui lui manque ; s'il feint de n'en rien voir, de ne pas comprendre les insinuations les plus transparentes, c'est qu'il lui importe de prendre ses mesures contre les révoltes de l'orgueil chez la princesse, de lai arracher un aveu d'autant plus significatif qu'il ne l'aura pas provoqué, de l'enchaîner si solidement qu'elle ne puisse plus se déo-ai^er. M. de Lausun rend-il à Mademoiselle affection pour affection? Pas le moins du monde, la suite le prouvera surabondamment; mais il éprouve à coup sûr, pour la position inouïe à laquelle elle peut l'élever, pour les vingt miUions de fortune qu'elle possède, une

très vive tendresse, qu'il est assez habile pour dissimuler, et il saura, à son heure, jouer un autre amour auquel il est expert. Ces deux questions résolues, reste encore l'énorme, l'inextricable difficulté de savoir si l'on permettra à un cadet de Gascogne d'épouser (( Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, M*^° d'Eu, M^^^ de Dombes, M*'^ d'Orléans, Mademoiselle cousine germaine du roi, Mademoiselle destinée au trône, Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. »

Toutes ces incertitudes, tous ces embarras, entrevus au moment où Mademoiselle se fut rendu compte à elle-même de l'état de son cœur, jetèrent dans son esprit une épouvante contre laquelle ne prévalut pas d'abord sa fermeté habituelle, a Je résolus, dit-elle, de ne plus parler à M. de Lausun qu'avec une tierce personne, et je voulais m'éloigner des occasions de le voir, afin de me l'ôter de la tête. J'avais commencé à tenir cette conduite; je ne lui tenais plus que des discours indifférents. Je m'aperçus que je ne savais ce que je lui disais, que je n'arrangeais pas trois mots qui eussent une suite de bon sens; et plus je cherchais à le fuir, plus j'avais envie de le voir. Je faisais toujours le contraire de ce que je voulais chercher à faire : ce que j'avais projeté la nuit, je ne pouvais l'exécuter le jour. » Va-L-elle à l'église? Il arrive, je ne sais comment, que M. de Lausun se trouve à côté d'elle, ou plutôt qu'elle se trouve à côté de M. de Lausun. Ils ne parlent que de dévotion ; mais « il a un esprit si universel qu'il n'entreprend jamais de parler d'une matière qu'il n'y réussisse d'une manière surprenante, tant il

est naturellement éloquent, avec des termes qui ont des sens et des significations singulières, quoiqu'il n'ait aucune étude. » Et il lui fait « des sermons plus utiles que ceux des meilleurs prédicateurs. » Se rend-elle chez les juges pour solliciter un procès? M"' de Nogent et M""' de Rambure, qui l'accompagnent, ne tarissent pas sur le compte de celui dont elle n'est que trop préoccupée, et elle ne peut se défendre de les écouter « avec un très grand plaisir. » Dans la rue, au Cours, si elle le rencontre et qu'il lui fasse (( une révérence plus gracieuse qu'à l'ordinaire, » la voilà hors d'ellemême. La pauvre princesse ne sait plus que faire. Elle voudrait s'ouvrir à une amie, la consulter sur la conduite qu'elle doit tenir; elle ne l'ose pas, et c'est à M. de Lausun lui-même qu'elle fait part vaguement de ces agitations intérieures, de ces angoisses dont elle prétend ignorer la cause, de l'isolement qui lui pèse, des projets de mariage qui lui traversent l'esprit, et sur lesquels elle lui demande conseil. M. de Lausun, avec un air froid et respectueux, c( un air de maître du monde, » parfaitement capable de réprimer toute effusion, se borne à de vagues réponses, à de banales assurances de commisération. Alors, à bout de forces, la princesse se jette au pied de l'autel, un jour que le Saint-Sacrement était exposé, et elle prie Dieu ardemment de l'éclairer sur le parti qu'elle doit prendre. La décision est trop facile à prévoir. (( Dieu me fit la grâce, dit-elle, de me déterminer à ne pas travailler davantage à chasser de mon esprit ce qui s'y était établi si fortement, et à épouser M. de Lausun. »

Grand point arrêté ; restent seulement les difficultés

que nous signalions tout à l'heure. Et d'abord, pour épouser M. de Lausun, encore faut-il qu'il en soit informé, et qu'il veuille bien y consentir. De l'hunaeur dont il se montre, il ne semble pas bien aisé de l'amener là, et le rôle de notre princesse menace de devenir singulièrement embarrassant. Heureusement qu'en cette année 1670 , le roi s'avise de faire un voyage triomphant avec les dames, avec un corps d'armée, avec les troupes de sa maison, le tout sous les ordres de M. de Lausun, qui a reçu la patente de général. Mademoiselle est du voyage, bien entendu, et peutêtre y trouvera-t-elle quelque occasion de mettre fm à ses perplexités. Eh bien! non. Mademoiselle a le bonheur de voir constamment à la portière du roi « tout ce qu'elle aime au monde, » de le voir « d'un ajustement et d'un air qui fait plaisir à regarder, et d'y tourner toujours la tête ; » les traits de passion se produisent sous sa plume avec un abandon qui ne manque assurément ni de vérité ni de grâce; mais voilà tout. Le pompeux voyage terminé. Mademoiselle, qui a mis à profit toutes les rencontres, qui a outrepassé même les limites de cette décence sévère qui convenait à son caractère et à ses habitudes, n'en est pas plus avancée. Chaque fois que, encouragée par un sourire affectueux, par une parole compatissante, elle a vu tout prêt à s'échapper de ses lèvres un aveu plus explicite encore que ceux que M. de Lausun ne voulait pas comprendre, un regard sévère, une attitude démesurément respectueuse, un brusque départ, sont venus la glacer, la plonger, troublée et malheureuse, dans les plus poignantes incertitudes. Et si la prodigieuse

inégalité des conditions justifiait, de la part de l'inférieur, les réserves excessives de la parole, les yeux du naoins n'étaient pas astreints à une si méticuleuse discrétion : il leur était permis, sinon de parler, du moins de comprendre et de faire voir qu'ils comprenaient. Mais hélas ! le regard de M. de Lausun était aussi terne, aussi révérencieux que sa parole. Le temps pressait cependant ; sans compter que quarantetrois ans (la pauvre Mademoiselle dit quarante) ne permettent pas de longues attentes, les mariages politiques ne cessent pas d'être en jeu : c'est le duc de Lorraine, pour le mettre en paix définitive avec la France ; c'est Monsieur, pour que la fortune de la princesse le rende un peu plus indépendant des libéralités fraternelles. Or qui est-ce qui pousse le plus vivement Mademoiselle à ce mariage avec Monsieur, en étalant à ses yeux tous les bals, les spectacles, les plaisirs qu'une telle union lui promet? C'est M. de Lausun ! Et de quoi la menace-t-il si elle ne se soumet pas à cette injonction? De ne plus la voir, de ne plus lui parler ! A cette impertinente sommation, la pauvre fille ne sait faire que cette touchante réponse : « Au moins marquez-moi un temps, dites-moi : Si dans six mois votre affaire n'est pas faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre résolution à ne pas me voir a des bornes, je serai satisfaite. »

Puisque cet homme ne veut rien voir ni rien comprendre, il faut donc se résigner, lui sacrifier pudeur de femme et fierté de princesse, s'exprimer de telle façon qu'il n'y ait plus d'équivoque possible. Deux mots diront tout ; elle les écrit, elle les lui donne, il les

a lus : « C'est vous ! » Et sa réponse?... C'est que son zèle et sa fidélité sont bien mal récompensés par une déclaration si peu sérieuse! Avouez que c'est un homme furieusement difficile à convaincre. Mademoiselle a écrit, Mademoiselle a parlé, et rien n'est fait encore. La voici réduite maintenant à solliciter des entrevues, à quêter des explications, et pourquoi ? Pour s'entendre proposer des ol)jections et des difficultés, pour avoir à répéter de vive voix, à répéter vingt fois des aveux que l'incrédulité aiïectée de son interlocuteur devait rendre encore plus pénibles, pour écouter le programme matrimonial que lui dresse impitoyablement ce fantasque personnage. « J'ai à vous avertir que, lorsqu'on veut se marier, il faut connaître l'humeur des gens. Je vous dirai que j'aime peu à parler, et il me semble que vous aimez extrêmement la conversation; ainsi en cela je ne vous conviens point. Je suis renfermé dans ma chambre trois ou quatre heures par jour ; je n'y veux voir personne, pas même mes valets. ÏjQ reste des journées, je remplis mes devoirs auprès du roi, et j'y veux avoir une si grande assiduité à l'avenir, que je ne sais pas où je pourrais prendre du temps pour le passer avec une femme. » Avons-nous épuisé le chapitre des prétentions et des singularités? Oh! que non pas! Quelques jours après, M. de Lausun, par l'entremise de sa sœur, M'"^ de Nogent, fait signifier à Mademoiselle que, s'il se mariait, attendu quil doit être au coucher du roi à deux heures du matin, et à son lever à huit, attendu qu'il y a loin des Tuileries au Luxembourg, il continuerait de coucher au Louvre et qu'il irait la voir aux heures du jour qu'il aurait de

libres, le plus souvent qu'il se pourrait. « Eh bien! lui répond la princesse, décidée à se soumettre à tout, vous savez que je vais tous le^ jours aux Tuileries ; ainsi, lorsque la reine priera Dieu, je vous irai rendre visite dans votre chambre. » Et lui, d'un air surpris : « Cela serait-il dans l'ordre, et n'y trouverait-on pas à redire? » 0 Mademoiselle, que vous étiez plus fière et que je vous aimais mieux à la Bastille ou à l'Hôtel de Ville !

Enfm, quand la princesse, dont les obstacles ont surexcité la passion, s'est abaissée et humihée autant que l'exigeaient les calculs égoïstes de M. de Lausun, alors il daigne croire, il daigne consentir, il simule un amour qu'il n'éprouvait aucunement, il manifeste une joie qui pouvait fort bien être sincère : Mademoiselle lui avait annoncé qu'elle lui donnerait tous ses biens.

Pœstait une difficulté, une seule, mais très grave, pour un mariage qui, par la position de Mademoiselle, avait toute l'importance d'une affaire d'État : le consentement du roi. L'union d'une petite - fille de Henri IV avec un cadet de Gascogne, parvenu par la faveur du roi, c'était assurément la chose lapins surprenante, laplus merveilleuse, la plus miraculeuse^ la plus étourdissante qui se pût voir. Mademoiselle, tout aveuglée qu'elle fût par la passion, avait bien prévu la formidable objection et compris la nécessité d'y répondre. Y répondre? La belle affaire ! L'histoire n'est-elle pas là? et les singulières preuves qu'elle renferme, les étranges arguments qu'elle fournit, quand on veut seulement les y chercher avec le ferme propos de les trouver, c'est ce que nous avons amplement démon-

tré depuis. Notre princesse s'était mise à puiser, elle aussi, dans ce commode arsenal; elle était devenue, sur le chapitre des mésalliances princières, d'une érudition à surprendre un bénédictin ; elle dresse complaisamment une longue liste de princesses, depuis Adèle et Rotilde, filles de Dagobert, jusqu'à Catherine de France, fille de Charles VI, qui toutes ont épousé de pauvres hères. Et sur l'illustre lignée des Lausun, que ne sait-elle pas? Elle lui a découvert des titres qui remontent à sept cents ans ; elle a appris qu'en 1404 Jean Nompar de Caumont a conclu un traité, d'égal à égal, avec Jean de Bourbon, général des armées du roi en Guyenne ; il s'en fallait bien que M. de Lausun lui-même en sût si long.

Dans toute cette science, le fait capital, parce qu'il créait un de ces précédents qui avaient alors tant d'autorité, c'était le mariage de M"" d'Alençon, fille de Gaston et de Marguerite de Lorraine, avec le jeune duc de Guise , mariage récemment autorisé par Louis XIV. C'est surtout en s'appuyant sur cet exemple que M. de Lausun avait chance d'obtenir du roi le consentement nécessaire pour lui mêm^e. Je dis M. de Lausun, parce que, au degré de faveur où il s'était élevé, il lui était possible, facile de faire personnellement des démarches évidemment déplacées et embarrassantes pour Mademoiselle. Mais non, il convient à M. de Lausun de rester inactif, sinon indilïérent, jusqu'au bout. C'est Mademoiselle qui écrit au roi, c'est Mademoiselle qui parle au roi, c'est Mademoiselle qui supplie et qui pleure, et qui attend avec anxiété la réalisation de son plus cher désir. Louis XIV

se conduisit envers elle avec cette parfaite rectitude de bon sens, avec cette équité raisonnable qui lui étaient naturelles : il ne défendit pas ce mariacje, il ne le conseilla pas; il engagea sa cousine à réfléchir et à se taire, en attendant, sur des projets qui commençaient à transpirer, et qui, une fois entièrement découverts, pourraient soulever une invincible opposition. Lorsque, sur une démarche collective des amis de M. de Lausun, l'affaire fut portée au conseil, ce fut encore Louis XIV qui, malgré les remontrances criardes et passablement inconvenantes de Monsieur, accorda le consentement que rien à ce moment ne le déterminait à refuser.

La condition essentielle à Faccomplissement d'un mariage aussi prodigieusement disproportionné, c'était qu'il fût en même temps conclu et connu ; que M""<^ de Sévigné n'eût pas le temps d'écrire à M. de Goulanges la fameuse lettre que nous connaissons , car, en annonçant que la chose se ferait dimanche, elle pouvait trop aisément prédire qu'elle ne serait peut-être pas faite lundi. Les avis en ce sens arrivaient de tous côtés à Mademoiselle. «Voilà une affaire faite, lui disait M. de Montausier en lui annonçant la résolution du roi ; je vous conseille de ne la laisser traîner que le moins que vous pourrez, et, si vous m'en croyez, vous vous marierez cette nuit. » Le lendemain, le comte de Rochefort lui donne identiquement le même avis. Puis M""' Colbert, encore plus menaçante : « M. de Lausun a beaucoup d'envieux ; il y a de si méchantes gens dans le monde, et l'on entend tenir de si terribles discours, que ses amis doivent tout craindre pour lui. Surtout

mandez-lui de ne point sortir seul; et croyez-moi, je ne vous dis rien sans fondement. » Toutes ces insinuations, parfaitement claires pour qui eût réfléchi, restent sans résultat; les jours se passent, et le mariage ne s'accomplit point.

A quoi tiennent donc les singulières lenteurs que met M. de Lausun à la conclusion d'une affaire si importante pour lui? Elles tiennent à deux motifs toutpuissants chez « ce petit homme dont l'étoile est si extraordinaire : » l'intérêt et la vanité. Nul doute ne s'élève dans son esprit sur l'accomplissement de son mariage; il en a pour garantie la fermeté bien connue du caractère de Mademoiselle, de Mademoiselle en^s.gée par de si étranges antécédents, la parole ordinairement irrévocable du roi, la faveur tout exceptionnelle dont il jouit auprès de lui. Il faut donc qu'il ait le temps de se laisser donner, par contrat en bonne forme, et le comté d'Eu, première pairie du royaume, et le duché de Moiitpensier, dont il porte le titre par anticipation, et le duché de Saint-Farcjeau, et le duché de Chàtellerault; le tout estimé à vingt-deux millions. Il faut aussi qu'il n'y ait rien de clandestin, rien de subreptice dans la prodigieuse alliance qu'il va contracter, et que sa fatuité considère peut-être déjà comme toute naturelle ; il faut que le mariage se fasse, comme le dit spirituellement M"' de Gaylus, « de couronne à couronne. » Donc la cérémonie aura lieu au Louvre, en c^rande pompe; le roi signera au contrat; toute la France sera bien et dûment avertie; et tout d'abord M. de Lausun exige que Mademoiselle aille avertir la reine, et Mademoiselle, qui semble avoir abdiqué toute volonté, se

conforme immédiatement à son désir, ne faut-il pas dire à ses ordres? a La reine, dit-elle, entra dans une chambre ; je lui dis que j'avais un mot à lui dire ; je me jetai à ses genoux. Je lui dis : — Je crois que Votre Majesté sera surprise de la résolution que j'ai prise de me marier. — Assurément, me dit-elle d'un ton aicjre,

qu'elle répéta deux ou trois fois ; de quoi vous avisezvous? N'êtes-vous pas heureuse? » Je lui répondis : « Je ne suis pas la première, Madame, qui se soit mariée à mon âge ; et Votre Majesté trouve que les autres font bien de se marier : pourquoi voudrait- elle que je fusse la seule au monde qui ne se mariât pas? » Elle me demanda à qui ; je lui répondis : « A M. deLausun. » Elle me répondit : « Je désapprouve fort cela, ma cousine, et le roi n'y consentira jamais. » Je lui dis : « Pardonnez-moi, Madame, le roi ne veut pas me contraindre, et cela est résolu. » Elle me répliqua : « Vous feriez bien mieux de ne vous pas marier, et de garder votre bien pour mon fils d'Anjou. »

N'était-ce donc pas un signe alarmant que cet aigre langage de la timide et circonspecte Marie-Thérèse ? Pourquoi cette aveugle confiance de notre princesse, s'obstinant à ne pas redouter ce que tout le monde redoutait pour elle? Le jeudi, M^^ de Se vigne, qui alla lui porter ses félicitations avec le reste de la France^ ne put s'empêcher de lui dire : « Mon Dieu, Mademoiselle, vous voilà bien contente ; mais que n'avez -vous donc fini promptement cette affaire dès lundi? Savez- vous bien qu'un si grand retardement donne le temps atout le royaume de parler, et que c'est tenter Dieu et le roi que de vouloir conduire si loin une affaire si extraor-

dinaire? » Ce discours, raconte-t-elle, ne lui fit alors qu'une légère impression. C'était pourtant ce jour-là même que devait éclater l'orage trop justement prévu. Si le mariage d'un cadet de médiocre famille avec une petite-fille de France était un insigne honneur pour la noblesse, pourlagentilhommerie du royaume, et devait y causer une satisfaction universelle, il en était tout autrement des princes de la famille royale ; ceux-ci ne voulaient voir, dans cette criante mésalliance, que le dernier degré de cet avilissement systématique, auquel elle accusait la monarchie de vouloir réduire tout ce qui n'était pas elle-même. Aussi le déchaînement fut-il porté de leur part, en cette occasion, à un point qu'aucune mesure despotique n'aurait provoqué. Aux révoltes de la fierté princière, se joignirent les clameurs intéressées de ceux qui convoitaient une opulente succession, les clameurs vindicatives des nombreuses inimitiés qu'avait soulevées l'insolent orgueil de Lausun. A la tête de cette opposition jalouse, envieuse ou indignée, où figuraient, et la reine, et Monsieur, et Marguerite de Lorraine, se plaça le grand Gondé lui-même. Au rapport d'un contemporain, « il dit au roi, quoique respectueusement, qu'il irait à la messe du mariage du cadet Lausun, et qu'il lui casserait la tête en sortant, d'un coup de pistolet. » Il est permis de douter de cette hardiesse, et permis de croire surtout que la menace aurait eu peu de prise sur les déterminations de Louis XIV. Mais aux ennemis qu'avait déjà Lausun, vint s'en ajouter un plus dangereux à lui seul que tous les autres : M'"*^ de Montespan se souvint, ou on la fit

souvenir des inqualifiables procédés que le favori avait eus pour elle précédemment, et on lui fit peur de ceux qu'il pourrait avoir lorsqu'il aurait épousé la cousine germaine du roi, et que cinq cent mille livres de rente lui assureraient une large indépendance; M'"^ de Montespan se joignit à la coalition hostile, et ses insinuations obtinrent de Louis XIV ce qu'il aurait vraisemblablement refusé aux remontrances et aux colères des princes; il promit de rétracter sa parole, de défendre irrévocablement le mariage qu'il avait autorisé.

Mademoiselle n'atténue certainement, dans ses Mémoires, ni l'expression de son profond chagrin ni le témoignage des manifestations singulières qu'elle en donna, et les contemporains ne s'accordent malheureusement que trop avec elle sur ce point. « Suivant son humeur, dit M"^ de Sévigné, elle éclata en pleurs, en cris, en douleurs violentes, en plaintes excessives, et tout le jour elle a gardé son ht sans rien avaler que des bouillons. » L'espiègle M'"^ de Caylus ajoute au tableau un trait qui n'a rien d'invraisemblable dans l'égarement où se trouvait notre malheureuse princesse : (( Elle se mit au lit et reçut des visites comme une veuve désolée, et j'ai ouï dire à M"' de Main tenon qu'elle s'écriait dans son désespoir : « Il serait là ! il serait là! c'est-à-dire il serait dans mon lit, car elle montrait la place vide. » Cette douleur, sincère assurément, mais qui gagnerait à se cacher et à se renfermer dans les limites de la bienséance, n'ébranla point la résolution de Louis XIV. Cette tragi-comédie matrimoniale avait eu tant de retentissement, non seulement

en France, mais en Europe, que le roi se crut obligé d'adresser à ses ambassadeurs auprès des cours étrangères une circulaire ostensible où étaient expliquées les raisons qu'il avait eues de permettre d'abord et de défendre ensuite ce mariage. Mademoiselle avait beau pousser des cris quand elle apercevait M. de Lausun, éclater en sanglots au beau milieu d'une courante, tout cela ne pouvait modifier une détermination si solennellement arrêtée.

La conduite de M. de Lausun était encore moins de nature à produire ce résultat. Dans les premiers moments de cette foudroyante disgrâce, il fut tel qu'une légitime fierté aurait dû le résoudre à se montrer toujours, et Tun des nombreux témoins qui observaient attentivement ce curieux épisode de la vie de cour, M""^ de Sévigné, put rendre hommage à son attitude digne et ferme. Mais bientôt l'aigre humeur du courtisan, tantôt bas jusqu'au valetage, tantôt hautain jusqu'à l'insolence, reprit le dessus. Le roi lui ayant dit avec une bonté qui devenait presque de la faiblesse : « Je vous ferai si grand que vous n'aurez pas sujet de regretter la fortune que je vous ôte ; je vous fais, en attendant, duc et pair et maréchal de France. — Sire, interrompit Lausun, vous avez fait' tant de ducs qu'on n'est plus honoré de l'être, et pour le bâton de maréchal de France, Votre Majesté pourra me le donner quand je l'aurai mérité par mes services. » Le 25 novembre 1671, M. de Lausun était arrêté, conduit à la Bastille, et de là à Pignerol, où il fut enfermé sans avoir pu obtenir ni de voir le roi ni de lui écrire.

Faut-il attribuer cette arrestation à l'audacieuse et

brulale incartade que nous venons de rapporter? FauLil y voir le résultat des intrigues de Louvois, jaloux d'un favori trop puissant, et d'une tardive vengeance de M'"^ de Montespan? Toutes ces hypothèses, et d'autres encore , ont été mises en avant , mais ne suffisent pas, ce semble, à expliquer les rigueurs d'une captivité de dix ans, et d'un ressentiment qui ne s'effaça jamais dans le cœur de Louis XIV. Ce qui nous paraît plus vraisemblable, c'est le fait, affirmé et contesté par des autorités également graves, d'un mariage secret entre M. de Lausun et Mademoiselle, mariage dont quelques écrivains rejettent la date à l'expiration de la prison de Pignerol. La princesse nous avoue elle-même que le bruit en était répandu, qu'elle ne prenait pas la peine de répondre aux questions qu'on lui adressait à ce sujet, et qu'elle laissait imaginer ce qu'on voulait. Le passage de ses Mémoires où elle nous raconte comment lui parvint la nouvelle de l'arrestation de Lausun renferme implicitement cet aveu qu'elle n'était point sans rapports avec lui : « Je rencontrai dans ma chambre la comtesse de Fiesque, qui me dit : « M. de Lausun. .. » Je crus qu'elle me disait qu'il était là, et qu'on l'avait fait entrer dans ma petite chambre par la garde-robe; j'y allai fort vite, et je dis tout haut : « Voilà de ses manières; je le croyais à Saint-Germain, et le voici. » La comtesse de Fiesque me répéta : (( Non, je vous ai dit qu'il est arrêté... — Quoi, lui dis-je, M. de Lausun est arrêté? » Gela me saisit à un point que je demeurai une demi-heure sans rien dire. » Mais voici un témoignage plus net et plus grave : un historien du dernier siècle, Anquetil, i^apporte qu'au château d'Eu, en 1744,

on montrait encore l'appartement qu'avait occupé [,?

M. deLausun, au-dessus de la princesse, avec un escalier dérobé qui donnait dans son alcôve. A la même époque, Anquetil a vu au Tréport une grande fille de la taille de Mademoiselle, et ressemblant beaucoup à ses portraits. Elle paraissait avoir entre soixante-dix et soixante-quinze ans. On la disait, dans le pays, fille de la princesse. Elle semblait le croire, et recevait une pension de 1,500 francs exactement payée, sans qu'elle sût de quelle part. Elle habitait une jolie maison dont elle ne payait point de loyer, quoiqu'elle n'eût aucun acte de propriété. Tout cela et l'âge même de la demoiselle du Tréport, qui reportait sa naissance vers 1671, nous paraît décisif pour le mariage clandestin, à moins que, comme d'autres l'ont supposé... Mais fi ! la vilaine supposition pour une princesse et une précieuse !

Nous n'avons point à suivre M. de Lausun dans sa captivité de Pignerol ni à raconter sa singulière rencontre, en prison, avec le surintendant Fouquet, lequel, au récit de ses aventures, le croit fou, fou au point d'avoir peur de se trouver avec lui. Restons à Versailles auprès de Mademoiselle, que rien n'éclaire et que rien ne console. « On a trouvé, écrit à sa fille ^Ime ^Q Sévigné, mille belles merveilles dans les cassettes de M. de Lausun : des portraits sans compte et sans nombre, des cheveux, des étiquettes pour éviter la confusion et mille autres gentillesses. » Ne croyez pas que ces découvertes, publiées par les mille trompettes du bavardage, ôtent à Mademoiselle la moindre de ses illusions sur l'indigne personnage qu'elle aime

d'un si fol amour : la triste vérité ne doit luire pour elle que beaucoup plus tard. Elle est tout simplement désolée ; l'absence et le malheur avivent son étrange passion, et toute son existence est absorbée par une préoccupation unique : obtenir, n'importe comment, la délivrance du cher captif. « Songez à ce que vous pourriez faire pour plaire au roi, pour vous accorder ce qui vous tient tant au cœur, » lui répète tous les jours M"™' de Montespan, auprès de laquelle s'humilie pendant des années, en prières inutiles, l'altière princesse d'autrefois. En même temps on lui amène de petits enfants qui sont fort jolis et qui la divertissent beaucoup, particuhèrement M. du Maine, qui a un beau visage et beaucoup d'esprit. Si, à ce gentil et spirituel enfant, Mademoiselle voulait assurer, par contrat bien formel, le comté d'Eu, le duché d'Aumale et la principauté de Bombes, la chose serait certainement bien agréable au roi. Oui, mais le don était énorme, dit un contemporain, tant par le prix que par la dignité et l'étendue de ces trois morceaux, et de plus il fallait, pour en disposer, dépouiller M. de Lausun, à qui Eu et Aumale avaient été déjà donnés par la princesse. M. de Lausun aurait donc alors à se contenter du duché de Saint Fargeau, affermé vingt-deux mille livres, de la ville et baronnie de Thiers, de là valeur de huit mille livres, et de dix mille livres de rente annuelle sur les gabelles du Languedoc. 11 trouve que c'est bien peu, si peu qu'il a honte d'accepter. A la fm pourtant, Mademoiselle, circonvenue, obsédée, tourmentée, consent à ce qu'on lui demande, à la condition expresse qu'il sera permis à M. de Lausun de

revenir. Des conditions au roi ! Impossible ! il faut lui laisser entendre la bonne volonté que l'on a pour M. du Maine, ne lui soulfler mot de M. de Lausun, et tout attendre ensuite de sa bonté. Mademoiselle se résigne à contre-cœur, et aussitôt le roi de la remercier, M. du Maine de venir lui faire un de ces jolis compliments qu'il sait si bien tourner. « La donation maintenant, s'il vous plaît... — Non, dit Mademoiselle, c'est par mon testament que je donnerai, et je me porte trop bien pour le faire de sitôt. — Qu'est-ce à dire ? reprend M"" de Montespan, on ne se moque point du roi ; quand on lui a juré, il faut tenir. — Mais M. de Lausun ! réplique l'une. — Mais la Bastille ! reprend l'autre. » A ce suprême argument, la princesse se soumet et attend humblement qu'on lui accorde la grâce qu'elle vient de payer d'avance et à si haut prix. Alors les choses étant en bonne forme, on lui notifie les conditions immuables qui lui sont faites : « Il ne vous faut point flatter : le roi ne consentira jamais que vous épousiez M. de Lausun, comme vous voulez faire, ni qu'on l'appelle M. de Montpensier ; il le fera duc, et si vous voulez vous marier, il ne fera pas semblant de le savoir ; il grondera ceux qui le lui diront : ce sera tout de même. Votre conscience ne vous reprochera rien; le respect que l'on a pour le roi et la considération que l'on a pour vous feront qu'on n'en dira rien, et, croyez-moi, vous serez plus heureuse mille fois; M. de Lausun vous en aimera mieux : les mystères donnent du goût ; nous irons souvent nous promener. » Mademoiselle pleurant, se récriant, rappelant que la donation n'avait été faite qu'à la condition formelle du

mariage public, que toutes les propositions avaient roulé là-dessus, M""" de Montespan lui répond sèchement : c( Je ne vous ai rien promis, et vous êtes bien difficile à contenter : quand vous avez, vous voulez encore avoir. »

Et M. de Lausun? M. de Lausun, avec lequel la négociation qui aboutissait à le dépouiller pour enrichir M. du Maine avait été fort difficile, M. de Lausun était sorti de Pignerol, et avait eu permission d'aller demeurer à Angers ; puis son exil avait été étendu à tout TAnjou et la Touraine. Il passa quatre ans à se promener dans ces deux provinces, où il ne s'ennuyait guère moins que Mademoiselle. Elle cria, se fâcha, fit tant de bruit qu'enfin elle obtint sa liberté entière, à condition de n'approcher pas plus près de deux lieues de tout endroit où le roi serait. 11 vint donc à Paris où il vit assidûment sa bienfaitrice.

Vous vous attendez à des effusions, à des tendresses, à des félicités sans mesure, et j'ai regret à vous exposer la très prosaïque réalité que revendiquent les impitoyables exigences de l'histoire. « Je ne le connaissais pas, s'écrie douloureusement Mademoiselle, et ma seule consolation est que le roi, qui est plus éclairé que moi, ne le connaissait pas aussi ! » La princesse avait alors cinquante-six ans, et cet âge-là ne permet plus guère d'illusions ; elle vit donc M. de Lausun tel que nous l'avons entrevu, tel que M. de Saint-Simon nous l'a dépeint, et pire encore peut-être, grondeur, fantasque, avare jusqu'à la lésinerie, égoïste sans mesure et sans vergogne, conduisant de front de misérables intrigues et les plus vulgaires galanteries. Made-

moiselle (( l'égratigna » ; il battit bel et bien Mademoiselle; ils se quittèrent enfin, et pour jamais. A ce degré d'abaissement, ce dut être pour la princesse un vrai soulagement que de voir M. de Lausun, las de vivre à proximité de la cour sans pouvoir s'y présenter, quitter la France en 1685, et aller chercher auprès de Jacques II la faveur qu'il n'avait plus auprès de Louis XIV. Et lorsque, par un nouveau miracle de sa fortune, « il eut enfin trouvé le chemin de Versailles en passant par Londres, » Mademoiselle ne vit pas sans regrets les témoignages de satisfaction que le roi lui donna.

A cette époque cependant les préoccupations mondaines commençaient à s'effacer de son esprit ; déjà s'était ouvert pour elle ce grand et salutaire asile des pieuses pensées et des pieuses pratiques, tombeau de toutes les erreurs, de toutes les fautes, de tous les doutes au XVIP siècle, infaillible refuge des âmes qiie la vie avait trop durement éprouvées. « Ma grande Mademoiselle ne danse plus. Dieu merci ! » écrivait à sa fille, en 1674, M""' de Sévigné. Quelques années plus tard , elle aurait pu ajouter que la princesse, autrefois si avide de bruit et de fêtes, de distinctions et d'honneurs, s'éloignait volontairement de Versailles pour vivre dans la retraite et la dévotion. Il faut dire qu'elle n'était plus à la cour ce qu'elle y avait été précédemment; l'héroïne avait disparu, transformée en victime du plus aveugle et du plus vulgaire attachement; les hommages et les respects avaient fait place à la dérision, tout au plus à la pitié. Quelle chute, grand Dieu !... De la dérision et de la pitié pour la princesse

qui répétait naguère avec tant de juvénile ivresse : (( J'aime la gloire ! »

Atteinte , en 1693 , de la douloureuse maladie à laquelle elle devait succomber, Mademoiselle ne prononça point le nom de M. de Lausun, et refusa de le recevoir' à ses derniers moments. Elle expira le 5 avril, en son palais du Luxembourg, âgée de soixante-six ans. La bizarrerie des accidents la poursuivit jusqu'au delà de cette vie : à ses obsèques, ses entrailles mal embaumées fermentèrent, et l'urne qui les contenait éclata avec un fracas épouvantable ; dames et Feuillants se pâmèrent d'effroi et faillirent s'étouffer aux portes.

M. de Lausun porta , au vif déplaisir du roi , le grand deuil de Mademoiselle, et essaya, mais sans succès, de faire valoir le premier testament qu'elle avait rédigé à son avantage. M. de Lausun, à l'âge de soixante-trois ans, épousa M"^ de Quintin, -qui en avait quinze, et se conduisit avec elle à peu près comme il avait fait avec M^'' de Montpensier. M. de Lausun, à quatre-vingt-dix ans, dressait encore des chevaux et surprenait la cour par son adresse, sa fermeté et sa bonne grâce. M. de Lausun mourut en 1723, âgé de près de quatre-vingt-douze ans. «Pour vivre longtemps, a djt M. de Fontenelle qui s'y entendait, il faut avoir mauvais cœur et bon estomac. » M. de Lausun remplissait à merveille cette double condition : du cœur, nous pouvons en juger par tout ce qui précède; et voici pour l'autre organe : « Il dînait et soupait à fond tous les jours, mangeait de tout, gras et maigre, sans nulle sorte de choix que son goût, ni de ménagement; prenait du

chocolat le matin, et avait toujours sur quelque table des fruits dans leur saison, des pièces de four dans d'autres temps, de la bière, du cidre, de la limonade, d'autres liqueurs pareilles à la glace , et allant et venant en mangeait et en buvait toutes les aprèsdînées, et exhortait les autres à en faire autant; il sortait de table le soir au fruit, et s'allait coucher tout de suite. Je me souviens qu'une fois entre bien d'autres, il mangea chez moi, après une maladie, tant de poisson, de légumes et de toutes sortes de choses sans pouvoir l'en empêcher, que nous envoyâmes le soir chez lui savoir doucement s'il ne s'en était point fortement senti : on le trouva à table qui mangeait de bon appétit. »

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