‹ Vieilleries historiques et littérairesChapitre 5 sur 10 · BUSSY-RABUTIN · texte numérisé non relu

BUSSY-RABUTIN

Il me souvient de l'effet que produisit un des maîtres de notre jeunesse en disant à ses auditeurs, au début d'une première leçon : « Messieurs, j'ai à vous parler de l'Espagne, et j'arrive de Madrid. » Po\irquoi n'oserais-je pas commencer en disant à mon tour : « Lecteurs, je voudrais causer Rabutin, et je viens de Bussy-le-Grand. » — Bussy-le-Grand ! Où prenez-vous Bussy-le-Grand? Comment peut-on venir de Bussy-le-Grand? — Eh ! oui, je m'attendais à votre exclamation ; elle justifie une (îrainte que nous autres vieux avons conçue depuis longtemps : c'est que les chemins de fer ont été créés et mis au monde pour nous faire oublier la géographie de notre pauvre France , laquelle géographie nous avions déjà le malheur de ne pas savoir trop bien. Une enjambée de Paris à Lyon, une enjambée de Lyon à Marseille, et tout est dit, et nul ne songe à demander ce qu'il y a d'un pied à l'autre. On prétend avoir vu des lettrés qui jetaient un regard curieux sur la tour de Montbard, sur v^aint-Bénigne de Dijon ; mais le fait n'est pas

avéré. Pour ce qui est de s'arrêter à la station des Laumes, je ne sache qu'un marchand de veaux, un archéologue en peine de renseignements sur la question d'Alise, ou un professeur d'histoire rêvassant à je ne sais quoi, qui puissent en être soupçonnés.

C'est pourtant à la station des Laumes qu'il faut aller, et vous y serez à deux heures si, par un beau jour de ce printemps, vous avez quitté le boulevard Mazas à sept heures du matin. La station des Laumes, je dois le dire pour vous mettre en garde contre l'idée d'une mystification, c'est en tout et pour tout une maison. Le locataire de cette unique maison, un vrai fidèle à l'hospitalité des anciens jours, a écrit au-dessus de sa porte ce mot rassurant : Restaurateur. Dieu vienne en aide à son commerce ! Un monsieur bien informé n'a pas manqué de vous dire à Paris que vous trouveriez aux Laumes un omnibus pour Bussy-le-Grand. L'omnibus y est ; seulement, c'est à Semur et autres lieux qu'il porterait des voyageurs, s'il en trouvait. Du reste, le conducteur, une belle âme, qui ne vous voit pas sans peine descendre tout penaud de son marchepied, vous indique d'un bras miséricordieux le chemin qui conduit droitementàBussy : sept ou huit kilomètres, dit-il, et une bonne route. Route charmante, ri a raison, une vallée largement ouverte et baignée par deux ruisseaux babillards, l'Oze et le Rabutin, qui se démènent à grand bruit sur leurs cailloux; la vraie campagne, animée, embellie par la présence et le travail de l'homme ; j'entends de l'homme sur le sillon et sur le pré, car sur le chemin, personne ; hbre à moi de chercher si le petit pied de Marie de Rabutin ou de

Françoise de Sévigné n'y aurait pas laissé son empreinte . Je lorgne du coin de l'œil Alise-Sainte-Reine, à ma droite ; je traverse le joli village de Gressigny, et me voici au pied de la colline sur laquelle, au dire de mon conducteur, se dresse Bussy-le-Grand. La côte semble fort rude, et il est toujours sage de se prémunir contre l'erreur. J'avise une fillette de huit à dix ans. Mon enfant, où est Bussy, Bussy-le-Grand? — Je ne sais point. — Gomment s'appelle l'endroit où vous demeurez?— Je ne sais point. — Pouvez-vous m'indiquer le château? — L'enfant lève la main vers une colline opposée que j'aperçois, et sur laquelle il n'y a pas ombre d'habitation... Je suis prêt à glorifier tout comme un autre l'aimable candeur du jeune âge et les bienfaits de l'instruction primaire ; j'avoue pourtant que le bras de l'innocence, tendu dans cette direction, me rendait perplexe au dernier point. On ne se pique pas de savoir merveilleusement la géographie, mais on a des livres qui la savent, et ceux que j'avais consultés assurent que Bussy est composé de quatre rues, quels château est vis-à-vis de l'église. Or, je voyais l'église sur la crête de la colline , et à respectable distance ; comment lui tourner le dos pour aller à la recherche du château? J'opposai hardiment l'histoire à la géographie. L'histoire, au règne du roi Robert, atteste qu'on attribuait jadis aux idiots le don de divination ; à ce compte-là, ma jeune Bourguignonne devait prophétiser. Je suivis, à travers champs, le geste de sa main potelée, et au bout d'un quart d'heure j'avais sous les yeux le château seigneurial et une manière de hameau qui lui fait escorte. Réunissez cinq villages qui ont chacun

leur nom particulier, et qui laissent entre eux tout l'espace nécessaire aux batailles des Monténégrins, vous aurez cet être de raison, Bussy-le-Grand. Cette découverte, qui m'appartient , diminua dans mon estime le conducteur des Laumes et les auteurs de géographies. La Bourguignonnette, que j'ai peut-être calomniée, y regagna d'autant.

On a beau porter haut la tête, comme gens qui ont aspiré une bonne part de la fierté démocratique dont Tair de France est imprégné depuis bientôt quatrevingts ans, on sent au fm fond de soi-même un je ne sais quoi d'assez semblable à une émotion respectueuse quand on heurte au seuil des vieilles demeures de l'aristocratie. Valons-nous moins, valons-nous mieux que les hommes de ce régime-là? Grosse question forcément posée à tout esprit sincère qui veut se confier à l'avenir, qui ne dénigre ni le présent ni le passé. Je crois qu'à bien des égards nous valons mieux ; mais encore n'en suis-je pas si convaincu que je ne sache un gré infini à Roger de Rabutin de m' aider beaucoup à le prouver. Ce dont je suis sûr, c'est que Samuel Bernard et sa lignée peuvent planter et bâtir sans que leurs palais nous fassent éprouver jamais quoi que ce soit. Otez les souvenirs et certains détails de construction à ce château que j'ai sous les yeux, et dont l'origine remonte, dit-on, au XIP siècle, il restera une belle ferme, vaste et commode, mais certainement trop peu confortable pour qu'un enrichi de notre temps daigne y venir en villégiature ; l'histoire est là, l'histoire en pierres, en peintures, en armoiries, en traditions, et voilà que la ferme se transforme en château et impose, quoi

qu'on en ait. Tout à l'heure, en trouvant le portrait de Bussy dans la salle des devises, dans le salon des grands hommes, dans le cabinet qui mène à la Tour Dorée, trois portraits si ressemblants entre eux qu'on ne peut pas douter de la parfaite reproduction de roriginal, en étudiant cette physionomie compassée, hautaine, dédaigneuse, distinguée pourtant, marquant par un coin la noblesse de race, et par un autre cette bassesse de cœur que Saint-Simon a fustigée, j'aurai comme une envie passionnée de regarder en face ce seigneur-là et de lui faire baisser les yeux. Eh bien! je me sens aussi comme une envie d'ôter mon chapeau à l'aspect de ces quatre tours ilanquées aux angles du bâtiment, de ces larges fossés d'eau vive, de ces deux ponts, avec parapets à jour, qui mènent au parc et aux jardins, de ce parc dessiné par Le Nôtre et déployé comme un amphithéâtre grandiose autour du château, de ces arbres tri-séculaires dont les premiers ombrages ont abrité M^^ de Sévigné et « la plus jolie fille de France. » — Cent journaux de bien bonnes terres , Monsieur, cent journaux et des murs tout autour, me dit la fermière qui m'accompagne, très sensible à un bon produit sûrement abrité par des moellons. — Pour Dieu, la brave femme, laissez donc en paix vos murs et vos journaux! vous m'empêchez d'entendre Madame la î

marquise. — La marquise que vous savez me parlait, en effet, de son mail des Rochers, de « l'allée de ma fille, » des améhorations que « le bon abbé » avait en .

tète, puis, par une transition toute facile, du château li

même que nous avions en vue et dont son cousin lui avait dit la veille : ce Bussy n'est pas une grande mai-

son, mais elle est bâtie magnifiquement, et les dedans sont d'une beauté singulière et qu'on ne voit point ailleurs. » Je lui avouais que je préfère les dehors à ces dedans, que ces masses rougeâtres de rochers entrevues dans le vert foncé des grands chênes me semblent du meilleur effet, et que le Jupiter tonnant placé sur la plus haute cime me le gâte seulement un peu. — Oh! des rochers, on en trouve beaucoup dans le pays, marmottait la fermière ; mais c'est tout de même de bien bonnes terres... et des murs !

Si l'imagination, mise en branle par la lecture toute récente des Mémoires et de la Correspondance dont M. Ludovic Lalanne a donné de si excellentes éditions, vous joue de ces tours-là à Bussy, la faute en est un peu aux réparations ou plutôt à l'installation que le propriétaire actuel du château a fait faire avec beaucoup de tact et de goût. A peine entré dans la cour d'honneur, le moindre effort suffit pour se croire reporté à ce bienheureux mois d'avril 1682, où «l'adorable maître » daigna mettre en oubli le passé, et croire que dix-sept îms d'exil suffisaient à la punition d'un pécheur bientôt septuagénaire. Le pécheur a prestement quitté son castel pour aller embrasser les genoux du meilleur des princes, de celui auquel il doit la sagesse, et peut-être, qui sait? le salut de son âme. Sa fille, Louise de Rabutin, estàLanty, avec de si grosses préoccupations, que, pour sûr, elle ne paraîtra point ici. Je profite de l'occasion pour entrer, et me voilà dans les appartements tels que le maître du logis les a laissés au départ. Voici la salle des devises, devises que M. le comte a composées et bien souvent aidé à peindre. Ne le recon-

naîtriez-vous pas à cette ruche d'abeilles qu'il a prise pour emblème : Sponte favos, œgrè spicula. « La douceur naturelle et Vaigreur étrangère. » Voici le salon des grands hommes, une des plus curieuses collections de portraits historiques, copies et originaux, qu'il y ait certainement en France. Il faudrait les signaler tous. Je vous recommande l'affreux soudard Jean de Werth. Montluc, ïavannes et Goligny, qui n'en sont pas loin, ont la trogne doucereuse en comparaison. Les portraits de femmes sont dans la pièce voisine, dans la pièce qui garde un nom charmant, la Chambi'e Sévigné. Ce n'est pas un aréopage bien virginal que celui qui se trouve là, attendu que M. de Bussy est plein d'égards pour « les bonnes amies de nos rois; » mais l'air y est comme purifié par ces deux gracieuses figures, Marie de Rabutin, Françoise de Sévigné, et même par cette brune virago qui leur tient compagnie, Louise de Rouville, la seconde femme et le très utile intendant de M. le comte. Les noms encore plus suspects, M^^^ d'Olonne, d'Humières, de Gouville, de la Baume, sont à côté, dans la Tour Dorée. « L'infidèle » est partout. M. de Bussy, parfois naïf à son insu, estime que « ces pièces fort ornées composent un abrégé d'histoire ancienne et moderne qui est tout ce qu'il voudrait que ses enfants sussent sur cette matière. » Je les plains, ses enfants, et surtout cette pauvre M^^^ de Montataire, « la tite à son bon papa qu'elle aimera tendrement toute sa vie, » d'avoir à entendre l'histoire moderne que la Tour Dorée doit leur conter. Voici enfin la galerie avec ses douze fenêtres au levant, et la chapelle ornée d'un Murillo, d'un André del Sarte, peut-être

d'un Raphaël, si merveilleux qu'on s'y oublierait. Et vraiment je m'y veux oublier. Je demande à la fermière, qui reviendrait à ses murs, à ses terres, et qui m'a l'air d'en savoir bien long sur M"^^ de Montglas, de m'enfermer ici trois bonnes heures; elle y consent. Je vais faire de mes trois heures un demi-siècle, et me rêver, tout ce temps-là, contemporain du grand roi. Pourquoi non? Si le rêve m'emportait trop loin, on doit bien apercevoir, d'une des tours du château, la maison de Bussy-le-Grand où est né Junot, duc d'Abrantès ; ce nom-là me ramènerait sans peine à notre temps.

Il est clair que, quand on prend la peine de naître en 1618, troisième fils du comte Léonor, et qu'on a la chance de trouver l'histoire toute chamarrée de R.abutins depuis l'an de grâce 1147, on n'est pas fait pour avoir l'enfance ni la jeunesse de tout le monde. Dès le berceau, une sainte, M'^^ Chantai, prédit que vous serez « le saint de votre race, » et cela sans doute alinde prouver que les bienheureuses, elles aussi, sont sujettes à Terreur, au moins en famille ; ou bien pour induire une profane, M"^^ de Montglas, à dire plus tard, avec tout autant de vérité, que, d'hommes tels que vous, « il n'en arrive que deux en trois bateaux. » Sur la foi des pronostics, votre mère vous élève ave( plus de tendresse que vos quatre frères ; mais pourquoi] lui en savoir gré? C'est seulement, de sa part, pressentiment que vous devez être un jour le seul soutien de]

sa noble maison. Aussi, quand on vous apprendra que (( Diane de Gugnac, fille de François de Cugnac, marquis de Dampierre, chevalier des ordres du roi, » vient de mourir à Bussy, gardez-vous bien, dans vos Mémoires, de perdre votre encre à exprimer des regrets ; bornez-vous à parler de la perruque noire, de l'emplâtre sur l'œil, que vous êtes obligé de prendre pour aller, au sein des troubles , mettre un peu d'ordre à vos affaires. C'est là un touchant détail. Pour la perte de votre père, une ligne suffira. C'est un fâcheux, et sa recommandation austère, « la crainte de Dieu, le soin de l'honneur plus que de la vie, le service du roi, » peut devenir embarrassante en certain cas. Pourquoi s'attendrir hors de propos? Avoir très peu d'argent et se sentir une forte inclination à la dépense, voilà un chagrin réel et qui donne la fièvre tierce. A l'endroit du reste, il faut être homme et se souvenir de son Horace : hnpavidum ferient.

Ainsi pensa Roger de Rabutin, que nous trouvons, en 1G30, logé rue de la Harpe, et faisant ses études au collège de Clermont, bientôt collège du Grand-Louis. Il garda bon souvenir à cette maison, et y mit plus tard un de ses fils ; seulement il oublia de payer dix-sept cents livres qu'il devait aux Pères jésuites « pour les pensions. » Les révérends se butèrent à cette bagatelle et firent saisir, par ministère d'huissier, les revenus de M. le comte jusqu'à concurrence de ladite somme. Bussy en conclut qu'il avait d'autant plus droit « aux charités du roi, » et ne s'affligea pas davantage. Pure ingratitude du Grand-Louis. Ce n'est pas ainsi qu'on doit agir à l'égard d'un ancien élève, si bon élève qu'il

était en seconde à douze ans, si excellent humaniste qu'il se jugea digne de sauter par dessus la rhétorique et d'abréger d'un an la philosophie. Il avait à faire des choses bien plus pressées. En 1634, notre écolier de quinze ans était au siège de La Motte, en Lorraine, à la tête d'un régiment qu'un vieil et brave officier commandait pour lui. N'allez pas cependant vous apitoyer trop tôt sur le sort de cet enfant. Ceci est un bon vieux siège où l'on ne court de dangers qu'autant qu'on le veut passionnément. Pas d'ennemis à plus de cinquante lieues à la ronde ; les troupes logées à deux lieues de la place, et montant leur garde de quatre jours l'un; la place défendue par un dévot capucin, toujours le premier aux sorties, et qui eut le bras cassé, d'un coup de mousquet, sur la brèche. Le malheur, c'est que la ville, privée du capucin, se rendit, et que le jeune Roger fut ramené, l'oreille basse, à Tacadémie de Benjamin. Un capitaine à l'école ! Un garçon qui avait fait la guerre remis sous la férule ! L'épreuve était intolérable. Bussy n'y put tenir que huit mois, et bien rude fut la punition de son indocilité : il dut passer à son régiment tout l'hiver de 1636 ! Cela est bon pour nos officiers qui sont de provenance populaire et fils de leurs œuvres, les pauvres diables ; mais un descendant de Mayeul de Rabutin ! ■

Une fois entré dans la carrière, le noble comte Roger y marcha à fort grands pas : il était colonel à vingt ans, lieutenant du roi à vingt-six, conseiller d'État à vingt-sept, lieutenant-général et mestre de camp de la cavalerie légère à trente-cinq. Ceci, dans le langage des mécontents, — de ceux d'autrefois, —

s'appelle une vie manquée, une disgrâce ininterrompue, une perpétuelle méconnaissance du haut mérite que l'on se sent. Du moment que l'on n'a pas été maréchal de France, on peut dire en toute vérité : « Les malheureux sont sur le pied gauche ! » Mais je me trompe : il l'a été. En l'année 1676 et à l'occasion d'une promotion, Bussy a réglé ses comptes avec les nouveaux promus et avec lui-même : « Se trouvant, sans vanité, égal en naissance, en capacité, en services, en courage et en esprit aux plus habiles de ces maréchaux, et fort au-dessus des autres, » il a renoncé à son titre de comte, et « s'est fait maréchal in petto. » En dépit de ce maréchalat original, dont cette pauvre M'"* de Sévigné n'avait pas eu l'esprit de comprendre l'à-propos, j'estime qu'il faudrait avoir une assez piètre idée de I l'ofiicier grand seigneur, si Roger de Rabutin en offrait I le vrai type. La valeur, qui est française et non point i; aristocratique, ne vient, même dans le soldat, qu'après ,, la discipline : il s'en faut bien qu'elle confère toutes les qualités du commandement. Ce colonel, qui laisse ' son régiment en garnison à Pesmes et qui le retrouve, non sans surprise, au siège de Dole, parce qu'il est allé se promener quatre ou cinq jours à Dijon, recevrait aujourd'hui du général en chef toute autre chose qu'une « petite réprimande honnête et sans aigreur. » Il n'est pas à croire non plus que, les soldats de ce régiment se rendant coupables de faux-saunage, de déprédations dans la campagne, de vols à main armée sur les grands chemins, avec connivence des officiers, on en fut quitte pour deux lettres de cachet signées Louis, et plus bas Sublet. Pour rétablir la discipline.

quand il la jugeait trop compromise, Bussy faisait dire à ses chevau-légers qu'il les « assommerait » au premier rappoi't venu sur leur compte. Mais, d'après son récit même, la menace était insuffisante pour prévenir déshonneur de femme et mort d'homme. On se demande si le chef valait mieux que les troupes, quand on le voit lever sans façon des contributions de guerre sur le territoire de France, et se vanter, comme d'un trait de générosité rare, d'avoir refusé l'argent de trentedeux mille rations de pain qu'il pouvait vendre au détriment de l'État. Bien des doutes sont permis sur l'homme qui, à dix-huit ans, abusa d'un secret solennellement révélé pour se procurer quelques écus, sur l'homme que son père lui-même et le cardinal de Richelieu soupçonnèrent d'avoir pris et mangé cinq mille livres de l'argent du roi, sauf à prétendre ensuite qu'on les lui avait volées.

Les Mémoires que Bussy-Rabutin commença à la Bastille, et qu'il pourrait appeler sa confession générale, assure-t-il, si ce n'est qu'il n'a pas eu la sotte honte de ne pas dire du bien de lui quand ce sont des vérités, nous dévoilent bien des côtés curieux de la vie sociale, et particulièrement de la vie militaire, dans la première moitié du XVIP siècle. La sensualité y paraît extrême et sans nulle vergogne à se produire. Bussy n'a aucune des délicatesses du gourmet; c'est « un brutal de table, » comme disait M"' de Montglas; mais (( bien boire, faire une grande débauche à dîner, » sont des expressions et des faits qui reviennent à tout instant sous sa plume, comme prélude à d'autres faits qu'ils expliquent. Et, à côté de la sensualité, sa

compagne habituelle, une insensibilité profonde, le mépris de la vie humaine, de la sienne et encore plus de celle des autres. Cela se sent, en certains cas, à une sorte de brièveté cruelle du récit. « Nogent et Alluye se battirent pour M^'° de Lausun sur le pavé de Paris. Les laquais de Nogent lui aidèrent à tuer Alluye, et après cela, il épousa la demoiselle. » Tout est dit, et le narrateur ne sera ni plus prolixe ni plus ému quand il racontera qu'un soldat dont on avait demandé la grâce fut pendu avant que cette grâce arrivât, pour ce seul motif que les spectateurs s'ennuyaient. Là où l'émotion le gagne, c'est quand il lui revient en souvenir ce genre particulier d'extravagance que Froissard appelait une belle expertise d'armes. Voici un bataillon ennemi, si. bien posté qu'il n'y a qu'à manœuvrer avec lui. Et l'on sent bien qu'il faudrait le faire ; mais quoi ! il y a là un prince sous les yeux duquel on veut être d'abord chevalier. — Vous plairait-il. Monseigneur, de charger ce bataillon avec ma compagnie?

— Très volontiers. — Allons, Messieurs, suivez-moi !

— On pousse les chevaux, et chacun va tirer son coup de pistolet à dix pas du bataillon. Puis, sous une décharge épouvantable, on reste là pour voir si l'ennemi n'aurait pas envie de fuir, jusqu'à ce que le général vous rappelle ; on revient alors au petit pas ; quarante-cinq au départ, vingt au retour. Mais le duc d'Enghien a fait dire à Bussy que s'il avait à prendre un second dans l'armée, il n'en choisirait pas d'autre que lui ; et Bussy transporté ne songe plus guère à ceux que son escapade a laissés sur le terrain. Et le malheur, c'est qu'à la vue de cet héroïsme admi-

rable et absurde, l'émotion nous atteint aussi, et que nous nous sentons envie de dire à notre tour: a C'est du sang de ces coquins ! » Tournez la page cependant, et voyez : le marquis de Laval est blessé à la tête d'un coup de mousquet ; beau comme un ange, dit Tallemant, et intrépide autant qu'un autre, mais jeune , mais nouvellement marié et nouvellement ricbe, il ne peut se résoudre à quitter une vie qui se fait si belle, et il meurt dans les angoisses d'un indicible désespoir. La chose est singulière pour un homme de courage, remarque judicieusement M. de Bussy... Et il passe au récit de ce qui s'est fait le jour d'après.

Le jour d'après, autres scènes, mélange de grotesque et de tragique. On est au siège de Lérida. Le chevalier de La Valière, de service à la tranchée, prie à dîner Roger de Rabutin, lui mandant que ses bons amis, Barbantane et Jumeaux, y seront, et qu'on aura les petits violons du prince. Et d'abord on déjeune. Pendant que les violons jouent, Barbantane, qui ne sait à quoi s'amuser, « lève le dessus d'une tombe et trouve dedans un corps tout entier, sur lequel était encore le linge dont il avait été enseveli. Il apporte le cadavre, et La Bretèche l'ayant pris de l'autre main, ^ ils se mettent à le faire danser entre eux deux. » Le dîner vient ensuite^ gai repas, et, selon l'usage, « grande débauche. » Sur la fm, arrive le marquis de La Trousse, qui vient relever La Valière. Le chevalier veut montrer ce qui est fait, ce qui est à faire, et l'on parcourt ensemble la tranchée. La Trousse, en homme qui ne craint rien, ne marche pas autrement que sur le revers; l'autre, bien entendu, ne veut pas se garantir

davantage ; une balle le frappe, et dix minutes après qu'il a quitté la table, un valet vient en criant annoncer qu'il est tué. « Nous achevâmes de dîner comme si de rien n'était, » dit Bussy. Un convive pourtant s'esquiva : Jumeaux courut demander et obtint du prince le gouvernement qu'avait La Valière. Mais le malheur donne à réfléchir après boire. Ce pauvre corps que l'on a fait danser, peut-être malgré lui, ne serait-ce pas un corps saint? La grave maladie de M. de Bussy, la mort de Jumeaux après celle de La Valière, auraient pu le faire penser. Ce pauvre Jumeaux! Les Mémoires laissent percer à son endroit un semblant d'affliction. L'auteur et lui s'étaient promis que celui des deux qui mourrait le premier apporterait à l'autre des nouvelles de l'autre monde. Dès qu'il eut succombé aux suites « d'une grande débauche faite avec les Suisses, » son compagnon l'attendit fidèlement toutes les nuits et ne vit rien venir. Il en conclut philosophiquement a qu'on ne fait pas toujours ce qu'on veut quand on est mort. » Quant aux esprits auxquels il n'avait pas donné positivement rendezvous, Bussy n'était pas si brave. « Je mettais la tète sous la couverture dès que j'étais couché, dit-il, pour m'ôter les moyens de rien entendre qui pût me faire peur. » Il semble que le chapelet qu'il se vanta de porter depuis vingt ans, le jour de son arrestation, aurait dû lui donner plus d'assurance. Eh ! que pou- \'ait il craindre des esprits, Thomme qui devait un jour faire un miracle, éteindre un incendie en y jetant scti scapulaire? Un sceptique, Tabbé de Choisy, se permit bien de plaisanter là-dessus. M. le comte avoua que

le vent avait changé juste au moment où il lançait sou scapulaire sur ses écuries embrasées, — c'était justement là le miracle ! — mais il ajouta gravement que si l'abbé le connaissait mieux, il aurait aussi bonne opinion de son âme que de son esprit. L'abbé dut rire jusqu'aux larmes.

(( Lorsque j'entrai dans le monde, dit Roger de Rabutin, ma première et ma plus forte inclination fut de devenir honnête homme. » N'allez pas vous méprendre sur le sens de ce mot-là ; il a pris soin de le défmir lui-même : « Honnête homme veut dire homme poli et qui sait vivre. » Or une partie du savoir-vivre consiste à être beau joueur aux occasions, toujours prêt à tirer l'épée, tel enfm auprès des dames qu'on puisse un jour se rendre ce modeste témoignage : « Les gens qui ont passé par les mains de l'amour ont plus de tendresse que les autres dans leurs amitiés. » La politesse à part, qui est difficile à concilier avec la violence du caractère et les dispositions incessamment sarcastiques de l'esprit, Bussy se conforma à toutes les dispositions du programme. Au jeu, sa fortune était surprenante, dit-il; pour perdre une fois, il gagnait dix, et c'était donner son argent à ses amis que de les admettre à jouer avec lui. Le piquant, c'est que Mazarin, informé de cette belle veine, lui retrancha tout simplement la gratification accordée aux lieutenants-généraux, par ce motif que Son Éminence jouait de moitié avec lui dans toute cette campagne : donc elle avait droit à cinq mille écus. Le jeu entraîne des querelles, et encore plus les épigrammes et les chansons. Les duels que le bel air imposait à un hon-

nête homme ne manquèrent donc pointa M. de Bussy ; mais il lui est si égal de mettre flamberge au vent, qu'il note tout au plus dans ses Mémoires les plus importantes de ces rencontres. C'est ma faute sans doute si je trouve une apparence de pugilat très vulgaire à ce combat avec Buse que l'écrivain raconte assez longuement, et si je me prends à sourire au récit de cette espèce de bataille rangée, six contre six, « ce qui ne s'était jamais vu, » et où tout se borne cependant à la chute d'un héros, sans nulle effusion de sang. Quel dommage de ne pouvoir pas mettre au compte de M. de Bussy ce beau duel, mentionné par lui avec complaisance, et où l'un des combattants propose à son adversaire étendu sur le terrain de se coucher à côté de lui et d'échanger, dans cette posture, des coups de pistolet jusqu'à complète satisfaction ! Ce farouchelà était un officier de fortune traité haut la main par un chevalier de noble maison.

Reste le chapitre délicat sur lequel Roger de Rabutin se déclare passé maître, et qui lui fera dire un jour, en se frottant les mains : « Je ne suis pas en trop méchant état pour un pendard comme j'ai été autrefois. » La pruderie siérait très mal, à coup sur, quand on prend pour sujet d'étude un pareil homme. Je le sais et je n'hésite pas à dire néanmoins qu'on se sent pris de dégoût à la lecture de tant de grivoiseries, et quand on y reconnaît la préoccupation constante de l'homme qui rédige ses Mémoires, surtout « pour instruire son fils. » Le savant éditeur a raison de le dire, il y a de la verve dans le récit, de la grâce même quelquefois ; mais par malheur le fond est tel qu'au-

cun mérite de forme ne saurait en couvrir la brutalité. Au moment où l'on peut croire qu'un brin de poésie va éclore, que le cœur se fera sa place toute petite dans ce dévergondage, une grosse crudité finale survient et écrase tout. L'esprit est là sans doute, on en sent le charme dans les parties accessoires, et je sais, au sein d'une très scabreuse histoire de la comtesse de Busset, un croquis d'hospitalité provinciale pris sur le vif et qui révèle la touche d'un peintre; mais, pour le principal du tableau, la matière prime l'esprit, et les plus riants détails s'attristent sous la grossièreté des convoitises. L'écrivain expose et applique la théorie des entreprises à la hussarde, la seule bonne, selon lui. En cas de mésaventure, il se souvient qu'il a été bon humaniste au Grand-Louis, et il lit dans son Ovide le traité des Remèdes d'amour. M. Ludovic Lalanne remarque que, de toutes les femmes avec lesquelles Bussy a été bien, pas une n'est restée son amie. C'est que ces femmes, si peu qu'elles valussent, discernaient l'égoïste même sous l'amant, et c'est aussi qu'elles ne lui voyaient nulle estime pour la femme en général, eût-elle la pureté qu'elles n'avaient pas. « J'ai ici, écrit-il déjà vieux à la marquise de Sévigné, une petite dame de Paris, jolie de sa figure, vive, qui a de l'esprit, et qui se donne la liberté de dire tout ce que vous autres prudes vous vous contentez dépenser. » Et une autre fois, à la plus distinguée de ses correspondantes, qui lui écrit spirituellement : « Voilà un des privilèges de nous autres dames pas belles ; nous disons en tendresse tout ce qu'il nous plaît sans que cela scandalise, » il répondra sans façon : (( Je ne

sais si vous avez eu quelques amants. » C'est là sa thèse : agir à ciel ouvert ou se cacher, mais au fond ne pas valoir mieux l'une que l'autre. De bons juges ont prétendu voir la passion, la sincère et vraie passion dans son attachement à M'"'^ de Montglas : j'y trouve une rare persistance des affections sensuelles, une profonde blessure faite à une vanité sans pareille; mais la passion ! Vous oubliez qu'il voulut lui intenter un procès pour neuf cents pistoles qu'elle lui devait, et que, détourné de cette honte par une amie, il répandit partout la générosité qu'il avait eue de renoncer aux voies de justice. Il n'aima personne et parvint à n'être aimé de qui que ce soit, a dit Saint-Evremond. C'est le vrai.

Que M. de Bussy-Rabutin ait été un égoïste fort âpre à l'argent et parfaitement débauché, c'est une manière de tempérament moral qui se rencontre chez des mécontents de plus d'une époque, et nous ne pouvons qu'en gémir. Mais dans quelle mesure ce « pendard-là » représente-t-il les mœurs de son temps? Jusqu'à quel point les femmes, qui font en grande partie les mœurs d'une époque, justifiaient-elles ses mépris? C'est la question intéressante à mon gré, et celle que l'on ose à peine approfondir. Car enfin Bussy n'est pas seul en scène dans ses Mémoires et dans ses Lettres : quand il nous rapporte une conversation tellement ordurière qu'on la supporterait à peine au corps de garde, c'est à une femme qu'il parle, à M^^^' de Romorantin, à une princesse. Il a beau nous dire : « Elle aimait les discours un peu gaillards ; elle entendait tout, pourvu que les paroles fussent honnêtes ; » les

paroles ne sauraient être honnêtes qui traduisent des obscénités, et si M'"' de Romorantin entendait cela, c'est que d'autres, apparemment, entendaient à peu près cela. Les preuves abondent: il y a dans une lettre de Bussy à sa fille, dans deux lettres de M"^ de Coligny, l'une à son père, l'autre à M"' de Sévigné, des gaillardises telles qu'il est impossible de les transcrire ici. Verdeur du vieux langage, dit-on, libertés d'un temps encore voisin de la barbarie. A la bonne heure. Je demande seulement à quelle époque on place, autrement qu'à titre d'exceptions, ces belles mœurs aristocratiques qu'il est de mode de prôner aujourd'hui. Si l'on étudie avec soin la seconde moitié du grand règne, on s'étonne d'y surprendre, comme à l'état latent, les plus laides parties du XVIIP siècle; et quand Bussy- Rabutin nous amène à la première moitié, il semble qu'on y saisit encore les mœurs reprochées justement à la Régence et au temps qui suivit. Y a-t-il bien loin, en effet, de M"^ d'Olonne à M'"^ de Prie, de M"^ de Montglas à M""" de Parabère, de M"' de La Baume à M"* de Saint-Sulpice ? Et combien d'autres! A Dieu ne plaise que je tourne ceci en argument contre le roi Louis XIV : j'admire davantage, au contraire, le grand gouvernement, la grande littérature, qui couvrirent de leurs splendeurs plus de misères que l'on ne croit; mais je prie que l'on me dise l'heure et le moment de ces nobles mœurs que l'on jette à la face de notre démocratie, qu'on me les montre produites par le régime aristocratique, et non pas résultats de la culture littéraire et de l'état général de civilisation. Démocratie, bon Dieu ! quel mot ai-je prononcé là !

Roger de Rabutin se sauverait, à l'entendre, et il en pourrait oublier l'importante affaire de ses mariages. Importante, pour ce contempteur des femmes, vous devinez à quel point de vue. « Je haïssais naturellement le mariage, dit-il, parce (jue j'étais l'ennemi de toute contrainte ; mais je haïssais encore plus la pauvreté. » Pour échapper à la misère, — à celle des prodigues, — l'essentiel était de trouver une de ces a riches veuves qui s'entêtent d'un joli garçon, » une infante dûment rentée et fille à enlever un cavalier bien fait. L'infante, qui ne l'enleva pas, il est vrai, mais avec laquelle, en revanche, il ne s'imposa nulle contrainte, fut sa cousine, Gabrielle de Toulongeon. Il la perdit au bout de trois ans, et notons qu'il en fut extrêmement affligé, parce qu'elle avait bien de la vertu, nous dit-il, et assez de beauté et d'esprit. Moins de deux ans après, sans doute pour dissiper sa tristesse, Bussy était en quête d'une autre bonne affaire à conclure. Avec mon bien « je ne mourrai pas de faim, disait-il ; mais qu'est-ce que cela pour un homme comme moi ? »

Il faut dire que, pour cette fois, ce pauvre M. de Bussy fut vilainement induit en tentation. Quatre cent mille écus de biens, dix-neuf ans d'âge quoique veuve, plus de beauté que n'en avait Gabrielle de Toulongeon, Bonneau par son père, il est vrai, mais Beauharnais par son mari, sans compter les perspectives de l'avenir et le titre éventuel de « mère de rÉcrlise, » M"^^ de Miramion avait certes tout ce qu'il faut pour attirer un noble cœur, et à plus forte raison pour séduire un gentilhomme qui ne cherchait qu'un peu

de fortune. Ajoutez un bourgeois de Paris, Lebocage, Mépbistopbélès anticipé qui vient faire tinter les écus, un confesseur de damnation qui rapproche à l'église les personnages, assure au comte qu'il ne déplaît pas, et qu'il faut vaincre seulement des résistances de grands parents enticbés d'un homme de robe, M. le prince enfin, qui opine à un enlèvement, et vous verrez d'ici les pièges dans lesquels tombe cette âme candide, Roger de Rabutin. Il a cru, dans sa simplesse, qu'il suffisait de disposer quatre relais de Saint-Cloud à Launay, de prendre avec lui quelques braves, et qu'il aurait son Hélène à discrétion. Mais voilà qu'Hélène pousse des cris affreux. C'est peut-être une feinte, un moyen de tromper sa belle-mère qu'on enlève avec elle. On met la belle-mère à pied au beau milieu de la forêt de Livry. Hélène crie plus fort et crie si bien, arrivée à Launay, que cette escapade innocente menace de devenir une de ces affaires véreuses dont les gens de justice ont le mauvais goût de se mêler. Alors le ravisseur déconfit : « Si vous tenez absolument. Madame, à être reconduite à Sens... — Oh! certes, répond la pauvre femme. Et elle ajoute par excès de peur : Cette voie-là vaut bien mieux, pour réussir, que celle que vous avez prise. » Cent pistoles à la demoiselle de compagnie pour les dépenses de sa maîtresse, un vilain procès en expectative, quatre mille livres de frais pour y échapper! l\ en coûte de faire le métier de ravisseur en 1648 ! De tout ceci, croyez-le bien, M. de Bussy ne regretta que son argent. Je serais curieux de savoir si c'est avec ces quatre mille livres que M"" de Miramion a fondé Sainte-Pélagie.

Pour accomplir cette grande prouesse, Roger de Rabutin avait renoncé à cueillir les lauriers de Lens ; pour l'expier, l'année suivante il épousa Louise de Rouville. Elle avait honnêtement du bien, dit-il, et lui, comte de Bussy, n'avait que des filles. La fortune d'abord, la postérité ensuite ; on ne s'arrête qu'en sousordre aux qualités de la personne épousée. Plus tard, en parlant de l'un des fils que Louise lui donna, M. le comte dira galamment que ce fils ajoute à la chaleur des Rabutin une dose « de la férocité des Rouville. » Ou bien, en écrivant à sa belle cousine, et après le détail des plaisirs de Chaseu : « Voilà, Madame, comment nous nous amusons. Je ne vous dis pas que M"^^ de Bussy est de retour de Paris depuis un mois ; car ce divertissement-là n'est pas tout à fait de la force des autres. » Ce divertissement-là, M'"^ la comtesse ne le donnait pas souvent à son mari : vertueuse et bonne, soumise même et très indulgente, malgré les airs délibérés de son portrait, elle passait une grande partie de sa vie à Paris, suivant les procès de l'exilé, poussant ses requêtes, gérant ses intérêts avec une sérieuse capacité. Peut-être les murs du château tout tapissés des chiffres et des portraits de M'"*^ de Montglas, des devises rancunières à son intention, n'avaient-ils pas pour elle un très vif attrait. On peut même soupçonner qu'il ne lui était pas agréable d'entendre le père et la fille causer entre eux tout hbrement de « l'infidèle » et de Todieux de son inconstance après douze ans d'une si tendre liaison. Ne pas savoir prendre part aux peines de cœur de M. de Bussy, c'est bien un trait de la férocité des Rouville.

— IGO —

Pour se distraire des soucis de l'enlèvement et des joies du mariage, Roger de Rabutin trouva la Fronde tort à propos. Il était l'homme d'une telle guerre, et cette guerre elle-même était taillée tout à point aux allures du personnage. Au début, c'est tout feu pour Condé. Pour venger l'arrestation du prince , Bussy voudrait enlever du Val - de - Grâce les nièces de Mazarin, et bien en prend à l'avisé cardinal d'avoir su prévoir ce coup - là. Et puis le refroidissement se fait : les jaloux ont rempli leur rôle ; Condé a eu l'ingratitude de préférer à M. de Bussy c( un petit garçon sans naissance ; » enfin TelTet habituel du caractère des princes : a Ils savent bien qu'après mille dégoûts qu'ils auront donnés à un gentilhomme, la moindre de leurs caresses le fera revenir et oubher tout le passé. » C'est justement l'opinion de Sosie :

Leur vue a sur notre zèle Un ascendant trop puissant, Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant Nous rengage de plus belle.

Bussy n'en est pas à se rengager : il se dégage. Ce sont d'abord des jérémiades sentimentales sur le malheur des chefs d'un parti rebelle : « On se déshonore en les servant, et cela s'appelle faire son devoir que de les trahir. » C'est ensuite une protestation très vive de royahsme, avec le compte exact des bénéfices de la fidélité : « Je conseille à mon fils et à tous mes amis de n'avoir jamais d'autre attachement qu'à Sa Majesté ; car, outre le devoir, qui doit être notre première règle, le plus grand prince particulier ne saurait, en toute sa

vie, faire la fortune que d'un homme de qualité tout au plus; encore est-ce une fortune bornée. 3> Or Bussy veut être mestre de camp général ; le voilà donc servant le roi, en Nivernais contre M. le prince, contre la grande Mademoiselle, et assurant Son Eminence qu'elle peut compter sur lui comme sur un fidèle ami et serviteur; et... déplorant que cette Eminence ingrate se soit si fort et si promptement démentie. Aussi faut-il tout dire, cette ingratitude tient en partie à la pudeur de Bussy. « 11 demandait, mais si honnêtement, qu'il conviait les ingrats à le refuser, c'est-à-dire au moins à le remettre : voilà pourquoi il n'a rien eu. » Il s'est bien corrigé depuis!

Pour M. de Bussy, comme pour la France , la guei're contre l'ICspagnol fut un dérivatif excellent aux agitations malsaines de la guerre civile. Il la fit aux deux points extrêmes, en Catalogne sous le prince de Gonti, en Flandre sous M. de Turenne. Je ne sais si c'est des campagnes de Flandre ou de Catalogne qu'il disait plus tard, d'un ton de généralissime disgracié : « Ma guerre. » En Catalogne, le service était charmant. L'aimable chose, en effet, que d'être sous les ordres d'un prince enjoué, galant, spirituel, qui ragaillardit la prose du détail militaire par de fines plaisanteries sur (( le pays de Braguerie, » qui serait homme à mettre ses ordres en bouts-rimés. Il est vraiment inique que le gain d'une bataille par ces troupes toutes joviales fasse moins de bruit à la cour que la défaite de cent chevaux dans cette maussade armée que commande M. de Turenne. Il faut donc bien y

aller à cette armée, et M. de Bussy y arrive dès qu'il

a son titre de mestre de camp général de la cavalerie légère, « une des plus belles charges de la guerre. » Mais, voyez le malheur ! l'idée des prérogatives attachées à cette charge éminente ne s'est pas fait la moindre place entre les gros sourcils de M. de Turenne. Tout en faisant des mouvements d'épaules comme un homme de contenance embarrassée, tout en prenant les formes de langage les plus modestes : « Je ne sais, Messieurs, si j'oserai vous dire... » ou bien, en parlant de lui : c( Je vous assure que l'on faisait fort bien cela quand on était jeune; » tout en restant aussi simple d'habits que son dernier guidon de cavalerie, M. de Turenne entend commander seul et n'avoir nul égard au plaisir que le mestre de camp semble prendre «à mettre ses attaches. » M. de Turenne aurait pied tout comme un autre sur les terres de Braguerie, pourvu qu'on n'y fît pas ses confessions à haute voix ; M. de Turenne aime les bons contes, et la preuve c'est qu'il en fait volontiers et très bien ; mais il déteste les épigrammes, les coups de langue mordants, la moquerie incessante, l'esprit hors de propos; un madrigal sur les sacs à terre et les fascines n'aurait pas le moindre succès à son quartier général. Au bout d'un mois, le supérieur et le subordonné étaient en brouille. Chose grave que de se brouiller avec un personnage dont on apprécie soi-même la haute valeur, avec un général qui, se dégageant de sa gaucherie habituelle, va bientôt prendre une arme dans la panoplie de M. de Bussy et lui asséner un de ces coups dont on ne se relève pas : (( C'est le meilleur officier de mon armée... pour les chansons. »

Il est évident qu'à cette armée Roger de Rabutin a éprouvé plus de déboires qu'il ne convient à sa vanité de nous le dire, et les soucis semblent bien cuisants quand l'âge ne nous a pas familiarisés avec les épreuves de la vie. Un « jeune bomme de quarante ans, » qui n'a encore que six enfants, qui se sent abreuvé de contrariétés, qui revient de la rude campagne de 1658, est en droit de se distraire assurément, et M. de Bussy y fit de son mieux. Voici de joyeux compagnons, amis du bruit, du plaisir, du scandale même aux occasions, Vardes, Manicamp, Guiche, Vivonne, Cavoie, Mancini, l'abbé Le Camus; laissons là cette cour tout assombrie par la semaine sainte, et allons à Roissy (( pour vaquer avec moins de distraction aux pensées de l'éternité. » « Je trouve vos folies belles, disait plus tard M™" de Maisons à Bussy, mais je les trouve folies. » La folie de Roissy fut fort laide. On prit en chemin un pauvre procureur qu'on emmena de force et qu'on voulut enivrer; en le faisant boire, on s'enivra, et alors les folles danses, les couplets salés, les alléluias obscènes. Quel en fut l'auteur? Personne et tout le monde, en pareil cas, ce semble. Les savantg éditeurs de Bussy-Rabutin ont fait les plus ingénieux efforts pour exonérer sa mémoire d'une vilaine œuvre qui est en môme temps une vilaine action. Je ne suis pas assuré, comme eux, que ses habitudes de style le mettent à l'abri du soupçon ; je sais que ses mœurs et sa vie ne l'en défendent pas. Les contemporains aussi virent dans l'officier aux chansons le principal auteur du scandale de Roissy. Un exil de dix-sept mois l'en punit.

Étrange persistance des travers du caractère et des aberrations de l'esprit quand rien dans l'âme ne les redresse! Ce grand seigneur, ce vieux soldat, ce père de famille, cet exilé, cet homme de quarante-deux ans qui expie une débauche, ne trouve rien de mieux à faire, pour charmer ses loisirs, que de composer V Histoire amoureuse des Gaules ! C'est ici même, dans la chambre où me voilà, à la vue de ces beaux arbres, en cette poétique saison du printemps (juin 1660), qu'il a écrit ce livre odieux, témoignage d'un goût corrompu et d'un esprit gâté, dit un critique indulgent. Il l'a écrit pour divertir M™' de Montglas, pour s'amuser lui-même, à tête reposée, sans que le calme de cette belle campagne épurât ses souvenirs, sans qu'un cri du cœur l'avertît de ne pas mettre sa cousine, son amie, M°" de Sévigné, en regard de M""' d'Olonne et de M'"*' de Châtillon, sans que la prudence, disons mieux, la platitude du courtisan lui fissent voir le danger qu'on pouvait courir à vilipender tant de noms illustres, respectés, redoutables au moins et prompts à la vengeance. C'est un roman satirique qui n'était pas destiné au pubhc, dira-t-il; il a composé cette bagatelle dans le dessein de la faire voir tout au plus à quelques amis, « afin de s'attirer de leur part la louange de bien écrire; » il l'a montrée au maréchal et à la comtesse du Plessis, à M""^ de Fiesque, à l'infidèle, à M""' de La Baume, et celle-ci, la perfide, a copié le manuscrit, l'a prêté à tout venant, l'a répandu à méchante intention, l'a mis aux mains de ses ennemis, qui l'ont altéré, interpolé, amplifié, en ont fait une œuvre abominable. Affirmons sans crainte que

Bussy veut nous tromper. Vous avez donné cette histoire à tout le monde, lui disait en face M"^*^ de La Baume; et je la crois. On n'a pas l'ignominie d'écrire un pareil livre sans avoir l'aveuglement de se proposer un pareil but. L'auteur, dans sa constante infatuation, a cru se faire un jeu de ceux qu'il appelle « les sots de qualité. » 11 est tombé dans un de ces pièges que la perversité de l'esprit sert à creuser, non pas à découvrir.

Si l'égoïsme présomptueux n'était pas l'ennemi-né de la clairvoyance, Bussy aurait pu recueillir mille indices des dispositions malveillantes du roi à son égard. Il faut tout dire cependant : M. le comte avait pris quelques moyens d'information : il entretenait à la cour ce qu'il appelait un « ambassadeur », le sieur Grandchamp, soldat de fortune, « adonné à tous les vices, et à qui le vol et l'assassinat étaient aussi familiers que le boire et le manger. » Malgré la précaution qu'il avait prise de loger au Louvre, avec un garde du cardinal, cet agent recommandable fut arrêté ; il avait deux poignards dans ses poches, il confessa beaucoup de crimes, et on le roua. Comment faire pour s'éclairer, une fois éteinte cette source de lumière? Parler au roi et l'éblouir à force de tendre éloquence était un parti excellent ; mais dès qu'on solUcite une audience pour Bussy, Sa Majesté dit tout crûment : « C'est de l'argent qu'il me veut demander, » et refuse. Le roi ne l'a pas fait chevalier du Saint-Esprit en décembre 1664 ; mais il s'est m.ontré si gracieux en lui parlant, que Bussy, les larmes aux yeux, « a demandé la permission de se faire faire une casaque bleue, » ce que le grand

monarque accorda. En 1664, l'horizon est encore plus serein : Bussy demande une chambre à Fontainebleau; Sa Majesté daigne le loger au chenil ; il obtient enfin la permission de voir ce prince « qu'il aime de tout son cœur, » de lui parler, de se justifier devant lui, et ici nous touchons à la plus haute comédie; il n'en faut rien perdre : « Sire, lui dis-je, je viens rendre de très humbles grâces à Votre Majesté, de la bonté qu'elle a eue de témoigner qu'elle était désabusée de tout ce qu'on lui avait dit contre moi. — Oui, Bussy, me dit le roi avec une mine riante, je le suis, et je n'en crois plus rien du tout. — Je suis transporté de joie, Sire, répliquai-je, de la manière encore dont Votre Majesté le dit. Il y a trois semaines que je ne fais que languir. Votre Majesté ne daignait me regarder ; j'aime autant qu'elle me fasse mourir. Sire, si elle ne me regarde pas ; et, en disant ceci, les larmes me vinrent aux yeux par un dépit mêlé de tendresse. Le roi se tournant à moi et me voyant ainsi me dit : Oh ! je vous regarderai maintenant ; mais promettez-moi, ajouta- ^ t-il, que vous ne ferez jamais rien qui me puisse déplaire. ^ — Moi, vous déplaire ! Sire, lui dis-je ; je suis bien malheureux qu'il semble que le serment que Votre Majesté exige de moi sur cela, soit une marque qu'elle croit que j'ai de la peine à m'empêcher de lui déplaire. Ah ! Sire, j'aimerais mieux mourir mille fois. — Mais vous me le promettez, me dit-il. — Oui, Sire, je le promets de tout mon cœur à Votre Majesté ; mais je lui demande une grâce en même temps. Comme je ne doute pas que mes ennemis ne refassent des tentatives une autre fois pour tâcher à me nuire auprès de Votre

Majesté, je la supplie très humblement, en ce cas-là, de dire à M. de Saint-Aignan ou à moi ce qu*on lui dira, afin de me donner un moyen de me justifier, si je suis innocent, ou d'être convaincu, si je suis coupable. — Oui, Bussy, me dit-il tout haut, je le ferai, je vous le promets. Je me jetai à ses pieds et je lui embrassai les genoux. Le soir, il y eut comédie. Je ne pouvais me lasser de regarder Sa Majesté avec un visage qui lui témoignait bien que j'étais content d'elle ; et, ce qui augmenta fort ma joie, ce fut que je trouvai que le roi affectait de me montrer qu'il me tenait la parole qu'il m'avait donnée de me regarder désormais, et que, tant que la comédie dura, il eut toujours les yeux sur moi. » Pauvre M. de Bussy ! Au sortir de cette entrevue touchante, il dit avec une douce effusion : « Je voyais déjà ma pension rétablie... » Ilélas ! non. Pendant que le roi et lui se regardaient tendrement, V Histoire amoureuse, les maudits couplets de Boissy, faisaient traîtreusement leur chemin. Anne d'Autriche était indignée, M^^^ de Montpensier furieuse, Mazarin piqué au vif, Condé menaçant. Monsieur transporté, et tout le bataillon des femmes outragées, Vandy, La Mothe, Chemeraut, Bonneuil, Gourdon, Fouilloux, et « tout le parti des dévots, » dit naïvement Bussy, qui ne songe pas que ce parti-là pourrait bien le revendiquer un peu plus tard. La bombe, qui avait mis quatre ans à se charger, éclata. Le 17 avril 1665, le chevalier du guet, M. Testu, « homme de mérite, » et un exempt des gardes, arrêtèrent à son logis M. le comte, accusé d'avoir écrit contre le roi et la reine mère, et le conduisirent à la Bastille « pour son bien. »

M. Capefigue a-t-il réhabilité la Bastille? S'il ne l'a fait, il le fera. Pour moi, je ne veux pas l'entreprendre : j'ai pleuré bien trop de larmes à un drame dont le héros était Latude ! Tout ce que je puis dire, c'est qu'il y a deux sortes de gens pour lesquels la Bastille était bonne personne : les grands seigneurs et les philosophes. Marmontel raconte qu'arrivé ipi vendredi en cet affreux cachot, il y trouve pour dîner un potage accommodé au beurre le plus frais, un plat de fèves savoureuses, un relevé de morue auquel une pointe d'ail donnait une finesse de goût digne du palais le plus délicat. L'eau vous vient à la bouche quand on songe à ce que vaut notre cuisine d'hommes libres en regard de cet ordinaire de la prison. Point ! c'est le dîner de son domestique que M. de Marmontel a mangé, et revoici les geôliers avec des pyramides de plats dans les mains, beau linge, belle faïence, belle argenterie, vieux vin de Bourgogne, moka parfumé. Oh ! freedom is a noble thing !.,. M. de Bussy également trouva tout d'abord un bon dîner « en apparence », dit-il, car le trouble, qui ne l'empêche pas dénoter ce détail, Tempêche au moins d'avoir faim. L'appétit viendra et les autres distractions vont se succéder graduellement. Au début, le prisonnier s'amuse à être impatient ; ou bien il va s'enfermer une heure dans un cabinet qui n'a jour que par une lucarne, et se fait ensuite une liberté factice en rentrant dans sa chambre bien éclairée. Et puis, voici le bon petit P. Nouet. Vous saurez que M. de Bussy a toujours aimé les jésuites : il n'y a pas, selon lui, « d'ordre si utile au public que celui-là, ni où il y ait eu tant de grands hommes. » Le P. Nouet est un honnête reli-

gieux manceau qui peut venir tous les jours, qui apporte des plumes, de l'encre et du papier. Une fois pouvant écrire, Bussy ne tarit plus : il commence ses Mémoires, il commence l'histoire de Louis XIV, il écrit même à M"" de Bussy; et s'il lui reste un peu de temps, il rédige une requête badine sous le nom de trois amants malheureux, Vardes, Lauzun et lui Bussy, abandonné en ce moment même par la perfide Montglas. Ajoutez qu'il prie tous les jours pour la santé de Sa Majesté, et qu'il s'en vante, sauf à se faire dire par Louvois qu'on n'a pas l'habitude à la cour de compter beaucoup sur le crédit de ses prières. Vous voyez que tout n'est pas austère dans cette prison. Trois dames des amies du disgracié, venues pour voir un autre captif, se jettent, sans être vues, dans un escalier, et les voilà dînant et causant avec Bussy. Une lettre mystérieuse arrive d'une jeune dame voilée, d'une religieuse de vingt ans... La féroce Louise de Rouville avait tant fait, ces treize mois durant, que Roger de Rabutin sortit de la Bastille, avec ordre de se rendre dans ses terres, à Bussy-le-Grand, à Ghaseu, exilé ! ! !

Quoi qu*en ait pu dire le déclamateur Lémontey, le roi Louis XIV est un grand roi, et la France a bien raison d'admirer les princes qui lui donnent cet ascendant et cet éclat dans le monde. Il me semble pourtant que j'aurais eu une furieuse envie de manquer à

ce glorieux souverain, d'une façon ou d'une autre, si l'espoir m'était venu de me faire exiler en ce lieu-ci, non pas pour dix-sept ans, mais à toujours. Je serais là bien tranquille, comptant avec mon fermier tant bien que mal, lisant Virgile, Racine, Horace et La Fontaine dans les beaux jours, Homère, Pascal, Molière et Bossuet par la rude saison d'hiver, ruminant la philosophie qu'on peut trouver dans un catéchisme de cinq sous, et savourant l'aimable poésie qui naît d'ellemême, au coin d'une plate-bande ou à la cime des grands bois. Un peu de musique avec cela... Mais cela prouve justement que je suis un pauvre plébéien, car le rejeton de l'illustre Mayeul ne pensait pas du tout ainsi. Et d'abord, quoique appauvri par les « belles mains » que ses régisseurs ont extorquées à ses fermiers, M. le comte se défend on ne peut plus de (( faire le métier d'un homme qui fait valoir son bien lui-même. » Avare qu'il est, comme un prodigue endetté, il rançonne tant que faire se peut autour de lui, mais c'est là tout ce qu'il sait de la vie de propriétaire. Dans les six volumes de sa Correspondance, si complètement publiée par M. Ludovic Lalanne, pas une ligne, pas un mot qui révèle au moindre degré le sentiment de la nature, pas un renseignement à prendre sur les pauvres gens, sur le troupeau humain qui végète autour de lui et sous sa loi. M. de Bussy s'occupe du bel appartement qu'il se fait, le plus beau de France à son dire, de l'illustre infortuné que cet appartement contient, et tout au plus, subsidiairement, de quelques voisins bourguignons suffisamment titrés, non pas des intrus comme ce petit faquin de maréchal de Guitaut.

Hors de lui, rien ; en lui, presque jamais l'homme, à moins qu'un aigre cri de la matière ne le révèle, toujours le personnage soucieux du rôle que la situation lui indique. Pour les uns : Je suis le plus heureux des hommes, je jouis dans l'exil d'une tranquillité surprenante, le roi a bien mieux fait de me mettre sur la voie du salut que de me nommer maréchal de France; gardez-vous de me faire l'injure de votre pitié. Pour les autres : L'éloignement de la cour et du roi m'accable, la disgrâce me tue, la pauvreté me ronge, à tout prix sauvez-moi de là ! Et selon que c'est le tour de cette partie du rôle ou de celle-là, hautain, rogue, frondeur avec l'autorité qui l'a frappé, insinuant, servile, bassement adulateur avec cette même autorité qui pourrait guérir ses blessures. Tel était le tempérament de Bussy-Rabutin, d'un mécontent d'autrefois ; je suis loin de dire que rien d'approchant se puisse jamais voir chez les plus mécontents d'aujourd'hui.

On hésiterait quelquefois à juger les personnes d'après la teneur d'une correspondance qu'elles ne destinaient pas à la publicité, et sur laquelle mille explications seraient à acquérir : il n'y a aucun scrupule à concevoir en ce qui concerne M. de Bussy. Plein de respect pour toute parole sortie de ses lèvres, pour chaque ligne que traçait sa plume, M. le comte académicien a tenu un registre de ses lettres, comme des réponses qu'il recevait ; il a eu l'intention de les publier avec le reste de ses écrits, et lui-même nous fournit les éléments d'une étude de caractère qui ne tourne pas à son avantage. Ceux qui prétendent qu'en dépit des apparences Thomme ne se modifie guère

SOUS la leçon des événements peuvent trouver dans la vie et dans la Correspondance de Bussy tout un arsenal d'arguments. Il est dans l'exil, victime d'une conduite où la sottise le dispute à l'odieux ; il souffre de sa disgrâce dans toutes les fibres de la vanité la plus épanouie qui fut jamais : voyons donc ce que le malheur va corriger de ses défauts, ou quelles parties du caractère que nous savons resteront vivaces, indélébiles, malgré les avertissements et les catastrophes.

A Bussy-le-Grand comme en Flandre et en Catalogne, la matière est forte chez Roger de Rabutin, et l'on sent je ne sais quelles palpitations de vie animale dans ces phrases qui reviennent fréquemment sous sa plume : « Il n'est rien tel que de vivre... Le plus grand plaisir qu'il y ait au monde, c'est de vivre... Je ne songe plus qu'à bien vivre et à me réjouir... Je me trouve heureux de me lever tard, de bien manger et de ne plus compter... Je me tiens gaillard et ne songeant qu'à ma santé... Je n'ai plus de passion que pour les commodités de la vie. Ce n'est pas que si je trouvais à être galant, je ne le fusse encore, car cela éveille l'esprit et amuse agréablement. Vous êtes fort heureux de trouver à qui faire l'amour. Nos beautés de Bourgogne sont fort rares et trop sages pour s'embarquer avec elles; je voudrais seulement trouver avec qui répéter, mais il faudrait que je jouasse, en ce paysci, mon rôle tout seul, comme le Léandre des Italiens.» A la longue et en cherchant bien, le seigneur Léandre trouva quelqu'un pour lui donner la réplique, M"° de La Roche, M°' Bossuet ; et puis cela se termina comme se terminaient toujours pour lui ces sortes de liaisons.

Qu'y faire? M. de Bussy avait trouvé à la rupture du roi Louis et de M"™^ de Moiitespan une explication dont personne ne s'était avisé : « Beaucoup de dégoût de l'usage d'une môme viande. » Et c'est au P. Rapin qu'il communiquait sa découverte! Il avait avoué déjà qu'à ses yeux le mérite essentiel d'une femme consistait en ceci : ce Être en bon point, saine et fraîche. » La viande de M. de Bussy, puisqu'ainsi l'on parle au château, tenue saine et gaillarde, restait la même que par le passé, et l'autre partie de son être ne changeait pas davantage. Cet esprit dégagé des attaches vulgaires se scandalise si on lui écrit : Je vous prie de me conserver vos bonnes grâces; \\ fallait mettre : Vlionneur de vos bonnes grâces; il s'irrite quand un marquis, un Charles Gigaut se permet de signer : le maréchal de Bellefonds, et alors il signe fièrement sa réponse : le comte de Bussy. Il fait remarquer jusqu'à deux fois que M. de Pomponne, un ministre, lui a mis au bas d'une lettre : votre très humble et très obéissant serviteur, quand les secrétaires d'Etat ne donnent d'habitude que le très humble et très affectionné. Il a beau dire quelque part qu'il voudrait n'être que baron et avoir en plus dix mille livres de rente ; ailleurs il écrira avec la plus risible fatuité : « Je le cède à Montmorency pour les honneurs et non pour l'ancienneté.., » S'il fait des vers, et quels vers ! il aura soin d'avertir qu'on ne doit pas confondre « les amusements d'un homme de qualité avec les ouvrages des beaux esprits de profession. » S'il a un procès, il mettra en toutes lettres la phrase arrogante et bouffonne que voici : ce Mon affaire est très bonne ; mais quand elle serait

douteuse, j'ai assez bonne opinion de mes juges pour croire qu'ils me la feront gagner, et surtout quand je leur suis venu rendre mes devoirs. » Dans les moindres choses, la personnalité boursouflée, Tadoration de soi-même, percent et dominent. Une des prétendues satisfactions de son exil, c'est que, « comme il ne se hâte jamais d'avoir de l'esprit, une visite est bien souvent trop courte pour qu'il ait une occasion d'en montrer, au lieu qu'à la campagne il a le loisir de paraître ce qu'il est. » Erreur grave : sa conversation était ennuyeuse, dit un contemporain qui l'a vu à Bussy, il ne parlait jamais que de lui. Dans ses lettres, par malheur, il parle des autres comme de lui, et il en parle avec cette jalouse malveillance, avec cette humeur fiéleuse dont il parait que l'exil ne corrige pas. Lors même qu'il n'y a aucune rivalité possible entre lui et la personne que le hasard met en scène, il faut qu'il y ait place à ces noires interprétations qui n'attribuent que de bas motifs aux plus nobles actions. M^'^ de La Vallière expie sa faute par une admirable pénitence : « C'est la jalousie qui a fait ce miracle. » La pauvre désolée crie son repentir en termes déchirants : (( C'est que sous son nom elle prétend dire des injures à sa rivale. » Quel devait être son langage, d'après cela, quand l'intérêt personnel était en jeu, quand il s'agissait d'une promotion de maréchaux de France, « maréchaux à la douzaine, » promotion où^ « Ton a donné l'honneur, espérant que le mérite viendrait après; » ou seulement quand le roi venait dé prendre pour historiographes deux poètes, un Despréaux, un Racine, deux Jean Doucet, gens incapables

de comprendre les actions du prince et indignes de les louer? Il est bien vrai, malheureusement, que la méchanceté du cœur peut ajouter, en certains cas, à la pénétration de l'esprit. Les appréciations de Bussy, écrites même sous la triste inspiration du dénigrement continu, sont marquées parfois au coin d'une véritable intelhgence. L'ancien mestre de camp général qui, à chaque guerre, oflrait ses services au roi, sauf à les voir constamment refusés, n'était pas enclin certainement à admirer les opérations qui se conduisaient sans lui; ses remarques sur le trop fameux passage du Rhin et sur la facilité des succès au début de la guerre de Hollande n'en sont pas moins d'une parfaite justesse. Un point à noter, c'est le soin pieux que prennent les correspondants de Bussy, le P. Rapin, M^^ de Scudéry, M'" Dupré, de le rassurer, et l'on dirait presque de se rassurer eux-mêmes sur le chapitre de « sa bonté. » Et lui de répondre comme un naïf, si ce n'est comme un narquois : « En effet, je suis né bon et doux... » Gardez-vous cependant de regarder de trop près au nombre des personnes avec lesquelles cette douceur-là lui a permis de bien vivre. Des lettres iiiimorteiles ont trop fait connaître, pour que j'aie besoin d'y revenir, l'histoire de ses querelles et de ses raccommodements avec sa cousine, avec cette M'"' de Sévigné dont il a trouvé plaisant de mettre le portrait et l'histoire dans son plus vilain livre, dont il a osé dire publiquement qu'il la trouvait la plus jolie tille du monde pour être la femme d'un autre. En dépit des réconciliations apparentes et du charmant duel épistolaire que l'on connaît, elle ne lui pardonna

jamais, et, quoi qu'ordonne la charité, je ne saurais dire qu'elle eut tort. L'ironie est sensible et le ton plus que leste, quand la marquise écrit à sa fille et que ce nom-là vient au bout de sa plume : « J'ai vu Bussy plus gai, plus content, plus plaisant que jamais. Il se trouve si distingué des autres exilés, et sent si bien cette distinction, qu'il ne donnerait pas sa fortune pour une autre ... Je ferai vos compliments à cet homme toujours si satisfait, et dont on peut dire qu'il a des ressources d'espérance qui sentent fort une des loges que vous savez. » M"^^ de Sévigné n'en est pas moins, je crois, la personne de sa famille avec laquelle il a le mieux vécu. Il est brouillé avec son fils aîné, le marquis de Bussy, et il aimerait mieux le voir entrer au Fort-l'Évêqueouse battre avec un capitaine de dragons que de payer la dette de vingt pistoles qu'il a faite au j eu ; il est brouillé avec son second fils, l'abbé de Bussy, le futur évêque de Luçon, dont Voltaire et Gresset ont célébré l'aimable caractère ; il est brouillé avec son gendre, M. de Montataire ; il est brouillé avec sa bellesœur, « la bonne femme Toulongeon, qui a l'âme basse. » Gomment vécut-il avec sa fille, M"^^ de Goligny , à laquelle nous viendrons bientôt ? Grand mystère ! Il exerçait sur elle l'empire le plus despotique, dit un témoin autorisé, des vexations si intolérables que la pauvre femme, dont il rançonnait la bourse, voulait lui échapper à tout prix. D'autres écrivains, Saint-Simon à titre de bruit répandu, M"^^ Du Deffand comme chose qu'elle tenait positivement de sa grand'mère, énoncent, au contraire, sur les rapports du père et de la fille l'accusation la plus grave, et l'on est amené à se

demander si M"" de Sévigné elle-même ne ferait pas allusion à ces rapports lorsqu'elle dit à M"' de Grignan : « J'ai été chez Bussy. La Coligny y était : vous savez qu'elle est aimable ; il y aurait beaucoup à parler... » L'abominable problème qu'un vilain homme tout dominé par la matière ! Voici une lettre de « cette CoUgny » que je n'ai pas pu lire la première fois sans émotion : a Voilà comme on fait quand on aime son enfant, mon cher papa ; on lui écrit ce qu'on fait, à son premier loisir et à mesure, car si on attendait le jour de la poste, je ne saurais pas tout et vos lettres ne seraient pas plus grosses que rien. Ce n'est pas là mon compte ; ma joie grossit ou diminue en recevant vos lettres à proportion de la grosseur du paquet. Mon cher papa, j'ai pâli et les larmes me sont venues aux yeux à l'endroit où vous me dites que vous ne m'écrirez plus que les lundis et les mercredis. Eh! mon cher papa, si vous m'aimez, écrivez-moi trois fois, vous m'y avez accoutumée. Il y aurait de la cruauté à me le retrancher. Je vous en conjure à genoux; eh! mon Dieu, je n'ai pas trop de tous vos soins pour supporter votre absence... » Maintenant je ne sais plus que penser, et il me revient en mémoire qu'à une spirituelle épître en vieux langage que sa tille lui adressait, Bussy a répondu par des couplets si indécents qu'il ne faut songer à en rien citer nulle part... Laissons là ce vilain sujet, et, quand le mal ne nous est pas démontré, gardons-nous de la finesse d'esprit aux dépens de ceux qui sont morts.

L'un des malheurs de Bussy-Rabutin , c'est qu'il nous a donné, avec le droit de ne pas croire ce qu'il

dit, la plus triste mesure de sa noblesse de sentiments et de sa dignité de cœur. Saint-Simon le compare plaisamment à (( ces pauvres d'Espagne qui, en tendant la main, vous disent superbement : Seigneur cavalier, faites-nous du bien ! » L'escopette pourrait au besoin venir en aide à la requête, mais il faut dire, d'après la Correspondance, que la génuflexion n'y manquerait pas non plus. On dirait que, dix-sept années durant, Bussy a dressé la nomenclature des personnes qui pourraient le servir, n'importe à quel titre, de celles auxquelles il pourrait adresser ses bassesses, n'importe à quelle occasion. Le mariage Lauzun est manqué : bien vite une lettre à cette pauvre Mademoiselle avec qui il a toujours eu « quelques secrets de bagatelles. » Golbert marie sa fille : un compliment à Golbert, « la personne au monde qu'il honore le plus, et à qui il a aussi l'honneur d'appartenir. » M"^^ de Thianges est en position de bien servir : félicitations à M"*' de Thianges sur le rétablissement de sa santé. A M. Séguier, Bussy demande son portrait pour le mettre « dans la galerie des hommes illustres. » Il complimente M. de Pomponne nommé secrétaire d'État; il complimente M. Le Tellier arrivé à la chancellerie : (( Monseigneur, je vous l'avais bien dit qu'à la fin cette grande dignité vous tomberait entre les mains; mais, pour n'en être pas surpris, je n'en suis pas moins aise. » Il complimente un commis de la guerre, Dufresnoy, sur ce que sa femme a été faite (( dame du lit de la reine, » lisez maîtresse de M. de Louvois. Après Sénef, très humble épître à M"'' de LongueviUe : il en reviendra bien quelque chose à M. le

Prince ! Après Cassel, épître tout aimable à Monsieur, lequel, dans le trouble inaccoutumé d'une Yictoire, remercie M. le marquis de Bussy, — tristes effets de l'infortune ! Nulle occasion n'est omise de se rapprocher des vieux ennemis, des chansonnés d'autrefois, de M. de Turenne à qui le a. monseigneur » n'est pas épargné, de M'^^ de Ghàtillon, devenue M"' de Mecklembourg et sœur d'un personnage important; de M. le duc au défaut de son père. Et le même soin est apporté à flairer les fortunes nouvelles, M°' de Montespan ou M"*'' de Maintenon, selon les dates, et à leur faire d'humbles avances.

Efforts superflus ! M. le Prince et son fils sont inflexibles dans leurs ressentiments ; M°" de Montespan ne veut pas entendre parler de Bussy ; Turenne lui fait une réponse très sèche; M™' de Maintenon n'a pas seulement l'air d'avoir reçu ses lettres; les autres, tout en se tenant dans les termes polis, savent évidemment à quoi s'en tenir sur la sincérité du personnage. On dirait que maîtresses et favoris ont tous entendu les boutades de ce rodomont : « J'ai de la vie assez pour user encore six maîtresses et six favoris... Le roi veut se raccommoder avec moi, et je ne suis pas éloigné d'y entendre. Si l'on continue d'avoir bonne conduite avec moi, j'oublierai le passé. » On pourrait croire au moins qu'ils ont lu le verso des curieuses pages que publie aujourd'hui M. Lalanne , et qui prêtent à de si piquants contrastes. Bussy a écrit à Le Tellier, le 30 octobre 1G77, la lettre élogieuse dont j'ai cité tout à l'heure une phrase ; le G novembre il dit à M""' de Sévigné : « Je ne sais si M. Le Tellier fera

bien sa charge de chancelier, mais je sais qu'il n'a jamais rien fait pour personne, et qu'à mon égard c'est un ingrat. Pour l'approbation générale que vous dites qu'il a, je ne l'en estime pas davantage : on paraît à bon marché dans une charge après le chancelier d'Aligre. » Le 26 décembre à M. le duc de Saint- Aignan : « Le mariage de M"' de Saint- Aignan, Monsieur, avec le fils de M. Sanguin m'a donné beaucoup de joie; je ne connais pas le cavalier, mais j'en ai ouï dire mille biens ; » et le même jour à M"" de Scudéry : « Ce sera avec raison qu'on le condamnera dans le monde. Je tiens entre vous et moi le duc Sanguin aussi ridicule que le duc Brisacier. » De M"' de Montespan, pour laquelle il a prodigué l'encens à M""" de Thianges : « Je la hais parce qu'elle m'a fait du mal, et je le dis parce qu'elle n'est plus à craindre. » En toutes choses la même opposition, disons mieux, le même mensonge. On lui annonce que la guerre de Dévolution se prépare, que nos troupes sont les plus belles du monde, qu'enfin « nous allons avaler la mer et les poissons. » Qu'est-ce que cela fait à M. de Bussy? Il n'a rien à cacher à sa chère cousine, et il lui dit tout rondement : « J'entends parler aujourd'hui du voyage de Flandre avec la même tranquillité dont j'entendais ces jours passés parler des revues de la plaine d'Ouilles. » Oui ; mais le duc de Noailles peut lire de la même plume et en même temps : « Est-il possible. Monsieur, que je voie la guerre sans y être, et que le roi, à qui je meurs d'envie de plaire aux dépens même de ma vie, me la laisse passer si inutilement pour son service, tandis que cent mille gens qui ne

sont pas si zélés que moi vont avoir l'honneur de le servir? »

On aurait tort de croire que le roi Louis XIV luimême échappa à la rigueur des rapprochements que je fais ici. Bussy ne manque pas à lui écrire cinq ou six fois l'an des lettres « tendres et respectueuses » : les délices et la terreur du genre humain, un prince incomparable, aussi habile que prévoyant, aimable et terrible, le plus brave et le plus galant de la terre, un capitaine qui rendrait des points à César, si César revenait au monde, un demi-dieu dont les bâtardes valent bien les filles légitimes des autres souverains... J'en passe et des plus serviles. Mais on se dédommage dans la causerie, dans les lettres confidentielles, et alors c'est Sa Hautesse avec ses trois Sultanes, c'est un roi de théâtre, un vantard qui n'entend rien à la guerre. L'adulateur Despréaux peut bien écrire : « Je t'attends dans deux ans aux bords de THellespont ; » Bussy-Rabutin, qui est un libre esprit, met à la suite : Tarare pon-poYiy et c'est en dire gros. La langue allait sans doute encore plus loin que la plume : à chaque voyage que l'exilé eut permission de faire à Paris dans l'intervalle des dix-sept ans, il y eut une explosion de clameurs : il a parlé sur le passage du Rhin ! Il a critiqué les ministres ! Il a répandu des satires ! Il a fait des chansons salées ! Le roi y passe comme tout le monde, et les verges sont rudes ! Mais aussi le roi se l'est bien attiré. Comment ne songe-t-il pas que M. de Bussy est pauvre, et qu'il y aurait justice à lui faire « quelques charités »? Les terres nobles rapportent si peu ! M"' de Sévigné et son cousin en

gémissent. Si l'on ne mangeait pas ses denrées sur place, à Bussy-le- Grand par nécessité, aux Rochers par vertu, on n'en pourrait rien tirer du tout. M. de Bussy en est à ce point que vingt pistoles qu'il faudrait payer pour son fils lui sont impossibles à trouver, et il ne se laisse pas oublier cependant : dès qu'une abbaye est vacante, Hervaux, Fontaine-d'Aniers, il écrit prestement au P. La Chaise pour obtenir cette misère, quinze mille livres de rente. C'est bien le moins sur les quatre-vingt mille livres d'appointements que Sa Majesté lui doit. Telle est l'ingratitude des princes qu'il n'obtenait presque rien, vraiment rien pour « un homme comme lui, » deux mille, quatre mille livres. Peut-être Sa Majesté avait-elle trop entendu parler des ajustements dispendieux que M. de Bussy faisait à ses maisons; ou bien lui semblait-il que, si la détresse était réelle, l'exilé se livrerait malaisément aux joyeusetés dont il fait parade. Mais quoi! il faut bien prendre les gens comme ils sont, et M. le comte ne s'était caché de rien : « Je mêle mes affaires avec mes plaisirs ; mais je prends bien plus à cœur mes plaisirs que mes affaires. » On donne parfois le nom de franchise à des aveux comme celui-là.

Pour consoler et pour distraire ce bon M. de Bussy, ses correspondants lui envoyaient, non pas l'argent qu'il demandait au roi sur tous les tons les plus lamentables, mais... des nouvelles. Etranges nouvelles, divertissantes ou ridicules, souvent scandaleuses, et qui ont dû provoquer des rires inextinguibles entre les vieux murs que je touche là. — « Monsieur étant l'autre jour avec le roi. M""' de Vaujour, de Montes-

pan et d'Heudicourt, il sentit qu'on lui tirait son habit par derrière : et, comme il crut que c'était quelqu'une de ces dames, il le leur demanda; mais elles l'assurant que ce n'étaient pas elles, il demanda au roi si ce n'était pas lui. Le roi lui répondit que non. M"° de Vaujour dit en riant : « Vous verrez que c'est M°* de Choisy qui vient de mourir. » On s'informa de l'heure, et l'on trouva que c'était à la même que Monsieur avait été tiré. On veut que cette dame, qui était fort de la cour de Monsieur, lui soit venue dire adieu. — L'évéque de Langres est mort ; voilà son épitaphe. Il avait légué cent écus pour celui qui la ferait :

Ci-gît un très grand personnage Qui fut d'un illustre lignage, Qui posséda mille vertus, Qui ne trompa jamais, qui fut toujours fort sage. Je n'en dirai pas davantage; C'est trop mentir pour cent écus.

— Il est venu un ambassadeur de Guinée pour le commerce de ce pays-là. Il est chrétien et a trois femmes épousées dont il veut en vendre une, s'il trouve marchand. On a eu toutes les peines du monde à le faire habiller pour aller à l'audience du roi ; il y voulait aller tout nu. — 11 y a ici un abbé qui fait grand bruit, qui guérit par les sympathies. On dit qu'il prend pour toutes les fièvres de l'urine des malades dans laquelle il fait durcir un œuf cassé où la coque n'est point, et il le donne à manger à un chien et prétend que le chien meurt et que le malade guérit. — M"" de Longueville a fort grondé M"" de Saulx et de la Trémouille d'avoir satisfait à quelques besoins à la comé-

die, et puis, pour ôter la méchante odeur de leurs loges, jeté tout dans le parterre, d'où on leur dit tant d'injures qu'elles furent contraintes de partir. — On a envoyé à M"*" de Soubise des étrennes par un homme inconnu. C'était un petit diable qui tenait une souris d'Allemagne. Lorsqu'elle eut été un quart d'heure sur la table de la dame, la souris s'ouvrit d'elle-même, et laissa tomber deux bracelets de mille louis d'or chacun, et un billet où il y avait écrit : « Le diable s'en mêle. »

— Fervaques, qui est le tenant aujourd'hui chez M"^ d'Olonne, eut l'autre jour un grand démêlé avec elle : il lui donna un soufflet, et elle un coup de pelle sur la tête qui faillit la lui casser. Il est fort blessé.

— Le festin de la noce de M. le prince de Conti fut royal ; il y eut sept cents plats à une seule table, qui furent servis à cinq services, c'est-à-dire cent quarante plats à chaque service. M. le prince s'était fait raser ce jour-là et avait mis de la poudre. Voyez quelle débauche ! — Le marquis de Seignelay a acheté un colUer de perles que marchandait le roi. Sa Majesté a demandé au père ce qu'elle devait faire à un de ses sujets qui allait sur son marché ; il a répondu ce que vous pouvez vous imaginer. Quand le roi lui a nommé son fils après cela, il fut près de s'évanouir, et ce n'est pas sans raison, car la chose et la manière dont le roi l'a dite auront des suites. »

Parmi les consolations de l'exil, les lettres eurent leur place et ne pouvaient pas ne pas l'avoir en ce siècle noblement amoureux des choses de l'esprit. M. de Bussy était académicien d'ailleurs, et il avait même souvenance d'avoir harangué la docte compa-

gnie avec la désinvolture d'un colonel qui commanderait une charge. Permis à M. de Vendôme de croire qu'il ne faut pas tant d'esprit pour entrer à l'Académie ; permis à M. de Saint-Simon de trouver ridicule un exilé qui s'érige en juge du bon goût et dégénère en grammairien ; Bussy-Rabutin ne pensait point ainsi, et il avait raison. Je l'aime mieux, pour ma part, répondant aux questions littéraires du P. Bouhours, du P. Rapin, de l'abbé de Brosse, qu'entretenant dom Côme de ses anciens rapports avec « Tinfidèle », et mettant ainsi le pauvre confesseur dans un cruel embarras. On se demanderait naturellement aussi quelle part les sentiments religieux ont dû se faire dans la solitude de Bussy-le-Grand ; mais, sur ce point, la réponse ne serait pas aisée. Le très naïf dom Côme a vu, dès 1666, « de belles fleurs de grâce naître dans le cœur de M. le comte. » Il faut avoir soi-même la grâce d'un discernement tout particulier pour apercevoir de ces choses-là. M"' de Scudéry, qui était très sensée, mais qui n'avait pas le don de seconde vue, pensait d'autre façon, et elle écrivait à Bussy : « Il faut que je vous dise, tandis que je vous parle sérieusement, que vous me paraissez plus philosophe que chrétien. N'avez-vous point lu Pascal? J'ai envie, si vous ne l'avez, de vous l'envoyer ; car outre qu'il y a bien de l'esprit dans son livre, c'est que je croirais bien que vous auriez besoin de fortifier un peu votre foi. Ne vous fâchez pas de mon petit sermon : je vous le fais de la meilleure amitié du monde. » Et le P. Rapin, venant en aide à la bonne dame qui recommandait Pascal, disait sur le même ton : « Comme la philosophie toute

pure ne mène point au vrai christianisme, il est bon de vous avertir d'y penser un peu et de mêler, dans les actions d'équité et de raison que vous aimez à faire, un motif de religion. » Bussy avouait bien que la dévotion extérieure n'était pas de son goût; mais pour le fond, en cela comme en tout le reste, il se piquait de l'avoir meilleur que tout le monde. D'abord il n'aimait pas les bals et il n'avait jamais douté qu'ils ne fussent très dangereux. Cette aversion lui venant, à ce qu'il dit, encore plus de son expérience que de sa raison , il paraîtrait qu'il a éprouvé de singulières tentations (( dans ces lieux-là, oùles beaux objets, les flambeaux, les violons et l'agitation delà danse échaufferaient des anachorètes. » Ensuite il n'aimait pas Port-Royal et préférait de beaucoup , aux doctrines austères de M. de Saint-Cyran, la dévotion de « son bon parent, saint François de Sales, qui conduisait les gens en paradis par de plus beaux chemins. » On est déjà bien avant sur la voie de perfection quand on déteste la danse et le jansénisme. Si vous ajoutez à cela une circonstance assez imprévue, à savoir, que M. de Bussy (( s'est toujours senti une dévotion particulière à la sainte Vierge, » vous concevrez sans peine qu'il se trouva tout converti... à l'époque de la conversion du roi. Il se convertit sous le bénéfice, expressément spécifié par lui, du précepte de Salomon : Bien vivre et se réjouir; et il applaudit à la conversion du roi dans l'espoir naïvement affiché que Sa Majesté devenue plus scrupuleuse lui paiera les quatre-vingt mille livres qu'elle lui doit. Le néophyte témoigna sa ferveur en louant plus haut que tous les autres la révocation de

l'Édit de Nantes, « la plus grande de toutes les grandes actions du roi. » Il fit mieux, il catéchisa ; il écrivit luimême à un protestant, au comte d'Olon : « Nous convenons, vous et nous, des mêmes principes : de la Trinité, de l'Incarnation, de la Passion et de la Résurrection de notre Seigneur. Le reste est si peu de chose qu'il ne vaut pas la peine d'en dédire son maître. » Il ne vaut pas la peine non plus d'être un libre esprit et de se faire une place à part dans son siècle, pour parler, en ce cas-là, à peu près comme tout le monde.

Remarquez cependant qu'à l'époque où Bussy-Rabutin manifestait des sympathies si vives pour un acte impolitique et odieux, il n'avait plus à mériter son rappel par la chaleur de son assentiment. La moitié du souhait de dom Côme : c( Paris en ce monde et paradis dans l'autre, » s'était accomplie. Le 9 avril 1682, M. le comte avait été rappelé, il avait reparu à la cour, il avait revu le roi face à face. Grosse faute, a dit M. Sainte-Beuve, que de revenir à Versailles vieilli, usé, hors de mode, au risque de mettre en question jusqu'à sa réputation d'homme d'esprit devant une nouvelle génération de courtisans. Et grosse faute aussi, ajouterai-je, que de renouveler cette bonne scène qui ne se joue pas deux fois : « Sire, si Votre Majesté ne me regarde pas, j'en mourrai. — Bussy, je vous regarderai.» A part la fm mise à l'exil, le roi Louis XIV, qui voyait juste, resta dans les mêmes dispositions à l'égard de Bussy, et Bussy, en homme candide comme le sont parfois les gens d'esprit, continua à se faire les plus douces illusions sur ce point. Et puis il

avait alors martel en tête pour une autre affaire avec laquelle son rappel coïncida, une ténébreuse et vilaine affaire que je voudrais me remémorer pendant que j'ai là sous les yeux la figure du premier des personnages qui y ont un rôle.

A l'inverse de bien d'autres qui s'y plairaient fort, M. le comte exilé s'ennuyait à Bussy. Quand il avait écrit ses lettres, travaillé au Tableau généalogique de sa famille j à V Histoire de Louis XIV, il ne savait plus que faire. Jouer? Causer? Mais avec qui? On convoque, quand on le peut, les hobereaux du voisinage ; les uns, convaincus que Bussy va se moquer de tout ce qu'ils diront, n'ouvrent pas la bouche ; les autres,

É trop rassurés au contraire ou dominant leur peur,

débitent, avec une noble confiance et une familiarité

i qu'ils croient du bel air, des millions de sottises. Que

tirer, je vous prie, de ces messieurs-là? Un seul parait être de fort bonne compagnie, et celui-là se tient à l'écart. C'est Henri-François de La Rivière, seigneur de Coucy, ancien capitaine de chevau-légers, retiré en Bourgogne depuis la paix de Nimègue et après les services les plus honorables. Que celui-là fût aimable, tout à fait honnête homme comme on disait alors, il n'y a pas moyen d'en douter. Une personne qui a une bien autre autorité que Bussy sur les questions de délicatesse , l'auteur de la Métaphysique d'amour, M""^ de Lambert nous l'atteste pleinement et trace le plus séduisant portrait du cavalier qu'elle a soumis sans conteste à un examen très attentif. Visage agréable, taille fine et aisée, noble tenue, savoir-vivre exquis, je ne sais quoi d'avenant et de distingué dans l'attitude

comme dans le langage, un de ces hommes qui ont l'air de s'oublier eux-mêmes pour ne songer qu'aux autres, et qui joignent à la politesse des manières la politesse plus rare de l'esprit. On ne doit employer Tesprit qu'à se faire aimer, disait-il, et il était clair que Tapplication de cette maxime lui avait beaucoup réussi. Il lui en restait, selon M'"® de Lambert, une galanterie d'excellent ton, un sentiment parfait des bienséances, une finesse de tact et de goût, qui s'alliaient, dans une exquise mesure, à la plus noble fierté. Quoiqu'il sourît, on sentait frémir quelque chose en lui quand il racontait qu'à huit ans, pour une faute légère, on lui avait fait porter pendant un jour l'habit de son laquais, et l'on se disait qu'en effet ce devait être la punition la plus sensible pour l'enfant qui devait être un tel homme. Dans le timbre même de sa voix, il y avait une corde émue, sympathique, qui rendait touchantes ses moindres paroles et donnait un charme de plus aux jolis vers qu'il composait. Avoir un voisin de campagne comme celui-là, et se dire qu'il n'a pas l'air de se soucier de vous, c'est chose contrariante, en vérité. Mais M. de Bussy était opiniâtre sur certains points ; à force d'aimables insistances , il vint à bout de cette réserve. Au mois de juin 1680, M. de La Rivière venait à Bussy-le-Grand ; il y logeait quelquefois ; on voyageait ensemble, on jouait ensemble les tragédies de Racine ; enfin les rapports étaient sur le meilleur pied, et nous en aurions sans doute de chauds témoignages si des feuillets n'avaient disparu du manuscrit que M. Ludovic Lalanne vient de publier.

Or au château de Bussy, où ce n'était pas Athalie que l'on jouait, il y avait alors non seulement le grand exilé que vous connaissez, mais une de ses filles du premier lit, Louise-Françoise, dont je vous ai parlé déjà. Louise -Françoise avait été mariée, mais aussi peu qu'on puisse l'être : au bout de huit mois, M. de Goligny était mort de maladie à l'armée de Flandre; on lui avait fait faire une belle tombe avec son nom dessus, et puis personne n'avait plus songé à lui que pour appeler M™' la marquise « l'heureuse veuve, la tourterelle consolée, » et pour la féliciter sur « un posthume qui lui donnait bonne contenance, mais sans lequel elle ne serait pas décontenancée. » Au dire de M"' de Sévigné, Louise-Françoise avait toujours souhaité d'être veuve et se tenait pour satisfaite des quinze mille livres de rente que cet inconnu lui laissait. La veuve avait trente-sept ans quand M. de La Rivière vint à Bussy; mais on ne l'aurait jamais cru, tant les années ont d'égards pour les veuves de joyeuse humeur. Et puis elle était douce, modeste, douée d'esprit et de bon sens, savante sans le paraître, et jouant Andromaque dans la perfection quand M. de La Rivière faisait Pyrrhus. Il est étrange que M. de Bussy, casuiste si pertinent en ce qui concerne les bals, n'ait point du tout approfondi les dangers de la tragédie jouée en trop petit comité. M"* de Maintenon avait été plus clairvoyante à Saint-Cyr. A Bussy-le- Grand il se trouva, sans que le châtelain l'eût prévu, que Roxane-GoUgny a prit des pensées favorables » pour Bajazet-La-Rivière. Ge sont les termes de Bussy, qui ajoute que « cela peut arriver à un chacun, » et

que sa fille en est restée à de simples pensées. Les lettres qui nous sont restées de M"" de Goligny éclairent suffisamment ce point. Louis XIV, qui a lu ces lettres, les préférait à celles de Bussy, mais il les trouvait « toutes de feu » ; et si enflammées sont-elles, en effet, qu'on ne pourrait y prendre de bien longues citations. Elle écrit, après la première entrevue particulière : «Vous avez aimé toute votre vie. Vos passions, vos amourettes me font trembler également. Si vous avez aimé longtemps, j'en suis jalouse ; et si vous avez été léger, je crains que vous ne le soyez pour moi. » On entrevoit le crescendo de la Correspondance.

A force de pensées favorables, M""" de Goligny en vint à écrire, après une saignée, les trois lignes que voici : c( Je, Louise-Françoise de Rabutin, promets et jure devant Dieu à Henri-François de La Rivière de l'épouser quand il lui plaira. En foi de quoi j'ai fait et signé ceci du plus beau et du plus pur de mon sang.» Plus d'une raison la poussait à tenir sa promesse au plus tôt. « Elle mourait d'envie de se tirer de servitude, dit La Rivière ; elle me dit que quand je ne l'épouserais que pour la tirer des mains de son père, elle m'en aurait toujours une obligation éternelle; elle ajouta qu'elle était entre les mains d'un barbare qui la gardait entre le fer et le poison, le poignard sur la gorge. » M. de La Rivière fit sa demande à Bussy, et la demande fut accueillie moyennant des conditions. Lesquelles? On l'ignore; on soupçonne un prêt d'argent. Les conditions remplies , Bussy retira sa parole; mais sa fille résolut de passer outre, et le

mariage fut célébré à la chapelle du château de Lanty, devant témoins, le 19 juin 1G81, entre onze heures et minuit. Louise-Françoise se chargea d'informer son père et de son union et de l'état où elle se trouvait. Il dut y avoir au château ce jour-là une scène dont les bons gros murs que voici devraient bien me raconter quelque chose. Le violent Roger de Rabutin n'avait jamais eu une si terrible colère. Il injuriait publiquement l'imposteur « Rivier », cet homme de la lie du peuple , ce petit-fils d'un vigneron ; il parlait de l'assassiner, de le faire mourir sous le bâton, et il en parlait si haut que le lieutenant du roi, M. de Roussillon, dut intervenir et menacer; quant à sa fille, il l'avait enfermée aux Ursulines de Montbard, sauf à la cacher ailleurs si Rivier l'y découvrait, et Rivier l'y découvrit, et il pouvait venir l'y reprendre inquiet comme il l'était du sort de sa femme, du sort de l'enfant qui allait lui naître, entre les mains d'un homme capable de tout. Cette pauvre femme lui annonce qu'elle est entrée au couvent pour sa vie, que tout est fini entre eux ici-bas ; mais la contrainte n'est-elle pas évidente, quand, le même jour, cette femme lui écrit : « Tu recevras une lettre de moi, mon pauvre cher enfant, par laquelle je te mande ma résolution... Je ne puis soulager l'extrême douleur où je suis qu'en Couvrant mon cœur avec toute la tendresse qui fétouffe... Ton état est effroyable. Le mien est affreux. Car c'est moi qui te mets ce poignard dans le cœur. Mais je ne sens de maux que les tiens. Ma vie ou ma raison du moins ne peuvent pas résister à ce que je sens... Adieu, mon tout : je me meurs, Dieu merci 1 » Il s'engage alors

entre le mari qui veut avoir sa femme, et le père qui veut cacher sa fille jusqu'à l'issue du procès en cassation de mariage intenté par lui, la plus étrange poursuite qui se soit peut-être jamais vue. La Rivière, qui est actif et qui a mis en campagne ce qu'il appelle un petit train, apprend que Bussy et la fugitive involontaire ont couché au faubourg Saint-Antoine, au cabaret de la Croix de Lorraine, et que de là ils sont allés s'installer rue des Deux-Écus, dans une maison garnie, à l'hôtel de Brissac. Bussy se fait appeler le sieur Dumas, ayant avec lui sa fille, Gabrielle Dumas, femme de Jacques Dupuis. Arrive un commissaire envoyé par le Ueutenant civil, mais qui serait embarrassé peut-être de constater l'identité si l'on ne savait pas le faible du personnage : — Vous êtes M. le comte de Bussy, dit-il au sieur Dumas; tout le monde connaît le grand Bussy-Rabutin. — Le comte avoue humblement. Une heure après, en dépit de cette accablante célébrité, le père et la fille se sont évadés. Ils passent tout le jour dans un moulin, à Vaugirard. A la nuit bien noire, ils rentrent à Paris et se font loger, non sans peine, dans un cabaret borgne de la rue du Four, à l'enseigne de l'Épée royale. R était temps de trouver gîte. La pauvre femme, épuisée, accouche dans cette affreuse maison. Bussy s'empare de l'enfant et le porte lui-même chez une nourrice, rue du Champ-Fleury. Au retour, dix heures après la délivrance, l'accouchée est transportée, à ses risques et périls, rue de la Planche, à l'hôtel de Saint-Aignan, et, onze jours plus tard, au couvent des Filles Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine. Là on peut attendre en sûreté l'arrêt

du parlement. M. de Bussy se confie aux dix-huit libelles qu'il a écrits de sa meilleure encre; et d'ailleurs, dit-il très haut, ces messieurs-là y regarderont à deux fois avant de faire perdre un procès à un homme comme moi. Ces messieurs-là, dans leur sagesse de bourgeois, trouvèrent étrange qu'un père s'acharnât à déshonorer judiciairement sa fille, et à faire déclarer son petit-fils bâtard. ((Bussy perdit hier son procès tout du long, écrit M"' de Sévigné, le 13 juin 1684. Sa fille , obUgée à reconnaître le mari et l'enfant, est condamnée à donner cent francs d'aumônes. Bussy bondit dans les nues ; sa fille est forcenée dans son lit.» Quatorze mois après, un accommodement intervint : La Rivière renonça au bénéfice de la sentence rendue par la Cour, et sa femme , qui s'appela désormais M""^ la comtesse de Dalet, lui abandonna le revenu de sa terre de Lanty.

Les historiens et, je crois, aussi les avocats ont qualifié de honteux pour La B.ivière l'arrangement auquel il se prêta. 11 me semble cependant que La Rivière devait tenir d'une part aux intérêts de son fils, et de l'autre à tout ce qui établissait, même indirectement, que ce fils n'était pas illégitime. En revanche, il ne devait tenir aucunement à rentrer en communauté avec M""' de Dalet. Les tendresses passionnées d'autrefois avaient fait place à des transports de haine. De Bussy-le-Grand , où elle était revenue avec son père, presque pas un jour ne se passait qu'elle n'écrivît à « son tout » pour l'accabler de reproches et d'invectives, pour lui soutenir qu'ehe ne l'avait jamais épousé. Trois jours avant de mourir, elle fit venir deux notaires

et renouvela solennellement cette déclaration. Quant à lui, il continua de vivre résigné et tranquille, s'éioignant peu à peu du monde qui le recherchait, et retiré finalement à l'Institution de l'Oratoire de Paris. Il avait placé en viager le peu d'argent qu'il avait chez les Bénédictins de Saint-Denis, et à chaque dividende qu'il fallait toucher , il s'excusait bien humblement d'être presque centenaire. Il mourut en 1738, vingtdeux ans après M"* de Dalet. Leur fils était mort à six ans. Mais ce fils, dites-vous, et cette négation obstinée du mariac^e, et cette transition soudaine du feu des quinze lettres que nous avons aux emportements de la haine la plus violente? Que vous répondre ! Les historiens, mes illustres maîtres, se joignent au P. Rapiii pour accabler « cet homme »; moi je tiens pour le jugement de M"' de Lambert, et ne vois aux subites métamorphoses qu'une explication : « la chaleur des Rabutin. » Mais je n'aime le rabutinage que chez M"" de Sévigné.

Malgré le bondissement dans les nues, cette vilaine affaire porta à Bussy-Rabutin un dernier coup dont il sentit le poids. Ce fin courtisan, qui avait passé dixsept ans à regretter Versailles, s'aperçut tout à coup que la province avait du bon. La cour lui parut « un pays où les mieux établis avalent bien des couleuvres, et un enfer pour les malheureux. » Enfin il se prit à dire un beau jour : « Je me trouve mieux dans mon pays, où je suis fort distingué, que d'être confondu à Paris et abîmé à Versailles. » C'est en Bour^o^îne, en effet, à Bussy-le-Grand, à Chaseu, qu'il vint passer sa vieillesse. Mais que peut donc être la vieillesse, quand

la jeunesse et l'âge mûr ont été ce que nous avons vu'? Eh ! mon Dieu, elle est, ici comme à peu près partout, un mélange curieux à étudier de persistance et d'apaisement, un reste très marqué du vieil homme avec quelque chose de calme, de souriant ou d'attristé, que le vieil homme n'avait pas. On voit partir les aînés, aujourd'hui le P. Rapin, demain M. de Saint-Aignan, et l'on fait un retour attendri sur les vieilles amitiés ; on se rattache plus fortement à ceux qui survivent, et l'on écrit à M""' de Sévigné avec une sensibilité assez vraie pour que la fatuité qui s'y mêle ne soit presque plus choquante : « Je vous aimai toute ma vie, ma chère cousine, et nos petites brouilleries même n'ont pas été une marque que vous me fassiez indifférente; mais je ne vous ai jamais tant estimée ni tant aimée que je fais aujourd'hui. Ce qui me le fait croire, c'est que je crains de vous perdre plus que je ne l'ai jamais fait. Que ferais -je au monde sans vous, ma pauvre chère cousine? Avec qui pourrais-je rire? Avec qui pourrais-je avoir de l'esprit? En qui aurais-je une entière confiance d'être aimé? A qui parlerais-je à cœur ouvert de toutes choses? J'ai eu de la philosophie pour me passer des honneurs et des établissements que je croyais m'être dus ; mais je n'en aurais point pour me passer de vous : il me faudrait du christianisme tout pur. » Patience ! le christianisme viendra. Voici déjà, chez cet homme de paroles et de bruit, une pointe d'amour pour la méditation, pour la solitude. « Je veux du silence de temps en temps, écrit-il. Après avoir parlé aux autres, je veux parler à moi ; la compagnie me fournit les aUments, et quand je

suis seul je rumine. » Et il laisse là cette compagnie pour ne pas manquer le prédicateur de la mission à Bussy ; et il fait lire en chaire, lui présent, une réparation publique « aux communautés qu'il a outragées » ; et il compose une oraison à la sainte Vierge. N'appuyez pas trop cependant. Sur la table même où l'oraison fut écrite , vous pourriez bien trouver du Catulle, du Martial, peut-être les Maximes d'Amour à côté du Discours sur le bon usage des adversités, à coup sûr la traduction d'un poème libertin de Théophile. A la promotion des chevaliers de l'ordre de 4688, vous verriez les vieilles plaies se rouvrir, la vieille jalousie jeter encore un peu de son venin. L'insouciant égoïsme d'autrefois reparaîtrait même à l'occasion, et il serait homme à répondre à ceux qui lui demandent comment il entretient sa belle santé : « C'est en ne prenant point les matières à cœur. » Il est si bon de s'entendre dire que Ton est frais et fleuri, méconnaissable à force de bonne mine : « J'ai pourtant soixante ans passés, répond-on (à soixante-seize) ; ah ! c'est que la tête est encore saine, et le corps aussi... Bon cheval ne fut jamais rosse. » Le lendemain de cette gaîté-là , le Mercure galant porte : « On a eu nouvelle que messire Roger de Babutin, comte de Bussy, était mort d'apoplexie à Autun, le 9 de ce mois d'avril 1693. »

Quand 1693 sonna, je veux dire quand mes trois heures expirèrent, l'honnête paysanne qui vint me rendre à la vie moderne en m'ouvrant la porte de la Tour Dorée, dut me prendre non pas pour un sujet du roi Louis XIV, mais pour Ugolin au plus mauvais

moment. J'étais parti de Dijon à six heures du matin ; j'avais fait tout autant de kilomètres que le conducteur des Laumes avait voulu, et j'avais à les refaire; au château, rez-de-chaussée, escalier voûté, premier étage, je n'avais nulle part épargné mes pas : comment s'asseoir devant toutes ces belles dames qui se tenaient debout, et dont les plus compromises avaient encore fort grand air ; enfm l'horloge allait marquer deux heures et j'étais complètement à jeun. J'exposai mon cas à la fermière, en lui disant, comme Luther sous les fenêtres de la veuve d'Erfurth : P anempr opter Deum ! La brave femme m'offrit, au nom de M. le comte de Sarcus absent, une omelette, un pain de seigle tout frais et savoureux, et pressi copiam lactis. Je n'ai de ma vie rien accepté de si bon cœur.

Pendant que la poêle chantait au feu je ne sais quelle cabaletle d'une suavité rossinienne, j'entamai la causerie avec mon hôtesse improvisée. Pourquoi ne me confesserais-je pas tout à fait, mourant de faim comme je suis? Eh bien ! oui, j'ai bâillé une fois à la face d'un pair de France, et une autre fois je me suis endormi en n'écoutant pas un député. Mais donnez-moi un rustre, un manœuvre, n'importe qui, parlant de ce qu'il sait au juste, de ce qu'il pense au vrai, de ce qu'il éprouve et de ce qu'il désire, me voilà tout oreilles à son récit, « et j'y prends un plaisir extrême. » Pour cette fois donc, c'est moi qui ramenai le thème de la bonté des terres, de l'ampleur des murs, de la valeur du produit, et des étables et du poulailler, et des serviteurs de la maison. En tout ceci j'avais mon but : je désirais savoir ce qu'il restait, dans ce vieux

manoir, des vieilles mœurs aristocratiques, prises au bon sens de l'expression, et aussi où en pouvait être la démocratie du château. Y a-t-il bien longtemps que vous êtes ici, ma brave femme? Depuis quatre ans seulement, me dit-elle, depuis son mariage ; mais son mari appartenait à la maison depuis dix-sept ans, le cocher depuis vingt-cinq, la cuisinière et la femme de chambre depuis trente-deux et trente-quatre ; enfui des éternités. — Tant mieux, repris-je ; cela prouve que vous êtes tous de braves gens, et que vous avez d'excellents maîtres. — Oh ! oui, certes. Monsieur, les meilleurs qu'on puisse trouver, et honnêtes avec le pauvre monde comme s'ils n'étaient pas riches du tout; et si vifs, et si allants, que jamais on ne leur donnerait leur âge. D'abord, qu'on soit malade tant qu'on veut, ils ne vous parlent jamais d'hôpitaux , ils viennent vous voir, ils vous soignent comme des frères. Ah ! certainement de bien bons maîtres. — Alors, avec des maîtres comme ceux-là, votre mari et vos enfants en pleine santé, de bons gages, vous vous plaisez tout à fait ici? — A cette question, la réponse de la fermière fut éminemment diplomaticjue : elle revint à dire oui et non. Oui, parce que la bonté inspire l'affection, parce que la vie est aisée là, et qu'il est à craindre qu'elle le soit moins ailleurs ; non, parce que l'inquiétude, peut-être l'ambition démocratique ont envahi jusqu'à cette paisible demeure, parce qu'il faudrait à cette bonne femme, non pas le calme de la campagne où elle est née, mais le bruit et le mouvement de la ville, — de Semur ou de Flavigny ! — qu'elle n'a peut-être jamais vue. Et Roger de Rabutin aussi pou-

vait être heureux et libre sur ses terres : il y passa dixsept ans à regretter Versailles tous les jours, à toutes les heures, et ne commença à s'y plaire que quand la vieillesse fut venue. Y aurait-il un trait commun entre le comte et la fermière ? Oh ! le malhonnête rapprochement!

Je m'en revenais tout tranquillement, prêtant l'oreille au caquetage du Rabutin, regardant la vallée, lisant à bâtons rompus, ruminant XVI? siècle et démocratie, en proie aux rêveries diaprées que la marche et le soleil font naître. Devant moi, sur la route toujours déserte, je vis venir un Monsieur fort bien nourri, conduisant à grandes guides un très léger véhicule. Le Monsieur cUgna les yeux, abaissa un dédaigneux regard sur la page que je lisais ( « je vous trouve un plaisant mignon... » ), un plus méprisant sur la poussière de ma chaussure, et passa fièrement... Au fait, j'aime encore mieux l'impertinence de Roger de Rabutin, descendant du grand Mayeul, et sachant écrire, après tout.

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