DE SAINT-SIMON
Un ancien l'a dit avec raison, les livres ont leurs destinées, et jamais peut-être aucun livre n'en eut de plus heureuses que les Mémoires de M. le duc de Saint-Simon. Écrits sous l'amère inspiration d'une solitude boudeuse et involontaire, imprégnés de toutes les aigreurs de Tàge, de tous les fiels d'une passion inextinguible, ils ne doivent, selon la volonté de leur auteur, paraître que longues années après sa mort. Prudence obligée, réserve charitable, disent les uns ; lâcheté posthume et calculée, répondent les autres; garantie première et presque infaillible de succès, tous le reconnaîtront au moins, attente pleine de mystère et de saveur, capable d'aiTriander les moins délicats. Après trois quarts de siècle, après maintes lectures confidentielles, après quelques essais de pubUcation tronquée, et d'autant plus provoquante, ils paraissent enfin, et à quel moment? en 1829 et 1830 : le livre qui dénigre, qui rabaisse, qui calomnie le plus grand des Bourbons, voit le jour en même temps que se prépare et s'accompUt la révolution qui
doit renverser la branche aînée de sa dynastie. Mais l'auteur des Mémoires n'est-il hostile qu'à la personne de Louis XIV? Respecte-t-il l'institution en attaquant sans trêve et sans relâche l'homme en qui l'institution s,'est pour ainsi dire incarnée? Non : indirectement, sans doute, involontairement, je le crois, M. de Saint- Simon fait rejaillir sur la royauté les critiques injustes et passionnées dont il poursuit la mémoire du grand roi. Aussi, par une de ces coïncidences que l'on a recherchées pour d'autres écrivains et que son œuvre a rencontrées sans recherche, les Mémoires reparaissent en 1840, à l'époque où commençaient à poindre, dans le trouble des esprits, les velléités antimonarchiques qui devaient éclore huit ans plus tard. Tout récemment enfin, et sous nos yeux, voici, à la grande satisfaction de la curiosité publique de plus en plus excitée, une nouvelle, excellente et définitive édition du grand annaUste. Le partisan déterminé des formes aristocratiques, le prôneur infatigable des ducs et pairs et de leur gouvernement, nous est livré d'une manière complète et authentique, tout juste au moment où certains publicistes rsont en voie de démontrer au bon peuple de France, difficile à convaincre en ce point, qu'il est abominablement esclave, voire incapable à tout jamais de liberté, à moins qu'il ne parvienne à se procurer une bonne petite aristocratie, doucereuse et paternelle à l'endroit du pauvre monde, mais rogue et hargneuse, comme il convient de l'être, à l'égard de l'ennemi commun, le pouvoir central.
Se peut-il imaginer, pour un écrivain, une plus heureuse et plus singulière fortune? Que si maintenant,
au bénéfice incessant de l'à-propos, vous ajoutez l'attrait du style le moins académique qui se puisse rencontrer, le piquant et la nouveauté de ses formes vives et abondantes, éloquentes et familières, pittoresques et sensuelles, quelquefois bizarres, toujours frappantes et vibrantes ; si vous y joignez le charme douloureux que l'homme trouvera éternellement à lire dans le cœur de l'homme, à suivre les tortures d'une âme déchirée par d'implacables passions, vous aurez le secret de cette popularité sans mesure que trente années ont suffi à édifier, et que le temps respectera sans doute, dùt-ii en restreindre quelque peu les limites et en modérer les témoignages. « Si jamais ces Mémoires voient le jour, a dit M. de Saint-Simon, qui semble plus d'une fois se complaire à la mystéiieuse obscurité qu'il réserve à ses écrits, si jamais ces Mémoires voient le jour, je ne doute pas qu'ils n'excitent une prodigieuse révolte. » Les Mémoires ont paru, et ils ont provoqué la plus vive, la plus unanime, quelquefois même la plus intolérante admiration, une admiration partagée par tant d'esprits éminents, attestée par tant de noms illustres que l'on a honte à venir s'inscrire après eux et en partie contre eux. N'est-il pas juste cependant que la révolte prévue par l'auteur se produise un peu à son tour? L'enthousiasme justement excité par l'écrivain n'a-t-il pas égaré l'opinion sur le caractère personnel, sur les doctrines politiques, et singulièrement sur les témoignages et sur les jugements de l'historien ? Nous adorons l'intelligence, nous dressons des autels au génie, les seuls autels que nous ne brisions guère, mais aussi n!allons-nous pas, dans
l'injustice de nos transports, jeter la pierre à l'un de nos plus grands princes, rabaisser une des plus belles époques de notre histoire, altérer enfin, ingrats et oublieux que nous sommes, déchirer à belles mains notre glorieuse tradition? N'allons-nous pas, pour les besoins de quelques controverses surannées, glorifier des erreurs, accréditer des calomnies, corroborer des préjugés, raviver des chimères, et, sous couleur de libéralisme, convertir l'opinion au culte de l'esprit le moins libéral qui fut jamais? L'auteur de cette étude estime qu'au tribunal de la publicité littéraire il n'y a de causes gagnées sans appel que celles qui ont été plaidées contradictoirement. Cette plaidoirie contradictoire, courageusement mais brièvement indiquée par un petit nombre d'écrivains hostiles, mieux indiquée peut-être encore par les réticences et les restrictions des récents panégyristes de M. le duc de Saint- Simon, nous osons l'entreprendre dans la mesure de nos forces. Nous savons bien, hélas! quels sont les risques que l'on y court, et il est dur de se voir préventivement dénoncé comme un cœur bas et nativement voué à la servitude ; mais qu'y faire? Protester qu'en dépit de notre obscurité nous ne nous sentons aucun goût à brûler le temple d'Ephèse, ni à démolir des réputations établies, eussent-elles besoin encore de l'inévitable consécration du temps ; produire à l'appui de nos assertions un fastidieux amas de preuves, de citations et de renvois ; affirmer humblement notre entière sincérité, puis reconnaître avec franchise que nous savons nous soustraire, dans l'intérêt de la vérité, au prestige séducteur du talent, aux entraînements
contagieux de la passion ; avouer sans réserve que nous éprouvons, pour le roi Louis XIV et pour la société française du XVIP siècle, un respect plus profond et, selon nous, plus mérité que celui que nous inspire M. de Saint-Simon.
A nul écrivain mieux qu'à lui ne s'applique la vieille méthode critique, qui remontait invariablement de l'œuvre à l'homme, de l'homme au siècle et aux circonstances dans lesquelles il a vécu. Connaître à fond le narrateur, son caractère et ses travers, ses ambitions et ses mécomptes, ses intérêts, ses idées, ses passions, c'est le plus sur et le plus indispensable moyen de contrôler équitablement le récit , d'apprécier avec justice les assertions et les jugements. Et cette connaissance, toujours aisée à faire avec les auteurs de Mémoires^ qui posent volontiers sur le premier plan, en buste et en pied, de face et de profil, est singulièrement facile à nouer avec M. le duc de Saint-Simon, le moins dissimulé des hommes assurément, le plus empressé à se peindre, surtout quand il parle d'autrui, et un de ceux dont on sait tout sans peine une fois que l'on en sait quelque chose, parce qu'ils vont tout d'une pièce, « immuables comme Dieu, et d'une suite enragée. » Essayons donc de remplir cette tâche, que d'autres ont tentée déjà, mais avec trop de ménagements, ce semble, et des circonlocutions complaisantes dont s'accommode mal la vérité historique. A Dieu no plaise que nous entreprenions de briser le piédestal tout récemment élevé par des mains que nous respectons ! Nous voudrions montrer seulement que sur ce piédestal on a placé, avec un incomparable écrivain,
un détestable caractère, un grand esprit faux, un utopiste rétrograde et mesquinement passionné, enfm, et conséquence inévitable, le plus malveillant, le plus suspect, le plus infidèle des témoins qui ont déposé contre le grand roi et le grand siècle.
(( La plupart des grandes maisons ont des chimères, dit quelque part M. de Saint-Simon, et ces chimères leur font plus de mal que de bien. Celle-ci (il parle de la maison de Groï) a poussé la folie jusqu'à une généalogie, qui la conduit depuis Adam jusqu'à André II, roi de Hongrie. » On imagine aisément que le moraliste, qui sourit de ces chimères, n'est pas homme à les partager. Aussi M. de Saint-Simon se borne-t-il, pour son compte, à remonter jusqu'à Gharlemagne, dont il sort, assure-t-il, au moins par une femme, et cela « sans contestation quelconque. »
En vérité, les rapprochements de textes historiques sont instructifs quelquefois et piquants presque toujours. Vous souvient-il d'une lettre de Malherbe relative à l'une de ces petites révolutions qui s'accomplissaient silencieusement à la cour du roi Louis XIII ? Le tyran des mots et des syllabes, hautain gentillàtre, comme chacun sait, écrit avec dédain : « Vous avez su le congé donné à Barradas ; nous avons ici un sieur Simon, page de la même écurie, qui a pris sa place. C'est un jeune garçon de dix-huit ans ou environ. La mauvaise conduite de l'autre lui sera une leçon, et
sa chute un exemple de faire mieux. » 0 vicissitudes des grandeurs humaines ! ce sieur Simon, traité de si haut par le poète normand, ce n'est pas moins pourtant que M"^' le duc Claude de Saint-Simon. Je dis Monseigneur, et je le dois, car ainsi lui écrivait toujours Monsieur Colbert ; son fils en a trois lettres qui le prouvent, et Dieu sait s'il le répète et quel usage il en fait ! Gomment le petit page des écuries devint premier écuyer, premier gentilhomme, grand louvetier, chevalier de l'Ordre, puis enfin duc et pair, l'histoire, en ses moments de bavardage, n'a pas dédaigné de nous le dire. Il fallait au pauvre roi Louis XIII ses joujoux; celui-ci n'était ni trop flexible ni trop résistant, et, malgré la verte réprimande que lui valurent certaines offres de services vraiment fort malséantes, il subsista et s'enrichit. Toutefois, le cardinal Mazarin et la régente n'ayant pas témoigné à l'inventeur de l'ingénieux relais que vous savez toute la gratitude qu'il méritait, il se mit à bouder, sans trop d'imprudences cependant, tantôt dans son gouvernement de Blaye, tantôt à Paris, où il engendra bravement, à l'âge de soixante-huit ans, M. le vidame de Chartres, Louis de Saint-Simon.
L'auteur des Mémoires ne tarit guère sur le compte de son père, en qui il ne tient pas à lui de nous faire voir un sage et un héros des anciens jours, c( serviteur dévoué du meilleur et du plus grand des princes. » Le meilleur et le plus grand des princes, entendez-le bien, c'est Louis Xlll; Henri IV, roi du peuple, Louis XIV, roi des maltôtiers, ne vont pas à la cheville de ce roi de la noblesse. Quant à sa mère,
M. de Saint-Simon en parle beaucoup moins, et pour cause : (( Elle était l'Aubespine. » Or, l'Aubespineenté sur Cbâteauneuf, cela ne fournit, quand on y fouille, que conseillers, présidents, secrétaires d'État, robe longue enfin et « vil petit-gris ». Le descendant de Gharlemagne a naturellement peu de goût pour cette branche de son arbre généalogique, et M"^^la duchesse douairière de Saint-Simon, bien qu'elle ait vécu fort longtemps avec son fils, apparaît tout juste deux fois dans les longs récits de ses Mémoires : la première pour se voir enlever, avec des façons on ne peut plus cavalières, les lettres d'État dont il a besoin; la seconde pour admirer au front de M. le duc et pair l'auréole dont il revient enveloppé quand il a vaincu et terrassé les bâtards.
Nous ne sommes pas de ceux qui ont la puérilité de chercher au berceau même de l'homme qu'ils étudient ses aptitudes et ses défauts, et il n'appartient qu'à M. le marquis d'Argenson d'appeler petit houdrillon un si noble seigneur. On se demande pourtant si ce fils rachitique d'un vieillard frondeur et mécontent n'a pas apporté avec lui en venant au monde les qualités qui expliqueront sa vie, sa conduite et son œuvre. On interroge avec une curiosité presque égale à la sienne ce portrait fidèle et authentique dont nous devons la reproduction aux soins des derniers éditeurs, et on éprouve à le voir une sorte de surprise et de déception. Vous vous attendiez à la physionomie mâle, hautaine, renfrognée d'un rude pourfendeur, d'un grand feudataire d'autrefois, et vous voici en face d'un petit visage blondin, futé, mutin, c/ia/bm, pour employer le
mot qu'il applique à Dubois, et dans lequel il me semble que nos écoliers reconnaîtraient sans peine ce qu'ils appellent un rageur. M. de Saint-Simon n'a, si je puis le dire, le physique ni de ses prétentions ni de son livre. On sent que, soit pour juger le gouvernement de Louis XIV, soit pour regarder M. de Noailles dans les yeux, il lui faudra se grandir non sans eilbrts, et se dresser sur ses talons rouges.
M. le vidame se révèle à nous tout d'abord comme un esprit fort positif : élevé avec beaucoup de soins, nous dit-il, il s'applique volontiers à l'étude de l'histoire, des mémoires, de la langue allemande, cela est utile et mène à quelque chose; il est très froid pour les lettres , qui apparemment ne mènent à rien ; tout aussi froid pour la jeunesse dont il méprise la futilité et la dissipation. Le dirai-je ? je suis tenté d'adresser un reproche à M. de Saint-Simon : il est trop peu de son âge. On est enclin à le placer au nombre de ces hommes qui ne sont jamais ni jeunes ni vieux, irrémédiablement et à toujours dépourvus des lumières qui jaillissent du cœur comme de celles que fournit l'expérience. Enfm M. de Saint-Simon n'a guère d'autres arnis que ceux que son père lui lègue, ou ceux que lui concilie, à force d'empressements et d'obsessions, le soin toujours très attentif d'une ambition toujours déçue. « Je n'ai que trop su aimer et haïr toute ma vie, » nous dit-il. Haïr, nous le verrons surabondamment; quant à aimer, j'en cherche les preuves, et je les trouve bien clair-semées.
iV dix-sept ans, en 1692, M. le vidame entre au service comme mousquetaire, et fait, sous Louis XIV, la cam-
pagne de Namur. A dix-sept ans, les émotions du champ de bataille sont bien vives et bien poétiques, et je veux tenir pour certain que M. de Saint-Simon les a éprouvées comme les éprouvent nos jeunes soldats ; seulement il a eu le tort de nous les dissimuler complètement. Un nécrologe fastidieux, où ne trouvent place, comme de juste, que les gens de qualité, (quelques mots sur la pluie, la boue et les fourrages, voilà tout le récit. N'oublions pas un trait cependant, un trait qui peint : M. de Saint-Simon a vaillamment porté sur la croupe de son cheval les sacs de grains qu'avaient refusés les troupes rouges. Respect austère de la discipline? Eh non! c'est qu'il a senti « que cela ferait sa cour, » et qu'il est assez doux d'ailleurs d'entendre dire que tout le monde peut bien faire un service qu'il n'a pas trouvé au-dessous de lui.
Et je ne trouve pas davantage la guerre, la guerre telle qu'on l'aime en de jeunes récits, émouvante et palpitante, dans les autres campagnes que M. de Saint- Simon fit en Flandre et sur le Rhin. 11 s'y trouve, à ce qu'on assure, des détails de stratégie bien entendus, et je n'y veux certes pas contredire ; il s'y trouve aussi les premières traces de cette jalousie étrange, de cette envie native qui ravale ou dissimule le succès, qui s'appesantit sur les fautes, les grossit, les imagine. 11 s'y trouve encore des renseignements que M. de Saint- Simon n'a sans doute pas tenu à nous donner, mais qui n'en sont pas moins bons à recueillir, sur la manière dont un duc et pair faisait campagne en ce temps-là. Fût-on simple mousquetaire, quand on est revêtu d'une si haute dignité, on emmène avec soi
trente-cinq chevaux ou mulets, écuyers, pages, maître d'hôtel et le reste ; on fait, même en dépit des défenses, des haltes chaudes et des lialtes froides, auxquelles on convie sans façon mestres de camp, généraux et princes, ce qui n'empêchera pas de blâmer vertement plus tard le luxe des armées et de leurs chefs ; capitaine, on prend à son colonel la maison qui lui convient, et il vient vous faire force excuses d'avoir été si outrecuidant que de la convoiter ; colonel, le maréchal commandant en chef vous demande bien pardon de ne vous avoir pas communiqué ses plans et ses projets. D'inconvénients à subir, point ou fort peu : il faut prières et instances pour obtenir de camper à la suite de son régiment, mais en fm de compte le général se laisse fléchir ; on n'a pas le loisir de visiter Mayence, parce que c'est chose grave que de laisser sortir du royaume un personnage aussi marqué qu'un duc et pair; si, parti pour l'armée en juillet, on reparaît en octobre à Fontainebleau, le roi se borne à vous dire avec la plus touchante bonté : « Monsieur, vous êtes revenu un peu tôt. » Le plus dur est de rencontrer au même grade que soi, dans Royal-Roussillon, un sieur Lefèvre, ancien gardeur de pourceaux. On s'en console en accablant d'aristocratiques malédictions cette damnable invention de Louvois et de la royauté qui prend plaisir à tout confondre. Tordre du tableau.
Si à l'armée M. le duc de Saint-Simon n'éprouve et ne communique guère d'émotions, il n'en est vraiment pas ainsi quand il est à la cour. Sa curiosité incessamment éveillée et frémissante, son ardeur à écumer les bruits, à pomper les nouvelles, ses violences de carac-
— lisière dans le cercle des plus petites choses, ses transports passionnés pour des misères de préséance et d'étiquette, tout cela est vivant, palpitant, dramatique. Une scène se prépare-t-elle dans un coin du salon, à Versailles, à Fontainebleau, à Marly, il s'approche, il écoute « des yeux et des oreilles. » Il se mêle au caquetage des femmes pour y recueillir mille bagatelles dont il s'exagère la portée. Il a quinze ans, et il cherche à pénétrer sur la majestueuse figure de Louis XIV l'impression produite par la mort de Louvois. Il a dix-sepl ans, et il suit, il devine, il démêle avec une attention infatigable les péripéties tragi-comiques du mariage de M. le duc de Chartres. Malheur aux gens bien informés qui lui tombent sous la main ! Il s'en empare, les promène, les questionne, les ramène « sans voix et ne pouvant plus parler. » Curiosité native assurément, maladive peut-être, mais désintéressée non pas. M. de Saint-Simon ne se fait faute d'avouer lui-même que c'est pour les suites, pour les combinaisons possibles du présent et de l'avenir, pour l'ambition enfm qu'il importe d'être bien renseigné. L'ambition ardente et jamais satisfaite, le désir tenace et inassouvi d'être de quelque chose, nous touchons du doigt les plaies toujours saignantes de cette âme chagrine qui va s'aigrir à mesure que s'éloignera le but opiniâtrement poursuivi.
Pour être de quelque chose, quand on est fils d'un vieillard morose et d'une l'Aubespine, il faut d'abord se créer des appuis. M. de Saint-Simon, qui touche à ses dix -neuf ans, s'avise de les chercher dans un mariage, et le voilà qui veut épouser « M. et M™^ de
fli
Beauvilliers. » Ne riez pas, ce sont ses propres termes que je transcris, et c'est lui-même qui nous déclare que l'objet réel de sa recherche, c'est le ministre d'État, le premier gentilhomme de la chambre, le chef du conseil des finances, le courtisan arrivé au plus haut point de la faveur. Ici, en vérité, l'auteur des Mémoires nous donne une de ces scènes de haute comédie qu'il fait admirables quand il le veut, et parfois aussi quand il ne le veut pas. Imaginez le dialogue que voici, et reportez-vous au texte, je vous prie, pour vous convaincre que je copie presque littéralement et n'invente absolument rien : « — Madame, j'ai l'honneur de vous demander la main d'une de vos huit filles, n'importe laquelle, je n'en ai vu aucune.
— Monsieur le duc, je ne pourrais marier en ce moment que ma fille aînée, et elle veut entrer au couvent.
— Impossible, Madame. Si sa vocation est d'être religieuse, ma vocation est de l'épouser. Or ma vocation est stable, la sienne sujette au changement. »
— M"^6 de Beauvilliers a la bonté « d'être surprise de la force de ce raisonnement, » mais elle persiste dans son refus, et M. de Saint-Simon est réduit à aller se consoler à la Trappe. Le 8 avril suivant, après maintes difficultés qui s'aplanirent « moyennant quatre cent mille livres comptant et des nourritures infinies à la cour et à l'armée, » il épousa la fille de M. le maréchal de Lorges, qui s'était mésallié, il est vrai, mais qui faisait grande ligure et promettait à son gendre l'appui si ardemment cherché. Disons tout d'abord, pour être juste, que M"^<^ la duchesse de Saint-Simon, modèle de grâce, de raison et de vertus, fut l'objet d'une con-
stante et respectueuse affection de la part de son mari, dont elle tempéra, autant qu'il pouvait dépendre d'elle, les impétuosités quinteuses et les fantasques imaginations.
N'est-ce pas jouer de malheur? M. de Saint-Simon, calculateur à vingt ans, s'est marié, il nous Tavoue, pour avoir un « beau-père et une famille sur qui s'appuyer ; » et voilà le beau-père retiré du service au bout de quelques mois, mort sept ans après, et voilà le gendre encore une fois au dépourvu, d'autant plus au dépourvu que, d'après certains faits racontés par luimême, il ne semble avoir eu, dans sa nouvelle famille, ni des relations bien cordiales, ni une autorité bien considérable. Mieux appuyé, eût-il mieux réussi? Il est très permis d'en douter, sans faire intervenir, pour expliquer cet échec d'ambition, ni le ressentiment de M'"^' de Maintenon, qui eut tout au plus le tort d'être parfaitement indifférente pour M. le duc et de le voir tel qu'il était, ni je ne sais quelle animosité personnelle et persévérante du roi. Chose étrange, si les contradictions devaient surprendre dans les Mémoires de M. le duc de Saint-Simon, le roi est presque de tout temps fort mal disposé pour lui, et, d'après son propre témoignage, c'est le roi qui, malgré son aversion pour les survivances, lui accorde spontanément les gouvernements de son père et les réserve même à son fils, c'est le roi qui lui épargne la mortification d'aller servir en Flandre sous M. de Luxembourg, c'est le roi qui l'appelle et le rappelle pour lui parler avec bonté, tandis qu'il se pique, lui, de répondre « avec respect et brièveté, » c'est le roi qui songe à lui le premier pour
l'ambassade de Rome, c'est le roi qui, en parlant de lui et de M. le duc d'Orléans, dit en propres termes : « Il est fort des amis de mon neveu, M. de Saint- Simon ; je voudrais bien qu'il n'en eût jamais eu d'autres, car il est fort honnête homme, et ne lui donne que de bons conseils. Je ne suis point en peine de ceuxlà, je voudrais qu'il n'en suivît pas d'autres. » Il convient néanmoins à Fauteur des Mémoires de se croire éternellement en disgrâce. Pourquoi? Parce que M. du Maine et M^^ de Maintenon lui ont rendu de mauvais offices, parce qu'il a quitté la danse à trente-quatre ans, parce qu'enfin (la modestie n'est pas de mise sans doute quand on s'adresse à une lointaine postérité) il a de la lecture, de l'application, de la capacité, de l'esprit, toutes choses que le roi no peut pas souffrir. C'est encore parce que le Ciel ne lui a pas départi « la bassesse du Français, » ou parce qu'il n'appartient pas « à la vile bourgeoisie. » Oui, le roi Louis XIV a écrit : « Il n'était pas de mon intérêt de prendre pour ministres des hommes d'une qualité éminente, » et pourtant, malgré cette règle politique qu'il s'était tracée, le roi Louis XIV a employé M. le duc de Beauvilliers, M. le duc de Chevreuse, M. le ducd'Harcourt, et il aurait sans doute employé comme eux M. le duc (le Saint-Simon, si M. le duc de Saint-Simon eût été de caractère à pouvoir être employé.
C'est une page de critique historique que l'on essaie de tracer ici, non pas un portrait de fantaisie ; on tient à pénétrer complètement l'écrivain, parce qu'on veut conclure du caractère de l'homme à l'autorité des écrits ; mais, par cela même que l'on s'éloigne peut-
être de l'opinion la plus généralement répandue, on tient aussi à n'avancer que ce qui est rigoureusement incontestable. Ne cherchons donc pas le caractère de M. le duc de Saint-Simon dans les témoignages qui lui paraîtraient hostiles : glorieux, frondeur et plein de vues, c'est-à-dire très chimérique, a dit M°' de Maintenon, et c'est pleine justice ; mais M. de Saint-Simon récuserait le jugement de « la vieille fée ». Efforçonsnous de le retrouver tel qu'il se livre lui-même, tel que l'apprécient le petit nombre de personnages qu'il regarde comme ses amis, et dont il relate les reproches avec la tranquille assurance d'un homme qui n'en a rien à redouter.
C'est quelque chose déjà quand il nous dit de luimême que la charité ne l'a jamais tenu « renfermé dans une bouteille, » ou bien que « la franchise de ses portraits hérisse » ses interlocuteurs , ou bien encore « qu'il a la bouche trop facile et trop libre sur ceux qu'il croit ne devoir pas aimer. On s'effraie à le voir tantôt se donner ce qu'il appelle « une savoureuse comédie , » et s'enivrer des tortures morales qu'il inflige à un homme en disgrâce, à un vieil ami ; tantôt, dans une réconciliation intéressée avec un ancien ennemi, trembler de tout son corps comme un homme qui a la fièvre, et sentir en lui-même des convulsions si violentes qu'il est sur le point de se faire saigner. Le roi Louis XIV ne le juge-t-il pas avec une indulgence singulière lorsqu'il se borne à le trouver « quelquefois extraordinaire? » Mais voici qui est plus grave : c'est son ami, M. le duc de Beauvilliers, qui lui dit « qu'il n'y a pas moyen de raisonner avec lui, qu'il a trop
mauvaise opinion de tout le monde, que tout ce qui lui passe par la tête il croit le voir ; que rien ne lui coûte : charité, jugements téméraires, imputations de desseins impossibles ; qu'il se laisse aller à toutes sortes d'idées bizarres, à tous les excès où le poussent son imagination et ses haines; » c'est son ami, M. le chancelier de Pontchartrain, qui lui dit : « L'énergie de vos expressions, même ordinaires, fait peur, et votre silence n'est guère moins éloquent en beaucoup de rencontres ; il ne s'agit point de bassesses pour vous relever, mais de conduite et de sagesse; » c'est son ami, M. le duc d'Orléans, qui lui reproche « de suivre toujours ses idées aussi loin qu'elles peuvent aller; » c'est son ami, M. de Troyes, qui, en présence d'une de ses assertions, « s'exclame à la calomnie et l'accuse de passer toujours le but. » Étrange aberration de la critique d'aujourd'hui qui veut prendre pour un guide sûr dans les matières les plus déUcates l'homme sur lequel ses contemporains les plus bienveillants s'expriment ainsi ! Et que serait-ce si l'on en croyait les inculpations de ses ennemis ! Ceux-ci l'accusent nettement « d'improuver tout, d'être toujours mécontent et de se délecter de tous les mauvais succès. »
Nous demandons bien pardon au lecteur de nos guillemets et de nos citations accumulées; ils attestent nos scrupules , notre méticuleuse exactitude. Les modernes prôneurs de M. le duc de Saint-Simon auraient crié au dénigrement systématique si nous nt>us étions approprié les jugements que nous transcrivons sur son compte : qu'y a-t-il à dire quand nous les empruntons à son propre témoignage ? Je sais bien que
cette rogue attitude, cette maussaderie frondeuse, ces libertés et ces intempérances de langage ne déplaisent pas à tout le monde. C'est chose si attrayante en France que Topposition ! Mais n'allez pas, je vous supplie, prendre M. de Saint-Simon pour un Romain des anciens jours égaré à la cour de Louis XIV et coudoyant Bossuet. Si M. le duc et pair n'est pas le plus courtisan de tous les courtisans passés, il est au moins très courtisan, et beaucoup plus qu'aucun de nous ne saurait et ne voudrait l'être aujourd'hui. Suivez -le, écoutez-le aux deux ou trois audiences qu'il sollicite de la bonté du roi pour essayer de sortir de cette demidisgrâce qui lui est intolérable^ et dites si c'est là le discours d'un Spartiate bien rude et bien gourmé : « Je lui dis qu'il m'était revenu qu'il était mécontent de moi; que j'avais un si grand désir de lui plaire que je ne pouvais différer de le supplier de me permettre de lui rendre compte de ma conduite... Que je le suppliais, et pour moi et pour tous les ducs, de croire que personne ne lui était plus soumis que nous, ni plus persuadé, et moi plus qu'aucun, que nos dignités émanant de la sienne et nos personnes remplies de ses bienfaits, il était, comme roi et comme bienfaiteur de nous tous, despotiquement le maître de nos dignités, de les abaisser, de les élever, d'en faire comme d'une chose sienne et absolument dans sa main... Que je ne pouvais lui exprimer la douleur où j'étais de voir que, tandis que je ne songeais qu'à lui plaire, on ne cessait de me faire auprès de lui les desservices les plus noirs... Que, lorsqu'il lui reviendrait quelque chose de moi, il me fît la grâce de me faire avertir, si Sa Majesté
ne daignait pas me le dire elle-même, et qu'il verrait que cette bonté serait incontinent suivie ou de ma justification, ou de mon aveu et du pardon que je lui demanderais de ma faute... Que, pour parler mal de Sa Majesté, j'aimerais mieux être mort. » « Mais, lui dit le roi avec bonté, il faut tenir votre lanpjue, » et Taltier duc et pair de répondre a qu'il l'avait bien tenue, surtout depuis quelque temps, et qu'il la tiendrait bien toujours. » M. d'An tin et M. de Larocbefoucauld auraient-ils parlé autrement? Est-ce avec cette humilité quelquefois puérile que s'exprimaient ces pairs de la vieille Angleterre auxquels on a comparé M. de Saint-Simon? Et ce n'est pas à l'égard du roi seulement qu'il déploie cette singulière souplesse de caractère : elle perce dans ses relations, dans ses efforts de tous les jours, contrariée, il est vrai, par maintes incartades hautaines et passionnées. Que de rapports soigneusement entretenus avec des hommes que sa plume haineuse nous a livrés nuls, de probité suspecte, ou haïssables ! Il déteste M. du Maine de toute son âme ; mais si M. du Maine est déclaré prince du sang, s'il obtient pour ses enfants quelques grâces nouvelles, M. de Saint-Simon ne manquera pas d'aller avec toute la cour complimenter M. du Maine. Il nous a laissé du P. Tellier un portrait devant lequel aurait reculé l'auteur des Provinciales, et il a vécu en relations presque familières avec le P. TelUer. « Les petites distinctions de cour tournent les têtes, » écrit-il quelque part, et nulle tète à coup sûr plus que la sienne. M. le duc de Bourgogne a-t-il jeté sur lui un regard? Il constate avec joie qu'il commençait fort à pointer. M'"* des
if
Ursins, au comble de la faveur, lui a-t-elle accordé quelques distinctions ? Il écrit, il répète que cela faisait ouvrir à la cour de bien grands yeux sur lui. Notez que, quand M™° des Ursins reviendra disgraciée, elle aura tout juste une visite, avec la permission préalable de M. le duc d'Orléans. Un courtisan avisé ne se compromet dans la disgrâce de ses amis que quand ils sont petits-fils de France. Cela est important pour les suites.
Quelques écrivains, convenant à moitié des défauts de caractère de M. le duc de Saint-Simon, sont enclins à penser qu'ils ont dû être tempérés singulièrement par les habitudes pieuses dont il ne s'est jamais départi. C'est un point délicat à discuter, et qu'il faut toucher cependant avec autant de brièveté que nous le pourrons. Disons sans détour qu'il n'y a pas plus de doute à élever sur la piété sincère et honorable de M. de Saint-Simon que sur l'incontestable pureté de ses mœurs. Disons aussi que cette piété nous semble malheureusement empreinte des travers de son esprit et des défectuosités de son cœur. Et d'abord sa religion n'est certes pas de celles qui abhorrent le scandale et qui recherchent l'édification. A nous parler du (( bon Langres » et du « chien de Troyen », de l'abbé Tayaut et de l'abbé Quatorze, à qualifier l'évoque de Chartres un cuistre, l'évéque de Soissons un fat, l'évéque du Mans un drôle, l'évéque de SenUs un imbécile, l'évéque de Lodève un épicurien, à mettre ridiculement en scène « les barbes sales de Saint- Sulpice et les cagots abrutis de barbichets des missions , » il y a iniquité et calomnie quelquefois ,
médisance toujours, et aucune charité, que je sache. Il est bien sans doute d'aller parfois méditer à la Trappe , il est généreux de jeter vingt mille livres à Rigault pour avoir le portrait de M. de Rancé; mais les belles choses aussi, et chrétiennes, et faciles, que la discrétion, l'humilité, l'amour indulgent du prochain !
Le prochain en mitre et en soutane n'a pas plus de part aux ménagements de M. de Saint-Simon que le prochain en robe et en habit. Religion ou politique, c'est toujours l'attrait de l'opposition qui attire invinciblement l'acariâtre duc et pair. Louis XIV en est à désavouer sa conduite de 1G82 et à en tempérer les conséquences; donc M. de Saint-Simon professe un gallicanisme renforcé, poussé jusqu'à l'injure envers cette divinité de mauvais aloi qui a nom le pape, envers cet ultramontain qui s'appelle Fénelon. Le jansénisme est persécuté; c'est le moment de faire l'éloge de M. Nicole, et de déclarer que « le genre de piété du fameux Port-Royal est celui des gens instruits, d'esprit et de bon goût. » Noble aspiration vers la liberté religieuse peut-être? Nous allons voir. M. de Saint-Simon flétrit, comme nous le ferions nousmêmes, la coupable révocation de l'édit de Nantes et les vexations odieuses qui l'ont accompagnée; mais vienne la régence, et que le noble duc ait à se déterminer sur le rappel des huguenots, il plaidera avec une merveilleuse sagacité les circonstances atténuantes et trouvera que, puisque la chose est faite, autant vaut ne pas la défaire. Quant aux jésuites , qui sont en faveur, il est bien évident qu'il les déteste... en gêné-
rai, sauf à estimer en particulier à peu près tous ceux qu'il a connus, ceux qui l'ont élevé, j'aime à le croire, et le P. Bourdaloue, et le P. Gaillard, et le P. La Chaise, et le P. Valois, et le P. du Trévoux, et le P. La Ferté; sauf encore à vivre en termes forthonnetes avec le P. Tellier, qui est pourtant à ses yeux un jésuite très jésuite, et dont le tort essentiel est d'avoir farci l'épiscopat de cuistres et de gens de rien. Est-ce M. de Saint-Simon enfin, ou bien le fils de son notaire, le petit Arouet , qui a écrit cette phrase de ses Mémoires : « L'argument d'intérêt est le meilleur avec les moines. » On en pourrait douter si l'on ne connaissait à la fois et la piété sincère, je le répète, et les passions intempérantes de leur auteur.
Tel nous venons de le peindre d'après lui-même, sans parti pris et sans arrière-pensée, tel M. le duc de Saint-Simon parut à la cour de Louis XIV, hautain et souple, pieux et intraitable, ami pointilleux et courtisan irascible. Eh! ne l'avons-nous pas rencontré dans le monde pour peu que nous ayons vécu et observé : âme droite et loyale à sa manière, il se croit discret quand il ne fait que médire, et, s'il calomnie, c'est franchise et sincérité; une irrésistible tendance de nature le porte à voir, à croire, à supposer le mal dans les hommes et dans les choses; un mensonge volontaire lui ferait horreur sans doute, mais tout le faux que lui suggèrent ses passions, son imagination, ses préjugés, ses rancunes, il le prend pour réalité, pour vérité inéluctable. Les côtés misérables de la pauvre nature humaine ont seuls le privilège d'attirer ses regards, et il se repaît d'amertume, de haine et de
colère dans cette douloureuse contemplation. Le succès, la fortune d'autrui lui sont odieux, parce qu'une activité fébrile le dévore et qu'il souffre a de la triste oisiveté de son état » ; il est incapable d'action cependant, car il lui manque toujours la réserve et la mesure, la modération bienveillante, la sérénité de l'esprit et de l'àme. Mais il est loin de se juger ainsi, et il éprouve une volupté amère à se croire sacrifié, méconnu, persécuté. Un tel caractère peut servir de sujet d'étude et provoquer une légitime compassion : un tel homme ne saurait être le juge autorisé des autres hommes, un tel esprit n'a pu prononcer un arrêt définitif sur l'histoire de son siècle.
M. de Saint-Simon cherche donc où il peut l'emploi forcément refusé dans les affaires à sa rétive nature et à ses bouillantes facultés. Le voilà ruminant à l'infini les incommensurables grandeurs de la dignité des ducs et pairs, cherchant noise à une tapisserie dont le dessin porte atteinte à leurs prérogatives, et querellant ce rustre de Sainctot qui a l'impudence de favoriser les prétentions des princes étrangers; s'occupant des affaires de la Trappe pour s'occuper de quelque chose, et surveillant et conseillant les cérémonies de cour de manière à y maintenir intacts les droits et les honneurs de la pairie, l'étiquette, affaire capitale dans la vie de M. de Saint-Simon, et fort prisée sans doute aussi par ses admirateurs. Vous ne sauriez croire Tintérôt qu'il y a à savoir si les battants des portes sont ouverts ou fermés, si l'on vous reconduit jusqu'au bout du tapis ou jusqu'au haut du degré, si Ton vous fait passera droite ou à gauche, si vous tra-
'Illll!!
versez un parquet par la diagonale ou par la tangente, si l'habit est noir ou doré, si le manteau déborde le justaucorps, et le fauteuil, et le pliant, et le tabouret, et la hauteur à laquelle se soulève un chapeau, et l'angle sur lequel se mesure une révérence. Qui voudrait retrancher des Mémoires toutes les redites sur ces vétilles en diminuerait singulièrement le volume. Certes nous sommes de ceux qui aiment le respect, qui en désirent sincèrement le retour dans notre société démocratique, qui n'en dédaignent pas les formes extérieures; mais pour Dieu ! que ce soit chose réglée une fois pour toutes, et non pas une préoccupation constante, opiniâtre, exclusive. Se lamenter incessamment sur la ridicule affaire du bonnet, déplorer sans trêve ni relâche « la prostitution des manteaux et des mantes, » cela est-il compatible avec l'étendue et l'indépendance de l'esprit, avec la vraie dignité et la vigueur du caractère?
De temps à autre, par bonheur, quelques grosses affaires viennent distraire M. le duc de Saint-Simon. Les duchesses doivent-elles aller à la quête lorsque les Lorraines s'y refusent? M"' de Saint-Simon estelle coupable de s'être assise au-dessus de M™' d'Armagnac? Les princes iront-ils à l'adoration de la croix comme les ducs , avant les ducs ou après les ducs ? Evénements capitaux, qui vont de pair avec la hgue d'Augsbourg et la succession d'Espagne. Les procès lui sont aussi une grande ressource : procès contre M. de Luxembourg, contre M'"^ de Lussan , contre M. d'Antin, contre M. de Laroche tbucauld; et s'ils ne contribuent pas positivement à diminuer le nombre de
ses ennemis, ils lui servent au moins, on l'a remarqué avec raison, à déployer des aptitudes de procureur qui feraient envie à Chicaneau. M. le duc sait à merveille que, pour engager une contestation de préséance, on signe d'abord une opposition, on la fait signifier au procureur général et au greffier en chef du parlement, on se forme un conseil, on fait intervenir des lettres d'État.
On produit, on fournit
De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires, Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires, Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux.
Triste occupation cependant, qui vient s'ajouter comme un dernier trait au caractère que nous étudions, et qui, en produisant de plus en plus le vide autour de ]M. de Saint-Simon, devait accroître cette irritabilité d'humeur si nécessaire à connaître pour apprécier convenablement ses témoignages.
Cet isolement qu'il sentait et dont sa vanité souffrit toujours, cette demi-disgràce dont il s'exagérait la portée comme il s'en dissimulait la cause, M. de Saint- Simon les aggravî^ par une démarche presque inouïe de la part d'un homme d'épée; en 1702, à vingt-huit ans, ne se voyant pas compris dans une nombreuse promotion, il donna sa démission de colonel. Il avait fait en Flandre et sur le Rhin les quatre campagnes que vous savez, et il voulait être officier général. En raison de ses prouesses précédentes ? Non pas, quoiqu'il se fut très honorablement conduit, mais parce qu'il était duc et pair, et gendre du maréchal de Lorges,
parce qu'il avait femme et enfants, parce que « on exigeait deux mois de présence aux régiments à la suite desquels on était, ce qui lui parut fort sauvage, » parce queenfm il se croyait victime d'une injustice. 11 assure qu'il se détermina sur l'avis unanime de trois courtisans et de trois maréchaux, et il faut bien l'en croire; nos officiers, moins grands seigneurs, lui auraient appris que l'on quitte le service quelquefois quand une guerre finit , jamais quand elle commence. Ainsi, dix longues années durant, pendant que la France combat pour la cause du droit et de la justice, M. de Saint-Simon restera à la cour avec les femmes et les vieillards; le sang français coulera à flots sur les champs de bataille de FriedUngen, de Hochstedt, de Ramillies, de Turin, de Malplaquet, de Denain, et M. de Saint-Simon se constituera juge des coups, glissant sur nos victoires, insistant, appuyant, glosant sur nos fautes et nos revers. Vienne qui voudra glorifier cette conduite et les passions jalouses qui l'ont dictée : notre cœur la réprouve, et notre esprit n'en peut écarter le souvenir même dans les transports d'admiration que l'immortel artiste nous inspire.
Louis XIV garda rancune à M. de Saint-Simon, et je n'en saurais blâmer Louis XIV. Le duc et pair, de plus en plus éloigné des afiaires, fut réduit à se donner d'innocentes distractions, comme en ont pris quelquefois depuis les esprits condamnés au loisir par les vicissitudes de la politique. Cela consiste à régler à j part soi les destinées de l'Europe en général, et celleë^ de la France en particuUer. En 1705 il rédige 7noîu proprio un traité de paix et de partage qui doit termi-*
ner tous les différends à la satisfaction universelle, et il s'en va le proposer aux ministres, fort étonné de s'entendre dire par Chamillart, par son ami Chamillart, que le roi ne veut pas céder un moulin de toute la succession d'Espagne. En 1709 il tient sous clef, dans une armoire, en trois petits cahiers écrits de sa main, le remède à tous les maux dont gémit le royaume. Il correspond en chiffres et par courriers spéciaux avec M. le duc d'Orléans; car M. de Saint-Simon aime le mystère, et le plus innocent de ses travers c'est de se croire constamment épié. Si vous ajoutez à tout cela quelques petits procès et le soin de tenir sa langue, il y aura de quoi ne pas être trop désœuvré. Sa langue, il la tient mal, il faut bien en convenir. Quand vient le moment où chacun envoie sa vaisselle à la Monnaie, M. de Saint-Simon ne se fait pas faute de dire qu'il est bien déplaisant de manger dans la faïence. Il se résigne pourtant, et lorsqu'il se voit seul à se servir d'argenterie.^ il en envoie pour un millier de pistoles, et... « il fait serrer le reste. »
Mais voici que tout à coup M. le duc de Saint-Simon est saisi d'un profond et amer dégoût : la cour, ses vicissitudes, ses intrigues, ses bassesses, lui soulèvent le cœur ; il veut fuir à sa terre de La Ferté, y vivre à l'écart, reparaître tout au plus une fois l'an pour payer « le tribut sec et pur du devoir le plus littéral. » Qu'est-ce à dire ? La résignation arriverait-elle enfin, et la dignité bien comprise? Est-ce la religion qui ^git, et le calme de l'àme qui se fait un peu tard? Nullement; c'est que M. le duc de Lorges reprend le logement du maréchal son père, que M. de Saint-
Simon se trouve mis dehors, et que « la cour est intolérable, est impossible sans un logement. » M""^ de Pontehartrain, M°' de Saint-Simon, M. le chancelier, conspirent pour vaincre cette héroïque résolution, et en triomphent enfin moyennant l'ofïre d'une belle et grande chambre avec une garde -robe au château. Cette chambre, quelques paroles paternelles du roi, « une demi-révérence riante et gracieuse, » et voilà M. le duc rendu à la vie et à la cour.
A la cour, oui ; mais sans charge, hélas ! et sans préservatif contre l'ennui. Ah hast ! dit une soubrette de comédie, on ne s'ennuie jamais nulle part quand on sait s'occuper des affaires des autres; et M. le duc de Saint-Simon applique cette recette en habile homme; il érige à son usage une sorte de ministère des intérêts d' autrui. Séparer M. le duc d'Orléans de M°" d'Argenton, marier M. le duc de Berry en dépit des volontés du Dauphin son père, maintenir à la marine M. de Pontehartrain, réconcilier le chancelier avec le duc de Beauviliiers, minuter un édit royal sur la transmission des duchés pairies, ce ne sont pas là certainement de petites entreprises. Et ce n'est pas tout : il faut encore gouverner la France... par anticipation. C'est là l'objet d'interminables entretiens avec M. de Beauviliiers, -et je ne puis m'empêcher de sourire quand je vois M. de Saint-Simon, qui n'a pas même su garder son emploi de colonel, ni jamais en avoir aucun autre, disposer des ministères, chasser celui-ci, conserver celui-là, pour les éventualités du règne qui va venir et qui ne vint pas.
C'est la mort de Monseigneur qui avait fait germer
à cette hauteur les espérances de M. le duc, et ce récit est l'un des plus vantés, des plus admirés de ses Mémoires. Je l'adrnire et je le sais par cœur avec tout le monde, sans m'interdire toutefois les réflexions qu'il suggère. Oui, la mise en scène est merveilleuse, et l'art le plus exquis atteindrait à peine à cette perfection. Ce nombre de sots « qui tirent leurs soupirs de leurs talons, » Madame en grand habit et hurlante, inondant de larmes tous ceux qu'elle embrasse, le bon gros bras du bon gros Suisse tout ébahi, et les larmes entretenues avec soin qui « fournissent à l'art du mouchoir pour rougir les yeux et barbouiller le visage, » voilà sans doute la réalité finement saisie , la haute comédie mêlée au drame pour le mieux faire ressortir, et telle que Shakespeare l'aurait entendue. Mais si le récit est admirable, que vous semble du narrateur? Goûtez-vous ce sang-froid observateur, cette plénitude de sagacité en face du terrible spectacle de la mort, et de la mort qui frappe au faîte des grandeurs humaines, et d'une mort qui intéresse la France tout entière? M. de Saint-Simon assure qu'il a tenu « Thomme et le chrétien en garde contre l'homme et le courtisan. » Il faut l'en croire ; mais nous n'hésitons pas à dire que, dans cette lutte intime, le chrétien a complètement succombé. Ce n'est pas le chrétien, ce n*est pas même le courtisan, c'est l'homme haineux et passionné, qui enregistre, à titre de « bonnes nouvelles », l'aggravation du mal annoncée de Meudon ; ce n'est pas le chrétien dont le premier sentiment est celui de sa « délivrance personnelle », et le second le plaisir de « délecter sa curiosité » ; ce n'est pas le chrétien qui
se scandalise des pleurs sincèrement échappés à M. le duc d'Orléans, ni à qui sont douces les insomnies et savoureux les réveils qui suivent un décès. Nous n'estimons certes pas non plus ce triste prince « absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres ; » mais enfin pourquoi s'irriter de l'entendre louer de sa bonté, et uniquement de sa bonté? C'est quelque chose, c'est beaucoup que d'être bon, et il est bien à craindre que M. de Saint-Simon n'ait jamais à mériter un pareil éloge.
La mort de Monseigneur, c'était l'avènement présomptif de M. le duc de Bourgogne, le héros, l'idole, les délices de M. de Saint-Simon. Depuis quelque temps déjà, M. le duc et pair, précepteur officieux des princes, avait rédigé pour celui-ci un plan de conduite et d'occupations, morceau curieux à plus d'un titre, où nous le voyons recommander à ce grand esprit, à ce futur sauveur du royaume, d'avoir une dévotion moins rétrécissante et moins farouche, et sans doute aussi des empressements moins marqués pour M"^^ la duchesse de Bourgogne, à qui cette affection est pesante; de ne pas perdre trop de temps à crever des crapauds avec de la poudre, à écraser des grains de raisin, à étouffer des mouches dans l'huile, de ne pas jouer à la paume quand il s'agit de secourir une ville française en péril, et de déjeuner moins longuement s'il est question de marcher à l'ennemi. A cela près, M. le Dauphin devait être un grand homme et un bien autre prince que Louis XIV. D'abord il accueillait à merveille M. de Saint-Simon, et celui-ci touchait enfin au but de ses plus chers désirs; il était admis, avec
tout le charme du mystère, à des entretiens particuliers et secrets; il se sentait heureux de traverser le salon les poches toutes garnies de papiers; il commençait à être « regardé, examiné, compté;» chose plus grave, M. le Dauphin et M. le duc tombaient d'accord sur tous les points essentiels, sur la robe et sur la plume, sur les rangs et sur les bâtards, sur les ministres, « ces marteaux de l'État, » et sur cette vieille politique de Louis XIV dont on allait faire Utière. La mort, qui tenait en réserve autre chose que des joies pour M. de Saint-Simon, coupa court au bel avenir que tout cela promettait à la France , et ne laissa à M. le duc que de cuisantes inquiétudes sur le sort de ces papiers qu'il était si heureux naguère de sentir dans ses poches. L'opposition est agréable à huis clos ; mais on n'aime pas que les preuves irrécusables en tombent sous les yeux de celui qui tient encore le gouvernail.
L'avenir était alors à M. le duc d'Orléans, et M. de Saint-Simon resserra ses relations déjà anciennes a\ec M. le duc d'Orléans, avec le futur régent, soupçonné, il est vrai, d'empoisonnement, abandonné, conspué, et dont il vint partager l'isolement, en le couvrant de son renom incontestable d'honnêteté. Ce courage a été mis en grand relief par lui d'abord, et par ses panégyristes après lui. A Dieu ne plaise que nous voulions chicaner le dévouement et contester l'admiration! Mais enfin des scrupules nous restent que nous devons exprimer : Théroïsme était-il ici bien désintéressé? Le génie instinctif d'opposition n'y eut-il aucune part? Pourquoi donc M"" des Ursins, disgraciée aussi, mais
qui ne devait pas être régente, n'obtint-elle qu'une visite, à la dérobée, dans un carrosse, avec force excuses de l'avoir faite ?
La fin du grand règne approchait cependant ; Louis XIV allait expirer, non pas en Jupiter, mais en homme de cœur, en chrétien et en roi, et pendant que l'Europe entière était religieusement attentive à cette grande agonie, on discutait dans les chambres des ducs, dans ce logement à la cour sans lequel M. de Saint-Simon ne pouvait vivre. Sur les embarras et les périls d'une minorité? sur l'écrasante dette de trois milliards que le règne expiré léguait au règne nouveau? sur les jalousies hautaines de l'Angleterre, les ressentiments dissimulés de l'Empire ? Bagatelles vraiment ! Il y était question de savoir si l'enfant - roi Louis XV serait salué à son avènement par la noblesse non titrée, « cette écume de noblesse, » ou par les ducs seulement ; si MM. les pairs resteraient couverts en donnant leur avis ; si enfm la régence, dignement réparatrice, rendrait à qui de droit les honneurs du bonnet. Les hautes préoccupations que voilà et l'intelligent patriotisme !
La régence, peu s'en faut que ce ne soit, à l'en croire du moins, l'œuvre personnelle de M. le duc de Saint-Simon.
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine !
Les débuts en sont au moins fort à son goût. Remuer, s'entremettre, parler, poser surtout, rien ne convient mieux à son inquiète et vaniteuse nature. La régence
lui réservait pourtant des déceptions et des amertumes de plus d'une sorte. Chose étrange! au moment où l'auteur est enfin de quelque chose, où, mêlé de plus près aux hommes et aux affaires, il semblerait devoir les reproduire plus vivants et plus animes, où Ton s'attend à voir sa malignité sagace et pénétrante se donner plus libre carrière, à ce moment la verve s'éteint, rintérêt s'efface ; à quelques portraits , à quelques scènes près , où reparaît le peintre incomparable, l'écrivain si puissamment original, les Mémoires deviennent languissants, je n'ose pas dire ennuyeux. C'est qu'il est si facile de critiquer, si malaisé d'agir, et surtout de ne pas agir tout comme ceux que l'on a blâmés ! Avoir imaginé la bizarre organisation de ces Conseils destinés à un si triste échec, avoir conseillé la banqueroute, pourvu qu'elle fut déclarée par les États-Généraux, qui ne sont bons qu'à compromettre, et s'être opposé au rappel des protestants, avoir élevé contre le système de Law les plus sages objections, et celle-ci entre autres, que, pour satisfaire des convoitises de courtisans, on en viendrait à multiplier sans mesure le nombre des billets; puis, voyant que tout le monde prenait, se faire donner à son tour douze mille livres d'augmentation sur le gouvernement de Senlis, dénigrer Louis XIV enfin , et se voir bafoué par l'abbé Dubois et réduit au rôle de Cassandre politique, toujours prophétisant et jamais écouté, ce ne sont pas là assurément de bien grands titres de gloire. Sauf le comique que l'on peut trouver à entendre discourir compendieusement ce pauvre duc, tenu à Técart des véritables affaires, mais enchn à se croire le centre de
tous les intérêts parce qu'on lui abandonne toutes les vétilles, il faudrait sauter par dessus cette insignifiante moitié de sa biographie. La régence n'eut, à vrai dire, que deux moments heureux pour M. de Saint- Simon, celui du fameux lit de justice où les bâtards furent enfin ramenés à leur rang de pairie, et celui de sa triomphante ambassade en Espagne.
La première scène est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'y insister. J'éprouve autant que personne l'admiration littéraire qu'inspirent cette merveilleuse puissance de description et d'analyse, cette aptitude à tout voir, en soi et hors de soi, et à tout rendre, au sein des mouvements les plus tumultueux que jamais peut-être âme humaine ait éprouvés ; mais je l'éprouve, oserai-je le dire? mêlée d'une sorte de terreur, à la vue de cette intensité de haine, de cette férocité de ressentiments^ de cette ivresse de vengeance qui passe de l'esprit au corps, et se traduit par je ne sais quel amoncellement d'expressions sensuelles : c( Contenu, attentif à dévorer l'air de tous, présent à tout et à moimême, immobile, collé sur mon siège, compassé de tout mon corps, pénétré de tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible et de plus vif, du trouble le plus charmant, d'une jouissance la plus démesurément et la plus persévéramment souhaitée, je suais d'angoisse de la captivité de mon transport, et cette angoisse même était d'une volupté que je n'ai jamais ressentie ni devant ni depuis ce beau jour... Je savourais avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes, qui osent nous refuser le salut, prosternés à genoux et rendant à nos pieds un
hommage au trône... Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes, à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait que par le commandement du roi, vil petit-gris qui voudrait contrefaire Thermine en peinture, et ces tètes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds. Moi cependant je me mourais de joie. J'en étais à craindre la défaillance ; mon cœur, dilaté à l'excès, ne trouvait plus d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper était infinie, et néanmoins ce tourment était déhcieux... Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance... L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles... Je me baignais dans sa rage et je me délectais à le lui faire sentir. » Jamais, à coup sûr, la haine ne s'est exprimée avec une plus originale, une plus effrayante éloquence. Mais à notre tour ne sentirons-nous pas l'indignation nous gagner, si nous réfléchissons que ces bourgeois insultés et maudits, c'étaient les nôtres après tout, et que c'était aussi la magistrature française dans sa plus auguste représentation ? Ne nous dirons-nous pas que l'homme capable de ces transports forcenés n'a pu avoir, à aucun moment de sa vie, cette calme et sereine modération, sans laquelle il ne faut pas vouloir juger les hommes ?
J'aime mieux, je l'avoue, M. de Saint-Simon dans les innocents triomphes de son ambassade en Espagne ; là, c'est dans ses plus chères déUces qu'il se baigne à
loisir, les joies et les ivresses d'un cérémonial accompli. Que M. l'ambassadeur n'ait pas su au juste l'objet de son ambassade , c'est chose prouvée , mais plus piquante sans doute pour nous que pour lui. Sa mission n'en reste pas moins curieuse à tous les titres. C'est d'abord une manifestation nouvelle de cette absorbante personnalité que nous avons remarquée dès l'origine, et qui s'étale ici plus naïvement que partout ailleurs : « Je n'y voulais aller que pour avoir la grandesse pour mon second fils et revenir tout court après. Je crus ainsi avoir fait une grande affaire pour ma maison, et me retirai chez moi fort content. » Puis les fêtes données, les honneurs rendus, l'étiquette observée, une froide visite à Loyola, une querelleuse visite à l'Escurial; puis, en guise de statistique morale, intellectuelle, politique de l'Espagne, des renseignements sur l'excellence du lait de buffle et la saveur particulière « des jambons de cochons nourris de vipères. » Toujours enfm M. de Saint-Simon, porté à voir la France heureuse et très suffisamment informée, s'il s'est couvert en temps voulu, et s'il a fait ses révérences à un degré d'inclinaison exactement conforme à sa dignité.
Cette ambassade en Espagne est le dernier acte de la courte vie politique de M. de Saint-Simon, dont la mort du régent anéantit bientôt la très médiocre et très illusoire influence. Est-il besoin de dire qu'il avait eu ses griefs contre le régime de la régence, aussi nombreux et aussi vifs que contre le gouvernement de Louis XIV ? « Nous sommes cent fois pis que sous la tyrannie passée, » écrivait-il déjà en 1718, et en 1723
un coup plus douloureux que tous les autres lui fut porté : au sacre du roi Louis XV, là où M. de Saint- Simon espérait voir revivre , au grand honneur des ducs et pairs, une foule de belles cérémonies dans le goût de celles qui se pratiquaient aux assemblées du Champ-de-Mai, il n'y eut que désordre, confusion, abaissement prémédité de la première dignité du royaume ! Au lieu de « l'esjouissance des pairs » sur laquelle il avait compté, savez-vous ce qui arriva? (( Les conseillers, maîtres des requêtes et secrétaires d'État, tous conviés , eurent les belles séances , et les gens de qualité furent placés en importuns curieux où ils purent, comme le hasard ou la volonté du grand maître des cérémonies les rangea, pour remplir les vides d'un spectacle où ils n'étaient point conviés, et où leur curiosité fit nombre inutile; tant, jusqu'aux secrétaires du roi, tout homme à collet fut là supérieur à la plus haute noblesse de France. » Vous sentez que l'on n'a plus qu'à se voiler la face pour ne pas être témoin de pareilles abominations. M. de Saint-Simon revint donc à son élément, l'opposition. Il cria à la confusion et à l'incapacité sous le ministère de M. le duc, au despotisme et à l'imbécillité sous le ministère de Fleury ; il fit et cria si bien que le cardinal, en vieillard qui n'aime pas le bruit, lui fit entendre qu'il ferait bien d'aller veiller un peu au soin de sa terre de La Ferté. C'est entre Paris et La Ferté que se partagèrent les trente dernières années de M. de Saint-Simon, demiretraite aussi agitée pour lui que l'avait été le reste de sa carrière. Même alors il vous parlera complaisamment de ses visites au cardinal-ministre, de leurs eau-
séries sur les afYaircs d'État, des conseils qu'il donne encore indirectement du moins, et, si vous voulez l'en croire, c'est à lui, M. de Saint-Simon, que la France aura dû l'acquisition de la Lorraine. Mais c'était peu que ces mesquines agitations pour cet esprit éternellement actif et bouillonnant; celles que le présent ne lui fournissait pas, il les cherchait dans le passé, rédigeant, transcrivant ses Mémoires, ravivant ses passions, distillant et savourant ses haines, jeune d'esprit à quatre-vingts ans, mais de cette juvénilité malheureuse qui nous empêche de recueillir les bénéfices de la vieillesse, et qui nous classe infailliblement au nombre des hommes qui ne savent rien apprendre et rien oublier.
Si nous avons longuement et scrupuleusement insisté sur la biographie de M. le duc de Saint-Simon, c'est qu'il nous semble que cette biographie exactement tracée conduit naturellement à l'appréciation équitable de ses Mémoires. De cet esprit tout gonflé des plus misérables vanités, quelles théories politiques peuvent sortir qui ne soient puérilement aristocratiques et rétrogrades? De ce cœur constamment ulcéré et toujours débordant de fiel, quelles appréciations faut-il attendre, sur les hommes et sur les événements, que la passion du dénigrement, la manie de la haine n'aient d'avance rendues suspectes ? On n'en juge pas ainsi cependant, et comme il passe en axiome que
l'opposition a toujours toutes les inspirations généreuses de son côté, M. de Saint-Simon se trouve travesti de nos jours en un esprit libéral et progressif, juge autorisé, appréciateur irrécusable de la politique et du gouvernement de Louis XIV.
Et d'abord on a associé, et comme identifié, le nom de M. le duc de Saint-Simon, au nom d'un prince resté populaire en France par cette seule raison, ce semble, qu'il n'a jamais régné : je veux parler de M. le duc de Bourgogne. Je ne comprends, je l'avoue, cette popularité qu'à la condition d'admettre que l'on fait toujours à merveille en prenant le contre-pied de la politique dominante, et je reste convaincu qu'une étude attentive détruira, non pas le respect qui s'attache justement aux intentions droites et sincères, mais l'estime que l'on fait à tort des vues et des principes du jeune Dauphin. A mes yeux, le règne de M. le duc de Bourgogne, c'eût été le règne anticipé de Louis XVI, de mémoire respectable et infortunée, avec un étroit bigotisme de plus, et de moins cet amour profond du peuple qui se dégageait de toutes les erreurs du XVIIP siècle. Nous avons relevé déjà les taches singulières que M. de Saint-Simon lui-même (et Fénelon plus durement encore) signale dans le caractère de son héros. Quant à son système politique, j'avoue que rien ne me le rend plus suspect que les éloges de M. le duc et pair. Ils ont les mêmes antipathies pour les princes étrangers, la même vénération pour la dignité des ducs, le même goût pour les minuties de l'étiquette, la même aversion pour le pouvoir des ministres, et M. de Saint-Simon enfin, au sortir d'un
entretien avec le prince, peut se dire avec ravissement : « J'aperçus sans chimères la chute des marteaux de l'Etat et des tout-puissants ennemis des seigneurs et de la noblesse qu'ils avaient mise en poudre à leurs pieds, et qui, ranimée d'un souffle de la bouche de ce prince devenu roi, reprendrait son ordre, son état et son rang, et ferait rentrer les autres dans leur situation naturelle. » Est-ce donc là un avenir bien désirable pour la France, bien conforme à son génie et à ses antécédents ?
Aucune vérité ne ressort de l'étude de notre histoire, plus frappante, ce me semble, et plus inéluctable que celle-ci : c'est que la France, par le progrès incessant de l'égalité civile^ par la loi de nivellement social qui préside à tout son développement, est à la fois et invinciblement une monarchie et une démocratie. Je dis l'une et l'autre, non pas l'une ou l'autre. Les erreurs et les crimes de la démocratie, quand elle a voulu supprimer son contre-poids indispensable, on ne les sait que trop ; et j'ose affirmer que si notre vieille royauté s'est compromise et perdue, c'est pour avoir été infidèle à sa mission providentiellement démocratique, c'est pour ne pas avoir compris qu'il fallait mettre la constitution sociale à l'unisson des principes administratifs qu'elle appliquait depuis des siècles, c'est pour avoir laissé faire sans elle et contre elle une révolution qui devait se faire par elle et pour tous. Quand j'entends Louis XIV dire avec dédain que le fils d'un riche négociant, qui s'était distingué comme lieutenant aux gardes partout où il s'était trouvé, (( n'est pas fait pour être colonel de régiments de cette
sorte;» quand je l'entends approuver une grossière impertinence faite par M. le duc de Coislin au prenaier président de Novion ; quand je le vois accabler de tous les éclats de son courroux M"" de Torcy, pour n'avoir pas cédé sa place à une duchesse qui n'a pas voulu la prendre, je conaprends bien que M. de Saint-Simon batte des mains ; mais pour moi cela me produit l'effet d'une conclusion qui n'aurait aucun rapport avec ses prémisses. Que ce soit un bien ou un mal, que d'autres peuples aient suivi d'autres errements et s'en trouvent à merveille, qu'il n'y ait d'autre raison à donner de cela que la volonté de Dieu, voilà ce que nous sommes par notre instinct, par nos origines, par toute la logique de notre histoire, le peuple le plus antipathique du monde au régime aristocratique.
De cette tendance de notre cjénie national, de cette loi frappante de notre histoire, de l'incapacité politique de la noblesse en France, accusée par tant de témoignages, et par nul autre plus amèrement que par le sien, M. de Saint-Simon n'en a cure en aucune façon. Ce double et irrésistible courant de monarchie et de démocratie, il le sent, il en souffre, plutôt qu'il ne s'en rend compte. Au lieu d'y voir l'inévitable enchaînement des choses, la conclusion longuement préparée par les siècles, il aime mieux en rejeter la faute sur un seul homme, Louis XIV, « ami des mélanges qui mettent tout à Tunisson, et jaloux de toute autre dignité que la sienne; » sur un seul règne, « ce long règne de la robe et de la vile bourgeoisie. » Aussi voyez combien l'irrite tout ce qui développe l'action du
pouvoir central, tout ce qui marque ou favorise le
progrès du nivellement social. L'ordre du ta?jleau, la création des inspecteurs pour l'armée, les envahissements de la robe qui « ose tout, usurpe tout, domine tout, » l'habitude qui se répaad « de marquiser ou comtiser son nom bourgeois de famille, » la légèreté française, qui fait que « tout s'étend sans autre droit que de l'oser, » tout cela lui remue la bile au même degré, et dans sa colère il s'en prend aux victimes habituelles de son humeur, le roi, les ministres et leurs commis. Oh! quand il s'agit des ministres, de ces bourgeois impudents « qui se sont mis au niveau de tout le monde et qui ont pris l'habit et toutes les manières des gens de quahté, » la politique de M. de Saint-Simon devient ce qu'elle n'est pas toujours, fort amusante. Un ministre, un vizir, comme disait l'abbé de Saint-Pierre, « un cinquième de roi de France, )) c'est la bête noire de M. le duc ; il ne fait grâce ni à Mazarin ni à Golbert, bien moins encore à Louvois ; il vous donne de l'étendue du pouvoir ministériel une définition à faire trembler, sauf à vous dire en un autre endroit que Louis XIV ne laissait pas la disposition des moindres choses à ces humbles commis; il s'enquiert de tous les maux advenus à leurs descendants, il y veut voir le doigt de Dieu, et il répète chaque fois ce refrain lugubre : « Ainsi périssent en bref, et souvent avec honte, les familles de ces ministres si puissants et si riches qui semblent dans leur fortune les établir pour l'éternité ! »
Est-ce à dire que M. de Saint-Simon soit carrément hostile à la royauté , et qu'il veuille détruire cette œuvre de centrahsation que les siècles ont opérée ?
Non : conserver Tune en lui imposant des limites de sa façon et confisquer l'autre au profit de la haute aristocratie, voilà ce qui sans doute lui conviendrait davantage. Il y a du reste tant d'obscurité, tant de contradictions dans ses théories politiques , qu'il est difficile de s'en rendre un compte bien exact. Essayons de démêler ce qu'on en peut saisir, sans entreprendre bien entendu de mettre le noble pair d'accord avec lui-même. On sera surpris peut-être de voir pour quel étrange publiciste se dressent aujourd'hui les autels d'un prétendu libéralisme; que voulez-vous? il a fait de son mieux pour rabaisser Louis XIV, et voilà certes un bien grand titre à l'admiration de certains esprits. Pour M. de Saint-Simon, comme pour son contemporain M. le comte de Boulainvilliers, le fondement et la légitimité de tout l'ordre politique et social en France, c'est la conquête franke du V® siècle. Seulement il ne faut pas demander au noble duc l'intraitable rigueur de déduction du publiciste normand. Là où M. de Boulainvilliers proclame que les Franks, ses ancêtres, doivent tout à leur épée, et rien à ce roi qui n'a été d'abord que le général d'une armée libre, élu pour la conduire aux entreprises dont la gloire et le profit devaient être communs, le magistrat choisi par les cantons pour juger les différends des particuliers, M. de Saint-Simon estime que les conquérants n'ont tenu leurs terres que de la munificence des rois, et ne se montre pas soucieux le moins du monde d'une sorte d'égalité républicaine qui passerait des envahisseurs du V' siècle à leurs descendants du XVIIl^ Pour l'un comme pour l'autre, le fait de la conquête a par-
tagé la population en deux classes, entre lesquelles doit s'élever à toujours une barrière infranchissable, les vainqueurs et les vaincus, les seigneurs et les bourgeois. Mais, aux yeux de M. de Saint-Simon, il y a entre les vainqueurs une hiérarchie incontestable, et au sommet de cette hiérarchie se placent les leudes sous la première race, les grands feudataires sous la seconde, les pairs du royaume enfin au temps heureux et regretté de Philippe-Auguste et de saint Louis.
Les ducs et pairs, le grand mot est prononcé; et voici que nous touchons le point essentiel du système historique et politique de M. de Saint-Simon. Piaffermissez votre esprit si vous ne voulez pas le sentir confondu à rénumération de tous les titres qui s'accumulent sur ces incomparables dignitaires : a tuteurs des rois, grands juges du royaume et de la loi salique, portion de la royauté, pierres précieuses et précieux fleurons de la couronne, continuation , extension de la puissance royale, colonnes, administrateurs, modérateurs de l'État. » Il va sans dire que ceux sur qui s'entasse ce luxe oriental d'épithètes jouaient un rôle proportionné à la majesté de leurs titres. Ils participaient à l'exercice de la puissance royale, ils assistaient, de droit et sans convocation, à toutes les assemblées politiques ; ils y avaient, répète à plusieurs reprises T écrivain, le pouvoir législatif et constitutif : c'était l'âge d'or enfin ; et comment l'âge de fer est-il venu?
M, de Boulainvilliers répondrait tout crûment : par les usurpations tyranniques de la royauté et les impertinentes révoltes de la bourgeoisie. M. de Saint-Simon ne met pas la royauté en cause avec autant d'aigreur,
par considération sans cloute pour Louis XIII, qui a été un si grand roi; mais il se dédommage avec acrimonie aux dépens de ses antagonistes ordinaires, la plume et la robe, la magistrature et les légistes.
Qu'était-ce que ces légistes à l'origine? Des gens de rien, de simples roturiers, qui, au lieu de cultiver la terre ou le négoce, comme leurs pareils, se mirent à étudier les lois. Les pairs et les barons se perdaient dans le fatras des coutumes, des édits, des ordonnances ; ils prirent à leur service la science des légistes. Ilsles emmenaient avec eux aux assemblées politiques; les seigneurs prenaient place sur les bauts sièges, les légistes s'asseyaient modestement sur des marcbepieds au-dessous d'eux ; le moment venu de prononcer, le seigneur se pencbait vers le légiste, et celui-ci lui soufflait à l'oreille la décision qu'il fallait rendre. Peu à peu les légistes élèvent leurs marchepieds, ils en font un banc, « entre leur dos et les pieds du seigneur ils mettent un dossier ; » enfin, montés sur ce banc, ils escaladent les bauts sièges qui se trouvaient vides ; car les lois étaient devenues si compliquées, les procès si nombreux, les discussions si fastidieuses, que pairs et barons avaient déserté : « il avait fallu opter entre l'écritoire et Tépée ; » l'épée l'avait emporté : par malheur le temps de l'écritoire était venu! Voilà les légistes qui se transforment en conseillers, en magistrats inamovibles, héréditaires, qui prétendent vérifier les édits qu'ils enregistrent, qui se font médiateurs entre le roi et le peuple, qui interviennent dans les affaires publiques, qui prennent part au gouverne-
ment, qui décernent les régences ; et peut-on savoir où ils s'arrêteront?
De là les doléances incessantes, les indignations et les véhémences sans fin et sans mesure de M. le duc de Saint-Simon. N'était cette vile bourgeoisie, ces conseillers et ces présidents, lui et les siens seraient encore en effet ce qu'étaient les pairs d'autrefois, « les gardiens de l'État et les protecteurs de la couronne. » Gardez- vous bien de lui dire que ces vieilles pairies ont disparu, qu'il n'y a plus ni comte de Flandre, ni comte de Toulouse, ni duc de Normandie, ni duc de Bourgogne, et qu'autant vaudrait chercher ses titres dans le Roman de Brut que d'en appeler à ces souvenirs évanouis. Il vous répondrait d'abord qu'il y a toujours un archevêque-pair de Reims et un évêque-pair de Laon, et ensuite que les hommes n'y font rien : la pairie étant un apanage, qui, aussitôt donné, « répand un rayon de la couronne sur le front de son possesseur ; » que, fût-on fils des sieurs Simon, Brantes et Gadenet, une fois la pairie reçue, on devient aussi grand que les plus grands ; qu'enfin (( les pairs les plus pauvres, les plus dénués d'états et de puissance territoriale, les plus éloignés de l'extraction illustre de ces grands et puissants pairs, sont leurs compairs en tout ce qui est de la dignité, rang, honneurs, grandeurs, faculté, puissance, autorité, fonctions, »
Si, de ces assertions et de ces regrets, nous avions à déduire le système poUtique de M. le duc de Saint- Simon, nous supposerions infailliblement qu'il se propose de reconstituer le parlement à sa manière, c'està-dire d'en expulser les légistes usurpateurs, tout au
moins de les reléguer honteusement sur leurs marchepieds, puis d'établir dans ce parlement ainsi transformé, tout émaillé de ducs et pairs, avec puissance constitutive et législative, le contre-poids nécessaire de l'autorité royale; en d'autres termes, d'instituer une chambre haute, auprès de laquelle l'auteur n'admettrait certainement pas la nécessité d'une chambre basse. La logique du moins le voudrait ainsi, et pourtant aucune trace de cette conclusion dans les interminables projets du noble duc, l'homme du monde qui s'est le moins fait faute de gouverner la France... par hypothèse. Peut-être comprend-il que ces légistes ont acquis, par la durée, une vitalité difficile à méconnaître, et que leurs bancs sont établis avec assez de solidité pour ne pouvoir pas être aisément renversés. Peut-être aussi sent-il, quoiqu'il ne l'avoue pas explicitement, la profonde, l'irrémédiable incapacité politique de ceux qu'il faudrait installer à titre d'administrateurs et de modérateurs de l'État, de ces seigneurs « Uvrés à l'ignorance, au frivole, aux plaisirs, aux folles dépenses, et, pour ceux qui pensaient le moins mal, à la fortune. » Quelle singulière chambre on composerait en effet avec la galerie que livre à nos risées la verve comique de M. de Saint-Simon! Et le duc de Béthune, qui n'est qu'un « frère coupe-choux », et le duc de Foix, qui n'a jamais songé qu'à se divertir, et le duc de Larochefoucauld, qui n'a ni esprit ni discernement, et le duc de Chaulnes, qui ne sait pas même lire le discours qu'il a écrit, et le duc de Goislin, qui se fait un jeu de partager les voix au parlement, et cent autres que les affaires ennuient et qui les évitent! M. de
Saint-Simon serait là pour les stimuler et les guider, il est vrai; il a sans contredit le sérieux et l'instruction que les autres n'ont pas ; vienne la régence cependant, et que M. le duc d'Orléans lui propose la présidence du conseil des finances, il répondra du ton dégagé qui sied bien à un grand seigneur, que c'est un grimoire que ces finances, et que, pour lui, il ne sait pas même les premières règles de l'arithmétique, et n'a jamais pu se mêler de sa dépense ni de l'administration de ses biens. Les bourgeois ont pourtant du bon, qui déchiiïrent ces grimoires-là.
Donc le parlement, même épuré et seigneurifié, ne sera pas le rempart opposé aux empiétements de l'autorité royale. Placerait-il cette barrière dans l'assemblée des États-Généraux? Il suffit de connaître un peu les idées de M. de Saint-Simon pour répondre négativement. Cette assemblée en effet est une réunion de trois ordres à deux desquels tout au moins il conteste toute espèce de droits politiques. Le clergé n'est devenu un ordre, et le premier, que par l'ignorance et la stupidité des laïques; le tiers-état, la vile roture, n'a qu'à se confondre dans la bassesse de son origine ; et quant aux représentants du second ordre lui-même, il y aurait à dire : car enfin il y a noblesse et noblesse, (( écume de noblesse » d'une part, « haute et véritable noblesse » de l'autre, et M. de Saint-Simon ne connaît tout naturellement que la dernière. Ce n'est certainement pas à une telle assemblée qu'il va départir un bien grand lot d'autorité, et il ne s'en cache guère : oc corps de plaignants, de remontrants, dit-il, et quand il plaît au roi de le lui permettre^ corps de proposants ; »
mais voilà tout. On peut profiter de l'erreur vulgaire qui leur assigne un grand pouvoir, si, par exemple, on a besoin de leur concours pour sortir d'un gros embaiTas financier; mais, dans ce cas, il faut se renfermer « dans les termes de confiance, de reconnaissance, de modestie, de respect, paraphraser ces choses et les compliments ; surtout brusquer l'affaire, couper court, finir, ne manquer pas de bien imposer silence. »
Où sera donc, encore une fois, ce contre-poids nécessaire de la royauté que M. de Saint-Simon ne place ni dans le parlement ni dans les États-Généraux? Il sera, faut-il le dire?., dans la banqueroute. Oui, la banqueroute n'est pas seulement cette nécessité hideuse que M. de Saint-Simon a conseillée en 1715 ; elle est encore un rouage politique et la maîtresse machine de l'État. Voici comment les choses s'enchaînent dans le bizarre système de l'auteur des Mémoires : toute affaire se ramène de près ou de loin à une question d'argent, et un prince à qui l'argent ne fait pas défaut peut entreprendre tout ce qu'il veut. Donc, lui ôter l'argent, c'est l'amener par là même à un gouvernement sage et modéré. Eh bien ! il suffit pour cela d'un petit édit ce bien libellé, bien serré, bien ferme et bien établi, » qui déclare « que le successeur à la couronne n'est tenu de rien de tout ce que son prédécesseur l'était ; que tous les engagements que le prédécesseur a pris sont éteints avec lui, et que le successeur reçoit, non de lui, mais de la loi primordiale qui l'appelle à la couronne, par le fidéicommis et la substitution, qu'elle lui a réservée à son toui* pure, nette, franche, libre et quitte de tout engage-
ment précédent. » Grâce à ce gentil expédient, il est clair que le prince ne trouvera pas nombreux prêteurs, et le voilà sage à son corps défendant. Mais nos traités, diront les étrangers? Aux étrangers, priés de se tenir pour satisfaits, on répondra que les traités ne sont pas des édits et que Ton peut bien, en se débarrassant de ses dettes, conserver ses relations. La précieuse et loyale trouvaille que voilà, et que de si rares découvertes méritent d'éloges et d'admiration ! Au moyen de cette invention merveilleuse , la banqueroute périodique, la royauté se trouve donc bien empêchée de mal faire. A la bonne heure; mais pour cette aristocratie dont il s'est constitué le champion, que va demander M. le duc? Réclamera-t-il nettement, comme M. de Boulainvilliers, la dispersion de l'autorité publique sur tous les points du territoire, le rétablissement des souverainetés locales, le retour à l'indépendance individuelle, toutes les conséquences auxquelles pousse la logique enfm, quand on prend pour point de départ la conquête et l'état politique créé par la conquête? Aucunement; M. de Saint-Simon ne se sent pas la moindre velléité d'aller trôner à Blaye ou à Sentis, et Versailles lui est aussi indispensable que l'air et la lumière. Ainsi cette grande œuvre des siècles, la centraUsation, ne sera ni inquiétée ni détruite; il est bien plus simple de la confisquer, non pas au profit de toute la noblesse dont M. de Saint-Simon n'a qu'un fort médiocre souci, mais à l'avantage de la haute aristocratie, la seule dont l'intérêt lui soit vraiment à cœur. Il en indique le moyen : supprimer ces suppôts du démon, ces odieux secrétaires d'État, puis partager.
morceler les ministères, et en faire ces conseils spéciaux que l'on mit à l'essai sous la régence avec un si déplorable résultat. QueU[ues maîtres des requêtes, admis dans ces conseils, y débrouilleront les alTaires que les bommes d'épée peuvent bien ne pas connaître ; mais les ducs y conserveront la baute main, et leur légitime ambition trouvera enfin de quoi se satisfaire. (( Je représentai, dit l'auteur, que cet établissement flatterait extrêmement les seigneurs et toute la noblesse, éloignée des affaires depuis près d'un siècle, et qui ne voyait point d'espérance de se relever de l'abattement où elle se trouvait plongée; que ce retour inespéré et subit du néant à l'être toucherait également ceux qui en profiteraient par leurs nouveaux emplois, et ceux encore à qui il n'en serait point donné, parce qu'ils en espéreraient dans la suite, par l'ouverture de cette porte, et qu'en attendant ils s'applaudiraient d'un bien commun et de la jouissance de leurs pareils. » Il y a bien un embarras qui frappe M. de Saint-Simon, c'est (( l'ignorance, la légèreté, l'inapplication de cette noblesse accoutumée à n'être bonne à rien qu'à se faire tuer, et à croupir du reste dans la plus mortelle inutilité. » Mais, si l'on voulait s'arrêter à tout, on ne viendrait jamais à bout de rien.
Plus d'un motif nous a déterminé à insister longuement sur les théories politiques de M. le duc de Saint- Simon. On en parle aujourd'hui beaucoup plus qu'on ne les étudie dans le détail de leur bizarre mécanisme^, et ceux-là mêmes qui passent condamnation sur elles, les supposent intentionnellement libérales, et, grâce au demi-silence dont ils les couvrent, les introduisent
à ce titre dans les controverses d'aujourd'hui. Or nous soiitenons qu'il n'y a rien au monde de moins libéral que le système et que l'esprit de M. de Saint-Simon, rien de plus étroitement rétrograde, rien de plus puérilement aristocratique, rien de plus répugnant au génie et aux tendances de notre pays. Pourtant, diton, il a parlé avec enthousiasme des inspirations généreuses de Vauban et de Boisguilbert, et il leur a appliqué les qualifications méritées de citoyens et de patriotes. Entendons-nous, et faisons d'abord, s'il vous plaît, la part de la sympathie native que se sent M. le duc pour tout ce qui a couleur d'opposition. Remarquons ensuite qu'il ne les admire et ne les exalte qu'à la condition de regarder l'Église et la noblesse comme parfaitement désintéressées dans leurs projets. Eh bien! à nos yeux, ces projets n'étaient vraiment sensés et patriotiques qu'à la condition que l'Église et la noblesse y seraient fort intéressées, c'est-à-dire qu'elles seraient soumises, en matière d'impôts, à l'empire du droit commun. On insiste et on allègue les préférences hautement manifestées par notre auteur pour le gouvernement de l'Angleterre . Voilà une corde qui doit vibrer aujourd'hui ; à faire l'éloge de la constitution anglaise, on gagne je ne sais quel parfum de libéraUsme aristocratique qui est tout à fait du bel air. Veuillez prendre garde cependant que M. de Saint-Simon associe Vienne aux sympathies qu'il témoigne pour Londres, et j'ai peur, en vérité, que cela ne gâte un peu la thèse. Et puis de quoi les félicite-t-il, en définitive? (( De détester la plume et la robe, et de n'employer dans les conseils que des gens de qualité ! » Quant à ce qu'il
y a de vraiment libéral dans la constitution de Taristocratie anglaise, et ce en quoi justement elle se rapproche de notre démocratie, à savoir, d'ouvrir incessamment ses rangs aux services, au travail et au mérite, on peut affirmer sans crainte que cela n'aurait obtenu en aucune manière les louanges de M. de Saint-Simon. Ce n'est pas le représentant d'une opinion libérale qui eût écrit avec dédain : « Vauban, qui s'appelait Leprétre, était de Nivernais ; s'il était gentilhomme, c'était bien tout au plus... Rien donc de si court, de si nouveau, de si plat, de si mince ; » ou bien : c( Catinat était arnère-petit-fds du lieutenant général de Mortagne au Perche; c'étaient apparemment des manants de là autour. » Jusqu'où M. de Saint-Simon peut porter ce pédantisme aristocratique, c'est chose incroyable à qui ne lit pas ses Mémoires avec une scrupuleuse attention. Il s'étonne très sérieusement qu'une c( femme de la robe, » devenue chancelière , ait des manières et de l'esprit, et il affirme qu'ayant trempé dans la bourgeoisie , il lui en reste infailliblement c( quelque petite odeur. » Il va plus loin, il va jusqu'à dire que si dans les hautes classes les sentiments, les courages, les vertus se sont abâtardis, la faute en est (( au mélange du sang opéré par les mésalliances. » Délicieuse impertinence, en vérité, et qui ne messied pas à un Carlovingien de la plus pure extraction. M. de Saint-Simon, après avoir cité du roi Philippe V je ne sais plus quel trait qui le révolte, s'écrie : « Ces princes sont-ils faits comme les autres humains? » Mais vousmême, M. le duc, seriez-vous par aventure autrement fait que nous ?
Nous serons très bref, faute de pouvoir être suffisamment long, sur ce qui nous reste à considérer dans les Mémoires de M. le duc de Saint-Simon. Réviser les jugements qu'il a portés sur les hommes et sur les choses de son temps, ce ne serait pas moins entreprendre que de refaire et l'histoire du règne de Louis XIV et la biographie des innombrables personnages qu'il a plu à l'auteur de mettre en scène, au gré de ses passions et de ses rancunes. Si nous avons réussi d'ailleurs à donner une idée vraie de sa vie, de son caractère, des travers de son cœur, des préoccupations habituelles de son esprit, de ses théories politiques enfin, si tant est que de pareilles chimères méritent ce nom, il nous semble que par là même nous avons jugé d'avance la partie historique et biographique de cette œuvre volumineuse, et qu'il nous sera permis de nous borner, sans être trop incomplet, à quelques observations d'ensemble. Est-il besoin de dire que le peintre, l'écrivain, l'artiste inimitable demeure toujours et complètement en dehors des sévérités qu'il nous paraît juste d'avoir pour l'homme, pour le publiciste et pour l'historien? Et je crains bien en vérité que, dans notre France adoratrice de l'esprit, la séduction exercée par cet admirable talent n'ait contribué pour la plus large part à égarer l'opinion sur la valeur réelle et sur l'autorité des renseignements que peuvent fournir les Mémoires pour l'appréciation de la grande époque qu'ils embrassent.
Pour la partie qui concerne le règne de Louis XIV, on se demande d'abord comment un homme constamment tenu à l'écart, à cause de sa dignité et de son esprit selon lui, à cause de son caractère et des justes défiances qu'il inspirait selon nous, a pu être si exactement informé d'une multitude de faits accomplis, de discours tenus dans les conseils du souverain, dans le cabinet du roi et des ministres, dans la chambre, dans « la niche » de M'"" de Maintenon, dans les chancelleries et les cours étrangères, là où M. de Saint-Simon pénétrait ou très rarement ou jamais. La surprise redouble quand vient la régence ; il est aux affaires alors, et même, sllfaut l'en croire, fort avant dans les affaires ; eh bien ! pour les choses de l'intérieur qu'il croit avoir sues, qu'il aurait dû savoir, on relève aujourd'hui ses ignorances et ses erreurs en assez bon nombre ; et quant aux ailaires du dehors, il avoue tout net qu'il n'en sait rien, et se borne à compiler assez ennuyeusement les papiers que lui livre M. de Torcy. Étonnante contradiction ! Membre du gouvernement, mais nullement absorbé par ses fonctions, quantité de faits lui échappent, et il ne s'en cache même pas; relégué au contraire dans une opposition chagrine et frondeuse, il sait tout, il pénètre les secrets de l'État comme les mystères de la diplomatie, il démêle les manoeuvres du champ de bataille comme les scandales des existences individuelles. Y aurait-il des lumières d'état pour les gens qui sont ou qui se croient en disgrâce ?
M. le duc de Saint-Simon n'a pas dédaigné de nous apprendre lui-même où il puisait ses informations, et
les renseignements qu'il nous donne à cet égard sont "
de nature à nous édifier sur le degré de confiance que \
nous pouvons lui accorder. M. le chancelier, fort dis- i
proportionné d'âge avec lui, Pontchartrain le fils et \
Desmarets, l'un et l'autre très bourrus, même à l'en- ] droit du noble duc qui prétend les couvrir souvent de
sa protection, ne semblent pas avoir fourni matière à \
ses investigations. Chamillart est l'incapable que vous j
savez, et de plus il s'avise de pratiquer à ses heures la !
discrétion et la gravité. M. de Saint-Simon a des \ accointances plus intimes sans doute avec les ducs de
Chevreuse et de Beauvilliers; il l'affirme du moins, et !
à coup sûr il n'épargne rien pour les entretenir. Mais j
voyez le malheur ! M. le duc de Chevreuse « est sujet {
à raisonner de travers. Son esprit, toujours géomètre, ;
l'égaré par règle dès qu'il part d'un principe faux. :
Il se persuade quelquefois des choses absurdes et les i
veut persuader aux autres. » Et M. de BeauviUiers ? !
Oh! M. de Beauvilliers, « sa charité pour le prochain : le resserre dans des entraves qui le raccourcissent-:
par la contrainte de ses lèvres, de ses oreilles, de ses :
pensées, » et c'est un jour M. de Saint-Simon qui i
(( prend la liberté de le gronder de sa profonde igno- j
rance de tout ce qui se passe à la cour, et de cette cha- I
rite mal entendue qui le tient si renfermé dans une '
bouteille. » Il faut convenir que les lumières viennent [
malaisément de ce côté-là. Le peu qu'ils auraient su, j
les deux ducs le lui auraient-ils dit? J'ai peine à le ;
croire, quand je vois M. de Saint-Simon, en 1708, i
réduit à deviner que le duc de Chevreuse est ministre i
d'État sans en avoir l'apparence, et cela depuis quatre i
ans. Où donc enfin puisera-t-il ses informations ? Nous y voici : il y a d'abord la famille de Chamillart, où il va tous les soirs entre onze heures et minuit. Il est bien vrai (et je ne fais que transcrire) que la mère y a très peu d'esprit, que les frères y sont des imbéciles, le fils un innocent, et deux des filles de véritables folles; mais on y trouve aussi l'aînée, « la petite Dreux, » qui a du sens et avec qui l'on peut causer. Et puis elles bavardent toutes enfin, et M. de Saint- Simon, qui a de la perspicacité plus qu'il n'en faut, tire de leurs commérages ce qu'elles ne soupçonnent guère y avoir mis. Il y a enfin les dames de ses amies, vieilles et jeunes, et, ce que je n'aurais osé dire, « les valets très principaux, et qui, à toute heure dans les cabinets du roi, n'y avaient pas les yeux ni les oreilles fermés. » A ces renseignements de bas étage, M. de Saint-Simon ajoute le fruit de ses propres observations et les découvertes de son ardente curiosité, curiosité excessive en effet, et qui, poussée à ce point, peut mener tout droit à l'excessive crédulité.
La critique la moins rigoureuse pourrait déjà contester, ce me semble, l'autorité d'un témoignage qui repose sur de pareils fondements. Et que devra- 1- elle faire, si elle tient compte en outre des passions, des ressentiments, des chimères de l'auteur? A puiser aux sources avouées par M. de Sahit-Simon, le moindre risque que l'on coure, c'est de voiries choses par leur côté le plus mesquin, d'élever une intrigue misérable à la hauteur d'un grand intérêt, de chercher dans le galetas de Nanon Balbien, dans la chambrette de M"' de La Ghausseraye le levier qui soulève les peuples
et les empires. Aussi M. de Saint-Simon est-il, non sans motifs, partisan de cette philosophie historique qui rattache les plus grands résultats aux plus petites causes. Il nous le dit en propres termes, et il serait aisé de s'en apercevoir même sans son aveu. N'arracher que des misères aux femmes et aux valets que l'on interroge, c'est chose toute naturelle; grossir ces misères, en faire des monstres, y voir l'origine des événements les plus considérables, y trouver ample matière à critique et à dénigrement, y délecter sa haine enfin, c'est par malheur la tendance instinctive et irrésistible de Tauteur des Mémoires. Quelle étrange histoire pourtant que celle-là, et combien de fois copiée depuis pour la satisfaction des préjugés ou des passions les plus iniques ! Écrivains qui cherchez dans la complexité et l'antagonisme des plus graves intérêts, dans les calculs d'une politique élevée, dans les inspirations d'un royal patriotisme, les causes des grands événements d'un grand règne, laissez là vos investigations laborieuses : ces causes sont toutes faciles et toutes simples à pénétrer avec M. de Saint- Simon. La guerre de Dévolution? caprice belliqueux de Louis XIV. La guerre de Hollande ? rivalité des Le Tellier et des Golbert. La guerre de la Ligue d'Augsbourg ? vengeance de Louvois gourmande pour une fenêtre mal construite à Trianon. Quant à la guerre de la succession d'Espagne, M. le duc, entraîné, comme il lui arrive quelquefois, par la force de l'évidence, reconnaît impUcitement que nous avions pour nous le droit et la justice. Mais soyez sûr aussi que cette équité passagère sera tristement compensée, quand
viendra son jugement sur les détails de cette grande lutte.
Ici je sens, dans toute son étendue, la gravité de l'accusation que j'hésite à porter, et je supplie tout lecteur impartial de vouloir bien recourir au texte même pour contrôler mes assertions. Dans cette guerre de dix années à laquelle M. de Saint-Simon jugea convenable d'assister en simple témoin et en critique plutôt qu'en acteur et dans les rangs de nos soldats, nous avons eu nos fautes et nos malheurs sans doute, on les connaît au point de les exagérer fort souvent, mais nous avons eu nos victoires aussi, et, après tout, le dernier mot nous est resté. Eh bien ! ouvrez les volumes de M. de Saint-Simon et comparez, je vous prie, le récit de nos revers au récit de nos succès : pour Friedlingen, Hochstedt, Almanza, Villaviciosa, Denain, quelques lignes seulement, deux pages au plus, la portée de nos avantages rabaissée, nos soldats qui vainquent à la grande surprise de leur chef, le nom du général vainqueur omis ou à peine indiqué, parce qu'il s'appelle Villars ou Vendôme ; pas un mot d'éloge, pas une lueur de joie, pas un éclair de patriotisme. Oh! s'il est question de Blenheim, de Ramillies, de Turin, d'Audenarde, de Malplaquet, alors les pages s'accumulent, les détails se multiplient, les fautes sont analysées, les conséquences grossies, les désastres prévus, leurs auteurs dénoncés à la vindicte publique dans la postérité la plus lointaine. Ceux-là seuls trouveront grâce devant lui, qui sont mal en cour et que recommande leur tracassière ou boudeuse opposition. Serait-il vrai, comme il nous le dit lui-même, que ses
ennemis l'en accusaient, serait-il vrai qu'il « se délectât de tous les mauvais succès, » qu'il se réjouît des revers de la France ! Ah ! écartons cette injurieuse supposition, et plaignons plutôt cet esprit malade, que la passion aveugle, que l'envie exaspère, que la haine dévore. Plaignons-le, excusons-le ; mais, de grâce, gardons-nous de le prendre pour oracle et pour guide ! Voyez-le dans les circonstances même où il est le plus complètement désintéressé, le mal a pour lui je ne sais quel mystérieux attrait; il se complaît dans les hypothèses odieuses, dans les noires préméditations. La mort d'Henriette d'Angleterre et de la reine d'Espagne, de M. le duc et de M'"'' la duchesse de Bourgogne, de M. le duc de Berry, de Vendôme, de Louvois, empoisonnement, toujours empoisonnement. La malignité y trouve son compte, et, disons-le, la crédulité aussi, que personne ne poussa plus loin que M. de Saint-Simon. Lisez, au tome troisième, certain fait surnaturel qu'il vous rapporte, ce non pour l'approuver, mais pour le rendre, » et qui se trouve, en un de compte, de la plus merveilleuse exactitude. A vrai dire, ce récit n'est pas de nature à recommander infmiment le témoignage historique de M. de Saint- Simon.
On se sent à l'aise quand on arrive à l'appréciation des jugements portés par l'auteur sur les personnages très nombreux et très variés qu'il met en scène dans ses Mémoires. Ici en effet critiques et panégyristes tombent d'accord, ou peu s'en faut, sur les réserves qu'il est indispensable de faire, si l'on veut éviter l'iniquité et l'injustice, en empruntant à M. de Saint-
Simon les contours et les lignes principales de ses portraits impérissables. Les uns comme les autres, à des degrés divers, le trouvent sobre et contraint sur l'éloge, à moins qu'il ne s'agisse d'accabler un ennemi sous le poids écrasant d'un parallèle ; prodigue, emporté, fougueux, féroce, dans le dénigrement et dans la haine. Et pourquoi toutes ces haines ? On pénètre bien la cause de quelques-unes : c'est que Villars, « pied-plat sorti du greffe de Gondrieux, » est devenu duc héréditaire ; c'est que Vendôme commande les armées et aspire au rang de prince du sang ; c'est que M. du Maine précède les ducs et pairs ; c'est que M. de Noailles est brillant, habile et heureux. Pour d'autres, on s'évertue vainement à en deviner l'origine, et on en vient à se demander si ce ne sont pas les qualités mêmes du personnage qui ont excité la verve mordante de M. de Saint-Simon. Je m'imagine qu'un Louis XIV moins majestueux, moins imposant, moins roi, eût été mieux à son goût, et que M""' de Maintenon, cette noble femme qu'il a si indignement traitée, eût eu part aussi à sa débonnaire indulgence s'il lui était advenu de ressembler un peu à M''" Choin. Mais avoir, avec une âme élevée, une distinction exquise, fonder Saint-Cyr pour les filles de ceux que le dédaigneux seigneur appelle l'écume de la noblesse, s'asseoir enfin auprès du trône, y mériter les respects universels, et n'être pas fille de duc et pair, voilà qui est absolument intolérable. Cette usurpation insolente du bel esprit et des nobles manières n'autorise-t-elle pas, comme représailles, la calomnie et les gros mots ? En dépit du charme que possède trop souvent la
méchanceté, en dépit de la difficulté que l'on éprouve à protester contre la ressemblance quand le peintre tient le pinceau comme personne ne l'a su tenir, la justice se fait peu à peu sur les portraits qu'a tracés M. le duc de Saint-Simon. Des travaux excellents se publient, des pièces authentiques se produisent, les réclamations et les rectifications surviennent en grand nombre; espérons qu'un sentiment général d'équité envers un grand souverain, envers une glorieuse époque, achèvera l'œuvre commencée, et inspirera, à l'égard des arrêts portés par l'auteur des Mémoires^ une légitime et souhaitable défiance, qui n'atteindra en rien sa renommée littéraire.
L'écrivain qui a légué à la France tant de pages immortelles sera lu, goûté, admiré chaque jour davantage ; c'est l'honneur de notre pays de ne déchirer aucun de ses chefs-d'œuvre, de ne répudier aucune de ses gloires. Que l'admiration littéraire aille aussi loin que l'on voudra, ce ne sera jamais trop loin ; nous demandons seulement qu'elle n'égare et n'enivre point ceux qui la ressentent ; nous demandons que l'on ne délivre pas un certificat de probité courageuse au courtisan tantôt souple et aplati, tantôt jaloux et grondeur dont nous avons étudié le caractère ; que l'on n'abrite aucune opinion politique derrière les utopies mesquines ou odieuses que nous avons exposées ; que l'on n'érige pas en juge irrécusable des plus grandes choses et des plus éminents personnages de notre vieille monarchie l'homme dont les assertions, entachées de passion, d'envie, de haine^ de vengeance, sont à tout moment contestées et contestables. Sans ces réserves
toujours présentes à l'esprit, nous n'hésitons pas à dire que la lecture des Mémoires ne nous paraîtrait pas sans dangers. Voilà donc votre grand XVII® siècle, votre siècle de Bossuet et de Fénelon, diraient avec dédain ceux qui cherchent dans le mépris du passé la justification de je ne sais quelles théories absurdes ou perverses pour l'avenir ; et voilà ce que c'est qu'un roi, une cour, une noblesse, crieraient à leur tour ces niveleurs impitoyables que les grandeurs olTusquent et contrarient. D'autres, calmes et sceptiques, souriraient en eux-mêmes, et, attribuant à M. de Saint-Simon le don de seconde vue, croiraient tout simplement qu'il a vu l'homme tel qu'il est, tel qu'il sera. Dangereuse école que celle de ces moralistes incrédules qui, maussades ou rieurs, doutent également de l'humanité, grondent les jeunes gens de leurs admirations et traitent l'enthousiasme de niaiserie ! Ceux-là ne trouveront que trop, chez l'auteur des Mémoires, à satisfaire leur humeur chagrine et dénigrante. Mais notre temps a besoin d'une foi plus sympathique et d'une inspiration plus généreuse.