‹ Vieilleries historiques et littérairesChapitre 7 sur 10 · A CHANTELOUP · texte numérisé non relu

A CHANTELOUP

L'histoire nous offre parfois de surprenantes contradictions, et c'est chose difficile que de conciUer entre eux, même rendus à de faibles distances, ce qu'on appelle solennellement les arrêts de la postérité. A en croire les derniers biographes de Marie-Antoinette , cette reine infortunée aurait été victime d'un principe politique avant d'être livrée en proie aux fureurs révolutionnaires; son crime irrémissible, bien qu'involontaire, serait le renversement, consacré par soq mariage, des vieilles traditions internationales de la France ; ce stigmate qui la désigna aux bourreaux et aux mégères, V Autrichienne, lui avait été attaché au front par des princes, des courtisans, des hommes d'État, et peut-être serait-il téméraire d'affirmer que le sang versé sur l'échafaud en ait fait entièrement disparaître la trace. Singulier contraste cependant : fauteur de ce mariage envisagé comme une sorte de félonie politique , l'instigateur principal de l'aUiance

ift.

incriminée, V Autrichien, pour tout dire, Autrichien d'inclination, de cœur, presque de naissance, c'est M. le duc de Ghoiseul, et M. le duc de Ghoiseul a laissé un de ces noms, assez rares chez nous, auxquels s'attache encore une sorte de popularité. Le jugement définitif à prononcer sur son compte dépendra beaucoup de la publication d'une volumineuse correspondance administrative et diplomatique, qui doit certainement exister, et que nos enfants liront peut-être ; réduits à ce qu'on sait actuellement, les écrits de diverse étendue qui touchent à ces douze années de ministère portent l'empreinte d'une sorte d'hésitation plutôt bienveillante qu'hostile : c'est un mélange d'éloges quelquefois excessifs et de restrictions tempérées, de réalités un peu adoucies et d'hypotlièses un peu suspectes, où l'on ne se fait pas aisément une opinion motivée : le seul homme d'État de cette époque , dit un panégyriste discret, obligé toutefois de reconnaître un peu plus loin que son héros n'a rien fait de salutaire ni de durable. Ame parfaitement noble, cœur de gentilhomme, esprit étendu et profond à ses heures, ^'écrie un autre, mais exposé au risque de ne passer que pour un fat sous une forme sérieuse de gouvernement. Tel qui le grandit un peu plus que de raison avoue en conscience qu'il le compare aux pygmées circonvoisins. Il était indiscret, c'est vrai ; léger, ses amis le confessent ; maintes fois insolent, on n'y saurait contredire ; mais il éleva l'indiscrétion jusqu'à la franchise, l'insolence jusqu'à la dignité, la légèreté jusqu'à l'indépendance, et c'est plaisir de voir d'assez vulgaires défauts se convertir ainsi en de hautes qualités.

Au total donc la louange, la sympathie dominent : reste pour nous l'embarras d'en rechercher la cause. Ce ne peut pas être l'adhésion un peu équivoque, et en tout cas plus intéressée que réfléchie, de M. de Choiseul aux prétentions parlementaires, ni la pensée de je ne sais quel compromis entre l'autorité royale et les usurpations du palais : on sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur le caractère et sur les résultats probables du rôle politique ambitionné par la magistrature ; et le beau mérite, d'ailleurs, que de lier les mains à cet inerte gouvernement de Louis, XV qui ne savait rien faire 1 Ce n'est pas davantage, sans doute, l'expulsion d'un (( ordre fameux », comme on dit en style de haute circonspection : nous ne sommes plus, Dieu merci, au temps où le jésuite, proprement dépecé, était absolument nécessaire à la bonne composition de nos repas, et voici les plus récents historiens de M. de Choiseul qui nous apprennent que le ministre a chassé sans colère et sans passion les religieux qui avaient été ses maîtres, de l'air d'un voyageur écartant un caillou de son chemin, pour complaire un peu à l'Espagne, pour flatter un peu le parlement, peut-être aussi, par un artifice qu'on appréciera, pour distraire un peu l'opinion publique des hontes très prochaines d'un lamentable traité. Serait-ce l'amitié bruyante, la protection méticuleuse accordée à Voltaire et à quelques chefs de la secte philosophique? Il n'y a guère apparence. Le départ est fait de longue main parmi nous de ce qu'il faut prendre à Voltaire et de ce qu'il faut en laisser ; il n'est pas tout à fait démontré que la partie généreuse, libérale, humaine, des idées dont Voltaire était l'apôtre

fût justement celle qui agréât le plus à M. de Choiseul ; nous sommes gens sérieux, enfin, et qui ne faisons cas que des amitiés solides, de celles qui résistent aux chutes et aux disgrâces. Or, l'attachement de Voltaire pour M. de Choiseul et les bonnes grâces de M. de Choiseul pour Voltaire, tout cela prit fin avec la catastrophe ministérielle ; la philosophie passa à l'ennemi, au chanceUer, à M. d'Aiguillon, à M"*" du Barry.

Quoi ! deux baisers sur la fin de ma vie ! Quel passeport vous daignez m'envoyer!

Deux! c'est trop d'un, adorable Egérie; Je serais mort de plaisir au premier.

Il nous faut donc une autre explication, et je n'en sais qu'une : le constant bonheur qui favorisa M. de Choiseul, et qui s'obstine à ne le point abandonner. Jamais, en effet, carrière ne se déploya plus visiblement que la sienne sous l'influence d'une heureuse étoile. Né pauvre, quoique de très noble famille, il trouve un million de revenu dans un de ces mariages parfaitement honorables que l'on appelait mésalliances. De Rome, où l'avait jeté le plus heureux début diplomatique, des incartades calculées, des hauteurs dont l'abjection de la politique générale fait ressortir l'inconvenance, le poussent à Vienne, et c'est à Vienne que se trouve en ce moment le nœud des plus graves questions, le centre des intrigues et des intérêts d'où va sortir une combinaison nouvelle. Cette combinaison, la conception politique qui nous rapprochait inopinément de l'Autriche, loin d'être absolument à blâmer, avait certes de hautes et d'utiles parties : il était

logique de ne pas confondre Marie-Thérèse avec Charles-Quint ou Ferdinand II, il était bon de mettre fin à un antagonisme qui n'avait plus de cause, il était avantageux de soustraire à l'influence britannique un vaste empire, à l'action britannique l'une des plus grandes armées continentales dont on pût se servir contre nous. Serait-on recevable d'ailleurs à soutenir, en thèse générale, qu'il y ait des alliances mauvaises? Tout y dépend, ce semble, de deux choses : l'équitable réciprocité des obligations contractées, et la loyauté qui préside de part et d'autre à leur accomplissement. L'histoire atteste par malheur que, dans le rapprochement de 1756, nous avons été en toute simplesse des instruments et des dupes. Eh bien ! par une fortune inexplicable, la première dupe, le principal auteur de l'alliance, l'ambassadeur et le ministre auquel remonteraient justement tous nos mécomptes, se trouvera placé, du fait de l'histoire elle-même, dans une sorte d'irresponsabilité. Riez des conférences de Babiole, de M. de Kaunitz et de M^^ de Pompadour, voire de l'abbé de Bernis, malgré son honorable conduite, à la bonne heure ! Quant à M. de Choiseul qui a négocié le premier traité de Versailles, qui a conclu le second traité de Versailles, qui en a rempli et dépassé les plus onéreuses conditions, qui devait subir, avec le ridicule d'une conception fautive, la honte d'une exécution inepte, on ne rit pas de cet homme-là, et par cette seule raison peut-être que c'est lui qui rit des autres. Cinquante ans plus tôt, pas un revers ne nous atteint qu'on ne s'en prenne au pauvre Chamillart, et je ne dis pas que l'on ait tort : de 1758 à 17G3, le détenteur de trois

portefeuilles n'a rien à voir dans nos désastres ; les défaites s'inlligent à nos armes au-dessous de la sphère qu'il habite : Lagos revient à M. de la Clue ; Minden regarde MM. de Broglie et de Contades ; et les bonnes gorges chaudes que Ton peut faire sur la bataille de M. de Conflans ! Il n'est pas jusqu'aux, hontes ineffaçables du traité de Paris que l'on ne rende légères à M. de Choiseul : paix nécessaire, dit-on; oui, paix nécessaire pour clore ignominieusement une guerre de fantaisie ; épuisement de nos ressources, sacrifice de notre prestige pour une cause qui n'était pas la nôtre ; triomphe du brutal égoïsme de l'Angleterre sur l'apathie capricieuse d'un gouvernement indigne de la France.

Mais le pacte de famille ? Grand mot et petite chose, en vérité, expédient sans portée réelle d'une politique théâtrale qui spécule avec succès sur les bévues de l'opinion. Au jugement même des plus bienveillants, ce pacte trop célébré a seulement constaté un fait, à savoir que des Bourbons régnaient à Madrid et à Naples, et qu'ils ressentaient vivement les revers et les outrages trop docilement subis par le chef de leur maison. On voit sans peine les charges que ce rapprochement dynastique pouvait, en telle occasion, imposer à la France, et les embarras de plus d'une sorte qu'il était de nature à lui susciter ; on découvre malaisément la compensation légitime, le sérieux appui, les éléments de force et de succès qu'elle y pouvait trouver. Se flanquer de deux cadavres pour lutter contre deux géants, c'est tout au plus le moyen d'amortir les coups ; ce ne saurait être une garantie de les éviter.

et encore moins de les rendre. Mais quoi! il s'agissait, selon la spirituelle expression d'un publiciste, d'encadrer convenablement le traité de Paris : les jésuites d'un côté, le pacte bourbonien de l'autre, et le tour était joué. Et puis M. de Choiseul a eu ce bonheur ou cette habileté de se fonder une renommée, et qui dure, sur la base habituellement fragile des possibilités et des hypothèses. Ce qu'il a fait, en y ôtant le vernis philosophique et les allures dégagées du gentilhomme, ne vaut pas grand'chose, on en convient : honneur et gloire à ce qu'il aurait pu faire ! 11 aurait pris une rude revanche sur l'Angleterre, à moins que... Il aurait empêché le partage de la Pologne, mais... Il aurait soulevé les colonies américaines, si... Sept années de ministère après le traité de Paris n'ont pas pu suffire à tout cela, et la disgrâce est venue, l'heureuse disgrâce ; puis la chance si désirable de ne pas prendre la place de M. de Maurepas ; puis enfm, après les joies de la popularité, la mort avant le temps qui aurait pu les attrister... C'est être heureux dans la plénitude des conditions que le vieux Solon expli({uait à Crésus.

Comment se fait-il que notre dénigrante époque confirme, amplifie ce bonheur-là, et y soumette en quelque sorte une bonne part de ses appréciations? Je me permettrai d'en indiquer deux causes entre bon nombre d'autres que l'on pourrait alléguer.

Il y a chez nous, depuis quelque quatre-vingts ans, une puissance fort respectable, en dépit de ses fredaines, et avec laquelle bien fou qui ne sait pas compter. Une pauvre vieille aveugle nous en a marqué à jour fixe l'avènement et le nom : « Il est du bel air mainte-

nant, écrit-elle le 7 janvier 1772, d'être de ce que nous appelons aussi l'opposition. » Si l'appellation nous paraît roturière, n'oubliez pas que la chose est de patricienne origine ; elle a bien pu se faire peuple et affecter même de très vulgaires habitudes le jour où il était habile ou prudent de cacher ses parchemins; mais aujourd'hui que la tourmente est passée, elle relève çà et là ses armoiries, et voyage en quête des nobles aïeux qu'elle aurait le droit de revendiquer. Ne l'en blâmons pas. Outre qu'il n'y a rien à reprendre au très légitime désir de s'avouer de bonne maison, fe puissance en question est à la fois, sur ce point-ci, dans le vrai de son passé'fet dans le vrai de sa logique : les doctrines qu'elle préconise impliquent l'existence d'une aristocratie ; avis seulement à ceux qui ne comptent guère de quartiers. On voit par là même à quelles adresses ont dû aller les plus agaçantes cajoleries. M. le duc de Saint-Simon, enrôlé tout des premiers, reçoit encore à l'heure qu'il est les honneurs du drapeau, et se rengorge. Ne serait-ce pas aussi une bien précieuse recrue que M. le duc de Ghoiseul? On le croit, on a raison, et je m'explique ainsi d'abord les ménagements infmis que l'on met à juger sa politique et sa personne. Nos philosophes lui rendent les gracieux procédés dont il usait lui-même à l'égard de leurs ancêtres. C'est justice.

A cette première cause de partialité ou d'indulgence tout au moins dans les modernes appréciations, une autre vient s'ajouter. Tant de bouleversements, tant de prodiges nous séparent de ce monde où ont pourtant vécu nos pères, qu'il est devenu pour nous, ce monde-

là, un terrain tout propre aux exhumations curieuses, quelque chose de si complètement mort, de si parfaitement impossible à refaire, qu'on peut y pénétrer, par la science et par l'imagination, comme dans une nécropole, y chercher des types évanouis, et leur demander le secret d'une société dont l'image même a disparu. Qu'était-ce au juste que ces vieilles qualités, et toutes françaises, dont il est question dans les histoires et que nos grand'mères prétendaient connaître encore, cette urbanité parfaite et cet aimable enjouement, ce bon goût et cette grâce, cet esprit si juste sans lourdeur, cette sagesse souriante et facile, tous ces contraires du pédantisme gourmé, de l'ignorance hâbleuse, de la morgue égoïste et renfrognée? Comment nous représenter cette création de nos rêves, une grande dame, cet idéal perdu, un talon rouge? Les archéologues se mettent à l'œuvre, les poètes les suivent, le public regarde, quoique le jeu ne soit pas peut-être sans danger; mais pourquoi tant d'efforts? Ce représentant du passé, ce type charmant, cet idéal que vous cherchez, le voici, c'est M. le duc de Choiseul : indulgence et sympathie pour l'homme d'État, si l'homme du monde réussit à vous séduire, comme il en a séduit tant d'autres.

Et il y réussira. Je vous l'ai dit, M. de Choiseul a toujours été heureux ; il l'est encore. Un nouveau bonheur, qui n'est sans doute pas le dernier, vient de lui advenir, la publication de la Correspondance inédite de M"" Du Dcffand, précédée d'une excellente notice de M. le marquis de Saint-Aulaire. Le ministre de Louis XV soi'tira-t-il plus aimé, plus aimable encore

de celte curieuse et intéressante lecture ? Au point de vue des impressions dont je viens d'analyser les éléments, je le crois ; et j'estime cependant que l'appréciation vraiment historique, juste sans être rigoureuse, fondée sur les témoignages dont nous disposons et sur les documents que l'avenir nous réserve, n'en reste pas moins à faire entièrement. Et nous qui inclinerions à juger quelque peu sévèrement ce favori de deux siècles, et qui l'avons laissé voir, comment nous tirer du mauvais pas où cette franchise pourrait bien nous avoir mis ? Agissons en diplomates avec cet ancien ministre des affaires étrangères, et allons, après tant d'autres, lui faire visite à Chanteloup. S'il nous arrive d'être mal accueiUis, à titre de petites gens, nous jetterons un regard d'autant plus indiscret sur ce tableau dont on ne pourra pas tout nous cacher, un intérieur du grand monde en 1770.

On connaît la royale missive du 24 décembre : « Mon cousin, le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à Chanteloup, où vous vous rendrez dans vingt-quatre heures. Je vous aurais envoyé beaucoup plus loin si ce n'était l'estime particulière que j'ai pour M"^^ la duchesse de Choiseul, dont la santé m'est fort intéressante. Prenez garde que votre conduite ne me fasse prendre un autre parti. Sur ce, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde. Louis. » Les ordres souverains furent risjou-

reusement exécutés. Après quelques heures accordées aux préparatifs indispensables, les nobles exilés partirent, escortés jusqu'à la première poste par deux longues files de carrosses, pressés par la foule des piétons, acclamés par tous, ivres d'une ovation qui avait pourtant bien ses périls. Une lettre de M"" la duchesse de Choiseul à M""' la marquise Du Delïand est écrite de Chanteloup, le 26 décembre 1770. Il faut le dire, jamais disgrâce ne fut si bravement supportée, et les yeux les plus faciles aux larmes n'en versèrent pas une, même de colère. C'était chose si rare et si douce que ce triomphe dans la chute, que cette « nouvelle Fronde » déployant ses forces en face de l'autorité, et « donnant à penser au maître ; j) et le portrait du disgracié sur toutes les tabatières, et les demandes pour Chanteloup nombreuses comme elles ne l'étaient pas autrefois pour Marly, persévérantes au point de lasser les refus ; tout cela enivre et l'on écrit vaillamment : « Qu'on le laisse donc aller cet intérêt, il est trop flatteur pour nous en priver. Qu'on le perpétue s'il est possible. Il assure la gloire de mon mari ; il le récompense de douze ans de travaux et d'ennuis; il le paye (le tous ses services ; nous pouvions l'acheter encore à plus haut prix, et nous ne l'aurions pas cru trop payer pour le bonheur immense et d'un genre nouveau dont il fait jouir. M. de Choiseul le sent bien, et pour moi, il faut vous l'avouer, j'en ai la tête tournée !... » Puis, par concession à une mode dont il nous est bien resté quelque chose : « Dites à M. Walpole que les Français savent aussi bien mépriser les grâces et les disgrâces de la cour que les Anglais... » Puis, par un sentiment

gracieux qui reparc l'anglomanie : « Je suis avec ce que j'aime le mieux, dans le lieu qui me plaît le plus. Je n'ai jamais été atissi bien coiffée ni si occupée de ma parure que depuis que je suis ici. Je veux redevenir jeune et^ si je peux, jolie. Je tâcherai du moins de faire accroire au grand-papa (1) que je suis l'une et l'autre, et comme il aura peu d'objets de comparaison, je l'attraperai plus facilement. »

Les objets de comparaison ne tarderont point à venir, car je vois M'"' de Brionne au nombre des visiteurs et visiteuses qui vont affluer : et M""' de Lauzun, et M"" de Beauvau, et M""' de Poix, et M-"' de Tessé, et M'"^ de Chauvelin, et M""^ d'Ossun, et M'"' de Fleury ; M. de Boufflers et M. de Sarlabons, M. le duc d'Ayen et M. le comte de Schomberg, M. de Montesquieu et M. de Liancourt, et le prince de Bauffremont, et l'archevêque de Toulouse, et l'archevêque de Tours, et l'évêque d'Orléans, et l'évêque d'Arras, etl'évêquede Gomminges... et cent autres, au milieu desquels la maîtresse du logis , si attentive , si ponctuellement pohe, fmit elle-même par ne plus se reconnaître. Un soir : (( Ah ! mon Dieu, M"^^ d'Invaud ! Et depuis quand est-elle arrivée ? et n'est-elle pas bien fatiguée de son voyage ? » Toute la compagnie de rire : M"^ d'Invaud, arrivée du matin, avait longuement causé avec la duchesse! M. le duc de Chartres y pouvait être aussi, et ♦

(1) Le grand-papa, la grand' m aman, la pelite-fîlle, termes de baJinage et d'amitié qui s'expliquent par des rapports de parenté lointaine, et que M'»* Du Deffand échangeait avec le duc et la duchesse de Choiseul. M™e Du Deffand était la petite-fiUe, et ces dénomioations, que la disproportion des âges rendait plaisantes, avaient passé dans la causerie et dans la correspondance.

il avait écrit pour annoncer sa venue ; on l'a respectueusement éconduit. D'abord une telle visite pourrait être compromettante; et puis, dans sa lettre, toute pleine de protestations pour l'ancien ministre et pour sa sœur, l'Altesse assez mal apprise n'a pas dit un mot de la duchesse ! La duchesse, une fille de la fmance, c'est vrai ; mais encore ! « Dans tous les pays où les femmes ne sont pas renfermées, on ne vient pas dans une maison sans en prévenir la maîtresse. Il n'y a pas de rang qui puisse dispenser de cette règle, et la légèreté ne serait point une excuse, puisque, dans les occasions un peu importantes, la légèreté ne fait que mettre plus à découvert le défaut d'intérêt et de considération. )> Tant pis pour ce duc qui vit trop à l'anglaise ; son nom ne sera pas inscrit sur la fameuse colonne qui promet l'immortalité aux courtisans de la disgrâce et du malheur. Un de nos contemporains l'a vue cette colonne, et il nous fait part du plaisir qu'il éprouva à y savoir tracés le nom de son père et le sien. Toutefois il ajoute sagement : « Colonne d'opposition, présage d'autres résistances qui prirent dans la suite une si grave importance. » Mais qui prévoyait cet avenir à vingt ans de distance? Personne, et pas même ceux (fui dressaient là, tout en riant, le premier échelon de leur échafaud. Ce qu'on redoutait par intermittence, c'était seulement la colère du roi. Ces papiers anglais, dont le commérage semblait flatteur le plus souvent, devenaient dangereux quelquefois avec leur incessant refrain : « Chanteloup par-ci, Chanteloup par-là ; et M. de Choiseul y fait ceci, et M. de Choiseul y fait cela. » A la fin des bruits sinistres se répandaient : exil plus

lointain? cxpalriation forcée? prison d'P^tat?... Les plus fiers courages s'ébranlaient alors. « Je tremble que notre brillante compagnie ne fasse beaucoup de bruit, et que ce bruit ne nous fasse beaucoup de mal. N'en parlez pas, mais recueillez tout ce qu'on en dira pour me le mander. » On se restreignait : quinze ou vingt personnes, trente au plus ; il y aura visiblement de l'hyperbole à dire avec M. de Boufflers :

Il fallut qu'on le rappelât Pour que Paris se repeuplât.

Mais la magnifique hospitalité pour accueilUr ces hôtes qui se succèdent sans interruption pendant quatre ans ! Mais la noble et élégante compagnie que ces belles dames et ces grands seigneurs en verve d'opposition ! Que d'esprit dans ce rire contenu ! Que de charme dans cette causerie à demi-mot! Et les piquantes chansons, et les malins vaudevilles, et la gracieuse ironie, et les parlants regards! Elle est par trop prudente, cette M°"° Du Deffand, quand elle écrit : (( Je crois qu'il faut se contenir sur le mal que l'on peut dire de ses ennemis et qu'il faut paraître les mépriser au point de n'en pas parler. » Laissons aller, nous autres, ce ravissant caquetage et profitons seulement, pour pénétrer et pour entendre, du calme qui se fait un peu quand on a peur.

Non loin des bords arrosés par la Loire Est un château, superbe monument, Où de Ghoiseul étincelle la gloire ; Philis en est le plus bel ornement.

Un peuple entier, heureux par sa présence, Par ses bienfaits, par sa reconnaissance, Court auprès d'elle, et se fait un devoir De la bénir, de l'aimer, de la voir, Craint de la perdre ; après l'-avoir perdue Demande au ciel qu'elle lui soit rendue.

Philis, dans la Chmiteloupée, Phédime, dans le Voyage d'Anacharsis, c'est M"^^ de Ghoiseul, vous le devinez bien, et nous ferons effort pour la mieux reconnaître tout à l'heure; du « superbe monument » attesté par l'abbé Barthélémy, plus aucune trace : bâti par d'Aubigny, pour le compte de M"^^ des Ursins, en 1714, il a été démoli, en 1823, par les ordres de M. le duc d'Orléans auquel il appartenait ; restent seulement le parc et la fameuse pagode aux sept étages, qui occupe aujourd'hui le point central de la foret d'Amboise ; quant au « peuple entier » du badin poème, il se réduit humblement aux soixante-cinq habitants du hameau de Chanteloup, et je n'affirme pas qu'ils soient tous fort heureux, comme du temps de PhiHs. Reconstruisons en esprit le château très remarquable, dit la géographie, qui n'existe plus, et plaçons-y nos acteurs.

D'abord le maître du logis, M. le duc de Choiseul- Stainville, ancien ministre des affaires étrangères, de la guerre et de la marine, colonel général des Suisses, gouverneur de Touraine, grand baiUi d'Haguenau, etc., etc. De tous nos personnages, c'est le plus aisé à reconnaître : taille médiocre, mais droite et cambrée, chevelure rousse, figure « qu'on pouvait dire laide, » relevée pourtant, animée, enluminée par des yeux de

la plus heureuse cxpressiou ; le verbe haut el tranchant, le ton vif et parfois emporté, mais un moment après tant d'abandon dans la plus spirituelle causerie, quelque chose de si franc et de si ouvert, des manières si polies et si nobles, la grâce dans une juste mesure de dignité et de hauteur, la distinction enfm, ce don rare et précieux... Les dames le savaient bien. « Un petit maître, disait Quesnay, et fait pour être un favori d'Henri III, s'il était plus joU. d Propos d'économiste en méchante humeur. Un mignon n'aurait eu ni ce respect dans la famiUarité aux temps heureux, ni plus tard cette fière attitude devant l'infortune. Il y a là le vrai grand seigneur assurément, avec les défauts du siècle, avec les qualités de la race et du rang : l'immoralité qui s'affiche à côté du courage qui se dévoue ; les élans généreux du cœur et le scepticisme aride de l'esprit. Il y a le Français de tous les temps aussi, et, au plus haut degré, la légèreté nationale. M""^ Du Deffand, qui l'observe, ne s'y est pas trompée ; elle répète atout propos : « Si cet homme-là avait autant de solidité que de lumières et de bonté, il serait accompli ; mais il est léger... S'il n'était le plus léger des hommes, il en serait le meilleur... Quand je suis seule avec la grand' maman et qu'elle a quelque ouverture avec moi^ les secrets lui échappent, mais elle ne les confie pas. Le grand-papa est plus franc, et j'en apprends plus dans une soirée avec lui qu'en quinze jours avec tous les autres. » Très indiscret, très causeur, très gai, voilà qui fait espérer d'aimables récits, de ces jolies histoires (( qui dispensent ceux qui les écoutent de parler et de penser, » comme dit M"' de Choiseul. Il serait,

certes, curieux d'en entendre quelques-unes : le point difficile est de prendre place parmi les hôtes favorisés. D'abord il faut « un finnan », ou bien la ferme résolution de braver les déplaisirs du maître; le firman obtenu, il s'agit de trouver un gîte, et l'on n'y parvient pas aisément. Même dans les plus opulentes demeures, môme au sein d'une hospitalité réputée fastueuse, le confort ne se rencontrait guère en 1770; pendant l'hiver surtout, il y avait un vrai mérite à affronter le séjour du « superbe monument », dont le chantre nous dit lui-même : « On n'est occupé qu'à se garantir du froid ou de la fumée. Au second, où je suis, j'éprouve le premier dans toute sa force. Mon appartement fait le coin du château; il est en plein nord, et ce nord est tout entier dans ma chambre; je grelotte auprès du feu, dans mon lit. Cette nuit je me suis levé et j'ai mis sur moi tout ce que j'ai trouvé en tâtonnant, redingotes, habits, chaises, livres, et j'étais à moitié gelé ce matin. » Ajoutez à cela le risque de voir un beau jour une partie de la maison s'effondrer sur elle-même, comme il arriva; c'était en été, il est vrai, et aucun malheur ne s'ensuivit. En été, la vie est délicieuse à Ghanteloup. Pleine et réciproque liberté pour tout le monde : on sort et l'on se promène, on va au salon et l'on cause, on reste chez soi, on écrit, on travaille; nulle gène, nulle contrainte, point de compliments ; le maître de la maison donne l'exemple des faciUtés qu'il laisse à tous ses visiteurs. Pour avoir cessé d'être ministre, il s'est fait tout bonnement propriétaire, et il a trouvé en lui, on le remarque avec surprise, tous les goûts qui remplacent les occupations.

Il fume ses champs, il défriche, il bâtit; il achète des troupeaux au printemps pour les revendre à l'automne, quand ils auront engraissé ses terres et qu'il aura tiré parti de leur laine. Il n'y a qu'un Anglais, le général Bourgoigne, pour prétendre que le pauvre duc n'entend rien au métier de garder les moutons et de faire prospérer les vaches, et en promettant d'ailleurs de lui envoyer des instructions à ce sujet. La chasse est encore un plaisir de gentilhomme et de campagnard, et M. de Choiseul ne s'en fait faute. (( Hier et avant-hier nous avons suivi le grand-papa à la chasse. Le premier jour il tua la moitié d'un lièvre, qui fut achevé par Perceval; hier, environ le quart d'une bécasse, qui fut emporté par les trois autres quarts. Aujourd'hui on a lancé le cerf, et voici comment cela se fait en Touraine : on prend un cerf qu'on a dans l'écurie et qu'on a eu par hasard ; on lui garrotte les mains et les pieds ; on le fait porter par quatre hommes vigoureux jusqu'auprès de la forêt. Maîtres et valets, tout le monde court; les uns en voiture, les autres à pied ou à cheval. Quand on est arrivé au lieu de la scène, on délie le cerf; il s'enfuit, et l'on revient... Si vous me demandez pourquoi on l'a mis en liberté, je vous répondrai : 1° que, suivant Grotius et .Hobbes, tout être vivant a des droits sur sa liberté ;^2° que ce pauvre animal s'ennuyait, et qu'il n'y a rien de si triste que l'aspect de l'ennui ; 3° que le grand-papa a voulu réformer sa maison. » '

Ces distractions-là ont leur temps, ni trop mauvais ni trop chaud; mais on est prêt d'ailleurs pour toutes les saisons. Au temps caniculaire, plus de chasse, plus

de promenade : ceux-là sur leur lit, celles-ci dans leur baignoire, sans se douter seulement que le soleil existe; et quand il est couché, ce déplaisant, on s'achemine à petits pas vers la pièce d'eau, on entre dans le grand bateau, dans « la frégate ». Un autre bateau plus petit, tout orné de branches vertes et de lanternes, porte les musiciens, qui exécutent sur leurs clarinettes, leurs cors, leurs bassons, les plus agréables symphonies. M. le duc de Guines et sa fille, M'"<^ la duchesse de Gastries, qui touche la harpe mieux que David, se font entendre à leur tour ; concerts ravissants, voyez plutôt cette troisième embarcation, tout attentive, tout émue, et où le grand abbé (1) s'oublie au gouvernail. Les paysans accourent pour entendre et pour regarder, la flotille s'achemine vers la pagode, et la pagode se couvre de lampions ; et, grâce aux marmitons sagement apostés, la pagode retentit du bruit des sonnettes chinoises placées aux sept étages, pendant que la lune se lève à l'autre extrémité « pour jouir de ce spectacle et en augmenter la beauté. » Mais voici les fraîches soirées d'octobre, les pluies encore tièdes de novembre? Eh bien ! autre saison, îiutres passe-temps : la matinée aux frivoles correspondances pour les uns, aux sérieux travaux pour les autres ; M. de Boufflers à ses contes,. M. Rulhière à ses mémoires ; M. de la Harpe à ses tragédies, l'abbé Barthélémy, le grand abbé, à son interminable Anacharsis ; il vient de terminer le chapitre des fêtes de Délos,

(l) L'abbé Barthélémy, l'auteur du Voyage d'Anacharsis. Sa haute taille, admirablement proportionnée, malgré un peu de maisreur, lui avait valu l'O surnom. Il n'élait pas dans les ordres.

qui lui vaudra demain bien des applaudissements. L'après-midi, la causerie, le jeu, la rnusir{ue et un singulier mélange de lectures, M^"'" de Maintenon avec M. Gaillard, Sully avec Gil-Blas ; par dessus tout, M. le duc de Saint-Simon, qui met ses lecteurs « hors d'eux-mêmes, » et c'est une homœopathie excellente pour des gens trop excités. On annonce une éclaircie. Vite au cerf-volant ! la partie sera des plus amusantes : il y a des chats. La brume reprend ? Allons au métier de tapisserie, où M. de Choiseul donne l'exemple de l'application; au loto, dont la pauvre aveugle, M"^*^ Du Deffand, sait par cœur quelques tableaux ; aux dominos, un jeu de hussards, de laquais et de filles, mais que M"^*^ de Choiseul joue supérieurement. Sur tout cela, M. de Chamfort jette le sel de ses épigrammes, M. de Montesquieu l'agrément de quelques couplets lestement tournés, et que l'on accueille d'un sourire, quand même la pointe en est im peu grivoise. Aux grands jours, — mais ceux-là sont rares, — sur les quatre heures, M. le duc vient trouver sa femme à sa toilette ; il a sa flûte ; elle se met au clavecin, et les , voilà jouant à livre ouvert, jouant avec furie, tant que M. le duc ne tousse pas. Le seul grand abbé est admis à ce concert domestique ; il y « fait l'assemblée » avec Lindor, cet excellent chien, « blanc comme un cygne, doux comme un mouton, bête comme une huître^ que tout le monde aime à la folie. »

Et l'on a gagné l'heure de « la grande affaire, le dîner-souper, » très largement servi. C'est le seul repas commun de la journée, à six heures ou plus tard, selon les goûts, mais sans attendre personne, et

l'on se place à sa guise, et l'on mange à sa volonté, et les lettres, que l'on distribue tout juste au dessert, prolongent et animent la réunion.

On soupe, on a soupe.

Dans le salon on rentre, on se promène: l

Et puis chacun raisonne comme il peut; }

Et puis chacun joue à tout ce qu'il veut; I

Et puis Philis tout doucement ramène De son époux les grùces et l'esprit,

Et les talents, et la bonté profonde. i

Elle en disait ce que chacun en dit.

Et le disait mieux que personne au monde.

N'allez pas croire toutefois que Philis tienne à Glianteloup le dé de la conversation, ni que ce soit pour elle que Ton y vient : quelques gens simples, les Tingri, les Chateaurenaud, en sont bien capables; mais le reste, non pas ; ils n'ont pour elle que les civilités apparentes, « les bluettes, » l'ombre de la considération. Le héros du temple, dont M'"^ de Grammont est la prêtresse, c'est M. de Clhoiseul;, et c'est uniquement lui que l'on écoute à minuit, quand viennent de cesser le whist et le pharaon ; et on l'écoute sans se lasser jusqu'à deux, jusqu'à trois heures, tant qu'il lui plaît de donner carrière à son intarissable verve. La discrétion ne le retient guère, et Dieu sait les anecdotes que lui fournissent ses douze années de gouvernement. Tout au début de son ministère, n'cstelle pas plaisante cette longue attente infligée à M. de Stahremberg ? L'ambassadeur qui est en grande visite de cérémonie, qui s'est fait annoncer trois fois, qui s'est impatienté, qui a menacé, entre

enfin, et, tout blemc de colère : a Monsieur le duc, depuis une heure vous faites faire antichambre à l'ambassadeur de Sa Majesté l'Empereur , mon maître ; sont-ce là les nouvelles instructions de votre politique? Sur quel pied dois-je regarder cette insulte déguisée? Etiez-vous donc si occupé? — Je vous avouerai. Monsieur le comte, que je n'étais guère occupé, car je cherchais le mot d'un logogriphe ; mais j'ai voulu rendre hommage, en votre personne, aux usages de la cour de Vienne, n'ayant pas oublié qu'en pareille circonstance le prince de Kaunitz m'a fait attendre plus d'une heure. J'ai pensé ne pouvoir mieux faire que de l'imiter. » Elt l'ambassadeur eut l'esprit de conter la chose et d'en rire. Plus tard, une fois bien établi aux affaires, n'y avait-il pas je ne sais combien de joyeuses histoires à tirer du « secret de la poste » ? Les lettres étaient donc ouvertes ? Eh î oui ; une empreinte du cachet prise avec une boule de mercure, un gobelet d'eau chaude pour fondre la cire sans rien gâter, l'empreinte remise, et tout était dit. L'intendant des postes ne s'en cachait nullement, et venait le dimanche, devant tout le monde, avec son portefeuille. A la lecture de ces drôleries, qui n'étaient point des secrets d'État, le roi souriait, ne riant guère ; M. de Choiseul se pâmait. « Mais j'aimerais mieux dîner avec le bourreau qu'avec cet intendant, » s'écriait Quesnay, rouge d'indignation : scrupule d'honnête homme tout à fait impropre au gouvernement. A connaître l'existence de ce ressort très peu mystérieux, l'exilé de Chanteloup est arrivé tout droit à cette moralité : de ne plus mettre ses lettres à la poste quand il s'est trouvé dans

la disgrâce. Après les postes et la Du Barry, c'est surtout le parlement nouveau, la belle invention de Maupeou, qui prête aux brocards et aux facéties. Un nouveau conseiller a été reçu ces jours-ci. Le jour qu'il prit séance, on jugeait un procès. L'usage est que le dernier reçu donne son avis le premier ; mais, comme il n'en savait rien, il gardait le silence. Le premier président lui dit : « Monsieur, qu'opinezvous? — Monsieur, répondit-il, je ne copine pas; je ne copinerai que quand tous ces Messieurs auront copine. » Les rires éclatent ; la désopilante histoire du (( grand Charpentier », qui vient après, les redouble. M. le duc s'enivre un peu du succès de sa charmante causerie, comme il lui arrive, et voici qu'il tombe sur certains souvenirs : cette princesse de Kinski, si ravissante à Vienne, un peu ridicule à Paris, où elle l'avait voulu suivre...

A ce moment, par bonheur, le grand abbé, en se roulant avec Lindor sur le tapis, a fait tomber je ne sais quoi sur le chien et sur lui ; M'"<^ de Poix, « jolie comme le jour, fraîche comme une rose, forte comme un Turc, » est accourue au secours de Lindor, mais elle veut laisser l'abbé dans l'embarras ; leur discussion entremêlée de rire, de ce bon rire « qui vient de l'esprit plutôt que du corps, » a interrompu M. le duc. Serait-ce une diversion calculée? Il est sur du moins que M"^^ de Brionne avait étrangement rougi, et M""* de Brionne est aimée de tout le monde à Chanteloup : d'abord du grand abbé, à qui plaisent fort son esprit, sa douceur, sa bonté, jusqu'à sa voix; puis de la duchesse, qui voit en elle bien souvent la seule

des femmes avec laquelle elle puisse causer ; enfin de M. de Ghoiseul?... Demandez à M"' Du Delïand. « Je crois qu'elle luLcoùte beaucoup d'argent, » dit avec un soupir la marquise qui sait compter. L'abbé, dans sa tendresse compatissante, et toujours sur son tapis, prolonge la diversion et raconte à la société ébahie la merveille du moment, les œufs brouillés de M'"^ de Lauzun : « Hier matin, époque à jamais mémorable dans l'histoire des œufs, pendant le déjeuner, on apporta tous les instruments nécessaires à cette grande opération, un réchaud de porcelaine, du bouillon, du sel, du poivre et des œufs ; et voilà M"^^ de Lauzun qui d'abord tremble et rougit, et qui ensuite, avec un courage intrépide, casse ses œufs, les écrase dans la casserole, les tourne à droite et à gauche, dessus, dessous, avec une précision et un succès dont il n'y a point d'exemple. On n'a jamais rien mangé d'aussi excellent. L'expérience fut faite en petit, car il n'y avait que six œufs ; on l'essayera aujourd'hui en grand. » Réussira- t-elle ? Question délicate : c'est un vendredi !

Un vendredi, jour que Philis déteste, Car il influe et jette un sort funeste Sur ce qu'on fait. Chàteaurenaud la dit Elle l'a su par sa bonne nourrice, Qui le tenait d'une excellente actrice, Qui le tenait d'un jeune cavalier, Qui le tenait d'une religieuse.

Qui le tenait d'un Père cordelier, Qui l'avait su par une ravaudeuse.

Si le badinage du grand abbé a eu son but, une seule personne a dû s'en apercevoir, tant elle est pénétrante , impassible et toujours maîtresse d'ellemême : c'est M"' la duchesse de Grammont, une espèce d'amazone , comme dit Walpole , une vraie Choiseul,qui fait trembler sous son regard son turc Ali tout aussi bien que M"" Julie sa camériste. Vous la reconnaîtrez sans peine à cette laideur qui lui est commune avec son frère, et qui a pourtant, chez elle comme chez lui, je ne sais quel attrait; à cette physionomie mobile, passionnée, impérieuse, qui révèle trop sûrement son caractère. De l'état de chanoinesse par lequel elle a passé elle conserve, non pas une austérité monacale, à ce qu'on dit, mais un peu de roideur peut-être, autant du moins qu'en permettent l'attitude et les manières les plus distinguées. De M. le duc, son mari, tout souverain de Bidache qu'il soit, vous ferez sagement de ne point vous enquérir ; ce serait toucher à de vilaines histoires de petites maisons dont on est convenu de ne parler jamais. M, de Grammont est un de ces hommes dont on est veuve de leur vivant, et M"" la duchesse, qui en a pris son parti fort aisément, a concentré sur son frère, M. de Choiseul, toutes ses aiîections et toutes ses espérances. Elle est son Egérie, une Egérie hautaine, acariâtre, aussi arbitraire dans son amour que dans sa haine, fort écoutée et fort obéie néanmoins, trop écoutée au gré de la prudence, des propos du monde, et de la pauvre M"' de Choiseul dont cette domination fait le martyre. Ecoutez un moment les deux belles-sœurs : au ton cérémonieux, à l'excessive poli-

tesse, aux égards trop marqués, à la contrainte du sourire, vous aurez deviné bientôt la nature de leurs sentiments et de leurs rapports. Il est fâcheux que M"'"" de Beauvau n'ait pas encore obtenu son firman, la partie serait complète. Encore les relations sontelles meilleures à Chanteloup qu'elles ne l'ont été jamais. Dès l'arrivée. M""" de Choiseul, « qui n'est pas plus grosse qu'une petite poupée et qui a un courage de lion 5 » a posé, par devant son mari, les termes de l'armistice tels qu'elle nous les rapporte : « J'ai déclaré que je voulais être la maîtresse dans ma terre et dans ma maison ; que chacun le serait chez soi pour tout ce qui lui serait propre; que je n'exigeais l'amitié de personne; que je m'engageais à faire de mon mieux pour contenter tout le monde et que tout le monde se trouvât bien chez moi; mais que je ne m'engageais ni à l'amitié nia l'estime de tout le monde; qu'à l'égard de Testime, j'en avais pour elle. M""' de Grammont; qu'à l'égard de l'amitié, je ne lui en promettais ni ne lui en demandais ; mais que nous devions bien vivre ensemble pour le bonheur de son frère, qui nous rassemblait ici. » Les conditions ainsi posées ont été tenues loyalement de part et d'autre, à la vive satisfaction du maître qu'embarrassent un peu les colères de sa sœur, au grand soulagement de Tabbé qui n'aime pas les orages, et qui s'extasie devant la constante sérénité d'un ciel toujours bleu. Malgré le fier langage, la gène subsiste cependant, et à certains moments, un singulier embarras. Voyez M""^ de Choiseul assise, ce soir-là même, entre M""^ la duchesse de Grammont et M"" la maréchale de

Luxembourg ; écoutez-la analysant elle-même ce qu'elle éprouve : « Je sens une contrainte insurmontable, telle qu'il ne me vient pas une idée. Si je veux parler pour être de quelque chose, je ne fais que répéter les derniers mots de la dernière phrase de M""" de Grammont. Quand je m'aperçois de ce ridicule, je veux le réparer en puisant dans mon fonds, et comme je ne peux pas exprimer ce que je veux dire, je reste court au milieu de ma phrase. Si la maréchale m'interpelle en disant : « Madame, ne pensez-vous pas cela? » Mes réponses sont : « Oui... assurément... IM""' la maréchale a bien raison... Je suis de l'avis de M""' la maréchale. » D'autres fois elle me dit : (( Madame, que pensez-vous de cela? » Alors l'embarras est extrême, parce qu'il faut absolument avoir un avis, et ayant le sien , et je suis absolument comme M. Gobe-Mouche. c( Je pense que... oui... mais... cependant... je crois... » Au bout d'un demi-quart d'heure, l'heureuse bavarderie de la duchesse de Grammont vient me tirer d'affaire. Elle est à son aise avec la maréchale comme si elles eussent passé leur vie ensemble, et par conséquent elle est très aimable. » De cette difîérence d'attitude faut-il voir la cause dans la crainte de ces coups de griffe (et soufflets aux chansonniers) que détache si prestement la maréchale de Luxembourg? M'"*^ de Choiseul le laisse entendre, et, bien malgré moi, je ne saurais l'en croire tout à fait. S'il m'était permis de tout dire, je verrais là quelque chose de plus général, de plus profond, à quoi se rattacherait le silence, remarqué tout à l'heure, de M. le duc de Chartres, par quoi s'expli-

querait une bonne partie de l'existence de M""" la duchesse de Giioiseul.

Que voulez-vous? On a beau devenir duchesse de Choiseul par alliance, on n'en est pas moins de a ce fumier qu'il faut mettre parfois sur les meilleures terres, » petite-fiUe du laquais de Penautier, devenu commis, devenu caissier, devenu armateur, et enfin, grâce aux caprices de la mer et des banques, « l'un des plus riches hommes de Paris.» QuesiLouise-Honorine Crozat voulait savoir ce qu'on gagne aux nobles alliances, sa tante, la comtesse d'Evreux... pardon! « la petite Crozat, le petit Ungot » de la duchesse de Bouillon, était là pour le lui apprendre. Mais quoi! l'expérience d'autrui ne nous sert à rien; on croit tout égaliser avec vingt millions de dot et le fonds de noblesse native que l'on sent en soi-même; on se trompe, on se trompait surtout il y a cent ans, et l'on avait d'autant plus à souffrir de son erreur qu'il n'est pas bien sûr qu'on se l'avouât. Je ne sais si je m'abuse, mais en étudiant avec le soin le plus attentif les lettres, la vie, le caractère de M"' de Choiseul, il me semble y voir à toute heure l'effort d'une nature excellente et très distinguée certainement, mais qui se sent dans un milieu étranger, qui n'ose pas être ellemême, qui se guindé à son rang de duchesse. L'effort n'était pas nouveau à M"*' de Choiseul, qui avait eu tout d'abord à faire elle-même son éducation. Son père, M. Crozat du Chàtel, officier général, était un de ces hommes « qui dissertent toujours et ne causent jamais. » Sa mère, pour tout précepte d'instruction, lui avait répété souvent ce mot qui n'est pas sans por-

tée : «Ma fille, n'ayez point de fj,mit!...)) Donc elle s'était formée elle-même comme elle avait pu , prenant du Voltaire par-ci, du Rousseau par-là, de l'Encyclopédie sur le tout, et oubliant par malheur ce catéchisme de cinq sous que Massillon recommandait à M'"" Du Deffand dans sa jeunesse. Il est résulté de tout cela un ensemble un peu factice, un peu pédant, trop correct pour n'être pas légèrement guindé, et Walpole me donne une idée du moral autant que du physique de la personne lorsqu'il la compare à « un petit modèle en cire » doué de toutes les perfections. Les perfections étudiées ont ceci de fâcheux, qu'elles gâtent les plus aimables qualités et qu'elles ne trompent guère les observateurs clairvoyants. M"" Du Deffand touche au doigt le côté faible : « La grand'maman est peut-être la seule personne qui soit exempte de reproche ou de blâme, dit-elle ; à force de s'être corrigée, de s'être domptée, elle s'est faite ce qu'elle est. Tout en elle est principe , règle ou habitude; la nature ne perce point. C'est l'assemblage de toutes les vertus qui forment son être; on n'est point digne d'elle; on ne peut atteindre à sa sphère ; mais elle est parfaite, et c'est un plus grand défaut qu'on ne pense... Enfin, 'enfin, je vous le dis en secret, on l'adore; mais, mais, ose-t-on l'aimer? » Et comme pour confirmer le témoignage de sa vieille amie, la duchesse nous dira d'elle-même : « Vous croyez que je suis sans passions parce que je suis raisonnable, et que je suis sans reproche parce que je suis sans passions. Eh bien! apprenez donc que mon caractère est un des plus violents et des plus passionnés qui aient jamais

existé, ot quo si j'ai quelque mérite, c'est d'en avoir un peu triomphé. » Trop triomphé, répondra la marquise : (( Il n'y a que les passions qui fassent penser ; » et nous regretterons, nous autres, qu'une âme si capable du bien se soit exclusivement formée à l'école si souvent déclamatoire de son siècle. Pour peu qu'elle se rassure tout à l'heure auprès de M"'' de Luxembourg, nous pourrons entendre dans sa bouche d'étranges dissertations sur la société et le gouvernement, sur l'état monarchique et l'état despotique, longues et curieuses pages de la Correspondance , verbiage emphatique et creux que 93 fera durement expier, et qui se résume, en 1770, dans ce mot de la disgrâce irritée : « Je n'aime plus les rois, et je n'ai jamais aimé les courtisans. »

M""^ de Choiseul, mariée tout enfant, voua, dit-on, à son mari la plus profonde affection. On sait que cet amour, nullement partagé, fut mis à de singulières et très nombreuses épreuves, et l'on prétend que la duchesse se résigna, s'attacha à gagner sur l'esprit ce qu'elle n'avait jamais obtenu sur le cœur, et garda son adoration silencieuse, (c J'en doute, dit Walpole; elle prend trop de peine à le persuader. » Qu'en pense le grand abbé? Il vit dans la maison depuis quinze ans, depuis qu'il a ramené d'Italie la duchesse toute jeune encore ; il doit savoir ce qui se passe.

Mais pendant que nous écoutions la causerie des dames, le grand abbé, « ce géant, ce Patagon, » a disparu ; il est allé dans la pièce voisine faire une partie de volant avec Tabbé Bondot. D'abord l'abbé Barthélémy n'aime point M°' de Luxembourg : il est musicien, et il

trouve à la maréchale une de ces voix discordantes « qui ont besoin de faire de l'exercice. » Et puis il est de la famille et prend sa large part de la liberté laissée à tous. S'il y a au salon « des personnages de serres chaudes » et que M'"'' de Ghoiseul ne le retienne pas expressément, il monte à son second et se couche. Notez qu'il est debout tous les jours à cinq heures pour travailler. Il est grand trésorier de Saint-Martin de Tours ; il est secrétaire général des Suisses et des Grisons ; il a quarante mille livres de rente ; très simple d'habitudes, il pourrait fort bien vivre ailleurs et il vit là, à Chanteloup, à Paris, toujours dans la famille de Ghoiseul. Pourquoi, il n'en sait rien, à moins que de répondre comme Montaigne : « parce que c'est lui, parce que ce sont eux. » Il a rencontré le duc et la duchesse à Rome, ils ont été excellents pour lui ; il est lui-même de très bonne compagnie, charmant causeur, convive enjoué, homme du monde autant que savant peut l'être ; il est resté là; c'est l'abbé, le bon abbé, le grand abbé, et voilà tout. On ne fait à lui nulle attention : il se place « comme un bloc dans un coin ; » il « effile, parfile et défile; » il écoute ce qu'on dit pour s'en moquer, regarde aller et venir, parle ou se tait à sa fantaisie, et personne n'y trouve à reprendre. Ne vous fiez pas trop aux apparences toutefois : sous ce vernis d'amabilité et de joyeuse humeur, il pourrait y avoir telle souffrance délicate que vous ne soupçonnez pas. Tenez, dans un jour d'effusion, il a écrit, ce grand abbé : « Des circonstances que je n'ai pas cherchées m'ont arraché de mon cabinet où j'avais vécu longtemps, connu d'un petit nombre d'amis, infiniment heureux, parce que

j'avais la passion du travail et que des succès assez i

flatteurs m'en promettaient de plus grands encore. 3

Le hasard m'a fait connaître le grand-papa et la grand'- *

maman. Le sentiment que je leur ai voué m'a dévoyé 4

de ma carrière. Vous savez à quel point je suis pénétré â

de leurs bontés, mais vous ne savez pas qu'en leur *

sacrifiant mon temps, mon obscurité, mon repos, et "^ surtout la réputation que je pouvais avoir dans mon

métier, je leur ai fait les plus grands sacrifices dont ]

j'étais capable; ils me reviennent quelquefois dans d

l'esprit, et alors je souffre cruellement. » Pourquoi 1

donc ce sacrifice si vivement senti?... Je vous entends ; j

M"^ Du Deffand a « jaboté », comme elle dit : « Cet à

Il abbé est un trésor ; c'est le vrai bonheur de la grand'- *

^' maman; il ne vit que pour elle ; il est un peu jaloux, .

S|; peut-être un peu amoureux... » Le mot y est. Mais *

voyez un peu si, sur cette bonne figure, si simple et si J digne, il y a place pour un sentiment qu'il faudrait * cacher? Sa partie de volant est finie, et voilà qu'il rentre î en souriant ; il apporte à résoudre une question grammaticale : faut-il dire : il semble que le vent est au i nord? ou bien : il semble que le vent soit au nord? ' Epineux problème : on va le soumettre à M'^^Du Def- 1 fand, qui demandera, à l'occasion, l'avis de M. de Beauvau, l'arbitre souverain en ces matières. |

M""^ Du Deffand est à Ghanteloup pour cinq semaines seulement; et à la façon dont on se presse autour du ' fauteuil de forme particulière qu'elle appelle « son tonneau », à la manière dont on lui parle et dont on ! l'écoute, vous pouvez juger de la considération aflec- \ tueuse qu'elle y inspire. Elle représente là, au sein de j

la génération qui travaille, sans le savoir, à la Révolution et qui va en subir le châtiment, cette génération antérieure qui a prépai'é de plus loin le grand cataclysme et qui ne doit pas le voir. Est-ce une heure, est-ce quinze jours que la marquise a été la maîtresse du Régent? Personne ne s'en souvient, et pas plus elle-même que les autres. Comment conserver exactes des réminiscences qui ont tant de raisons de se confondre? C'est elle d'ailleurs qui a écrit : « Toutes les liaisons qu'on peut former avec la jeunesse ne tiennent ((u'aux sens, et c'est peut-être tout ce qu'il y a de réel pour bien des gens. » Elle ajoute aussitôt : « Je crois avoir remarqué, sans me tromper, que ceux qui, dans leur jeunesse, n'ont eu que des affections de ce genre, perdent toute existence dans leur vieillesse ; ils ne tiennent à rien, et leur âme est pour ainsi dire dans un désert, quoiqu'ils soient environnés de connaissances, de parents et d'amis. Je plains ces gens-là ! » Elle doit les plaindre en effet, car l'état qu'elle vient de décrire est le sien; c'est elle qui éprouve cette solitude perpétuelle de l'âme, cet accablement sans fm d'un insurmontable ennui. Aveugle depuis trente ans, infirme, un peu sourde, elle peut se dire à bon droit « la plus vivante de toutes les mortes ; » et la vraie mort qui s'approche, à ses yeux c'est le néant. « Je ne suis point faite pour ce monde-ci, dit- elle avec tristesse, et je ne sais pas s'il y en a un autre. » Donner à souper pour avoir du monde autour de soi, et puis digérer, et puis tâcher de dormir de six heures du matin à quatre heures du soir, toute sa vie est là. L'âme jette ses lueurs par moments dans cette existence désolée, et

alors, mais rarement, cette femme qui a si étrangement vécu s'écrie : a J'ai des accès de haine pour moimême, de tristesse, de repentirs, de remords... » Alors aussi elle voudrait devenir dévote, elle « fait des essais pour parvenir à croire ce qui ne se peut comprendre; » elle lit quelques sermons, appelle un ancien jésuite, lui trouve de l'esprit... et voilà tout. C'est que la vie a sa logique inflexible, et qu'on n'évite pas à volonté les conséquences de certaines prémisses. Serait-il vrai qu'un éclair de poésie ait lui à la fm sur cette triste vieillesse, et que cette passion conçue à soixante-huit ans pour Horace Walpole soit le réveil d'une âme aimante et maladive, le côté suave et romanesque de cette carrière si traversée? Des esprits délicats, d'excellents juges l'ont pensé et l'ont dit avec un charme dont on a grand'peine à se défendre. Comment oseraije insinuer que le spectacle de cet amour étrange produit sur moi une impression toute différente, qu'il m'inspire tout autre chose que de la compassion et du respect? Les anciens n'ont pas dit sans raison : turpe senilis amor. Mais cet amour était pur autant que profond. C'est bien le moins et je le crois. Je m'explique mal cependant, même en tenant compte de la crainte du ridicule, la persistance de Walpole à en arrêter les manifestations par d'inqualifiables brutalités. Que vous dirai-je enfin? M""' Du Deffand, grand'mère et adorant ses petits-enfants, aurait tous mes respects; mais c'est un spectacle qu'elle ne serait pas jalouse de me donner : elle « déteste la marmaille. »

Nous nous attardons aux analyses, et mieux aurait valu prier le grand abbé de vous présenter à M""' la

marquise : c'est un honneur qu'ont envié l'empereur Joseph II, le prince royal de Suède et bien d'autres. Au bout de quelques moments, la pauvre aveugle demandera à vous passer les mains sur le visage pour se faire une idée de vos traits ; et gardez-vous d'avoir cette incommensurable figure de M. Gibbon, l'historien, laquelle donna lieu à la scène que vous savez. Une fois palpé et connu, cherchez votre thème de conversation ; ce n'est pas le plus aisé. La politique déjà fort à la mode? .M""" Du Deffand n'en a cure et elle vous dirait sans ambages : « Quand les événements publics n'influent ni sur moi ni sur mes amis, je n'y prends aucun intérêt etjeles écoute avecune distraction scandaleuse; j'ai Tair d'une imbécile. » Son Horace lui-même n'a pas réussi à l'enrôler sous les bannières de l'anglomanie; le bon sens a été plus fort que le bel air. « J'aime mieux nous, lui a-t-elle crûment répondu. Nous sommes de vrais moutons ; nous paissons tranquillement; il est vrai qu'on nous tond un peu trop près en attendant qu'on nous égorge ; mais que gagnet-on à se révolter?... Votre liberté ne me séduit point; cette liberté tant vantée me parait bien plus onéreuse que notre esclavage. Je plains votre roi, il ne reçoit que des outrages ; j'admire sa patience. Je ne voudrais pas de la royauté au prix de tout ce qu'il endure. » Vous seriez mal venu évidemment à discuter les conditions du système parlementaire. Allons ! un autre sujet bien sonnant, mi-parti de politique et de philosophie : le peuple, les misères du peuple, les intérêts du peuple. Vous tombez mal et la marquise se récrie : « De tout temps je l'ai haï, le peuple, et aujourd'hui je

le déteste. Est-ce que vous ne le détestez pas? Depuis la loi agraire jusqu'à vos lampions, sa joie, sa tristesse, ses applaudissements, ses murmures,' tout m'en est odieux- » Je crains bien que la philosophie pure n'ait pas de meilleures chances : « Quoi?... la livrée de Voltaire ? Les fastueuses folies de Rousseau ? Ces amants de la vérité qui prétendent détruire toutes les erreurs et qui ne mettent rien à la place?... Il n'y a pas d'hommes moins philosophes et moins tolérants que vos philosophes modernes; ils écraseraient tous ceux qui ne se prosternent pas devant eux; j'ai, à mes dépens, appris à les connaître. »

J'estime que la marquise traite peut-être volontiers les questions d'intérêt, et même qu'elle s'y entend. Elle va vous conter, par exemple, qu'elle a présenté un mémoire pour le maintien de sa pension ; et, afin d'en mieux venir à son but, elle a dissimulé fort habilement cinq ou six mille livres sur les trente-cinq mille livres de rente dont elle jouit. Les soupers coûtent si cher à Paris! Et puis, vous dira-t-elle, « on peut recevoir d'un ministre; ce qu'il ne me donnerait pas, il le donnerait à d'autres. Ce ne sont pas proprement des bienfaits qu'on reçoit d'eux; ce qu'ils donnent ne leur coûte rien. » 11 faut savoir les ménager seulement. Aussi M"' Du Defîand trouve-t-elle que les gens de Chanteloup n'ont guère sagement agi : M. de Choiseul pouvait faire tout ce qu'il aurait voulu de M""" Du Barry comme de M"' de Pompadour ; pourquoi faire fi de la Vaubernier après avoir encensé la Poisson? On le lui a dit, il s'y est refusé; sa conduite a été inspirée par une fierté mal entendue. Et depuis, elle-même, M""' Du Deffand,

n'avait-elle pas fait à M""' d'Aiguillon une insinuation bien doucereuse, bien habile, qui pouvait rendre meilleure TalTaire des Suisses , mettre fin à l'exil peutêtre?... Elle n'y a gagné qu'une verte algarade de la grand'maman. Cette petite femme décidément est « un peu trop abstraite et métaphysicienne. » Ce grand abbé lui-même, quelle sorte de conseils peut-il donner? (( Il a de l'esprit sans doute, mais il est bien Provençal et môme un peu valet... Le rôle de la grand'maman, c'est d'étaler de grands sentiments, de grandes maximes, de laisser échapper ce qu'elle pense et d'en demander pardon à l'abbé, qui fait de grands soupirs et couvre ce qu'elle a dit d'indiscret par des aveux de ce qu'il pense, de ce qu'il prévoit, qui ne sont que platitude et fausseté. »

Vous entendez de reste que ces choses-là ne se disent avec cette ouverture qu'au cher Horace, dans les épanchements de la plus intime correspondance. Au salon, pour insinuer ce que l'on pense, il y a les artifices du beau langage ; on glisse, on n'appuie jamais ; un demi-mot, un fin sourire, l'esprit enfin, ce culte de l'esprit, qui fait dire à M™^ Du Deffand : (( J'ai une admiration stupide pour tout ce qui est spirituel. » Comprenez bien qu'il est question de l'esprit de bon aloi, de celui qui est simple et naturel, et vrai, sans prétention et sans recherche; car c'est encore M"*' Du Deffand qui a écrit : « Je préfère les plus grandes platitudes aux choses sublimes qui sont guindées. )) Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, on est du siècle de Voltaire, et l'on s'en souvient. Voilà justement que la marquise fait passer à sa voisine une

lettre signée : VErmite du Jura. Admirez relï'et que ce nom va produire. Voltaire! est-ce possible? Avezvous lu son avis à la noblesse? et son épître moitié prose, moitié vers, à la Du Barry? et sa lettre à M. Marin? et cet assentiment sans réserve donné à la révolution Maupeou? ce Ah ! c'est une abomination! Il a bien souillé sa plume dans sa vieillesse ! Qu'il est pitoyable, ce Voltaire ! qu'il est lâche ! Il s'excuse, il s'excuse ; il se noie dans son crachat pour avoir craché sans besoin; il chante la palinodie; il souffle le froid, le chaud. Il fait pitié et dégoût !... Tout cela n'empêche pas qu'il ne faille admirer son talent, s'éclairer de sa philosophie, se nourrir de sa morale... Ses ouvrages ne respirent que la vertu et les mœurs, et on doit les savoir par cœur! » C'est M""^ de Choiseul qui parle, et certaine allusion trouvée dans ses lettres à ce que son éditeur appelle justement un passage hideux d'un livre obscène, prouve qu'elle en savait par cœur, en effet, beaucoup plus qu'il n'aurait fallu.

C'est le tort du siècle plutôt que de la personne, observe M. de Saint- Aulaire, et je suis loin d'y contredire. Un peu plus loin, il remarque aussi combien était prononcée, en ce siècle, l'invasion du matériahsme jusque dans la sensibilité, et il le remarque à propos de l'historiette que je vais simplement transcrire. Souvenez-vous qu'elle se trouve sous la plume de M°" la duchesse de Choiseul, non pas dans la bouche de la comtesse Almaviva, qui viendra seulement quelques années plus tard.

Or donc il y a à Chanteloup un enfant de douze ans, d'une charmante figure et d'un plus charmant carac-

tère ; il s'appelle Louis ; il joue parfaitement de l'orgue et du clavecin et l'on s'en amuse. M""' de Choiseul écrit à M"" Du Deiïand, le 15 janvier 1774 : « Je viens d'avoir avec cet enfant une scène tragique qui excitera votre risée, mais qui aurait fait couler vos larmes comme elle a fait couler les miennes. Ce petit enfant a toutes les grâces de l'enfance et tout l'enfantillage de son âge, avec le naturel et la franchise qui y sont propres. Il y joint de plus une intelligence, une raison, une activité pour le travail, une douceur, une docilité sans pareille, et par dessus tout cela une sensibilité sans exemple. Il m'aime à la folie, et moi je l'aime aussi de même. Ses caresses devenaient de jour en jour plus pressantes, et comme l'âge, qui s'avance aussi de jour en jour, ne les lui aurait bientôt plus permises, j'ai cru devoir le prévenir et je les lui ai défendues ce matin, ces caresses qu'il allait me prodiguer avec plus d'ardeur que jamais. La soumission la plus \

entière a répondu à mes défenses ; mais le morne de la plus profonde tristesse a succédé à la joie de l'âge, de la santé et même du sentiment. Il n'a point dîné, rien n'a pu le distraire. Et tantôt je l'ai retrouvé à mon clavecin, le cœur gros de soupirs. Je l'ai appelé « mon bel enfant ! » pour lui faire une petite amitié qui le consolât. Alors le cœur s'est desserré, ses larmes ont coulé en abondance à travers mille sanglots. J'ai entendu qu'il me reprochait de l'appeler « mon bel enfant, » tandis que je ne l'aimais plus, que je lui défendais de m'aimer. L'attendrissement m'a gagnée. J'ai voulu lui parler raison. Il m'a écoutée avec patience, avec douceur, s'est soumis à tout, pleurait

toujours, mais pleurait doucement et s'écriait de temps en temps : « Et comment vous prouver que je vous aime? » puis voulait se précipiter sur ma main pour l'inonder de ses larmes , puis se retenait de lui-même et avec effort. Mon cœur s'est déchiré. J'ai pleuré comme lui. Les larmes m'offusquent encore en vous faisant ce récit. Mon cœur est serré ; je ne sais comment je pourrai cacher tout cela dans le salon. »

Le 22 janvier : « Mes rigueurs ont donné trois jours de fièvre à Louis et lui ont ôté l'appétit et le sommeil. Il disait à l'abbé : « Mon cœur tombe î » Il s'écriait à chaque instant . « Ah! je suis perdu ! » Il se mettait en contemplation devant moi; ses yeux se remphssaient de larmes, et il allait les répandre dans une autre chambre. Il revenait, il se mettait à genoux auprès de moi, il caressait ma robe ; je le regardais, et il disait : « Quoi ! même pas cela î » Le salon a pris parti pour lui : j'ai été condamnée à recevoir ses caresses et à le baiser. La sentence m'a été portée par M. de Choiseul et exécutée en sa présence. Louis m'a dit que je lui remettais le cœur; de ce moment il a repris sa gaieté, sa santé; et M. de Choiseul est après moi ce qu'il aime le mieux, parce qu'il l'a remis en jouissance de tous ses droits. Vous dites que cet enfant a une véritable passion pour moi, et que j'en ai un peu pour lui; la marquise de Fleury va plus au fait : elle dit qu'elle répond de moi jusqu'à Louis. »

Le 10 mars : c( Mes amours avec Louis sont à leur fm.Leur terme est celui de son voyage à Paris, et je l'y envoie à Pâques. Ainsi vous voyez que je vais être

bien désœuvrée. » Rien de plus. A Chérubin de dire le reste, quand le moment sera venu.

Et la réponse de M"*' Du Defîand? « Savez-vous que j'ai aussi une petite passionnette ? C'est pour un nommé Tonton, qui est le plus fou, le plus caressant de tous les petits chiens du monde. »

Tout ce qui précède constitue, si je ne me trompe, ce qu'il serait permis d'appeler une œuvre d'abnégation littéraire. Je me suis proposé, à l'aide de la Correspondance de M'"" Du Deffand et de l'excellente introduction que M. de Saint- Aulaire y a jointe, d'étudier un intérieur du grand monde, aux environs de l'année 1770, et je l'ai fait de mon mieux, en composant une véritable mosaïque; j'ai extrait, j'ai cité le pkis souvent possible ; j'aurais eu à cœur, si la nature et la place de cette étude me l'avaient permis, de prouver par des notes que je n'y mettais pas un mot de moi. Quelle puérile ambition que de vouloir refaire, en moins bons termes, ce qui a été parfaitement dit! Le langage d'ailleurs, l'expression et le tour constituent tout un côté, et fort caractéristique, du monde où je m'efforçais de pénétrer. On ne s'attend certainement point à trouver, pour clore ce travail, des conclusions qui seraient tout un jugement sur le XVIIP siècle. Je comprends, je partage à bien des égards l'attrait qui nous pousse à exhumer les œuvres d'une époque si voisine de nous par le temps,

et dont un abîme nous sépare néanmoins; il y a dans le spectacle de ces vieilles qualités françaises, plus prononcées alors qu'elles ne le sont aujourd'hui, dans les éléments d'une société aristocratique, dans l'aménité des relations, dans l'élégance des mœurs, dans la distinction des personnes, un charme dont il n'est aucunement besoin de se défendre. Ce que je ne voudrais pas, seulement, c'est que le charme éprouvé, c'est que les sympathies permises prissent jamais l'apparence d'un regret. Pour moi,' je n'hésite pas à dire, en empruntant le mot de M"' Du Deffand: « J'aime mieux nous. » J'aime mieux nous dans tous les cas, et surtout à la condition de ne pas nous croire irrémédiablement dégénérés sous le rapport des manières et des mœurs, de n'estimer point qu'un état démocratique soit fatalement voué aux brutalités populacières, de pratiquer, plébéiens que nous sommes, la politesse des grands seigneurs, en évitant*les travers du talon rouge, de ranimer enfin le sentiment un peu alangui, je le confesse, et pourtant si français, des choses de l'esprit. Le culte de l'esprit, c'est là, pour la plus grande part, nous pouvons le dire, le secret de la séduction que le XVIIP siècle exerce sur nous. Nous pouvons aujourd'hui nous y abandonner sans péril ; nous avons recouvré, grâce aux plus rudes expériences, les contre-poids salutaires sans lesquels l'esprit s'égare et se trouve un jour l'allié des matérialistes et des athées ; le XVIIP siècle les avait perdus. M. de Saint- Aulaire remarque que, dans cette longue correspondance d'une jeunefemme aussi vertueuse que distinguée, le nom de Dieu se trouve une seule fois, et

c'est dans une phrase qu'il laisse inachevée. Où cela conduit en définitive, nous le savons à présent. M'^<^ de Choiseul, qui n'est morte qu'à la fin de 1801, l'a-telle soupçonné ? Je le crois, d'après un fait que rapporte l'introduction : En relisant ses lettres, au mois de mars 1793, pour les envoyer à Tévêque d'Alais, elle trouve « qu'elles sont d'une raisonneuse. » Le mot est juste. Et le raisonneur suprême, à la date de cette lecture, c'est M. de Robespierre, assisté de la guillotine.

Ce serait une facile et lamentable antithèse que de jeter, à vingt-cinq ans d'intervalle, un dernier coup d'œil sur la société que nous étudiions tout à l'heure à Chanteloup. M'°' Du Deiïand morte dans toute la profondeur de son incurable ennui, et en se répétant peut-être ce qu'elle avait écrit quelquefois : « Mon âme, tout immortelle qu'elle est, est terriblement soumise à son enveloppe, et j'aurais bien du penchant à ne pas l'en distinguer. » M. le duc de Choiseul mort, comme un heureux qu'il était en toutes choses, à la veille de la grande débâcle dont la Fronde de Chanteloup avait annoncé les premiers craquements. Sa sœur, M™' de Grammont, morte sur l'échafaud, comme tant d'autres, morte en bravant ses bourreaux et ses juges, avec cet héroïsme qui couvre et qui rachète toute une vie. L'abbé Barthélémy mort aussi dans l'isolement, presque dans la misère, dans toutes les tristesses d'une âme cruellement frappée par l'infernale ((révélation », comme il appelait la Révolution. Arrêté un jour comme aristocrate et incarcéré, il croyait toucher à sa dernière heure; l'infatigable

dévouement de sa protectrice, M"' la duchesse..., non pas, la citoyenne Ghoiseul l'avait sauvé, et il avait vécu encore deux ans de la vie précaire et désolée des honnêtes gens de ce temps-là. « Je vais aux Académies, écrivait-il, en très peu de maisons, quelquefois aux promenades les plus solitaires, et je dis tous les soirs : Voilà encore un jour de passé! » La mort approchait, hâtée par de si rudes secousses, et il affectait encore l'enjouement des époques heureuses dans les derniers billets adressés à c( la divine citoyenne » ; et la préoccupation qui l'assiégeait, c'était le chagrin que sa perte allait causer à la pauvre grand'maman : « Qu'on ne lui apprenne pas mon état, elle en serait trop émue !... » Lui mort, elle resta seule encore six ans, noblement ruinée pour avoir payé les dettes de son mari, obscurément renfermée dans son petit appartement de la rue Dominique, au coin de la rue de Bourgogne. Elle y conservait ce que les révolutions sont impuissantes à détruire, les bons souvenirs de la vie, la conscience du bien que l'on a fait; et une fois même il lui en revint comme une trace vivante. Aux beaux jours de Ghanteloup, le grand abbé l'atteste,

Philis errait dans les champs d'alentour ;

Dans les hameaux, dans une humble chaumière,

Elle portait sans faste des secours.

Elle y portait ces bienfaits, ces discours,

Qui, dans les cœurs flétris par l'indigence,

Font luire encore un reste d'espérance.

On recueille ce que Ton a semé. Un jour, en 4800, un

inconnu se présenta rue Dominique. Jeannette , la seule femme que la duchesse eût gardée, était sortie, et M"' de Ghoiseul ouvrit elle-même. A l'issue d'une révolution, c'était chose embarrassante, pour une grande dame d'autrefois, que ce vêtement démocratique, le même pour tout le monde : on ne savait s'il fallait dire monsieur, citoyen, ou mon ami. A défaut d'appellation, un bienveillant sourire, quelques moments d'attente, avertirent le nouveau venu d'avoir à expliquer l'objet de sa visite. Et lui, tout embarrassé et comme attendri : « Vous ne me remettez pas, M"" la duchesse?... Petit Pierre, vous savez bien?... qui ramassait du crottin , sauf votre respect , sur la route de Chanteloup... et que vous lui demandiez toujours ce qu'il désirerait pour être heureux... Un âne et une charrette, que je vous disais, M°° la duchesse... Vous me les avez donnés, et ça m'a profité vraiment!... Je suis riche... Je suis très riche!... Et vous, Madame, ça \

serait-il vrai ce qu'on dit... que vous ne l'êtes plus?... Eh ! que si, n'est-ce pas, vous Têtes encore... Car tout ce que j'ai, c'est à vous. M"" la duchesse, puisque vous m'avez donné Tàne et la charrette, et vrai, là, très vrai, vous me ferez bien plaisir de me le reprendre !» M. le duc Pasquier, qui survint quelques moments après, trouva M""" de Ghoiseul excessivement émue de cette scène qu'elle lui raconta , et que M. Sainte-Beuve a bien voulu me redire beaucoup mieux que je n'ai pu la rendre. Je crois sans peine aucune à l'émotion, aux larmes de M""*" de Ghoiseul. Et si Petit Pierre avait pu s'adresser à M. le duc de Ghoiseul?... Eh bien ! je le confesse, il m'est impos-

sible de ne pas me représenter M. le duc de Choiseul riant de tout son cœur au nez de Petit Pierre. Si un tel soupçon est une injure, que Dieu et M. le duc veuillent me le pardonner. Je ne sais rien de plus odieux que d'être volontairement injuste envers les morts.

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M. ALEXIS DE TOCQUEYILLE

Il y a longtemps que je me suis promis d'apprécier, dans la mesure où je le puis, le publicistc illustre dont on vient de lire le nom, et je ne fais pas mystère d'avouer l'embarras que j'éprouve à remplir cet engagement. La louange à outrance est aisée, et encore plus la critique sans mesure ni pudeur; ce qui est difficile et délicat, c'est d'opposer aux témérités du génie les objections et les réserves du simple bon sens ; c'est de joindre à l'admiration la plus sincère pour la pensée qui conçoit, le discernement du vrai et du faux dans ses conceptions; c'est de ne pas se départir de la plus haute estime pour l'homme et de démêler en lui cependant les faiblesses, les travers, les contradictions qui se trouvent au fond de tous les hommes ; c'est de chercher enfin et de montrer quelle a dû être, dans la nature complexe que l'on étudie , l'influence du caractère sur les idées, Taction de l'àme sur l'esprit. Or celte étude dont je viens d'indiquer le but est rendue possible aujourd'hui par une récente publication : les Œuvres inédites et la Correspondance de M. de

Tocqueville. Les deux intéressants volumes que nous devons aune pieuse amitié m'aident à accomplir comme je l'entends une entreprise peut-être imprudente, en arrivant à une appréciation de doctrine par une appréciation de caractère. Les critiques de haute volée penseront sans doute que procéder ainsi, c'est prendre les choses par leurs petits côtés. J'ai mille raisons pour ne pas m'en défendre, et celle-ci avant toutes, qu'en vérité les grands côtés me paraissent si grands en M. de Tocqueville que, réduit à eux seuls, je n'aurais point osé les ahorder.

M. de Tocqueville décrit quelque part la demeure seigneuriale, un vieux château situé à quinze lieues de Paris, qu'il habitait momentanément en 1857. Ce château est immense, dit-il, et la fondation en remonte à l'époque de Louis XIIL « Un grand parc l'entourait, dont les arbres avaient été plantés sous Louis XIV, par Leriôtre. C'était le siège d'une grande famille. Le dernier de cette longue suite de gentilshommes est mort sans enfants il y a quelques années. Quoiqu'il se soit fait enterrer ici, il a oublié en mourant de léguer sa terre à personne. Des collatéraux Font vendue par morceaux. Le château et le parc sont tombés dans les mains d'un marchand, de Paris, qui n'a pas détruit le château, parce que celui-ci est de briques et que les débris n'en sont bons à rien. Mais il y loue des appartements. Il a coupé les arbres séculaires et planté des

pommes de terre dans les avenues. Des statues de déesses de la Fable sont encore debout dans un carré de choux. On heurte du pied des bancs de marbre brisés et renversés. Les eaux vives destinées à faire des cascades font tourner un mouUn à scie. Ce n'est plus la splendeur d'une classe supérieure et oisive. Ce n'est pas encore l'image d'une activité industrielle réglée et productive. C'est le tableau du ravage des révolutions : triste tableau que devraient venir considérer quelquefois les peuples qui ne les connaissent pas. »

Ces derniers mots, tout empreints de mélancolie, traduisent-ils seulement une impression poétique, ou sont-ils le témoignage d'un regret donné par l'auteur de la Démocratie au vieux régime dont il contemple les débris? Le peintre môme de cette lugubre esquisse, M. le vicomte de Tocqueville, doit-il être classé au nombre des ruines qui provoquent sa commisération ? |

Mais d'abord devons-nous dire M. le vicomte de Tocqueville? Il descend d'une noble famille assurément : l'un de ses frères est comte, l'autre baron et lui?... Lui, il n'a jamais pris son titre pas plus qu'il ne l'a refusé. Habitué jeune à n'être connu que par son nom de baptême, il s'y est tenu. Si les titres représentaient encore quelque chose, à la bonne heure ; mais du moment qu'ils ne signifient rien, il faut se comporter avec eux comme La Bruyère le conseille pour les vêtements : l'honnête homme se laisse habiller par son tailleur... et le gentilhomme, en ce déluge démocratique, se laisse qualifier par la roture. Est-ce à dire que la fibre nobiUaire soit morte en lui, victime résignée des pré-

visions du publiciste, et qu'Alexis de Tocqueville ait condamné ou méconnu, comme on le lui reprochait naguère, un élément essentiel des constitutions sociales? Je ne le crois pas : je ne le crois ni autant qu'on le dit, ni même autant que je le voudrais. Qu'il soit, comme le prétend son biographe et son ami, un homme né dans l'aristocratie avec le goût de la liberté, il n'y a pas à y contredire, et il reste à s'entendre seulement sur les conditions de la liberté ; mais c'est encore un aristocrate néanmoins que l'écrivain qui professe pour les opinions du plus grand nombre un si superbe dédain : turha argumentum pessimi, M. de Tocqueville trouve de bien bonnes parties aux armées commandées par des gentlemen f et il félicite l'Angleterre de n'être entraînée hors de l'aristocratie que sur une pente très peu rapide. M. de Tocqueville ne se fait faute d'écrire : « Ce qu'il y a de plus fixe au monde dans ses vues, c'est une aristocratie. Un corps aristocratique est un homme ferme et éclairé qui ne meurt point... Une aristocratie dans sa vigueur ne mène pas seulement les affaires ; elle dirige encore les opinions, donne le ton aux écrivains et l'autorité aux idées. » M. de Tocqueville n'a que de médiocres sympathies pour la loi toute démocratique qui règle chez nous le partage égal des successions, loi impitoyable qui « s'élève et retombe incessamment sur le sol jusqu'à ce qu'il ne présente plus à la vue qu'une poussière mouvante et impalpable; )) et ses tendresses sont assez vives, au contraire, pour ce droit de primogéniture sous l'empire duquel la terre perpétue le nom, l'origine, la gloire, la puissance, les vertus de la famille, et devient « un témoin impéris-

sable du passé, un gage précieux de l'existence à venir. » Sur tous ces points, à coup sûr, un lord du Royaume-Uni ne pourrait pas dire mieux.

Ce qu'un lord d'outre-Manche ne dirait pas sans doute, et ce que M. de Tocqueville n'hésite nullement à constater, c'est qu'une aristocratie, pour être durable, a besoin de fonder l'inégalité en principe, de la légaliser d'avance, de l'introduire dans la famille en même temps qu'elle la répand dans la société, et que toutes ces choses répugnent si fortement à l'équité naturelle, qu'on ne saurait les obtenir des hommes que par la contrainte. Ce qu'on avouerait malaisément à Londres, bien que le publiciste français en convienne sans scrupule, c'est que, chez l'aristocratie même la plus éclairée et la plus libérale, la loi sacrifie souvent le bien du pauvre à celui du riche et les droits du plus grand nombre aux privilèges de quelques-uns. Et ce qu'éviterait sans conteste un adversaire prudent de la loi d'égalité, c'est l'apologie immodérée de cette époque égalitaire entre toutes (1789), temps d'inexpérience selon M. de Tocqueville, ce mais de générosité, d'enthousiasme, de virilité et de grandeur, temps d'immortelle mémoire, vers lequel se tourneront avec admiration et avec respect les regards des hommes, quand ceux qui l'ont vu et nous-mêmes aurons disparu depuis longtemps. »

Je prie qu'on ne s'abuse pas sur l'intention réelle des rapprochements que je viens de faire. L'illustre auteur dont j'étudie le caractère et la doctrine a prédit luimême un trop facile succès à ceux qui voudraient, dans son œuvre, opposer un fait isolé à l'ensemble des

faits, une idée détachée à l'ensemble des idées, et je ne me sens nul goût à la critique dont le zèle puéril est satisfait quand l'écrivain qu'elle contrôle est trouvé sur un point en contradiction avec lui-même. Mais si une contradiction accidentelle et souvent explicable ne prouve rien, beaucoup de contradictions, imparfaitement dissimulées sous le dogmatisme de la forme, prouvent quelque chose. Elles prouvent les incertitudes d'un esprit même très éminent, les passagères défaillances d'une âme très noble, mais plus ardente que ferme ; elles nous mettent sur la voie des défectuosités de la théorie chez le publiciste qui mettait malaisément l'accord entre ses idées et ses sentiments. M. de Tocqueville a beau dire que l'aristocratie à laquelle il appartenait par la naissance étant détruite, il ne peut pas avoir d'amour naturel pour elle, parce qu'on ne s'attache qu'à ce qui vit; je réponds que certains morts gagnent beaucoup dans nos affections à être comparés aux vivants, et qu'en vérité si la démocratie pleinement victorieuse ne devait offrir à nos yeux que ce composé de médiocrités plates , égoïstes , grassement nourries et confortablement abêties, que nous peint son historien, — j'allais dire son prophète, — nous prierions qu'on nous ramenât bien vite aux carrières aristocratiques, au boudoir de M"' de Longueville, à la cellule de M""* de Sablé. Il n'y a donc nul reproche au fond des rapprochements qui précèdent, mais seulement la recherche permise et commandée par le sujet des dispositions intimes sous l'empire desquelles le grand publiciste a écrit, et de la part que ces dispositions peuvent avoir eue, à son insu certaine-

ment, sur ses doctrines. J'accorde, autant qu'on le peut accorder aux organisations si délicatement irritables, que M. de Tocqueville n'ait éprouvé, comme il le dit, qu'une seule passion, « l'amour de la liberté et de la dignité humaines; » je comprends qu'il s'attache à relever ((l'individu» opprimé, selon lui, ou en risque de l'être par « le tout » ; mais je me demande si le type humain qu'il a dans l'esprit, si l'individu dont l'exaltation le préoccupe ne seraient pas quelque peu titrés et de ceux qui se laissent « habiller par leur tailleur. » Ceci aurait son importance et pourrait être rangé au nombre des « opinions centrales » plus ou moins avouées du célèbre auteur. Saluer l'inévitable avènement de la démocratie, puis constituer, sous apparence de libertés individuelles et de franchises locales, l'influence d'une aristocratie telle que la comporte le débordement populaire, ne serait-ce pas là le dernier mot de M. de Tocqueville, de ceux qui réclament à si haute voix la décentralisation administrative, de ceux surtout qui professent, même à l'Académie, de si touchants regrets pour un patriciat séculaire donnant l'impulsion et mettant le frein tout à la fois? Nous verrons plus tard. M. de Tocqueville écrivait en 1852 : (( J'occupais dans mon département une position qui n'avait que des agréments sans trouble ; c'était la direction morale de toutes les grandes affaires du pays, une sorte de gouvernement des esprits fondé sur la considération personnelle, indépendamment des opinions poUti(iues. Il sortait de ce côté de la vie publique un certain reflet sur la vie privée qui rendait celle-ci plus agréable. » Nous voilà loin de l'époque où l'élec-

tion d'un «adversaire de M. de Tocqueville se faisait au cri de : Point de nobles! Mais n'anticipons pas.

M. de Tocqueville a-t-il, à l'endroit des principes monarchiques, la fixité de vues et le ferme enchaînement de convictions qu'on peut lui contestera d'autres égards? Je crois qu'il est permis d'en douter. Il faut au moins distinguer, ici comme tout à l'heure, entre les impressions et les idées, et parmi les idées ellesmêmes rechercher et signaler peut-être de singulières inconséquences. Aimer la monarchie, et tout en l'aimant fort la mettre en pièces pour le plus grand honneur d'une liberté mal entendue, c'est une façon d'agir dont plus d'un exemple se rencontre en France et ailleurs depuis cinquante ans. Au point de vue des impressions, le publiciste gentilhomme ne ment pas aux traditions de sa race, et il garde intacte, comme il arrive à quelques-uns parmi nous, la poésie de la royauté, ce Je me rappelle, dit-il dans un charmant passage de sa Corresioondancej je me rappelle, comme si j'y étais encore, un certain soir, dans un château qu'habitait alors mon père, et où une fête de famille avait réuni à nous un grand nombre de nos proches parents. Les domestiques avaient été écartés; toute la famille était réunie autour du foyer. Ma mère, qui avait une voix douce et pénétrante, se mit à chanter un air fameux dans nos troubles civils, et dont les paroles se rapportaient aux malheurs du roi Louis XYI et à sa mort. Quand elle s'arrêta, tout le monde pleurait, non sur tant de misères individuelles qu'on avait souffertes, pas même sur tant de parents qu'on avait perdus dans la guerre civile et sur l'échafaud, mais

sur le sort de cet homme mort plus de quinze ans auparavant, et que la plupart de ceux qui versaient des larmes sur lui n'avaient jamais vu. Mais cet homme avait été le roi. » Quoique M. de Tocqueville prétende que ce sentiment-là, cette sorte d'idolâtrie qui ennoblissait l'obéissance et rendait facile le dévouement, s'en aille disparaissant du monde, il reconnaît pourtant aussi, même à la date de 1849, qu'il s'est établi en France « une opinion presque universelle que la royauté est une institution nécessaire. »

Et sur le terrain des théories le publiciste est encore plus explicite que sur le domaine des souvenirs ou des pures impressions. Dès son premier ouvrage il avait écrit : « Lorsque les ennemis de la démocratie prétendent qu'un seul fait mieux ce dont il se charge que le gouvernement de tous, il me semble qu'ils ont raison. Le gouvernement d'un seul, en supposant de part et d'autre égalité de lumières, met plus de suite dans ses entreprises que la multitude ; il montre plus de persévérance, plus d'idées d'ensemble, plus de perfection de détails, un discernement plus juste dans le choix des hommes. » Devenu homme politique, M. de Tocqueville , d'accord avec lui-môme , écrit encore : « Ce que je veux, ce n'est pas une république, mais une monarchie héréditaire, c'est un gouvernement central énergique dans la sphère de son action. » Vous croyez trouver en lui, d'après cela, un partisan de la monarchie, de la monarchie telle que notre temps la comporte, éclairée par les conseils, guidée par l'opinion souveraine, contenue par la loi, plus contenue encore par les mœurs, par la civilisation, par l'indis-

ciplinable génie d'un peuple fiër et mobile , mais la monarchie enfin, et non pas ce simulacre de pouvoir que nous avons eu trente ans sous les yeux, et qui n'est à vrai dire ni royauté ni république. Vous le croyez d'autant mieux, qu'à prendre les citations au hasard, de la première à la dernière œuvre, M. de Tocqueville a dit : « L'homme qui obéit à la violence se plie et s'abaisse ; mais quand il se soumet au droit de commander qu'il reconnaît à son semblable , il s'élève en quelque sorte au-dessus de celui même qui lui commande. » Et encore : a Le gouvernement qu'on appelle mixte m'a toujours semblé une chimère. Quand une société en vient à un gouvernement mixte, c'est-à-dire également partagé entre des principes contraires, elle entre en révolution ou elle se dissout.» Et encore : « Les assem^blées, qui sont admirables, tantôt pour fortifier, tantôt pour tempérer le gouvernement, sont plus inhabiles que les plus mauvais gouvernements à mener les affaires = » — Eh bien ! malgré tout cela, malgré vingt autres passages que le grand style de l'écrivain vous a gravés dans la mémoire, les conclusions ne sont pas telles que vous aviez droit de les attendre. M. de Tocqueville, qui a remarqué la tendance des législatures à réunir toute espèce d'autorité dans leur sein, et qui blâme cette concentration des pouvoirs comme singulièrement nuisible à la bonne conduite des affaires , veut une monarchie subordonnée à la puissance législative ; il la veut environnée de libertés provinciales très développées, de franchises individuelles aussi étendues que possible, du plus large exercice des droits politiques pour les

associations comme pour les personnes. Le pouvoir qui lui plaît enfm, et qui fait à son gré la société libre et bien réglée, est celui dont on ne sait jamais où trouver le représentant. Autant vaudrait le supprimer tout à fait et déclarer qu'il n'en est pas du monde politique comme du monde moral et intellectuel où, selon M. de Tocqueville, l'autorité a toujours sa place, parce que Tindépendance individuelle ne saurait être sans bornes. J'ose même me demander si pour la société civile cette idée de Van-archie, qui a du moins le mérite d'être logique, ne s'est pas présentée quelquefois à l'esprit de Técrivain, et s'il l'a repoussée absolument. Ce qui excuserait la témérité du doute à cet égard, ce sont, sous une plume toujours si mesurée et si sérieuse, des propositions telles que celles-ci : « Il faut avouer que les gouvernements ont un grand art pour gâter tout le bien que la civilisation procure : ils placent une gêne à côté de toutes les facilités qu'elle procure... Quelle triste chose que sur toute la terre les gouvernements soient toujours précisément aussi coquins que les peuples leur permettent de l'être ! Leurs vices n'ont jamais trouvé que cette limite-là. » On ne réfute pas des aberrations si étranges. Je m'assure qu'elles ne causent aucun embarras à ceux qui plaçaient naguère M. de Tocquevillo au premier rang des esprits conservateurs.

Il était conservateur, en elYet, à sa manière, à ses heures, au gré d'une imagination dont les ardeurs maladives se dérobent sous Tapprêt d'un style quelque peu sibyllin, et qui tient pourtant, si je ne m'abuse, autant de place au moins que la pure raison dans ses

écrits. Les preuves ne me manqueraient pas à l'appui de cette dernière assertion, si je n'avais à redouter l'apparence des analyses trop subtiles et la multiplicité des citations. La pensée mère et les conclusions implicites du dernier ouvrage de M. de Tocqueville pourraient même avoir ici force d'arguments. Je me borne à signaler, à titre de contrastes explicables seulement par la prédominance alternative de deux facultés contraires, deux passages diversement curieux : l'un, dans ce dernier livre que je rappelais, une apologie éloquente de l'ancien régime, terminée par ces mâles paroles : « Ne méprisons pas nos pères, nous n'en avons pas le droit. Plût à Dieu que nous pussions retrouver, avec leurs préjugés et leurs défauts, un peu de leur grandeur! » L'autre, dans les Fragments de ce qui devait compléter ce même ouvrage, une verte semonce à l'adresse des beaux esprits qui veulent réhabiliter l'ancien régime, un temps qu'il faut juger, dit l'auteur, par les sentiments qu'il a inspirés à ceux qui l'ont subi et détruit, et pour lequel, quant à lui, « l'épreuve est faite. »

Il ne serait pas impossible, je crois, de trouver dans la vie politique de M. de Tocqueville des manifestations de caractère qui justifient et qui complètent les appréciations que j'indique plutôt que je ne les exprime, et que je n'indique pas même sans hésiter, bien qu'elles ne soient pas de nature à ébranler ma vénération profonde pour un noble esprit et un noble cœur. La critique contemporaine a ses idoles, et elle ne souffre guère qu'on y touche ou même qu'on leur épargne l'injurieux hommage d'une admiration continue. Pour-

•■at

suivons cependant l'œuvre d'observation que nous avons entreprise. Homme privé, homme public ou écrivain, le personnage justement illustre que nous étudions ne peut avoir à craindre aucune sincérité.

M. de Tocqueville a vécu sous cinq gouvernements très divers, sans compter les transitions et les nuances déterminées par les révolutions et les changements de cabinets. Les plus heureux d'entre ces gouvernements n'ont pas été complètement de son goût, il s'en faut bien; les autres ont rencontré en lui une persévérante opposition.

Je mentionne à peine le premier Empire , sous lequel s'est écoulée son enfance, et je dois le mentionner cependant, car il est clair que le souvenir de l'époque impériale a tenu une très large place, et la plus large peut-être, dans les préoccupations du publiciste. L'allusion, sérieuse et grave comme il convient à un tel esprit, est transparente en vingt endroits de !

ses ouvrages. Ai-je besoin de dire que sur ce point les jugements sont passionnés toujours, souvent erronés, et particulièrement iniques quand de grosses accusations d'habileté machiavélique et d'égoïsme se réfugient jusque dans les notes, très rarement placées au bas des pages? Il faut ajouter néanmoins que les banalités déclamatoires par lesquelles on veut honorer aujourd'hui le fauteuil académique de M. de Tocqueville , les protestations à vide contre un césarisme impossible, les objurgations adressées le poing levé au fantôme de Tibère par le fantôme de Tacite , n'étaient nullement à l'usage de cet esprit fm et délicat, et je me plais à croire qu'elles auraient blessé en

lui les susceptibilités de l'homme de goût autant que la droiture de Fhistorien. Aux écarts d'une rhétorique maladroite;, il aurait opposé les raisons mêmes qu'il donnait en 1857 à ses amis MM. Ampère et Freslon : « Malgré tout ce que vous me dites, je n'ai point la crainte que nous finissions comme votre empire romain . Les analogies ne sont qu'à la surface; des différences immenses sont au fond... Je crois sincèrement que toutes les comparaisons qu'on fait entre nous et le monde romain sont fausses. Nous ne ressemblons pas plus aux Romains d'Auguste, malgré l'image d'Auguste qu'on évoque sans cesse devant nous, que nous ne ressemblions, il y a vingt-cinq ans, aux Anglais de 1688. » Gela dit, je n'hésite nullement à répéter que M. de Tocqueville n'aimait pas l'Empire, et pour parler comme on parle maintenant à l'Académie, pas plus VEmpire i^emier que VEmpire second. Nous en sommes justement à dresser la nomenclature assez étendue des gouvernements que M. de Tocqueville n'aimait pas.

Si l'on veut bien ne pas confondre des regrets avec des affections, et autant qu'on en peut juger sur un très court espace de vie publique au service de ce régime, la Restauration n'a pas été à cet égard beaucoup plus heureuse que l'Empire. J'entends bien qu'en 1836 M. de Tocqueville veut la monarchie héréditaire, et qu'il l'aimerait mieux légitime qu'élue. Mais je trouve aussi qu'en 1827 il prenait part au mouvement libéral avec toutes les passions communes à la jeunesse de ce temps, dit son biographe, et qu'il avait dès lors un certain nombre d'opinions très arrê-

téesen politique. Ces opinions étaient-elles acceptables pour les princes de la branche aînée? N'allaient-elles pas fort au delà de tout ce que M. de Martignac luimême pouvait promettre et tenir? Je ne sais. Tout ce qu'on peut affirmer, parce qu'il le dit lui-même, c'est qu'il n'admettait la Restauration qu'autant qu'elle ferait triompher certains principes libéraux auxquels il tenait autant qu'à elle, et qu'apparemment la Restauration n'inclinait pas à faire triompher ces principes-là.

La révolution de 1830 donna-t-elle une plus ample satisfaction aux tendances politiques de M. de Tocqueville? Nullement. Au rapport de M. de Beaumont, cette révolution lui paraît un malheur; il ne donna qu'avec tristesse son adhésion au gouvernement qui en sortit; et ce n'était pas là une première et fugitive impression, puisque, six ans après, il écrivait encore : « Je. regrette chaque jour sincèrement l'événement de juillet. » Dès 1832, la démission de M. de Tocqueville, suffisamment motivée à ses yeux par la révocation prononcée contre un ami, Téloignait davantage d'un gouvernement sous lequel « les services et la conscience ne pouvaient garantir d'une disgrâce imméritée. » Il était donc tout naturel qu'en 1837 l'écrivain déjà célèbre ne se présentât pas aux élections sous la bannière ministérielle, et de là sa vertueuse colère contre le préfet qui, de lui-même et sans ordre, le téméraire, l'avait recommandé fortement aux électeurs de Valognes; de là cette protestation fameuse adressée à M. Mole, et qui ferait prendre en haine l'art de bien dire, tant on regrette de voir revêtu d'une

forme si haute et si noble ce qui n'est, après tout, qu'un travers d'esprit et peut-être une infirmité de caractère. Heureusement la réponse de M. Mole prouve que l'éloquence ne manque pas non plus à la raison droite et à l'autorité honnête. Le ton en devient presque touchant lorsque M. Mole, parlant de la position qu'il occupe, écrit : « Ce métier, sachez-le bien, est un des plus pénibles et des plus méritoires que l'on puisse faire... La pratique des affaires et des hommes pourra vous rapprocher de ces malheureux ministres qu'il vous paraîtrait si fâcheux aujourd'hui de paraître appuyer. » Je ne crois pas que la pratique des hommes et des affaires dût avoir d'autre effet, pour M. de Tocqueville, que d'accroître sa mélancolie native en lui révélant les tristes côtés de l'humanité que la politique met à nu, et ce quelque chose de froid, de prémédité, d'égoïste, qu'il crut toujours entrevoir sous le mouvement même le plus passionné des esprits. Toujours est-il qu'une partie du vœu de M. Mole ne se réalisa jamais ; du mois de mars 1839, époque de son élection comme député, jusqu'au 24 février 1848, M. de Tocqueville vota constamment avec l'opposition. Et ses dissidences ne s'arrêtaient pas à mi-chemin, puisqu'elles portent sur le système électoral lui-même, sur l'existence de cette petite oligarchie bourgeoise, — ce sont ses termes, — préoccupée de ses intérêts particuliers, et séparée du peuple dont elle ne s'occupe pas et qui ne s'occupe pas d'elle. On assure que ce rôle d'opposant sans relâche s'accorde à merveille avec l'amour purement constitutionnel que M. de Tocqueville portait à la

monarchie de juillet, et il le faut <îroire, en priant Dieu de ne pas nous envoyer de ces amis-là en trop grand nombre. On jetait même, il y a un mois, les bases de je ne sais quelle réconciliation posthume fondée sur une vieille estime mutuelle, et je veux croire à cela aussi, tant me semble belle toujours et nécessaire en notre temps la concorde des hautes intelligences. Je prie seulement l'éditeur de M. de Tocqueville de ne plus imprimer à la fm du second tome de la Démocratie^ le compte-rendu de la séance du 27 janvier 1848 à la Chambre élective, dans laquelle séance le député de Valognes, parlant de M. Guizot, disait : « L'opposition a fait assurément de graves reproches à M. le ministre des affaires étrangères ; mais elle ne l'avait jamais accusé de faire ce qu'il a confessé lui-même dernièrement avoir fait. Et, pour mon compte, je déclare que non seulement je n'avais jamais accusé M. le ministre des affaires étrangères de ces choses, mais que je ne l'en avais pas même soupçonné. Jamais ! jamais je n'aurais cru que ce qui est arrivé fût possible ; j'aurais cru non seulement lui manquer, mais encore me manquer à moi-même, que de supposer ce qui était cependant la vérité... Et si cet acte, si ce spectacle est de nature à faire une impression profonde, pénible, déplorable pour la moralité en général, quelle impression ne voulez-vous pas qu'ils fassent sur la moralité particulière des agents du pouvoir? » On comprend de reste que, sans la suppression que je demande, le dispositif du pacte d'alliance conclu après décès de l'un des contractants serait assez difficile à rédiger.

C'est à coUc même séance du 27 janvier 1848 que M. de Tocqueville prononça des paroles fort admirées depuis à titre de prophétie, et au mérite desquelles je ne veux rien enlever en remarquant qu'il n'est pas tout à fait impossible de prédire l'ouragan quand on siège depuis dix ans dans l'antre des tempêtes. Il s'écria : « Est-ce que vous ne sentez pas que le sol tremble de nouveau en Europe? Est-ce que vous ne sentez pas un vent de révolution qui est dans l'air? Est-ce que vous savez ce qui peut arriver en France d'ici à un an, à un mois, à un jour peut-être? Vous l'ignorez ; mais ce que vous savez, c'est que la tempête est à l'horizon, c'est qu'elle marche sur vous ; vous laisserez-vous prévenir par elle?... Pour Dieu, changez l'esprit du gouvernement, car, je vous le répète, cet esprit-là conduit à l'abîme. » M. de Tocqueville prit acte de sa divination particulière en réimprimant, en répandant son discours deux mois après l'avoir prononcé, en faisant remarquer qu'il était, trois semaines avant tout le monde, sur la voie des causes premières et profondes delà révolution; mais quoique cette révolution eût changé du tout au tout et l'esprit du gouvernement, et le gouvernement lui-même, l'homme d'Etat qu'elle n'avait pu surprendre n'aima pas plus ce régime-ci qu'il n'avait aimé tous les autres. La Correspondance récemment publiée, si malheureusement incomplète qu'elle soit sur des points essentiels, porte le témoignage des anxiétés poignantes que lui causèrent le 24 février et ses suites immédiates. Il envisage avec terreur cette religion révolutionnaire sortie des barricades et que les canons et les baïonnettes ne

détruisent pas. Il appréhende que ce ne soit pas seulement tel gouvernement qui semble impossible, mais un gouvernement durable quelconque. Nous n'avons pas vu commencer cette grande révolution, dit-il avec tristesse, nous ne la verrons pas fmir; et il veut qu'on se prépare à tout dans une société et dans un temps où nul n'est sûr de sa destinée. A d'autres moments, le doute, bien plus habituel à son esprit qu'on ne le croit, vient le saisir, et il se demande s'il n'assiste pas à une de ces grandes transformations de l'humanité dont n'ont jamais eu conscience ceux-là mêmes au profit desquels elles s'opéraient. « Qui peut affirmer qu'une forme de société soit nécessaire et qu'une autre ne puisse pas exister? » En somme pourtant c'est la crainte de l'anarchie, de la guerre civile, d'une ruine totale qui finit par l'emporter, à moins que « quelque grand homme ne nous tombe du ciel d'ici à peu de mois... »

Le grand homme, laProvidence nous le donna; mais elle donna aussi à M. de Tocqueville des vues toutes nouvelles sur une situation politique dont il s'était montré jusqu'alors si inquiet. Cette république qu'il n'aimait pas, nous dit-on, bien qu'il en eût été le ministre, qui choquait ses instincts et offusquait sa raison, dont il détestait l'origine, les actes, les visées, les tendances, cette république apparut à M. de Tocqueville comme la dernière et peut-être la seule chance de la liberté en France. C'est dire que M. de Tocqueville se sépara de l'élu du dix décembre avant même que l'empire fût fait. Des motifs de convenance faciles à concevoir nous interdisent ici une appréciation pro-

longée. Au dire du biographe, le prince-président, qui avait subi lui-même la séduction d'esprit et de caractère qu'exerçait M. de Tocqueville , s'efforça de le retenir à lui ; et l'illustre écrivain, tout en restant inébranlable dans ses résolutions, n'aurait pas été insensible à ces témoignages d'estime. S'il en est ainsi, je m'explique mal l'extrême réserve que l'on a mise à laisser inédites certaines œuvres et une très notable partie de la correspondance de M. de Tocqueville, à supprimer si soigneusement dans la partie publiée tout ce qui a trait aux hommes et aux choses des dernières années. J'aime à croire que chez un tel homme et dans de telles circonstances, les passages dont on nous prive n'ont jamais pu être injurieusement passionnés. Il en ressortirait seulement que M. de Tocqueville n'aimait pas l'empire, et en vérité nous le savons déjà. Mais j'arrive au terme de sa carrière politique et je me demande quel gouvernement aimait-il donc? Fautil croire que pour lui comme pour la démocratie, telle qu'il se la représente, « le gouvernement n'est pas un bien, mais un mal nécessaire? »

J'ai hâte d'ajouter que ces dispositions de M. de Tocqueville à l'égard de tous les gouvernements sous lesquels il a vécu ne tenaient à aucunes vues personnelles, à aucunes combinaisons intéressées. A part certaines ambitions de caste, peut-être imparfaitement démêlées par celui même dont j'estime qu'elles formaient pourtant l'arrière-pensée, je crois au parfait désintéressement de M. de Tocqueville et je n'imagine pas, malgré sa très haute valeur intellectuelle, qu'il sentît en lui ces aiguillons et ces ressources qui pous-

sent les hommes d'action à vouloir toujours le premier rang. Où donc trouver la source et l'explication de cette continuité d'opposition qu'on vient de voir sous cinq gouvernements de formes très diverses? Je touche ici à la partie la plus délicate de la tâche que je me suis imposée, et je prie qu'on me permette d'indiquer seulement ce que je ne puis approfondir. Je n'avancerai rien que je n'emprunte au plus irrécusable témoignage, à M. de Tocqueville lui-même.

Et tout d'abord je voudrais lui appliquer, en partie du moins, une de ses paroles les plus vraies : « Ce qui est quaUté dans l'écrivain est parfois vice dans l'homme d'Etat, a-t-il dit, et les mêmes choses qui souvent ont fait faire de beaux livres peuvent mener à de grandes révolutions. » Sans rien contester des droits de l'intelligence, qui sont souverains, et sans prétendre, il s'en faut bien, que la culture de l'esprit devienne un titre d'exclusion quand il s'agit des fonctions publiques, on peut soutenir, ce me semble, en entrant dans la pensée de M. de Tocqueville, que telles aptitudes littéraires n'imphquent pas nécessairement une vocation politique , et qu'elles peuvent même rendre impropre au maniement toujours un peu aride des hommes et des affaires celui qu'elles prédestinent à la plus haute gloire d'écrivain , d'orateur ou de poète. Voici un homme doué d'une sensibilité exquise et de la plus vive susceptibilité d'impressions; une extrême déUcatesse de tact se joint en lui à une grande puissance de réflexion, et la réflexion tournerait par moments à la rêverie, si un je ne sais quoi de réservé, de contenu, d'un peu roide peut-être dans le caractère et dans

l'attitude habituelle n'étouiïait le plus souvent les élans de rimaf»inalion, et ne mettait en formules ce qui allait s'exhaler en strophes. Ne vous fiez pas trop cependant à cette froideur apparente, à cette rigidité extérieure : la passion est là-dessous, que dis-je? les égards, le respect pour les passions, et cet aveu si grave : « Je les aime quand elles sont bonnes, et je ne suis même pas bien sûr de les détester quand elles sont mauvaises. » Les vagues maladies de l'âme, les précoces infirmités du corps, et les tristesses qu'elles inspirent à ceux-là mêmes qui s'en préoccupent le moins, s'ajoutent à ces ardeurs contenues pour accroître la finesse des perceptions, l'acuité de l'inteUigence , et cette nature particuUère d'esprit où il semble que la pensée soit à l'état de sensation presque toujours douloureuse. Le mélange de tout cela, c'est peut-être le tempérament de l'artiste par excellence, de l'écrivain qui entraine notre admiration avec notre pitié et nos plus tendres sympathies , mais l'homme d'État, le politique n'est pas là, ou, s'il y veut être malgré tout, ce sera le politique à vues incertaines et incessamment contradictoires, joignant au mécontentement perpétuel de ce qui est une conception perpétuellement insaisissable, même pour lui, de ce qui devrait être.

Or rhomme, le malade moral dont je viens d'ébaucher le portrait, c'est M. de TocqueviUe tel qu'il se peint lui-même dans ses lettres les plus intimes, et je n'ai plus qu'à citer, en les abrégeant, les témoignages qui abondent à cet égard dans la dernière publication. Dès la jeunesse, une défiance avouée de tous les sentiments généreux, une tendance instinctive à se renfer-

mer en lui-même, au risque d'y rencontrer une pensée triste, une tète très froide, uq esprit raisonneur, calculateur même, et à coté de cela, une inexprimable inquiétude de cœur, un besoin inextinguible d'émotions physiques ou morales, dussent-elles être achetées au prix de la \'ie. Puis une irritabilité maladive, des inégalités, des impatiences au sein même des plus affectueuses relations , l'inquiétude vague , l'incohérente activité des désirs, et « cette agitation sans cause et sans eiïet qui fait tourner l'àme comme une roue sortie de son engrenage, » et au fond de cette âme-là (( une grande et profonde tristesse, une de ces tristesses sans remède, parce que, bien qu'on en souffre, on ne voudrait pas en guérir. » Ce n'est pas tout : il faut constater encore, à la suite de celui qui s'en confesse, peut-être avec une humilité médiocre , un ardent besoin de primer, le déraisonnable désir d'autre chose que la destinée humaine, enfin, — et je ne cesse pas de copier, — le vice de l'orgueil à forte dose, et de l'orgueil toujours inquiet, mécontent, mélancolique et noir. Là où que l'on suive l'homme atteint de cet incurable mal, on trouve dans son existence je ne sais qupi de contraint et de tourmenté. Il marche tout chargé des notes qu'il a prises en quelque lieu , à quelque moment que les idées lui soient venues. Jamais promenade n'est une distraction pour lui, jamais conversation un délassement. 11 a le sentiment le plus vif de la nature, et nul ne sait la peindre comme lui quand il daigne la regarder : témoin les Quinze jours au désert, la Course au lac Onéicla, et les fragments du Voyage en Sicile ; mais à quels intervalles daignait-il la regar-

der? Il aimait la campagne comme un patriarche de la Bible, nous disait-on dernièrement, et il faut bien croire les prédicateurs académiciens. Je note seulement ce passage d'une lettre de M. de Tocqueville : « Je viens de passer six semaines à la campagne. J'ai vu ce qu'on y fait. Je ne sais ce que je deviendrai; mais je sais très bien qu'il me serait plus aisé de partir pour la Chine, de m'engager comme soldat ou de jouer mon existence dans je ne sais quelle entreprise hasardeuse et mal conçue, que de me condamner à mener une vie de pomme de terre comme les braves gens que je viens de voir. » C'est qu'il faut porter aux champs, pour les goûter, le calme de l'esprit, la sérénité de l'âme, la jouissance tranquille du bien présent, toutes choses incompatibles avec l'incurable mal dont M. de Tocqueville était atteint.

Et ce qui ajoute aux tortures de cette douloureuse infirmité, c'est d'en avoir pleinement conscience et de pouvoir dire dans l'effusion des confidences fraternelles : (( Le mal que tu veux guérir est peu guérissable. Cette inquiétude d'esprit , cette impatience dévorante, ce besoin de sensations vives et répétées, tourmentent sans cause, agitent sans fruit et font beaucoup souffrir ceux qui les possèdent. C'est bien souvent mon cas, je le reconnais sans peine. Je suis souvent malheureux sans raison, et je donne ainsi une raison trop bonne de l'être à ceux qui m'entourent. De plus, je sens très bien que cette disposition pourrait me causer un grand préjudice dans l'action. Elle m'ôte pour un temps la perspective des objets et me fait paraître les faits extérieurs plus grands ou plus

petits que nature, suivant l'imagination dont elle me remplit. » Et le caractère de ce mal perfide est de s'envenimer en vieillissant, si bien qu'on en vient à reconnaître qu'on a donné très rarement son amitié, presque jamais son entière confiance, que le monde se rétrécit au point d'offrir à peine cinq ou six personnes avec lesquelles on se plaise, enfin qu'on est devenu un étranger parmi ses contemporains et ses compatriotes. Alors on se décourage, on désespère de l'avenir, de l'humanité, de la patrie, de soi-même; ou bien on se drape fièrement dans sa tristesse et dans son orgueil, et l'on oppose aux vœux, aux sentiments, aux acclamations de tout un pays, sa personnalité malade et superbe... Les lecteurs candides ne manquent jamais pour donner force et valeur de système aux élucubrations éloquentes d'une âme douloureusement agitée. Essayons de rester également à distance des béatitudes de l'admiration et des iniquités violentes de la critique, et tenons-nous pour convaincu qu'avant de juger les œuvres de M. de Tocqueville, ce qu'il faut étudier tout d'abord, c'est M. de Tocqueville lui-même. Cette étude que nous venons d'ébaucher nous rendra plus facile, je l'espère, l'appréciation qui va suivre.

Si nous n'avons point failli à l'impartialité dont nous faisons ici le premier de nos devoirs, ce qu'on doit trouver en M. de Tocqueville, après l'étude analytique

qui précède, c'est, à part les contradictions fréquentes que nous avons mises en relief, un gentilhomme bien moins dépouillé qu'on ne suppose et qu'il ne croyait peut-être lui-même, des préjugés et surtout des ambitions de sa caste; un royaliste qui se rattacherait à la royauté des Bourbons moins malaisément qu'à toute autre, mais qui peut, en un jour d'humeur noire, s'attaquer au principe même de tout gouvernement; un homme public impossible à satisfaire, quelle que soit la diversité des régimes politiques sous lesquels il a vécu; enfm, ce qui explique et domine tout le reste, un esprit chagrin, une âme sombre et découragée, une de ces organisations physiquement et moralement souffreteuses dont s'accommodent sans doute la poésie et l'éloquence, mais qui ne promettent guère la fermeté de conception nécessaire à Thomme d'État, une de ces irrémédiables tristesses qui débordent d'autant plus sur la vie intellectuelle que des félicités constantes leur ferment pour ainsi dire toute issue sur la vie privée. J'estime qu'il faut avoir toujours présent à l'esprit ce côté moral de l'éminent écrivain pour juger ses deux œuvres capitales, la Démocratie en Amérique et V Ancien régime et la Révolution. Je ne crois pas en effet qu'il existe dans toute la littérature politique un livre plus marqué que ces deux-là à l'empreinte du découragement continu. On y a cherché tout d'abord les théories sociales et pohtiques que l'auteur y devait mettre presque forcément. Cette recherche et la discussion qu'elle fait naître sont légitimes. Quant au système, j'inclinerais à penser qu'il se borne à ceci : déterminer ce qu'il faut faire

quand on désespère à peu près de tout, et organiser de son mieux l'ouragan qu'on voit venir et qu'on ne saurait arrêter.

J'écarte, pour tomber le moins possible dans les redites, un des reproches qui ont été souvent et très justement adressés à la première œuvre de M. de Tocqueville; le reproche d'avoir pris la démocratie américaine pour type de la démocratie universelle, et d'avoir trop fréquemment conclu du présent des États- Unis à l'avenir de la France. L'auteur ne s'était pas fait faute cependant d'établir quelques réserves capitales. Ce n'est qu'à la naissance des sociétés qu'on peut être complètement logique dans les lois, avait-il dit, et lorsqu'un peuple se rencontre en possession de cet avantage, il ne faut pas se hâter de conclure qu'il est sage , mais penser plutôt qu'il est jeune. Autrement, les peuples se ressentent toujours de leur origine. Les circonstances qui ont présidé à leur formation et servi à leur développement influent sur tout le reste de leur carrière. Pour l'Amérique en particulier, M. de Tocqueville admet qu'il n'est pas une opinion, pas une habitude, pas une loi, presque pas un événement que le point de départ n'explique sans peine. Cela dit, et l'auteur reconnaissant en outre que , pour s'expliquer bon nombre de singularités aux États-Unis, on doit les envisager comme la continuation des habitudes de la vie privée dans la vie publique, il semble que la part des différences soit suffisamment assurée, et qu'à certains aspects fort peu aimables et encore moins libéraux de la démocratie Tansatlan tique on puisse se croire autorisé à dire avec

l'écrivain, et môme plus souvent que lui : Ceci est américain et non démocratique. Mais la Correspondance établit que le publiciste et son œuvre méritaient vraiment les critiques qu'ils ont encourues. (( L'Amérique n'est que mon cadre, écrit-il à ses amis, la démocratie le sujet... Quoique j'aie très rarement parlé de la France, je n'ai pas écrit une page sans penser à elle et sans l'avoir pour ainsi dire devant les yeux. » Cette double préoccupation, cette confusion de l'Amérique et de la France dans une même étude et dans des conclusions trop souvent identiques ont provoqué contre les deux premiers ouvrages de M. de Tocqueville des objections sérieuses auxquelles nous nous associons sans vouloir les reproduire. C'est par le côté le plus général qu'il nous plairait d'entrer dans la doctrine du publiciste, c'est sa pensée même et les variations de sa pensée que nous voudrions saisir en ce qui touche à la démocratie, à son avenir, à son organisation, aux dangers graves que son avènement peut provoquer, aux remèdes qu'il convient d'opposer à ces dangers.

Selon M. de Tocqueville, la révolution démocratique qui a déjà atteint ses limites extrêmes en Amérique, qui s'accomplit à pas de géant chez nous et sous nos yeux, n'est pas un pur accident et de ceux que peut arrêter dans leur cours la prudence des gouvernements ; c'est un fait universel, irrésistible, absolument nouveau dans le monde, si évidemment providentiel que tout vient y aboutir, l'influence religieuse comme la domination monarchique, le progrès des lettres et des sciences comme le développement de l'industrie, les passions

les plus profondes ou les plus superficielles et les plus légitimes besoins de la nature humaine ; le fait le plus permanent et le plus continu que l'on connaisse dans l'histoire, et auquel il faut se soumettre avec résignation, fùt-on frappé, en le considérant, de la rehgieuse terreur que M. de Tocqueville n'est pas le dernier à éprouver.

Or, de ce fait inévitable, le nivellement universel, sortent d'inévitables conséquences : à la transformation sociale doit correspondre une transformation politique, à l'égalité des conditions l'égalité des di'oits. De là, selon le publiciste, une question de gouvernement capable de recevoir deux solutions opposées et également réprouvables à ses yeux : ou bien l'égalité du droit portée à ses limites extrêmes, la tyrannie de tous sur chacun, aboutissant, quand le système se perfectionne, à la négation même de tout gouvernement; et cet excès de la logique anarchiste, M. de Tocqueville, malgré ce qui se passe sous ses yeux en Amérique et ailleurs, ne semble pas le redouter beaucoup. Quoique « le caractère immodéré, emporté, radical, désespéré, audacieux, presque fou, et pourtant puissant et efficace » d'une certaine race de révolutionnaires par lui dépeints, et qui ont fait souche dans tout le monde civilisé, et en face desquels nous sommes toujours, soit bien de nature à inspirer des appréhensions, l'auteur se rassure en se disant que toute société est contrainte, à peine de mort, de se soumettre à une certaine somme d'autorité, et que cette autorité, quelle qu'en soit la distribution, se retrouve toujours quelque part. Ou bien l'abdication de tous entre les mains d'un

seul, l'cgalité dans et par la servitude, la démocratie abritée sous le despotisme.

Qu'il y ait une conciliation désirable et possible entre l'égalité politique de tous et le gouvernement d'un seul, que cette conciliation se trouve, pour les peuples qui ne sont pas nés d'hier et qui ont bien à tenir compte de leurs antécédents , dans la franche acceptation des deux principes démocratique et monarchique , qu'il faille dire l'État là où il est un peu banal de dire le despote, et concevoir un gouvernement qui ne fasse qu'un avec la nation, qui sorte de ses entrailles, qui s'y replonge incessamment, je ne dirai pas que ce soient là des points de vue négligés ou répudiés absolument par M. de Tocqueville, car c'est un des caractères de son livre d'offrir, dans une mesure inégale, des arguments à toutes les opinions, mais ce n'est pas du moins la solution qu'il propose ; là où nous parlons de transaction , il n'y a pour lui qu'antagonisme , inévitable obligation de choisir entre le despotisme et la liberté. Quelle liberté ? Quel despotisme ?

Il n'y a point deux opinions sur l'excellence de la liberté, dit M. de Tocqueville dans son dernier ouvrage ; toute la question est de savoir si ceux auxquels on voudrait l'appliquer n'en sont pas indignes, et l'on ne diffère par conséquent que sur l'estime plus ou moins grande qu'on fait des hommes. Sur quoi l'écrivain déclare fièrement qu'il ne faut pas le ranger parmi ceux qui méprisent leur prochain et leur pays. Je me garderai bien de cette irrévérence, et je tâcherai même d'oublier que M. de Tocqueville a écrit en toutes lettres : « Les hommes ne sont en général ni très bons, ni très

mauvais : ils sont médiocres ; » ce qui, à y regarder de trop près, ne les rendrait pas dignes d'une bien forte dose de liberté. Mais, j'en demande pardon à l'illustre académicien, toute la question n'est pas où il la met, et il s'agit de savoir encore et surtout ce qu'il faut entendre par liberté. Il y a une liberté que j'accorderais de grand cœur, môme à la médiocrité bumaine, c'est celle dont M. de Tocqueville cite une ancienne définition avec un juste applaudissement :

« Ne nous trompons pas sur ce que nous devons entendre par notre indépendance. 11 y a en effet une sorte de liberté corrompue dont l'usage est commun aux animaux comme à l'bomme, et qui consiste à faire tout ce qui plaît. Cette liberté est l'ennemie de toute autorité ; elle souffre impatiemment toutes règles ; avec elle, nous devenons inférieurs à nous-mêmes ; elle est l'ennemie de la vérité et de la paix ; et Dieu a cru devoir s'élever contre elle ! Mais il est une liberté civile et morale qui trouve sa force dans l'union , et que la mission du pouvoir lui-même est de protéger : c'est la liberté de faire sans crainte tout ce qui est juste et bon. Cette sainte liberté, nous devons la défendre dans tous les hasards, et exposer, s'il le faut, pour elle notre vie. »

Cette liberté-là que nous voulons, que nous avons, ([ue nous tenons pour inaliénable et pour compatible aussi avec ce qu'on appelle trop complaisammcnt le despotisme , est-ce celle que l'écrivain recommande aux peuples modernes et dont il dit : « Je ne connais rien de plus misérable qu'une société démocratique sans la liberté? » On doit hésiter à le croire. A M. de

Tocqueville, comme à bien d'autres, la liberté paraît inséparable de certaines formes politiques plus ou moins déterminées, mais qui reviennent en somme à organiser un pouvoir en face du pouvoir, et à considérer leurs infaillibles luttes et l'impossibilité d'action qui en résulte comme le souverain bien. C'est ce beau mécanisme qui fait dire au député, peut-être à l'issue d'une émouvante séance : « La liberté politique donne de temps en tempSy à un certain nombre de citoyens, de sublimes plaisirs. » Mais quand ces citoyens-là ont eu le sublime plaisir d'un grand triomphe oratoire et qu'ils tiennent en échec tout un ministère, en quoi donc sommes-nous plus libres? Ne poussons pas trop cette question. Un économiste célèbre, Quesnay, avait dit en son temps : « Le système des contre-forces dans un gouvernement est une idée funeste... Le despotisme est impossible si la nation est éclairée. » M. deTocqueville appelle cela tout crûment du petit galimatias littéraire, et il est bon de savoir, car on pourrait ne pas s'en douter tout d'abord, que M. de Tocqueville professe, pour la politique abstraite et littéraire, le plus parfait dédain. Nous qui avons d'invincibles tendresses pour tout ce qui se rattache à la saine littérature, nous ne saurions oublier un admirable portrait du caractère français tracé par Fauteur aux dernières pages de sa dernière œuvre, et nous nous demandons, étant donné cet indestructible caractère, comment mettre en pratique, sans risque ni péril, les institutions que l'écrivain recommande. Ce n'est pas tout de dire : « Le naturel de notre nation est si particulier, que l'étude générale de l'humanité ne suffit pas pour la com-

prendre. » Encore faut-il approprier à ce naturel, tel qu'on peut le démêler, le gouvernement qu'on nous destine, et ne pas nous jeter dans l'impossible, sous prétexte que les peuples démocratiques ont à choisir entre le despotisme et la liberté.

Enfin , à quel despotisme échappons-nous en nous réfugiant sous la Hberté que nous olTre M. de Tocqueville? Il est bon de mettre en regard et la nature du danger et les inconvénients du préservatif. Ici la réponse devient fort embarrassante. Dans le courant du premier ouvrage sur la .Démocratie américaine et à telle page que je puis citer, ce n'est rien moins qu'une aggravation de la tyrannie des Césars qui nous menace ; dans la Correspondance^ dont j'ai transcrit les termes, le retour aucésarisme passe pour impossible, et l'écrivain repousse toute assimilation avec le monde antique ; un chapitre spécial du second livre sur l'Amérique expose enfm et décrit compendieusement le genre de despotisme que les nations démocratiques ont à craindre : ce despotisme-là est immense, absolu, détaillé, prévoyant, régulier, tutélaire, doux ; il travaille volontiers au bonheur des citoyens, il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, dirige leur industrie... Je n'ose poursuivre, tant je craindrais de mettre nos lecteurs en appétence de despotisme. Voilà à quel attrayant abîme les franchises préconisées par M. de Tocqueville doivent nous arracher. L'auteur a bien raison de dire : « J'aurais aimé la liberté dans tous les temps; je suis enclin à l'adorer dans le temps où nous sommes. » Elle nous sauve en effet d'un beau danger.

Ce qui assure des chances considérables à ce despotisme insidieux, c'est d'une part cette passion pour l'égalité qui est au fond de nos cœurs à tous, et qui devient plus insatiable à mesure que l'égalité est plus grande, et de l'autre cette tendance énergiquement prononcée chez tous les peuples démocratiques, et en France plus que partout ailleurs, vers la centraUsation administrative. La centralisation administrative est l'objet des plus vives antipathies de M. de Tocqueville ; il la poursuit dans le présent et dans le passé , il la reproche à la révolution comme à la monarchie ; il traite de tourbe antilibérale ceux qui ne pensent pas comme lui à cet égard ; la centralisation et le socialisme sont pour lui des produits du même sol ; il s'écrie enfm dans son indignation : a J'aime mieux mal conduire ma charrue que d'en livrer les manches à tenir à l'État. » A ses yeux, la centraUsation, œuvre d'adresse, de patience et de longueur de temps, n'est autre chose qu'une usurpation préméditée de la puissance centrale sur le droit individuel. Ne serait-il pas plus juste d'y voir une œuvre de nécessité, répondant aux plus sérieux besoins, au génie même du pays? Quand l'État représente exactement l'intérêt de tous l'action de l'État est-elle vraiment si fort à craindre pour l'intérêt légitime de chacun ? Et puis, sous cette haine persévérante de la centralisation, sous cette revendication énergique des franchises locales, des libertés individuelles, ne se cache-t-il pas, sinon un désir d'influence personnelle , bien au-dessous des visées d'un tel homme, du moins une de ces ambitions inavouées qui peuvent être le produit hybride d'une

certaine éducation première, et des principes les plus opposés aux préjugés issus de cette éducation? Pour ma part du moins j'avoue que je me sentirais fort enclin à tirer du grand ouvrage de M. de Tocqueville une conclusion qui n'y est pas nettement exprimée, j'en conviens, et qui serait celle-ci : accepter l'avènement de la démocratie par la suprême raison que la démocratie est un fait inéluctable et fatal ; accorder à cette démocratie, avec une famille souveraine héréditaire, la moindre mesure possible de cette action centralisatrice que toutes ses tendances réclament ; organiser enfin socialement et politiquement cette démocratie sous les influences provinciales, locales, individuelles, qui seront après tout des influences aristocratiques, telles que l'égalité les comporte. Je sais bien que l'éminent écrivain a dit : « Je suis convaincu que tous ceux qui, dans les siècles où nous entrons, essaieront d'appuyer la liberté sur le privilège et l'aristocratie, échoueront. » Mais je sais qu'il a dit aussi : « Le gouvernement le plus rationnel n'est pas celui auquel tous les intéressés prennent part, mais celui que dirigent les classes les plus éclairées et les plus morales de la société. » Ne semble-t-il pas que la seconde proposition atténue sensiblement la première? Et combien de fois d'ailleurs les conceptions de notre esprit que nous croyons les plus fermes et les plus nettes, ne sont-elles pas démenties en nous-mêmes par ces aspirations confuses et puissantes que notre raison soupçonne à peine quand notre cœur les subit pleinement !

De cette vue, si implicite qu'elle soit, découle toute l'organisation politique que M. de Tocqueville adjuge

aux sociétés européennes chaque jour plus envahies par le flot démocratique. Il y faudrait d'abord de petites nations, car, selon l'auteur, rien n'est si contraire au bien-être et à la liberté des hommes que les grands empires. Toutefois, comme il n'y a guère non plus de condition aussi déplorable que celle d'un peuple qui ne peut se défendre ou se suffire, la perfection se trouve au sein du système fédéraliste, et nous voici retombés en pleine Gironde. L'écrivain avouant, néanmoins, que le peuple qui, en présence des grandes monarchies militaires de l'Europe, viendrait à fractionner sa souveraineté, abdiquerait probablement par là même son pouvoir, son existence et son nom, notre France aura le loisir de rester ce qu'elle est et, grâce au Ciel, ses institutions politiques n'entraîneront pas pour elle la nécessité du morcellement. En premier lieu^ un pouvoir central, puisque la démocratie en a le besoin si marqué, une monarchie et une monarchie héréditaire. Deux sortes de considérations poussent le publiciste à rejeter la souveraineté élective. Vouloir tout à la fois que le représentant de l'État reste armé d'une vaste puissance et qu'il soit élu, c'est, selon lui, exprimer deux volontés contradictoires. Il ajoute très sagement: (( Chez un peuple qui a contracté l'habitude d'être gouverné par le pouvoir exécutif, et à plus forte raison d'être administré par lui, l'élection ne pourrait manquer de produire une perturbation profonde. » Et puis cette élection émanerait sans doute du suffrage universel, et M. de Tocqueville ne se sent aucun goût pour cette participation de tout le monde au plus grand acte de la vie politique. Il admettrait le double degré

électoral et rien de plus. Le vote universel, dit-il, donne réellement le gouvernement de la société aux pauvres, et quant à lui, comme on Fa vu, il voudrait le placer ailleurs. Mais n'oublie-t-il pas que, selon ses propres prévisions, le triomphe de l'égalité démocratique doit nous faire tous pauvres ou à peu près?

La monarchie héréditaire est donc admise à titre de pouvoir central, et ce pouvoir doit être uniforme, étendu, actif, pénétrant, agile, énergique; cela résulte, dit le publiciste, de la constitution même des peuples démocratiques, de leurs besoins, de leurs instincts ; d'où cette conclusion étrange, qu'il faut lier pieds et poings à ce pouvoir-là, de peur qu'en abusant de ses qualités natives, il ne devienne purement et simplement le despotisme. Et M. de Tocqueville fait l'énumération des liens qu'il faut lui mettre : assemblées politiques fortement constituées ; puissantes associations de citoyens formant des personnes aristocratiques ; liberté de la presse, panacée merveilleuse de la plupart des maux que l'égalité peut produire ; application dyi système électif au choix des fonctionnaires de tout ordre; profond respect des formes d'où dépendent quelques-uns des grands intérêts de l'humanité ; enfin, garantie des droits personnels et conservation attentive du peu d'indépendance, de force et d'originalité que le régime démocratique laisse à l'individu, à cet homme incolore duquel M. de Tocqueville croit pouvoir dire, à l'inverse de l'enseignement chrétien : « L'humilité ne leur est point saine ; ce qui leur manque le plus, c'est de l'orgueil. Je céderais volontiers plusieurs de nos petites vertus pour ce vice. »

Ces précautions prises et le sursum corda entendu partout, ce n'est pas à dire que nous aurons à vivre dans le meilleur des mondes, mais seulement dans le monde démocratique un peu moins mauvais que le despotisme tout pur ne l'aurait fait. A lire attentivement M. de Tocqueville, on découvre en effet qu'il n'a pas lui-mêm e une très haute id ée des spécifiques qu'il recommande . Les assemblées politiques ? Une pente naturelle les entraîne à s'emparer du gouvernement, à concentrer toute autorité dans leur sein, à fonderie despotisme de la majorité, et tout ce qu'on peut faire en mettant les choses au mieux, c'est de rendre cette pente moins irrésistible. — Les associations dans une liberté illimitée? C'est la dernière de toutes les libertés qu'un peuple puisse supporter, et si elle ne le fait pas tomber dans l'anarchie, elle la lui fait toucher à chaque instant. Mais quoi! Peut-être faut-il l'extrême démocratie pour prévenir les dangers de la démocratie. — La presse toute libre aussi? C'est «une puissance extraordinaire si étrangement mêlée de biens et de maux, que sans elle la liberté ne saurait vivre et qu'avec elle l'ordre peut à peine se maintenir. . . Le pouvoir delà presse est presque sans bornes. C'est un ennemi avec qui un gouvernement peut faire des trêves plus ou moins longues, mais en face duquel il lui est difficile de vivre longtemps. » — Le système électif? J'aurais bien raison de m'en défier, s'il était vrai, comme l'écrivain l'affirme, que le peuple, privé de lumières, lourdement absorbé par les soins de la vie matérielle, envieux d'ailleurs de tout mérite, fasse presque toujours de mauvais choix, — Et que deviendrons-nous si, par aventure, les gens

auxquels on prêche l'orgueil vont renforcer cette race satanique de révolutionnaires que M. de Tocqueville a éloquemment maudite ? Je confesse qu'à de si dangereux remèdes, le despotisme anodin dont il paraît que les sociétés démocratiques sont menacées me semble préférable, et de beaucoup.

En présence de pareils aveux, avions-nous tort de prétendre que les incertitudes dont M. de Tocqueville s'accuse au point de vue du caractère , les anxiétés indéfinissables qui ont tourmenté sa vie se retrouvent dans son œuvre à un très haut degré, et que le découragement y surnage? Ceux qui conserveraient quelques doutes à cet égard peuvent se convaincre en relisant le second ouvrage sur la Démocratie en Amérique, plus concluant encore que le premier. Nous sommes d'avis, avec l'éminent auteur, qu'il ne faut pas douter de l'avenir que Dieu prépare aux sociétés européennes, et nous acceptons la démocratie sans arrière-pensée comme sans appréhensions. Mais si, sous le rapport du mouvement intellectuel, des sentiments, des mœurs publiques et privées, les nations démocratiques devaient être telles que M. de Tocqueville les peint et les accepte, notre résignation toucherait au désespoir. Voici une grande société où deux choses tiennent la première place dans le cœur de Thomme, l'appétit du bien-être et l'ignoble amour de l'argent ; àme, intelligence, fortune, position, tout y est médiocre, régulier, monotone, monotone à ce point que tous les esprits, suivant les mêmes voies, y semblent formés sur le même modèle. Pour s'écarter du chemin tracé, il faudrait renoncer à ses droits de citoyen, à sa qualité d'homme ; mais on

n'y renonce pas, l'utilité le défend, et l'utilité est la mesure de toutes choses, la règle universellement acceptée : la loi est utile, et la probité utile, et la religion utile, et l'agriculture, et l'industrie, et le commerce , et la faillite , et le légiste qui complète le marchand, et le dénonciateur appelé au partage des amendes, tout cela utile au même titre ; et tout un peuple ruminant la même pensée, marchant du même pas, engraissé au même point... C'est la démiocratie, dites-vous, et peut-être cette médiocrité universelle entre-t-elle mieux dans les desseins de Dieu que les extrémités choquantes dont les vieux âges offrent l'exemple. Que Dieu retire donc l'idéal qu'il a mis au cœur des plus humbles d'entre nous, et qu'il vienne rétablir les marchands dans le temple. Ou bien qu'on nous ramène fût-ce au dernier échelon de cette société évanouie, qui vous fait dire sans doute en soupirant : « Les manières de l'aristocratie donnaient de belles illusions sur la nature humaine... » Mais telle n'est pas la démocratie assurément, ni surtout la démocratie française, et, cette fois comme bien d'autres, n'écoutant que les inspirations d'un dégoût mal contenu, vous avez oublié de dire : Ceci est américain.

M. de TocquevillQ accuse quelque part les Français d'avoir pour le bien-être une passion imbécile. S'il en est ainsi, il faut plaindre le plus grand nombre d'entre eux des déceptions incessantes qu'ils doivent éprouver. Une passion plus vraie que je leur connais, et plus ardente, et plus noble, c'est celle qu'ils ressentent pour les hautes intelligences, pour les écrivains éminents, pour l'art, pour le génie, passion impérissable chez nous, quoi que puisse dire le publiciste du déclin intellectuel de la France, et si triste avenir qu'il présage aux littératures démocratiques. Pourquoi n'avouerais-je pas moi-même le sentiment que j'éprouve en terminant cette étude? C'est une sorte de confusion d'avoir osé discuter les conceptions d'un si grand esprit, et d'y avoir opposé sans vergogne les suggestions de mon pauvre bon sens ; c'est un réveil d'admiration sympathique pour l'auteur de tant de pages immortelles ; c'est encore, qu'on me le pardonne, une compassion tendre pour la pauvre àme tourmentée qui s'est débattue cinquante ans dans ce corps souffreteux, pour cet homme qui se dit inégal, irritable, ennuyé, défiant, qui est tout cela, et dont on ne peut se détacher néanmoins, et par lequel je voudrais finir comme j'ai commencé par lui.

Ceux qui n'avaient pas eu l'honneur de l'approcher devaient le connaître mal avant la publication récente de sa correspondance et de ses œuvres inédites ; et

d'autre part, cependant, il y a dans ses lettres telle assertion, tel aveu, tel jugement, qui ont besoin d'être expliqués et démentis quelquefois par ses livres, par les rares passages de ses livres où l'âme s'est mise à parler tout à coup, en désaccord avec les allures trop souvent guindées de l'esprit. Vous ouvrez le premier volume de la Démocratie et vous lisez : « Ce livre ne se met précisément à la suite de personne. J'ai entrepris de voir, non pas autrement, mais plus loin que les partis, et tandis qu'ils s'occupent du lendemain, j'ai voulu songer à l'avenir. » Quel ton rogue et cassant ! Quelle hautaine ambition !... Je vous demande pardon , cet écrivain-là est modeste, et il s'en faut bien qu'il se rende à lui-même la justice qu'il mérite. Ecoutez-le en ses effusions dans le sein d'un ami : « Je suis très heureux de ce que tu me dis que mon style est devenu plus naturel. J'avais fait de grands efforts pour cela ; mais l'effort ne conduit pas toujours au naturel, et j'avais grand'peur de ne pas avoir atteint mon but. . . Je sens qu'il y a entre mon style et le style des grands écrivains un obstacle qu'il faudrait que je franchisse pour passer de la foule dans les rangs de ceux-ci. Mais je sens cet obstacle comme à tâtons, sans en apercevoir la forme ni l'étendue, et sans voir surtout comment m'y prendre et de quoi m' aider pour le franchir... Le difficile est de combiner une rédaction prime-sautière avec une pensée très mûrie. » Trop mûrie, oserai-je dire, creusée, fouillée, analysée jusqu'aux atomes, à tel point qu'on se demande quelquefois si M. de Tocqueville, qui craignait en sa jeunesse de devenir « une machine à droit », ne se serait pas condamné à être plus tard une

machine à idées. Etrange contraste, cependant, que cet exercice constant de la raison, des procédés les plus sévères de l'analyse , de la réflexion poussée jusqu'à Tabus, chez l'homme en qui la passion déborde, et l'éloquence, et les meilleurs dons, les plus exquises délicatesses de l'écrivain et du lettré. Aussi combien de fois l'homme d'imagination, le peintre habile, perce sous les abstractions un peu quintessenciées du théoricien ! Vous vous perdiez à suivre le publiciste dans ses considérations politiques et sociales : voici un ravissant paysage tracé à la lisière des forêts d'Alabama, un crayon qui vous peint en dix hgnes les immensités du désert mieux que les poètes n'ont su le faire dans tout un livre, une page rêveuse sur les jeunes ruines de l'Amérique, un tableau touchant de la dépossessiou des Indiens. Tel chapitre admirable de la Démocratie, et par exemple cette Vue générale du sujet qui termine le second ouvrage, vous a portés aux plus grandes hauteurs de la pensée et du style ; hàtez-vous de relire, dans la Correspondance, l'amusant récit des deux premières visites chez Gossehn ; assistez aux lectures tardives de l'auteur déjà célèbre, aux admirations un peu candides qu'il y éprouve, à la surprise que lui cause ce « grand diable de monde antique » quand Plutarque le lui a décrit. Heureuse flexibihté du talent ! Et pourquoi faut-il que les maladies de l'àme se trouvent en regard des facultés divines de l'esprit, que les incertitudes du caractère, les mouvements de la passion, soient toujours prêts à faire dévier l'intelligence, que les infirmités du corps semblent troubler parfois la sensibilité et la raison !

A ce dernier égard, et pour quiconque a suivi l'existence personnelle, la vie intellectuelle et morale de M. de Tocqueville avec la vivacité d'intérêt qu'elle provoque , les deux volumes de la Correspondance offrent des parties navrantes et comme le développement d'un drame intime auquel on assiste le cœur de plus en plus serré, à mesure que celui-là même qui doit y succomber, et qui l'ignore, en note les douloureuses phases. D'année en année, depuis 1829, la plainte se reproduit dans chaque lettre comme un refrain lugubre, et les plus tristes prévisions, les plus fondées, hélas! slnsinuent dans cette âme déjà si assombrie. « La santé est le boulet que je traîne après moi. Celui-là est souvent bien lourd. Je t'avoue que de ce côté l'avenir me paraît noir. Je sens que le trop d'activité m'use, et le repos me tue. Je ne puis m'empêcher de croire que la Providence, qui jusqu'à prén sent m'a accordé tant de belles et vives émotions, nej m'a pas destiné à de bien longues années. » Le pauvre] corps se traîne ainsi, languissant ou valide^ au gré des vents et des saisons : tantôt : « Je me porte comme unj valet de ferme... » et tantôt : « Je ne souffre point, mais j'ai une sorte d'abattement physique qui vient,] je crois, du printemps, et qui conduit directement sa l'abattement de l'esprit. » L'accident décisif du mois de juin 1858 survient enfm : c( Il y a un mois, j'ai un] peu craché le sang... depuis ce temps-là je n'ai plus été le même homme. » Trop tard l'illustre malade va] demander au climat du Midi une guérison déjà impossible, et c'est pitié que de le suivre pas à pas dans les] tortures physiques et morales de ces six derniers]

mois, dans cette succession douloureuse d'illusions, d'espoirs menteurs, de clairvoyance, d'abattement. Les médecins promettent le rétablissement; mais les médecins en savent-ils plus que les astrologues? Les journaux annoncent la situation très grave de celui-là même qui les lit; est-il bien sûr qu'ils aient aussi menti qu'on le prétend? Ce qui est incontestable, c'est qu'il ne peut ni parler, ni lire, ni à peine écrire, et cela le jette « dans des abîmes de noir à donner envie de pleurer. » L'idée des travaux interrompus revient à toute heure cependant, et le soleil reparait si doux, et la montagne se dessine si vaporeuse et si belle : l'infortuné se reprend à l'espoir de vivre : « Ma santé a fait des progrès dont la rapidité m'étonne et me charme. L'appétit et le sommeil sont revenus. Avec eux les forces se relèvent rapidement. » Le 3 mars, à un vieil ami qui veut se rendre à Cannes auprès de lui : « Je vais bien. Rien en vérité ne motive plus un pareil voyage. » Le 4, ce cri déchirant : « Mon cher ami, je ne sais si rien m'a jamais autant coûté à dire que ce que je vais vous dire : je vous demande de venir... » Est-ce donc que la lumière s'est faite, inexorable, définitive ? Non pas; le 6 avril, dix jours avant l'issue fatale : « Je ne suis pas malade; je ne suis que faible... »

Alexis de Tocqueville mourut en homme courageux et en chrétien. Si sa foi venait plus de la raison que du cœur, je l'ignore, et il me semble qu'à de certaines profondeurs Dieu seul peut sonder notre complexe nature. Ce que je sais, c'est que Falliance du sentiment religieux et du sentiment libéral tenait la pre-

mière place dans l'idéal que l'éloquent écrivain se proposait; et je sais aussi qu'il a écrit ces belles paroles dont la divine justice a dû lui tenir compte : « La religion n'est qu'une forme particulière de l'espérance, et elle est aussi naturelle au cœur humain que l'espérance elle-même. C'est par une espèce d'aberration de l'intelligence et à l'aide d'une sorte de violence morale exercée sur leur propre nature que les hommes s'éloignent des croyances religieuses; une pente invincible les y ramène. L'incrédulité est un accident; la foi seule est l'état permanent de l'humanité. » j

LE DOGMATISME PARLEMEiNTAlRE

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