‹ Vieilleries historiques et littérairesChapitre 8 sur 10 · M. DUVERGIER DE HAURANNE · texte numérisé non relu

M. DUVERGIER DE HAURANNE

Si rien n'est plus désirable, après soixante ans de discorde et de troubles , que Tunion de tous les esprits honnêtes dans une commune croyance, rien n'est plus digne d'égards et de respect que la sincérité persistante des convictions. Défier à tout propos des hommes de cœur pour cela seul que leurs opinions ne sont pas les nôtres, leur tourner à crime des idées dont ils n'ont pas plus à se défendre qu'à se glorifier, faire efYort pour les appeler sur un terrain qu'à tort ou à raison ils se croient interdit, ce serait une manœuvre toujours déloyale, et presque coupable à certains moments. Il n'en saurait être de même toutefois quand l'agression, et bien souvent l'ironie amère, la dédaigneuse invective, viennent de ceux auxquels personne ne contesterait la pleine liberté de leurs principes, l'impartiale et calme exposition de leurs doctrines. C'est chose odieuse sans doute que l'abus, que l'ostentation même de la victoire; mais, de peur de

toucher à cet écueil, faudrait-il reconnaître l'inviolabilité des vaincus, déclarer l'opposition sacro-sainte, et boire à aussi longs traits qu'il lui plairait de le verser le fiel des insinuations et des sarcasmes? Nul ne songe à nous imposer cette longanimité surhumaine, et, à vrai dire, nous ne saurions nous y astreindre. S'abstenir d'attaquer les minorités dissidentes quand, avec l'énergie désintéressée de sa conviction, on sent par devers soi l'incontestable puissance des faits, l'autorité de l'adhésion universelle, rien de mieux assurément : la délicatesse et le bon goût y trouvent également leur compte ; mais en évitant la provocation, s'abstenir aussi de la réplique, ce serait en vérité aller trop loin; ce serait accepter tacitement les banales imputations d'indifférence et de servilité; ce serait encourager dans leur étrange aveuglement ceux qu'il faut bien nommer nos adversaires, et les autoriser à écrire, dans la joie de leur triomphant monologue, que (( le nombre de ceux qui regrettent le gouvernement parlementaire n'a pas diminué depuis deux ans. » A ces naïfs contentements quelque contradiction est nécessaire, quelque discussion à ces creuses théories que Ton voudrait rajeunir en nous racontant la monotone histoire de leurs vicissitudes.

C'est le fond même de cette histoire que nous trouvons monotone, ce n'est pas l'œuvre de M. Duvergier de Hauranne, et il nous répugnerait que l'on pût s'y méprendre. Nous entrevoyons sans trop de peine les avantages du procédé extra-littéraire qui consiste à conspuer tout d'abord les écrivains que l'on combat, à les accuser d'inintelligence ou de bassesse, de per-

versité ou d'ambition, à les accabler sous les traits d'une éloquente et vertueuse colère; cela diminue d'autant les frais de dialectique, et l'on s'enrôle ainsi d'une leste et hautaine façon dans « la petite tribu des mécontents. » Mais, quels qu'en soient les bénéfices, ce procédé n'est pas le nôtre. 11 ne nous en coûte aucunement de reconnaître en M. Duvergier de Hauranne un homme profondément convaincu, et aussi un honnête homme en môme temps qu'un publiciste d'un talent très distingué. Les plus hautes quaUtés d'exposition et de style sont indispensables, avouons-le, pour mener à fin, pour faire lire sans ennui le colossal ouvrage que l'auteur nous annonce. L'introduction forme à elle seule un énorme volume de six cents pages; les tomes second et troisième, tout aussi compactes que le premier, embrassent trois années de notre histoire — novembre 1813- octobre 1816 — et M. de Hauranne se propose de nous conduire jusqu'en 1848! C'est nous promettre quinze volumes pour le moins, et de la plus consciencieuse dimension. Encore faut-il remarquer que ce large cadre n'est pas destiné à contenir un tableu complet de notre histoire dans les limites indiquées , mais uniquement ce qui touche aux origines et aux développements du régime parlementaire en France, c'est-à-dire une appréciation de toutes les théories gouvernementales qui se sont produites chez nous dans l'intervalle de soixante ans , c'est-à-dire un exposé de toute la métaphysique politique et sociale qui s'est faite à la tribune et dans les livres, dans les brochures et dans les journaux, depuis le 5 mai 1789

jusqu'à la clôture de la Constituante qui nous a parfait la seconde République ! Et l'auteur ne vous fera pas grâce d'un opuscule, ne vous taira pas le nom d'un songe-creux; il faut aller imperturbablement des élucubrations géométriques de Sieyès aux allusions réactionnaires du Nain jaune, des conceptions de M. de Saint-Roman aux traités de M. Ducrest. On peut s'effrayer à bon droit de la nature et de l'étendue d'un tel programme ; on peut n'aborder qu'avec appréhension une controverse approfondie sur le veto absolu ou suspensif, sur la double responsabilité des ministres, sur l'équilibre ou la séparation des pouvoirs, sur l'action ascendante, l'action descendante et la contre-action ; on ne peut pas résister à l'entraînement qui vous pousse jusqu'au bout de ces formidables volumes dès qu'on en a lu les premières pages. Il faut se sentir la conscience nette seulement, et laisser tomber sans trouble à côté de soi les traits acérés que décoche incessamment la muse hargneuse de M. de Hauranne. C'est une invention innocente, après tout, que d'appeler Tartufe à son aide pour foudroyer une politique hostile ; et qu'importe? Nous savions de longue date que la tolérance n'est pas toujours la vertu des opposants.

Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux, Et qui n'adore point de vaines simagrées N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées.

Nous n'en lisons pas moins M. Duvergier de Hauranne avec un intérêt qui devient, au bout de quel-

ques heures, aussi passionné que son livre lui-même. Et le charme tout-puissant , l'attrait irrésistible de cette œuvre interminable, ce qui la sauve de la lourdeur et de l'ennui, ce qui en couvre les défectuosités et les longueurs, c'est la passion qui l'inspire sans relâche, passion amôre, injuste, sophistique le plus souvent, mais intense et entraînante toujours. Qu'on nous blâme si l'on veut, force nous est de reconnaître que cette inspiration passionnée, cette verve de la rancune et de l'obstination, ne nous déplaisent pas peut-être autant qu'il le faudrait. Le sang s'allume à cette lecture, l'émotion vous gagne, et l'on n'entrevoit pas sans plaisir l'occasion de donner cours à ces sourdes colères qui couvent presque infailliblement au fond des convictions sincères. Et puis la vieille assertion se justifie : sous l'ardent polémiste, sous l'écrivain courroucé, on cherche Thomme, on croit le découvrir, et les tendances de sq^ esprit, et les traits principaux de son Caractère, et ses mérites, et ses travers, et les influences qu'il a subies, et jusqu'à ses qualités ou ses défauts héréditaires, s'il porte un nom historiquement illustre ; c'est là pour la critique le suprême effort et la plus vive satisfaction.

Vous avez rencontré certainement de par le monde de braves gens qui, le jour où ils vous retrouvent après quelques années de séparation, viennent à vous d'un air contrit et vous disent avec une adorable eau-

deur : Mais vous incliniez fort à l'opposition sous la dernière monarchie; vous voilà dans les idées du pouvoir aujourd'hui : quel changement! Sur quoi ils se rengorgent et vous donnent dans un regard toute la mesure de leur stoïque indépendance. N'essayez pas, de leur prouver que la situation est toute différente, que la logique est de votre côté, que vous êtes sans conteste l'homme de vos vieilles opinions. Ils écou-^ teraient à grand'peine et ne comprendraient pas du tout. Vous étiez de Topposition, vous n'en êtes plus... Un sourire vous dit le reste : suspect d'apostasie au premier chef. Gardez-vous des représailles cepen-j dant ; n'allez pas mettre en doute leur sincérité, soutenir qu'il y a des résistances bien plus lucratives qu( certaines adhésions, et qu'il est commode de concilie] les bénéfices du présent avec les espérances de l'avenir. Vous seriez injuste à votre tour, car ces gens -là ont raison en un point; ils n'ont pas changé eux nord plus, et ne changeront pas ; ils ont été, ils sont, ils! seront de l'opposition. Leur tempérament est ainsi] fait; il faut un exutoire à l'âcreté d'humeur qui let dévore. L'opposition est pour eux un besoin, une] tendance native, une aptitude, un système ; ils n'affirment rien, ils nient tout. Si quelque chose les attache,] c'est un passé dix fois condamné, c'est une éventualité impossible; il leur faut vivre de regrets et d( chimères, de haines et de théories, et la chose odieus( entre toutes, à leurs yeux, c'est la réalité, le raisonnable, le possible. Mettez leurs amis au pouvoir, e1 les voilà antagonistes implacables de leurs amis mais à ces amis tombés et redevenus opposants, ih

tendront volontiers la main et prodigueront sans mesure les honneurs de la citation laudative. Mettezles au pouvoir eux-mêmes... Oh! pour cela gardezvous-en bien et tenez pour certain que sous ce libéralisme d'apparence , sous ces natures acariâtres et passionnées, un despote se cache immanquablement, et de la plus intolérante espèce, et contre lequel vous n'auriez absolument qu'une garantie , une seule , l'opposition qu'il serait tenté de se faire à lui-même. Cette justice est à leur rendre d'ailleurs, qu'ils ne sont guère désireux d'autorité. Quel moyen de la saper, s'ils l'avaient entre les mains? Le moyen de mettre la négation en programme, d'ériger la critique en doctrine réalisable? Et renoncer aux joies du dénigrement, aux douceurs de l'invective, aux illusions de la popularité? Non pas; arrière l'ennemi, je veux dire le pouvoir! Accepter ce fardeau haïssable, ce serait faire comme le tireur qui mettrait la cible sur son dos.

Une chose les tente bien plus que le pouvoir, en vérité : c'est la persécution. Il serait si doux d'être victime ! La verve s'échaufferait si bien sous les verrous ! Aussi écrit-on avec une crànerie provoquante, au sujet de la tribu des mécontents : « Il est possible qu'on aille jusqu'à prétendre que leurs regrets sont factieux, leurs désirs séditieux, et qu'ils n'ont pas le droit d'espérer que le peuple exigera et obtiendra un jour le retour a des institutions libérales et parlementaires. Si c'est là un crime, je suis tout prêt k plaider coupable^ comme disent les Anglais, et j'attends mon châtiment. » Le malheur, c'est que le châtiment n'ar-

rive pas, et qu'un martyr qui tend le cou sans jamais voir venir le bourreau, un héros embarrassé de la tête qu'on lui laisse, quoi qu'il puisse dire, prêtent à rire aux gens de goût. Que faire en ce cas? S'adjuger, à défaut d'autres palmes, une couronne triomphale dans les nuages de l'avenir, et s'écrier fièrement : «J'ignore s'il me sera donné d'assister à la renaissance du gouvernement parlementaire; mais j'ai la conviction profonde que, si je ne la vois pas, mes fils la verront, et que justice alors sera rendue à ceux qui, malgré de cruelles déceptions, n'en auront pas désespéré. » Gela s'écrit, notez-le bien, sous l'abominable despotisme que vous savez, et en dépit des entraves brutalement imposées à la libre expression de la pensée humaine. C'est qu'il convient au gouvernement de faire la sourde oreille, et le gouvernement a bien raison. Certes, pas un de nous ne désire que M. Duvergier de Hauranne ait les coudées moins franches ; son talent nous plaît, l'honnête et inflexible opiniâtreté de ses convictions nous attire même en nous irritant, et nous voudrions seulement l'entendre convenir, d'après son propre exemple, que la presse jouit encore aujourd'hui d'une assez belle dose de liberté. Il n'en fera rien probablement : il a contre les lois qui nous régissent, contre l'autorité qui nous gouverne, un irrémissible grief, son impunité. Que voulez- vous? Il n'y avait qu'un Richelieu pour faire mettre à Vincennes, sans formes ni façons, M. l'abbé de Saint-Cyran.

A ce rôle de martyr inaccepté, l'humeur s'aigrit, on le conçoit. Ce n'est pourtant pas dans cette disposition passagèrement chagrine, qu'il faut chercher la source

de certaines habitudes, ici misanthropiques au plus haut point, là démesurément batailleuses, que nous avons remarquées, non sans tristesse, dans le grand ouvrage de M. de Hauranne. Il y a les caractères de l'école en regard du caractère de l'homme, et il n'est que juste d'avouer, pour l'édification des simples, que le libéralisme de notre temps a les allures aristocratiques, dédaigneuses presque toujours et très rarement endurantes. M. Guizot reproche à ceux qu'il appelle les politiques confiants de n'avoir pas « cette intelligence à la fois sévère et tendre de la nature humaine que donne la foi chrétienne ; » je cherche la tendresse dans l'école parlementaire, et je ne trouve qu'une sévérité qui, avec plus ou moins d'emportement, s'affiche à tout propos. On a beau dire que l'âge et la retraite ont répandu leur paix sur le passé ; le prochain, quand vient son tour de comparaître, et le prochain collègue, et le prochain ministre, et le prochain couronné, sont touchés avec une verdeur magistrale qui donne fort à réfléchir sur la vigueur du coloris avant la paix. Or, le chef de la Doctrine a de l'aménité, de l'onction, une suave et doucereuse philanthropie, si on le compare à l'orateur des Banquets. Si les hommes sont tels que sa plume sarcastique nous les peint, si nous autres Français ne valons pas mieux qu'il ne le laisse entendre, si nous sommes les adorateurs aplatis de la force et du succès, les dévots d'un matérialisme égoïste, ce n'est pas certes une amère revendication de nos droits , mais un traité de nos devoirs qu'il faudrait nous mettre sous les yeux.

Sauf une poignée d'élus de la petite église qui ajournent au premier mois du commun triomphe la reprise de leurs vieilles dissensions, il serait malaisé de dire quels sont les portraits flattés dans le livre de M. de Hauranne. De la vile multitude, à laquelle nous avons la douleur d'appartenir, il ne fait pas le moindre cas; nous sommes et nous devons être des a citoyens passifs )), selon ringénieuse distinction d'un idéologue, et l'on nous met comme de juste à la portion congrue : les droits civils constituent Tunique pâture que nous soyons propres à digérer. La souveraineté nationale, c'est bon à dire, après boire, aux naïfs agitateurs de Sancerre ; mais l'expression, la seule expression légitime de cette souveraineté, le suffrage universel, on le déteste aujourd'hui et pour cause. On réserve aux citoyens actifs la jouissance exclusive des droits politiques, et si cette fortune advenait que l'on pût nous faire encore une toute petite constitution, on viserait comme autrefois à organiser le gouvernement des meilleurs, des plus éclairés, des plus instruits, talent, sagesse et vertus démontrés argent comptant. Ce qui est fâcheux de tous points, c'est qu'à prendre les originaux dans la galerie de M. de Hauranne, ces meilleurslà ne valent à vrai dire pas grand' chose. Pour nous, gens sans malice, les fonctionnaires, par exemple, préfets ou généraux, administrateurs ou magistrats, sont des Français intelligents et honnêtes, hommes de conscience et de dévouement, qui méritent bien du pays auquel ils consacrent leurs services. Pour le publiciste parlementaire, c'est « un vulgaire troupeau » ; c'est une tribu nouvelle créée au milieu de la nation fran-

çaise, « tribu singulière, dont l'administration est la seule patrie, l'avancement le seul but, l'obéissance la seule vertu ; pour laquelle il n'est pas d'autre bien en ce monde que le succès, pas d'autre mal que la défaite ; toujours prête par conséquent à embrasser la cause que la fortune favorise, à déserter la cause que la fortune abandonne ; condamnant aujourd'hui sans remords ceux qu'elle servait hier sans scrupule ; indifférente à tout, hormis à son intérêt personnel, et n'ayant qu'une pensée quand les gouvernements s'élèvent, celle de s'élever avec eux, qu'une préoccupation quand ils tombent, celle de n'être pas entraînée dans leur chute. » Entre la cohue effrontée qu'il fustige si vertement et le commun peuple, la pauvre tourbe des manants qui sont bons tout au plus à prendre la Bastille, se placent, non sans bien des taches au tableau, les élus de M. Duvergier, les colonnes du parlementarisme. Et si le monde est aussi laid que ses insinuations passionnées nous le font pressentir, si la société française est ainsi faite et misérablement abâtardie, l'auteur n'a que trop raison quand il nous invite à « chercher le secret de nos destinées dans les annales de l'empire romain. » ^ N'allez cependant pas vous effrayer outre mesure, et alléguer tout aussitôt le christianisme victorieux, l'esclavage disparu, les Barbares absents, le travail libre, rindustrie florissante. M. de Hauranne voit tout cela mieux que nous ; mais il est convaincu que « l'histoire a des faits pour tous les systèmes, des arguments pour toutes les thèses, » et quand les historiens font de ces aveux-là, c'est qu'ils en savent quelque chose. Enfin le père de M. de Hauranne « n'aimait ni l'empire, ni

l'empereur. » Nous voilà sur la voie des explications : noblesse oblige.

Si l'on a la défaite morose, ou si Ton se sent animé de rancunes héréditaires, encore n'est-ce pas tout à fait un motif pour gourmer son monde à chaque instant, et pour nous jeter à la tête je ne sais combien d'apophthegmes étourdissants. Nous refaisons notre histoire tous les dix ans, dit-on ; c'est que les écrivains d'une certaine école emploient tout ce temps-là à nous en altérer le sens et les traditions. On a tort de prétendre en tout cas que nous entreprenions de ramener la France à 1788; nous nous bornons à réclamer quelque impartialité pour ce qui s'est fait chez nous depuis soxante-dix ans, et nous n'entendons pas être, sous couleur de libéralisme, les coryphées d'un parti rétrogade. Nous sommes les fils de 1789! s'écrie-t-on avec la fierté d'un gentilhomme qui daigne condescendre au pauvre peuple. Et nous autres, s'il vous plaît, serions-nous par aventure des démocrates plus attardés que vous? La vraie démocratie sait bien le contraire, et son attachement, que l'on ne conteste pas, à la dynastie impériale le prouve suffisamment. « C'est que les conséquences du despotisme sont moins senties ou moins comprises dans les campagnes, chez les classes pauvres et ignorantes. » L'heureuse découverte que voilà, et le bel hommage rendu à l'intelligence et au caractère de nos populations rurales ! On avait dit ailleurs, avec plus de vérité, que « le gouvernement de 1830, ministère et opposition, ne s'était point assez inquiété de ce que sentaient, de ce que pensaient, de ce que voulaient les masses populaires, » et il eût été

sage de s'en tenir là. Encore une fois, rien n'est plus respectable que des regrets sincères et profonds; mais au moins qu'ils ne se traduisent pas en affirmations injustes, violentes, insoutenables. Avancer que le parlementarisme a consolé la France des humiliations de la défaite, quelle plaisanterie excellente, si jamais M. de Haurannc pouvait plaisanter ! Je sais bien, reprend notre auteur avec amertume, que le gouvernement parlementaire « a, aux yeux de bien des gens, le plus grand, le plus impardonnable des torts, celui d'être tombé. » Erreur capitale ! Son tort irrémissible, c'est d'avoir vécu. Maintenant, continue-t-il, « on demande chaque soir ce que l'on a fait à la Bourse, au Ueu de demander, comme il y a quelques années, ce que l'on a fait à la Chambre. » Sans compter que tout le monde n'a pas pour les utiles travaux du Corps législatif le magnifique dédain de M. Duvergier, ceci est un anachronisme sans contredit. C'est aux environs de 1840, dans la pleine fleur du régime tant regretté, qu'il faut placer les plus déplorables excès, les plus scandaleuses fortunes de l'agiotage. Le bon sens suffit d'ailleurs à nous apprendre que la Bourse, quand on y gagnait des brevets d'électeur et d'éligible, avait une importance qu'elle a dû perdre aujourd'hui.

Nous n'avons pas eu tort d'affirmer qu'un docteur parlementaire a naturellement l'humeur sombre, le caractère acariâtre, les allures agressives et batailleuses. Il est curieux et non sans importance de remarquer combien, même chez les plus pacifiques d'entre eux, cette dernière tendance est vivement accusée. Les termes empruntés à l'art des sièges, au jeu des

batailles, se sont rencontrés si fréquemment sous leur plume, qu'ils font désormais partie intégrante de leur langue technique, et je crois même que le mot tactique a cessé d'être un terme militaire pour ne plus s'appliquer qu'aux manœuvres des parlements. En tout pays soumis à leurs expériences, la nation leur apparaît divisée en deux camps, les gouvernants et les gouvernés, qui veulent devenir gouvernants à leur tour; entre les deux, un incessant combat. Cette bataille de toutes les minutes, c'est la vie, c'est l'essence même du régime. Les scoliastes les plus autorisés affirment que des ministres constitutionnels ne sauraient absolument gouverner sans adversaires. « J'éprouverais quelque honte à me voir en face d'adversaires muets et enchaînés, » dit tout nettement M. Guizot. On en est un peu surpris au premier abord ; à la longue, on se l'explique. Ce gouvernement-là se bornant à discourir, lui ôter les contradicteurs, c'est le réduire au monologue, à l'impossible. Il faut indispensablement quelqu'un pour donner la réplique ; et ce quelqu'unlà, qui, dans l'espoir de gouverner à son tour, y va de main de maître, c'est l'adversaire. Sans lui, tout le mécanisme est suspendu, la machine détraquée, le système impraticable ; avec lui et grâce à lui, on a les émotions de la bataille, les ivresses de la victoire, les joies amères de la défaite, on parle enfin..., et Dieu, qui a toujours aimé la France, conduit les choses comme il l'entend.

J'aurais bien mal réussi à vous peindre M. Duvergier de Hauranne, tel du moins que je me le représente, si vous ne le placiez pas tout d'abord au premier rang i

des preux dans cette mêlée perpétuelle. On se sent envie de sonner du clairon rien qu'à voir de quelle mine vaillante il s'y précipite. Ilinc bellator equus campo sese arcluus in fer t. Une droite qui s'avance en bataillons serrés, cavalerie aux flancs, batteries masquées avec art, les armes hautes et les enseignes déployées ; une gauche dont les rapides escadrons s'élancent, se replient, prompts à l'attaque et prompts à la riposte; un centre enfin, puissant corps d'observation, qui se meut lentement, se décide à son heure, et tombe lourdement sur la droite ou sur la gauche, selon les chances et les profits de la victoire, et voilà M. de Hauranne heureux parmi les heureux, brave entre les braves. Il faut, dit-il, « discerner le point juste où il convient de frapper, se mouvoir et se retourner au milieu des difficultés et des vicissitudes de la lutte. )) Nulle évolution, si compliquée que le terrain l'exige, ne le saurait embarrasser, et un moment arrive où, du ton d'un vainqueur monté sur la brèche, il peut s'écrier enfin : « L'opposition avait son drapeau, ses chefs, ses orateurs, ses écrivains ; et la vie politique, si longtemps interrompue, avait repris son cours ! » Ce grand point obtenu, on se tâle et l'on se met à panser ses blessures, car on en a : il se porte des coups étranges en cette bagarre, et le bon goût y reçoit des atteintes presque mortelles. En voici un qui s'avise d'évoquer, au sujet de la liberté de la presse, a la lance d'Achille et les ilèches d'Hercule. » Un autre, au même propos, de s'écrier dans sa burlesque enflure : « Français, on veut couvrir à jamais d'un voile de plomb la statue de la liberté. Le soufli irez- vous? »

Un troisième : « La presse est libre, le genre humain est sauvé ! » M. Duvergier de Hauranne, qui était un orateur, et qui est encore un écrivain très distingué, souffre évidemment à la vue de ces passes maladroites ; mais qu'y faire? Ce sont les petites misères de la guerre, et cela n'empêche pas d'en savourer l'enivrante poésie. La vue des combats console de bien des choses d'ailleurs, et il serait difficile de peindre la joie intime et profonde que donnent à notre belliqueux auteur la stratégie savante des assemblées, l'escrime des brillants jouteurs, la simple trame d'un discours bien conduit. Aussi veut-il « qu'on livre à la discussion publique non seulement toutes les lois, mais encore tous les actes du gouvernement, » Un gouvernement qui fonctionne sans bruit, qui marche avec régularité, fidonc! ce ne peut être qu'un gouvernement absolu. Ce haïssable despote. Napoléon I^' , avait rendu la France « glorieuse et puissante au dehors, tranquille et prospère au dedans (M. de Hauranne daigne le reconnaître) ; on ne saurait oublier, dit-il en sa longanimité, qu'il dotait la France du Gode civil, qu'il lui donnait une bonne administration, qu'il la couvrait de travaux utiles, qu'il y encourageait l'industrie et le commerce, enfin qu'il gagnait au dehors les batailles d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, de Wagram. Mais (écoutez bien la restriction), pour qu'un gouvernement soit justifié aux yeux de l'histoire, il ne suffit pas qu'il donne la grandeur et la prospérité, il faut encore que la politique de ce gouvernement soit telle que cette o-randeur et cette prospérité puissent durer. » Or il est notoire pour chacun que 1815 et la première

Charte, 1830 et la Charte amendée, ont assuré à notre pays une grandeur et une prospérité indéfinies. La coaUtion formée contre nous en 1840 n'a pas eu d'autre cause que la hauteur de nos desseins et l'insolent bonheur de nos entreprises. Austerlitz, après tout, c'est bon pour des soudards; aux gens d'élite il faut les batailles du parlement, les « nobles agitations des cfouvernements libres. »

En parlant de ces « nobles a<:>'itations », entendonsnous bien toutefois. Il doit être convenu qu'on les éprouve en famille, dans les étroites limites du pays légal, sur le seul domaine de l'intelligence constatée par les registres des contributions directes. Le peuple n'a rien à voir en tout cela, et ne peut prétendre qu'à la part qu'on veut bien lui faire, tantôt à titre de choriste, tantôt comme acteur utile , mais condamné à rentrer dans la coulisse au premier signe. Quelque rôle qu'ait joué M. Duvergier de Hauranne dans l'agitation réformiste de 1847, quelque harangue qu'il ait prononcée, quelque toast qu'il ait porté à Rouen et ailleurs, ce serait tomber dans l'erreur la plus grossière que de le prendre pour un démocrate. S'il a pu avoir à ses heures certaines velléités démocratiques, il en est revenu aussi complètement qu'on puisse l'être, il les répudie aussi formellement que tout le reste de la hautaine école à laquelle il appartient. Il n'y a que les naïfs d'un certain parti, récemment rapproché de la secte parlementaire, pour ne pas comprendre qu'à un jour donné messieurs du libéralisme se retrouveraient les privilégiés d'un système dont nous serions tous les parias. A dix endroits de son

gros livre, M. de Haiiranne établit soigneusement la capitale distinction de l'esprit libéral et de l'esprit démocratique. Lorsqu'une des dix constitutions que nous avons subies depuis soixante ans fixe à trois cents francs le cens électoral, à mille francs le cens d'éligibilité, notre publiciste trouve que cette disposition n'était de nature à soulever aucun débat, et, pour son compte, il n'y ajoute pas un mot de protestation. On sait enfin et nous avons relevé déjà ses défiances contre le suffrage universel, son aversion pour ce qu'il appelle avec dédain la souveraineté du nombre. Refuser aux masses les droits politiques, mais les dédommager sans doute parles soins donnés à leur condition matérielle? Détrompez-vous! Les despotes sont seuls capables de ces choses-là, et M. de Hauranne tonne, en ses indignations véhémentes, contre (( les temps où l'on réduit toutes les questions à des questions de bien-être, où l'on décerne l'empire du monde à la partie la plus basse de la nature humaine. » Une chose est claire : ceux qui s'intitulent aujourd'hui la petite tribu des mécontents entendaient être autrefois à eux seuls la petite tribu des gouvernants, et ceux-là mêmes qui, dans cette tribu, ont fait les volte-face les plus prononcées, n'ont jamais voulu dépasser les hmites d'un cercle assez étroit. Hàtons-nous d'ajouter, pour qu'on ne puisse pas se méprendre sur notre pensée, que, dans les évolutions passablement brusques que M. de Hauranne a accomphes, passant du vote des lois de septembre aux fureurs iconoclastes de la coalition, de la politique de M. Casimir Périer à l'agitation des Banquets, il n'est jamais venu à l'esprit

de personne de suspecter sa sincérité. Il nous souvient à la fois et de l'estime profonde qu'inspirait son honnêteté convaincue, et des terreurs que causait, même à ses amis, cette humeur tracassière, emportée, tapageuse, dont notre critique vient de rechercher la trace et l'influence dans l'histoire toute dogmatiqu e qu'il publie en ce moment.

L'hoimêteté, le talent, une sincérité à l'abri de tout soupçon, même dans des opinions quelque peu variables, ce sont là de puissantes, de légitimes séductions, et auxquelles nous serions bien fâché de nous soustraire. Aussi n'avons-nous point fait difficulté de reconnaître que les impétuosités de M. de Hauranne, et son caractère batailleur, et ses sorties misanthropiques, et son humeur altière,et ses prétentions au martyre qui ne vient pas, et ses imputations bilieuses qui nous atteignent (pielquefois par contre-coup , nous attirent plutôt que de nous éloigner, et nous intéresseraient m^me singulièrement si nous n'en redoutions pas l'effet à « une époque où les esprits travaillés de toutes les maladies de l'orgueil ont tant de peine à fléchir sous l'autorité qui les protège. » Mais ce qui nous plaît en lui plus que tout le reste, c'est sur certains points de la doctrine soi-disant libérale, l'incomparable franchise de ses croyances, la netteté parfaite de ses principes. Le titre de son livre est tout d'abord significatif : Histoire du gouvernement parlementaire.

Soulignez avec lui le dernier mot; constitutionnel y représentatifs prêteraient à l'équivoque ; parlementaire dit tout. Et afin que vous puissiez moins vous y tromper, l'auteur définit le gouvernement parlementaire : « celui où le parlement, qui est ou qui doit être la représentation de la nation, est investi de la prépondérance et possède ce que les publicistes modernes ont appelé LE DERNIER MOT. )) Voilà qui est net à plaisir. Deux observations préliminaires seulement : chaque fois que dans l'école parlementaire, on écrit le pays, la nation, cela veut dire les trois cent mille électeurs que nous attribuait le système ; tout le reste, huit millions de Français, animœ viles, iurpe et ignavum pecus. Et chaque fois aussi que l'on y prononce ce grand mot, le parlement, il est sage de dire tout bas la Chambre élective ; l'autre est laissée habituellement dans la pénombre, à moins qu'elle ne possède par hasard un Chateaubriand. Cela noté, pénétrons dans la doctrine, et n'allez pas dire avec M. de Fontanes : (( Le sage baisse la vue devant cette auguste obscurité qui doit couvrir le mystère social comme le mystère religieux. » Nos docteurs ont violé le saint des saints ; ils ont ravi les lampes du tabernacle ; en toutes choses, eux aussi savent et disent le dernier mot.

Deux principes se disputent le monde depuis l'origine des empires, comme chacun sait : le principe d'autorité et le principe de liberté ; le grand effort des politiques a consisté jusqu'à ce jour à les faire vivre côte à côte aussi bien que possible. Pauvres esprits ! Au lieu de chercher les termes d'une conciUation impraticable, que ne songeaient-ils aux avantages de

rintermittence? L'autorité et la liberté alternativement embrigadées en majorité et opposition, se contrôlant, se renversant, se remplaçant toui* à tour, et voilà le nœud tranché, la difficulté résolue. Pendant qu'autorité et liberté se disputent et se partagent l'empire au sommet, on vit en paix profonde dans les bas-fonds sociaux, à cette seule condition de n'être pas possédé d'un trop ardent désir de jouissance et de richesse. Il est vraiment incroyable que les siècles s'écoulent par vingtaines avant qu'on en vienne à découvrir ces choses-là. Pour que le salutaire antagonisme ait lieu, pour que la bienfaisante alternative se produise, trois choses sont nécessaires : une Chambre, quatre pouvoirs et un certain nombre d'hommes propres à les exercer conformément au programme du système. Ce dernier point, qui parait simple, devient fort difficile dans l'application. Il y a des grâces d'état qu'on ne se donne pas à volonté.

Quand M. de Hauranne dit une Chambre, vous devinez sans peine qu'il ne s'agit pas d'un de ces « simulacres d'assemblées qui servent à décorer le pouvoir absolu. » C'est une assemblée souveraine en possession de la prépondérance, du dernier mot, qu'exige notre auteur : toute autre est un pur simulacre. On a imaginé jadis une Chambre placée auprès du souverain pour le contrôler, l'avertir, l'éclairer, le retenir quelquefois : invention des politiques timides , pauvretés du régime consultatif. C'est tout le contraire ici : le souverain surveille la Chambre à la dérobée et la contient comme il peut. L'ancienne Chambre des pairs doit en prendre son parti; M. de Hauranne a écrit

nettement : « Il faut placer le centre du gouvernement au sein do la Chambre des députés. » Vous croyez peut-être comprendre du premier coup et vous répétez, après les logiciens de la Constituante : « L'Assemblée, c'est la tête; le roi, c'est le bras : la tête n'appelle pas le bras à délibérer avec elle... » Erreur, erreur multiple ! La politique serait-elle une science si ses secrets se devinaient si simplement? Sachez que la séparation absolue des pouvoirs est un rêve, que l'équilibre des pouvoirs est une chimère ; qu'en réalité il n'y a qu'un pouvoir, le pouvoir parlementaire : tous les autres lui sont subordonnés, sont créés et mis au monde uniquement pour le retenir et le modérer. Car M. de Hauranne l'avoue bien, « les assemblées ont, comme les rois, le désir naturel d'étendre et d'assurer leur influence. »

Que si nos traditions monarchiques, et notre constitution civile, et notre situation continentale, et notre puissance militaire s'accommodent mal de ce régime, c'est vraiment bien tant pis pour elles ! Meunier a lu à l'Assemblée nationale, en juillet 1789, trente-cinq articles qui énoncent les grands principes et forment le point de départ du gouvernement représentatif en France : on ne saurait avoir raison contre cela. A ses heures d'impartialité, et il en a, M. Duvergier de Hauranne avouera bien que les combinaisons mixtes n'ont jamais eu beaucoup de faveur en France ; voire il reconnaîtra que, « dans toute constitution modérée, il | existe à la limite des pouvoirs, certains droits si délicats qu'il est toujours difficile de les définir nettement. » Mais voilà tout. Nous datons de 1789, d'une petite

église anglomane formée dans la grande Assemblée de 1789 ; il n'y a pas de remède à ce bonheur-là. Vous redoutez l'antagonisme du législatif et de l'exécutif placés en face l'un de l'autre? Attendez : d'abord on les sermonnera, et ils seront sans doute assez sages pour comprendre qu'il faut vivre d'une vie commune en cordiale entente, non point d'une existence toujours militante et séparée ; ensuite on chargera spécialement le pouvoir ministériel ou exécutif d'assurer, par son entremise quotidienne, la bonne intelligence des deux rivaux ; enfin on inventera le quatrième pouvoir, le pouvoir royal, « pouvoir neutre, chargé de réprinner au besoin l'action du pouvoir exécutif par la destitution des ministres^ l'action du pouvoir législatif par la dissolution, l'action du pouvoir judiciaire par le droit de grâce ; » pouvoir nébuleux par nature et par obligation, le roi devant refouler au plus profond de sa conscience la manifestation la plus légère de sa manière de voir; pouvoir que M. de Ilauranne définit équitablement : «le rôle honorable et passif d'un roi constitutionnel. »

François I", Henri IV, Louis XIV ne se seraient pas aisément résignés à être neutres, la chose est manifeste; mais j'estime en outre que s'il avait plu à Dieu de faire naître sur les marches d'un trône ces âmes altières, ces orgueilleux esprits, M. Guizot, M. Duvergier de Hauranne, rien n'aurait été moins de leur goût que la passivité constitutionnelle. Là est le point délicat cependant : trouver un prince qui s'accommode du parlementarisme et dont le parlementarisme se puisse accommoder. Le roi Louis XVIII, vieux, fatii^ué, im-

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potent, toujours enclin à « la politique qui assurait son repos dans l'intérieur des Tuileries, » semblerait d'abord réunir à merveille les conditions du genre. « Pourvu, dit M. de Hauranne, que dans les circonstances solennelles il pût prononcer un discours bien pensé, bien écrit et généralement applaudi ; pourvu que le ministre ou le directeur de la police lui fît connaître la chronique secrète de la cour et de la ville ; pourvu que chaque jour il charmât ceux qui l'entouraient par la grâce de sa conversation, habituellement fme et piquante, il se tenait pour suffisamment roi, et, soit indolence, soit calcul, il abandonnait volontiers à d'autres les soins du gouvernement. » A ce portrait tracé par un écrivain qui aimait les Bourbons, et qui le leur témoigna tout d'abord en entrant dans la société Aide- toi, on croit tenir le type accompli du souverain constitutionnel. Eh bien! non; M. Duvergier nous apprend que ce roi même, ce roi sceptique et nonchalant, s'il avait pu choisir, aurait préféré le gouvernement absolu au gouvernement représentatif; que sa foi se bornait, hélas! à croire qu'il vaut mieux régner constitutionnellement que de ne pas régner du tout. Il avait des fantaisies d'autorité, des ressouvenirs amers, des retours mélancoliques :

Attale, était-ce ainsi que régnaient nos ancêtres?

C'est à désespérer de rencontrer jamais, dans sa bonasse perfection, le tempérament parlementaire. Restent pourtant les étrangers qui ont du bon, dit rhistoire, pour la pratique du système représentatif.

On y songea : Sieyès avait mis en avant l'archiduc Charles; M™" de Staël, le duc de Brunswick; d'autres un peu plus tard proposèrent le roi des Pays-Bas. Mais la légitimité cependant?... la légitimité? qu'est-ce à dire ? Nous n'en sommes point ici aux théories du droit divin selon M. Guizot, s'il vous plaît ; c'est, pour les besoins du moment, de souveraineté nationale qu'il s'agit. Le peuple français, à qui l'on n'a point demandé son avis, a librement appelé au trône Louis-Stanislas- Xavier de France, et librement il peut le congédier si la Charte est exposée au moindre risque. Mais la nationalité et ce vieil instinct français qui confond dans une indissoluble alliance le souverain et la patrie?... Cette objection-là ne saurait être suggérée que par des sentiments absolutistes, soutirez qu'on vous le dise. Quand on traite parlementarisme, on ne doit plus songer à la France, mais à l'Angleterre évidemment. Faire quelque chose d'absolument analogue à la révolution de 4688 en offrant la couronne à un Hollandais, est-ce un médiocre honneur, je vous prie? Relisez donc les trois volumes de M. de Ilauranne, pénétrez-vous de la métaphysique dont il se fait Thistorien et bien souvent le panégyriste, ayez présentes à l'esprit les innombrables discussions qu'il analyse ou qu'il rappelle, et dites s'il est possible de faire un pas dans les voies parlementaires sans évoquer des préceptes, des exemples, des souvenirs anulais. On se fatigue à entendre nommer M. Pitt et M. Fox, et les Lords et les Communes ; on s'irrite à entendre dire que la Révolution était évitée si l'on avait eu l'esprit de nous appliquer, en 1787, la constitution anglaise. Tout cela n'est que naturel et logique cepen-

dant. On ne saurait trop le rappeler à notre Franco, qui oublie si vite même son histoire la plus récente, et qui jusqu'au jour des mécomptes réserve toujours à l'opposition une petite part de ses bonnes grâces : les deux conditions du gouvernement parlementaire, l'une indispensable, l'autre fort utile, c'est l'existence d'une aristocratie privilégiée et l'intronisation d'une dynastie étrangère. Avis à ceux qui aiment l'égalité et qui gardent quelque attachement à nos antiques traditions.

Quand on a une assemblée suffisamment souveraine, un prince suffisamment amoindri, tout n'est pas fait; il reste à trouver les dépositaires du pouvoir exécutif, les ministres ; et si l'on tient à les avoir tels que les nécessités du système le requièrent, le témoignage concordant de M. Guizot et de M. Duvergier de Hauranne nous prouve que c'est une découverte fort difficile. Il est même frappant, pour ceux qui suivent le développement du dogme parlementaire chez ses prophètes les plus autorisés, que les maîtres de la doctrine se reconnaissent à peu près seuls capables d'en appliquer les principes dans la vraie mesure et avec assez de chances de succès. On sait déjà que, dans les idées de M. de Hauranne, le ministère c'est le lien qui rattache le pouvoir royal au pouvoir législatif, l'intermédiaire qui établit entre eux les communications indispensables, le tampon qui amortit des chocs trop faciles à prévoir. C'est chose si importante la composition d'un ministère vraiment digne de ce nom, qu'après le désastre de Waterloo, les humiliations de la défaite, les calamités de l'invasion, l'entrée à jamais lamentable de l'étran-

ger dans Paris, on peut presque se dire par manière de compensation : Nous avions enfin un véritable ministère (et celui-là dure trois mois) ! A qui appartient-il de produire ce rouage si sujet aux réparations et aux changements? Question complexe et fort controversée. Le roi, disaient les purs logiciens de 4791, le roi ne doit pas avoii' le droit de nommer les ministres ; et ce droit ils l'attribuaient au peuple : « Prenez garde, répliquait Barnave, des ministres nommés par le peuple seraient nécessairement trop estimés. 11 ne faut pas que la confiance du peuple soit partagée ; le corps législatif seul doit l'avoir tout entière. » Donc la royauté, tout heureuse d'un argument nouveau, conserva le choix de ses agents ; seulement il fut loisible à la Chambre, d'abord de ne pas vouloir des agents investis de la confiance du roi, et ensuite de lui en désigner d'autres par ses votes. Si cela vous parait bien subtil, si vous y trouvez un faux air d'hypocrisie constitutionnelle, c'est que l'idéologie n'est pas astreinte à la clarté et que la franchise est une solte vertu. M. Royer-Collard, cependant, qui n'entendait point raillerie : « Le jour où le gouvernement n'existera que par la majorité de la Chambre, le jour où il sera établi en fait que la Chambre peut repousser les ministres du roi et lui en imposer d'autres qui seront ses propres ministres, ce jour-là c'en est fait non seulement de la Charte, mais de notre royauté; ce jour-là nous sommes en république... » Les prophètes prêchent dans le désert, surtout quand ils se contredisent, et, malgré la gravité du personnage, le système combattu d'abord par M. Royer-Collard pré-

valut. Le roi continua de choisir quand il le pouvait, de subir quand il le fallait, équitant celui-ci, avalant celui-là, rusant de son mieux par nécessité. Choisir n'est pas aisé d'ailleurs lorsque les qualités de l'emploi sont si rares qu'à peine les trouve-t-on dans tout un cabinet. M. de Talleyrand ne les avait pas, ni M. de Montesquieu, ni M. de Blacas, ni M. de Pdchelieu, ni bien d'autres. L'un éprouvait quelque malaise au grand air et au grand jour de la liberté : l'autre acceptait le gouvernement représentatif sans foi et sans goût ; celui-ci comprenait peu le véritable état du pays ; celuilà n'avait pas en lui l'étolfe d'un orateur... Ah ! l'orateur, voilà la base et le pivot du système, et son irrésistible attrait, et ce qui y rattache encore bon nombre d'entre nous, Gaulois que nous sommes, et toujours épris des merveilles de la parole !

Une Chambre, deux, si l'on veut, un roi débonnaire, des ministres éloquents, des juges équitables, quatre pouvoirs bien artistement agencés, le navire est complet^ mais inerte encore; il y faut la voile et le souffle, c'est-à-dire la presse , le journalisme. Quand on écrit, et pour si peu que l'on écrive, on éprouve un embarras aisément explicable, quand vient se poser cette délicate question. On se sent partagé entre la conscience du bien que des plumes indépendantes et honnêtes peuvent produire, et le souvenir du mal incontestablement causé par une polémique imprudemment passionnée ou systématiquement perverse ; on hésite entre le désir des libertés dont on voudrait que la presse fût capable sans abus, et le cri tout récent encore et unanime des honnêtes gens récla-

mant des restrictions avant que la sagesse de Tautorité les imposât. Pour sortir de cet embarras, qui doit être au fond de leur conscience comme de la nôtre, certains docteurs en parlementarisme ont un procédé commode à qui sait en faire usage avec une suffisante dextérité. Le voici tel qu'ils nous le livrent sans le vouloir. On affiche les principes les plus larges sur la matière : la liberté de la presse, dit-on, c'est la plus rude épreuve des gouvernements libres; mais c'est aussi la plus puissante garantie de la civilisation moderne ; donc il faut proclamer cette liberté comme le droit général et permanent du pays... Seulement, tous les deux ou trois ans, en raison de circonstances exceptionnelles , on proposera d'y mettre quelques restrictions limitées et temporaires. Un jour, cédant aux clameurs de l'opposition, on se résigne à desserrer le frein; la société peut dormir tranquille cependant; une pénalité rigoureuse est là pour atteindre les dévergondages du journalisme, et l'on sait que les délits de presse se définissent avec une merveilleuse précision... Seulement on nous raconte que, dans cinq poursuites intentées en deux mois, les accusés ont été tous acquittés par le jury, intimidé ou favorable. c( Songez bien toutefois, dit M. Guizot, que la liberté de la presse n'est ni un pouvoir dans l'État, ni le représentant de la raison publique, ni le juge suprême des pouvoirs de l'État... » Seulement il nous rapporte, quelques pages plus loin, une conversation curieuse entre M. Berlin de Vaux et M. de Villèle, l'un disant à l'autre : « Souvenez-vous que les Débats ont déjà renversé les ministères Decaze et Richelieu;

ils sauront bien aussi renverser le ministère Villèle. » A quoi le ministre ne conteste rien et objecte uniquement qu'il faudra, pour venir à bout de lui, faire de la révolution. Au moyen du procédé que nous exposons, on a donc le bénéfice des protestations libérales, la ressource des mesures d'exception, et enfin, pour atténuer ou diminuer le péril, les habiletés d'une plume sentencieuse. « Les principes généraux, — c'est encore M. Guizot que je cite, — les principes généraux ont presque toujours le tort de ne pas l'être assez pour embrasser tous les faits et convenir à tous les cas; aussi sont-ils d'ordinaire des armes de discussion plutôt que des règles de conduite. » Pourquoi donc alors les prodiguer sans mesure? Vous le demandez? Eh ! pour « le plaisir de disserter philosophiquement sur la route. » C'est un des points capitaux du dogme parlementaire.

Une fois la presse libre et soufflant bonne brise, roi. Chambre et ministres embarqués, la nef gouvernementale peut voguer à la grâce de Dieu. Gare aux écueils et aux tempêtes seulement ! car il y en a, et beaucoup, sur cette mer constamment houleuse du régime représentatif. L'ouragan partout, le pilote nulle part, triste condition pour les passagers ! M. Duvergier de Hauranne lui-même fait, sur les périls de la traversée, des aveux qu'on n'attendrait guère de son esprit passionné. Il confesse que les nations ne peuvent pas être dans un état d'enfantement perpétuel, sauf à nous laisser demander, ses volumes à la main, s'il n'indique pas, en cela même, le vice fondamental du système qu'il préconise. Il reconnaît, non sans

dédaigneuse amertume, il est vrai, que les peuples tiennent au repos encore plus qu'à la liberté, et que, si l'on ne parvient pas à concilier ces deux besoins, le désir de la tranquillité prend le pas sur de stériles agitations. Nous sommes libres de soupçonner que les peuples pourraient fort bien avoir raison, surtout quand il s'agit d'une liberté qui relègue le plus grand nombre au rang peu enviable des « citoyens passifs ». Il convient que certaines oppositions injustes, violentes, factieuses, sont capables de perdre les gouvernements; mais il estime que les institutions parlementaires sont le plus sûr moyen de faire face au danger, et tout en disant cela, il ne s'oppose aucunement à ce que les dates 1815, 1830, 1848 nous viennent d'elles-mêmes à la mémoire. Une fois ce souvenir évoqué, il y a bien certaines assertions que l'on ne comprend guère, celle-ci, par exemple : (( Entre les bonnes et les mauvaises constitutions il reste toujours cette diiîérence que les mauvaises hâtent et aggravent la catastrophe, tandis que les bonnes la retardent et l'atténuent. » Mais quelle étrange manie que de vouloir tout comprendre ! Le parlementarisme, qui a son dogme, ses lévites, ses fidèles, a aussi ses mystères. Profanes, inclinons-nous !

Nous nous sommes spécialement attaché à la partie dogmatique de l'Histoire du gouvernement parlementaire en France, et nous croyons en cela avoir saisi

l'esprit même du livre, et dans une certaine mesure les intentions de l'auteur. Les illustres vaincus d'un régime deux fois condamné prennent à tâche de consoler leur défaite par des souvenirs que la lointaine perspective embellit, par des théories que le paradoxe éloquent peut élever à plaisir quand les faits ne sont plus là, sous les yeux de tous, pour y donner un démenti. Rien de mieux. En admettant avec M. Royer- Gollard qu'en matière de presse il y a une distinction essentielle à établir entre les livres et les recueils périodiques, entre ceux-ci et les feuilles quotidiennes, leurs publications prouvent qu'en dépit de quelques clameurs intéressées il existe chez nous, pour l'expression de toutes les doctrines, pour la manifestation même des sentiments les moins sympathiques , des espérances les plus contraires au gouvernement actuel, une liberté fort étendue. Ce n'est pas nous qui nous en plaindrons. En pratiquant cette liberté toutefois, deux choses nous sembleraient souhaitables : qu'on ne laissât pas trop voir la naïveté qu'on suppose au lecteur en lui adressant des questions candides : — Pourquoi le gouvernement parlementaire a péri? Si ce ne serait pas par un concours fâcheux et accidentel de circonstances imprévues? Si la France ne se sentirait pas en goût de rentrer un jour ou l'autre dans les vieux errements ? — et aussi qu'on n'infligeât pas à l'histoire, qui n'en peut mais, le martyre qu'on ne réussit point à attirer sur soi-même.

Ces réserves faites, rien n'est plus curieux, nous l'avouons sans peine aucune, et même, si l'on nous permet ces termes dans une si grave matière et pour

un s gros livre , rien n'est plus amusant que cette histoire, déjà tant de fois racontée, sous la plume de M. Duvergier de Hauranne. Malgré l'emploi de quelques documents inédits et d'une incontestable importance, malgré quelques rectifications plus ou moins fondées aux anciens arrêts de la justice distributive, il serait exagéré de dire que les points de vue nouveaux surabondent dans cet ouvrage. Mais ce qui est pour l'observateur plus attrayant encore que la nouveauté historique, c'est l'étude de l'homme, c'est le spectacle de cet auteur s'agitant dans son œuvre avec ses passions, ses colères, ses maximes, ses contradictions et ses aveuglements de sectaire, et ses rancunes de vaincu, et ses hautes qualités d'écrivain, et à de trop rares intervalles ces éclairs de patriotisme qui réjouissent une âme française. C'est au troisième volume que nous songeons surtout en ce moment. Pour peu qu'à certains souvenirs le cœur vous bondisse comme à moi, tachez d'oublier Waterloo et cette opposition cafarde et stupide qui naît, qui grandit, qui menace en proportion de nos désastres; nous sommes vaincus enfin, accablés sous le nombre : une heure a été accordée « comme par grâce » à Napoléon pour choisir entre la déchéance et l'abdication; nous voilà sous l'omnipotence parlementaire, et quel en est le premier résultat? C'est, — j'emprunte les termes de M. de Hauranne, — c'est que la direction politique échappe complètement à la Chambre, et que l'arbitre des destinées de la France s'appelle... Fouché ! Nous sommes au 21 juin, notez bien le jour, notre armée demande à savoir pour qui elle se bat et réclame un chef; les

soldats, écrit le général Mouton-Duvernet, jurent tous de mourir plutôt que de recevoir un monarque amené par l'ennemi; quels scrupules!... La Chambre, le 27 juin, éprouve l'irrésistible besoin de faire une constitution, la troisième depuis 1813! Napoléon offre de mettre son génie et son épée au service du pays comme simple général, pour repousser l'étranger seulement, et sous promesse de reprendre ensuite la route de l'exil. Est-ce qu'on s'arrête à ces fallacieuses misères? L'essentiel, c*est que M. Manuel, le futur empoigné, est alors à la tribune, et qu'il y déploie des ressources d'une incomparable prestesse. La Chambre des Cent-Jours manqua d'initiative politique, dit M. de Hauranne; l'abdication consommée, elle ne sut plus comment user du grand pouvoir qu'elle venait de prendre , mais elle a fait une déclaration de principes excellente. C'est un beau titre !

Notre publiciste sera-t-il plus satisfait de la Chambre introuvable? Celle-là, certes, n'est pas dépourvue d'initiative, et l'exercice du pouvoir paraît être, sinon dans ses aptitudes, du moins fort à son goût. C'est, je crois, aux membres de cette assemblée qu'on a appliqué l'expression : plus royalistes que le roi. Il y aurait une grosse erreur à la juger d'après ce spirituel rapprochement de termes. La Chambre de 1815 a été réactionnaire, féodale, aristocratique, passionnément hostile à la révolution et à ses meilleurs principes, nullement éprise de l'autorité royale, et, ce qui est tout l'opposé, fort amoureuse de la prérogative parlementaire. S'il est un frappant exemple de la tendance nativement usurpatrice des assemblées, c'est, à l'éclo-

sion même du régime représentatif en France, celui de cette majorité compacte, très déterminée contre la révolution, très révolutionnaire contre la royauté. Droit d'initiative et droit d'amendement, contrôle des dépenses publiques et système d'élections, haute direction des affaires et prépondérante influence sur le choix des ministres, jusqu'à la faculté d'amnistie, jusqu'au droit de grâce, l'apanage le plus intime du souverain, la Chambre revendique tout, usurpe tout. La royauté fait mine de regimber, les ministres se scandalisent, la minorité proteste? Vive le roi quand même! Et Ton pousse en avant! Au bout d'un an de Restauration , la prédiction de M. de Vitrolles est accomplie, le gouvernement parlementaire est proclamé, pratiqué, comme conséquence infaillible du gouvernement représentatif. M. Duvergier va-t-il être content?

Oui et non. Sans doute cette remuante assemblée a bien fait quelque chose : d'abord elle a rompu avec « la serviUté impériale » (vieux style) ; et puis elle a notablement contribué à l'affermissement , au développement du système parlementaire. Mais à toute médaille un revers, et M. de Hauranne ne peut pas disconvenir que la Chambre de 1815 a blessé à la fois les opinions, les intérêts, les sentiments de toutes les classes de la société ; qu'elle s'est attaquée à la portion la plus solide des principes et des institutions de 1789 ; qu'elle a laissé dans l'histoire une trace sanglante, le souvenir de la terreur blanche. « A Paris même, on voyait le grand prévôt parcourir les quais et les rues , entrer dans les cafés , interpeller les

passants, enjoindre à celui-ci d'ajouter le ruban blanc à son ruban rouge, à celui-là de s'éloigner, et faire arrêter ou arrêter de sa main ceux qu'il lui plaisait de tenir pour suspects. » Enregistrer ces aveux-là et convenir que la Chambre introuvable a réalisé, haut la main , l'idéal parlementaire , ce serait pousser les esprits mal faits à conclure que parlementarisme, libérahsme et liberté pourraient bien ne pas être tout à fait la même chose. Il vaut bien mieux faire ses restrictions, mettre la majorité en suspicion d'avoir quelquefois faussé les ressorts , exagéré les principes du système, et, en fin de compte, applaudir tout à la fois et aux visées audacieuses de la Chambre, et à l'ordonnance du 5 septembre, qui a puni la Chambre de ses témérités. Si ce parti n'est pas tout à fait logique, il est prudent, et la tactique est fort prisée dans l'école parlementaire.

C'est chose si douce et si nécessaire que l'opposition, d'ailleurs, quand on en éprouve le besoin au degré où M. de Hauranne le ressent, qu'on en ferait à ses propres idées, faute de pouvoir se contenter autrement. Il la cherche de tous côtés sans relâche, il la vénère, il l'encense partout où il la rencontre, cette opposition bien-aimée, dans les discussions hargneuses et malhabiles du tribunat comme dans les harangues emphatiques de M. de Chateaubriand, dans les publications militantes de M. de Montlosier comme dans les notes confidentielles de M. Fiévée, dans le Censeur et dans le Journal de Paris. Les volumes n'ont qu'une demifaveur cependant ; mais vivent les feuilles quotidiennes, troupeslégères de l'opposition ! Quel maladroit s'est donc

avisé de prétendre que la liberté de la presse est une nécessité relative, inséparable du régime représentatif, où le gouvernement consiste dans la lutte des partis, très contestable sous le régime monarchique? c( Lorsqu'il s'agit de dénoncer un acte arbitraire, dit M. de Hauranne, de discuter un projet de loi, de faire pénétrer dans l'esprit du peuple une idée féconde, une vérité utile, ce n'est point à l'aide d'un gros livre qu'on y parvient, mais à l'aide d'un journal ou d'un pamphlet. » Gloire aux tirailleurs du journalisme, aux brillantes escarmouches du pamphlet, pourvu qu'ils combattent sous les bannières de l'opposition, bien entendu ! M. de Hauranne ne renonce à raconter les coups de main de ses pandours que pour passer aux grandes manœuvres de la Chambre élective, et là toute bataille lui est bonne. L'Assemblée haletante, passionnée, attentive à cette grosse affaire : un vieux seigneur qui prétend se faire offrir le pain bénit avant le maire de sa commune, quelle aubaine ! On sort d'une pareille discussion tout ému, comme il convient de l'être, et c'est pour rencontrer l'opposition dans la rue, dans les boutiques, chez un libraire. Ecoutez bien cette épopée. M. de Chateaubriand vient d'écrire la Monarchie selon la Charte, ce livre que M. le duc de Berry aurait voulu voir imprimé en lettres d'or, et que le roi Louis XVIII — l'opposition se glisse partout ! — n'aurait pas manqué de faire lacérer par le bourreau, s'il avait pu. L'imprimeur n'a point accompli les formalités prescrites par la loi et s'est rendu coupable de deux grosses contraventions. Saisie de l'ouvrage ordonnée par le ministre de la police ; commencement d'exécu-

tion ; tout à coup clameurs tumultueuses : c'est M. de Chateaubriand qui vient défendre son livre et exciter les ouvriers à le défendre avec lui. Le fougueux pair de France est assis sur un des ballots saisis et débite une harangue toute propre à déchaîner les délires de l'enthousiasme. Surprise du commissaire de police, homme primitif celui-là ! qui demande à M. de Chateaubriand s'il apporte l'ordre de suspendre l'opération commencée. Il s'agit bien de cela! Le grand homme répond qu'un ordre du ministre n'est rien pour lui, qu'il est pair de France, que personne ne saurait l'empêcher de pubher son opinion ; et nouvelle apostrophe aux ouvriers pour qu'ils défendent avec lui les privilèges de la pairie. Les poings de l'ouvrier au service des privilèges de la pairie, cela vous semble étrange peut-être ; ne vous y arrêtez pas. Redoublement d'agitation: Vive Chateaubriand! Vive la liberté de la presse! On arrache aux inspecteurs de police les exemplaires saisis, on brise les scellés apposés sur les formes.. Enfm le bon gendarme arrive et termine, sans effusion de sang, cette lutte intéressante. Ce n'est vraiment pas sans motif que M. de Hauianne rappelle à nos souvenirs les « nobles agitations » des gouvernements libres. Esprits timides, âmes serviles que nous sommes, de n'avoir jamais su les goûter, de ne savoir pas les regretter!

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