‹ Vieilles choses, vieilles gens;Chapitre 13 sur 25 · LE MEUNIER · texte numérisé non relu

LE MEUNIER

A quelques arpents du village, la route longe une petite rivière dont les eaux feront, plus loin, tourner les meules d’un moulin.

L’eau, sans aucune ride à cet endroit, chemine mollement dans l’ombre mouvante du feuillage et réfléchit les berges fleuries, les habitations coquettes et un pan du ciel bleu. On dirait qu’elle muse, subjuguée par le charme des rives ou qu’elle se repose avant d’accomplir le rude travail qui lui est réservé !

Plus bas, tapi sous d’immenses peupliers, au flanc d’un petit coteau, le moulin laisse voir sa masse grise, où palpite encore une âme.

L’eau, bondissant soudainement au passage de la vanne de l’écluse, commence dans la dalle sa course échevelée et se précipite avec des mugissements rauques vers les aubes frémissantes.

Les ondes moutonneuses, encore pleines de vie, tombent des palettes et poursuivent leur danse dans la rivière comme une troupe de jeunes fermières gouailleuses après un rude labeur. Sous le pont, les vagues s’apaisent et la rivière continue de dormir jusqu’au prochain moulin.

Le moulin, la dalle, la roue, le pont et le tictac des meules trépidantes, tout cela emplit l’oeil et l’oreille et captive l’esprit. . .

Sur le seuil nous apparaît toute blanche la silhouette du meunier.

C’est un homme d’une soixantaine d’années à la physionomie ouverte et au regard accueillant. La pâleur du teint est encore accentuée par la farine dont toute sa personne est saupoudrée. Sa noble corpulence garde les traits d’un glorieux passé.

— Entrez vous asseoir pour faire un brin de jasette, fait le meunier avec un geste encore plus engageant que ses paroles.

Une chaise à demi-dépaillée m’est tendue, et le meunier, dont la verve joyeuse promet d’être intarissable, va s’adosser à une meule démontée.

Il connaît sur le bout de ses doigts l’histoire du blé dans la région et il nous parle avec émotion de ces heureux temps où ni le moulin ni le meunier n’avaient une minute de repos.

Que de nuits blanches, comme de la farine, il a déjà passées pour satisfaire ses nombreux clients des alentours ! C’était alors une marée montante de beaux épis blonds qui déferlaient en vagues d’or sur toutes nos terres les plus fertiles !

Le moulin était à cette époque le rendez-vous le plus ordinaire des nouvellistes de la nuit.

— Vous voyiez alors les habitants accourir des paroisses voisines avec leur grain à moudre. Il y avait jusqu’à cinq ou six voitures dételées qui attendaient la mouture.

— Qu’est-ce que l’on faisait pour passer le temps?

— C’était une réjouissance générale. On se racontait tous les potins de village, les meilleurs tours de force de la saison, les dernières inventions des ratoureux et les suprêmes ex-

ploits des maquignons. S’il y avait un violoneux, c’était encore plus gai ; et l’on réveillonnait ensemble pendant que les meules avalaient le grain à pleine capacité. Personne ne s’ennuyait au moulin. Aujourd’hui les jeunesses n’ont plus d’occasion de se rencontrer.

— Quel était le prix de la mouture dans votre jeune temps?

— Les meuniers ne prenaient que le quatorzième minot comme prix de la mouture ... et ils vivaient mieux qu’aujourd’hui avec le dixième minot.

— Comment ça?

— Autrefois, continue le meunier, il y avait plus de froment qu’aujourd’hui, tous les cultivateurs avaient à coeur de récolter leur blé, de faire moudre leur farine et de cuire leur pain. On se serait cru déshonoré s’il avait fallu acheter un pain !

— Ce n’est plus ça aujourd’hui? fis-je avec un regard à l’interrogatif.

— Hélas ! les minoteries à cylindres, avec leur

blutage sévère, ont développé chez les gens des villes le goût du pain blanc. Les gens de la campagne ont pris cette manie et le bon pain de ménage, le pain d’habitant, qui avait un goût d’amande et qui a fait les générations fortes d’autrefois, est méprisé au profit du pain blanc qui vous fait des visages de carême et des estomacs flasques comme de la peau d’anguille !

“Je dois encore ajouter qu’avec la minoterie à cylindres et le blutage moderne c’est, sauf votre respect, la meilleure partie du blé qui s’en va vers l’auge. . . et c’est à coups de pilules qu’on doit pousser à travers l’intestin le pain d’à cet’heure ! L’autre vous accotait l’estomac bien mieux. . . et savait faire son chemin tout seul!”

Nos regards chargés d’admiration encouragent le meunier qui ajoute plaisamment :

— Pour moi, j’aime mieux les petits yeux sereins, mais francs, du pain d’autrefois que les grands yeux étirés, mais souvent trompeurs,

du pain de nos jours. . . Je sais qu’il y a un docteur de par en haut, un nommé Nadeau qui pense comme moi là-dessus ! ”

Le meunier nous intéresserait pendant des heures si nous avions le temps de nous attarder davantage . . .

J’en sais assez pour conclure que la meunerie moderne avec ses grands airs de progrès a anémié les humains en anémiant le pain et qu’elle constitue une menace sérieuse pour nos meuniers ruraux, dont les silhouettes blanches réjouissent encore nos campagnes. . .

En écoutant chanter la rivière sur les aubes du moulin et en entendant le tic-tac des meules, souhaitons que le blé reprenne sa place d’honneur dans nos champs, comme au temps de nos aïeux . . . Ainsi le meunier broiera moins de noir et plus de froment!. . .

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