LE VIEUX FOUR
La bonne odeur de pain nouveau, qui erre sur la route comme une séduction pour le voyageur et qui court jusque sur les sillons où le blé pousse pour réconforter le moissonneur, nous prévient du voisinage du four.
Bientôt nous apparaît la silhouette fruste du four de chez nous qui, avec sa vieille face noircie et son dôme d’argile surmonté d’un petit toit à pic, a presque l’air d’un revenant, au bord de nos routes modernes.
Sa présence silencieuse et presque désolée parmi nous n’est-elle pas déjà comme un remords . . . cuisant pour les habitants qui ont négligé la culture du blé et délaissé le bon pain de ménage, le pain des forts !
S’il pouvait parler, le vieux four, il nous ferait l’histoire de bien des générations d’épis
et d’humains, il nous dirait par quel prodige d’ingéniosité il est sorti du sous-sol glaiseux qui porte nos meilleures terres à blé.
Four et froment ont un berceau commun et un même destin : issus de la même terre, ils contribuent à la formation du même aliment, le pain qui soutient le monde.. . et qui incarne la divinité.
Rien d’étonnant par conséquent que les champs d’alentour aient fait jaillir leurs épis d’or comme une immense armée rangée en bataille pour soutenir la vaillance du moulin et l’ardeur du four !...
Le défournement n’est pas encore terminé, lorsque nous arrivons; et le spectacle du fermier tirant les pains sur sa pelle de bois pendant que la fermière enlève les casseroles, nous ravit d’admiration.
— Hein! ma vieille, c’est du beau pain?
— Rien d’étonnant, mon vieux, la pâte menaçait de soulever le couvert de la huche, et ton
four était bien chaud ! Il n’y a rien comme le bois de tremble et de pruche !
— Ah ! reprend la vieille en soupirant tendrement, c’est notre plus belle cuite !...
Evidemment, c’est toujours la plus belle cuite. . . comme les nouveaux-nés sont les plus beaux parmi les enfants.
On soupèse les pains qui reposent sur une planche le côté de l’âtre en l’air, on les flaire avec délice, on les dévore déjà du regard.
— En voici un très beau pour remettre celui du voisin, fait la vieille avec générosité.
C’est un usage courant d’emprunter un pain du voisin pour attendre la prochaine cuite. On cuisait de dix à vingt pains par cuite, deux ou trois fois par mois. Le pain de ménage conserve sa saveur plus longtemps que le pain blanc.
Ma curiosité est allumée aussi vite que ma gourmandise.
— Dites donc, père Noël, avez-vous vu construire ce four?
— Ah! oui j’étais une petite jeunesse quand ce four a été fait. Le père était allé chercher de l’ardille bleue (argile) dans la pièce de la Frenière en creusant le sol en-dessous de la profondeur du labour. Cette terre malaxée avec du sable et de l’eau par le piétinement d’un cheval était ensuite découpée en mottes carrées de plus de dix pouces de longueur. Ensuite, les mottes ou torches étaient disposées sur un gril, formant la structure de la base en bois.
“A quelque distance des bords de l’âtre partaient des cintres de bois souples revêtus d’écorce de cèdre (thuya) qui formaient le squelette provisoire du four.
“Les mottfcs d’argile formaient ensuite le premier rang. Puis on faisait alterner les mottes comme les briques d’un mur.
“ Pour modeler le trou du four par où la fumée devait s’échapper, on plaçait un bouchon en bois de trois pouces de diamètre à l’arrière du four, à la troisième assise de mottes.
“La porte était de fonte avec un cadre de même nature. 6
“Une argile pure, délayée claire, servait de ciment pour enduire toute la masse et faire une surface relativement polie.
“Le four était ensuite mis à sécher au grand air avec quelques alternances de petites attisées, puis tenu sous le feu pendant une couple de jours.”
Purifiée par la flamme, l’argile était digne de recevoir le pain. Et comme le soleil dore l’épi, l’ardeur du four jaunit la croûte. . .
Le doux arôme du pain taquinait mes appétits ruraux. La fermière était là pour prévenir mon désir:
— Goutez-y, Monsieur, c’est du vrai pain d’habitant !
— Ce n’est pas de refus, Madame.
De son large couteau la fermière trace une croix sur la miche dorée qui vole en éclats et se tend vers moi avec grâce. . . Un petit cube de beurre de ferme au goût d’amande met le comble à la satisfaction de mon estomac d’habitant . . . oû le voyage et l’odeur du pain avaient fait un grand creux.
— Puisque vous aimez ça, ajouta la fermière avec suavité, emportez-en donc un morceau pour votre petite dame.
— Merci pour elle!
Une vive émotion m’étreignit au moment où je m’éloignai avec sous le bras un château de pain d’habitant et dans l’âme une admiration plus vive pour nos aïeux. . . Pensant au vieux moulin, je me disais:
“Vieux four à visage noirci, vous n’avez pas de meilleur ami que le meunier tout blanc. . . et votre humble serviteur tout gris ... au contact et au bon souvenir des anciens.”