‹ Vieilles choses, vieilles gens;Chapitre 15 sur 25 · LA MAISON CONDAMNÉE · texte numérisé non relu

LA MAISON CONDAMNÉE

Pouvons-nous arriver à la ferme sans jeter un regard de commisération sur la silhouette morne, presque honteuse de la maison abandonnée, qui, dans le langage pittoresque de nos campagnards, est devenue la maison condamnée!

Maison condamnée, en effet, à expier la désertion de ses habitants par un deuil profond, par un air dépenaillé, signe d’une grande affliction.

Maison condamnée à subir sans défense les morsures du froid, les injures du temps et des gens.

Maison condamnée à ne plus offrir de sourires d’enfants, ni grâces féminines à travers ses fenêtres maintenant voilées de vieilles planches irrégulières.

Maison condamnée à ne plus être comme autrefois une grâce vivante qui attire, mais une ruine hideuse qui repousse.

Maison condamnée à être un objet de frayeur pour les passants à cause des êtres imaginaires qu’on lui prête et qui la font dire hantée.

Maison condamnée souvent à servir de refuge aux cheminaux, aux nomades, aux sans-patrie, comme pour rendre encore plus cruel le souvenir des disparus qui errent peut-être à l’aventure dans un pays étranger.

Maison condamnée à publier les défaites, les défaillances, ou les abandons vis-à-vis de la race, comme à montrer les trouées dans les forteresses réputées inexpugnables de nos foyers ruraux. Ceux qui partent cessent trop souvent de rester nôtres !

Maison condamnée à afficher la dégénérescence des fils qui n’ont pas su maintenir les positions conquises par leurs devanciers, qui n’ont pas su cultiver là où leurs pères ont su défricher.

Montons un peu les marches du perron chan-

celant pour nous asseoir avec le vieux voisin venu pleurer sur cette ruine, en déplorant amèrement la perte de ses voisins, ses petits parents.

— Voyez, dit-il, toutes ces plantes sauvages qui montent à l’assaut du perron, des murs et des fenêtres, comme pour vouloir couvrir d’un manteau de verdure cette habitation en loques, et masquer aux yeux des passants cette horreur d’abandon !

“Je vais dire comme on dit des fois, c’est triste de voir une maison avec des contrevents dont les planches sont sur le travers au lieu d’être sur le long.

— Vous avez connu cette famille-là, dis-je avec conponction?

— Hélas! Le père José était un des cousins du défunt père. Il a bien peiné pour défricher cette terre qui était encore à moitié en bois debout quand il en a hérité.

“Le père pendant l’hiver vendait du bois et faisait un peu toutes sortes de choses : réparations de chaussures, de harnais, de charrettes,

etc.

“La mère, une femme dépareillée, cardait et filait sa laine et tissait, chaque année, une centaine d’aunes de catalogne, de flanelle ou de toile de lin. Les trousseaux des jeunes filles s’empilaient dans les armoires et les bahuts.

“Il y avait toujours de la farine dans la huche, des jambons, du beurre et des patates dans la cave. C’était une famille respectée dans le canton.

“Quand Pierre, le plus vieux des garçons, a pris le bien, tout allait à ravir. Mais plus tard, entraînées par des amies, les filles sont parties pour les Etats-Unis et elles sont revenues avec toutes sortes d’idées en l’air.

“Le rouet, la quenouille et le métier devenus des objets de pitié, presque de dérision, sont allés rejoindre dans le petit grenier les bottes de l’aïeul et la crinoline de la grand’mère.

“Donc, on peut le dire, c’est la faute aux créatures, si la maison a été désertée. Les filles des Etats, ça n’aime pas à tirer les vaches, ni à soigner des veaux, ni à travailler aux foins.

“Moi, j’ai une femme bien adroite, qui sait rafistoler mon linge et tricoter mes bas. . . des bas de soie ça va mal dans les fardoches !

“Quand les femmes ne secondent pas les hommes la maison finit toujours par pencher du côté du chemin. . .”

Notre homme aurait pu parler jusqu’au soir, mais j’en savais assez pour vérifier l’adage:

" Les femmes font et défont les maisons.”

Les réflexions les plus diverses envahissaient déjà mon àme que ce spectacle portait à la mélancolie.

Ils sont partis, mais ont-ils pu sans gémir franchir pour la dernière fois le seuil si invitant, où tant de pieds amis se sont posés et où tant de générations ont imprimé leur trace?

Ils sont partis, et le vieux puits dont l’eau pure réfléchissait, avec un pan du ciel, l’image de ceux qui venaient s’y abreuver, n’est plus qu’une mare infecte à surface terne.

Ils sont partis, et comment ont-ils pu retenir

leurs larmes en laissant vendre à l’encan le vieux fauteuil rustique, où chaque soir, au coin du feu, le grand-père en fumant parlait des choses du temps passé!

Ont-ils songé, en partant, à tous les souvenirs accumulés dans la vieille chambre, où tant des leurs sont nés, ont souri, ont gémi et sont morts; au vieux berceau si fécond et dont l’activité va se ralentir sous d’autres cieux; à la croix noire, au pied de laquelle, matin et soir, la famille adressait ses ardentes prières suivies d’oraisons spéciales : “ Priez pour les voyageurs, les exilés ...” ; à la vieille horloge, aux mouvements de bois, dont l’appel matinal a été trop souvent négligé, et qui est une déracinée dans une famille du voisinage qui ne respecte ni son âge, ni son histoire, ni sa ponctualité.

Ils sont partis et peut-être que dans leur âme l’image de la patrie absente est aussi abîmée que les traits de la maison abandonnée.

Ils sont partis ! Reviendront-ils ?

La maison condamnée le veut, et guette le

retour par une planche de la fenêtre entrebâillée qui lui laisse voir le chemin. Les rosiers portent encore leurs roses au-dessus des haies comme une invitation, et les arbres plantés par l’aïeul parlent éloquemment des absents, à qui ils offrent toujours leur ombrage.

La nature compatissante semble donc faire chorus avec la vieille maison et le vieux voisin pour dire :

“ Revenez, nous vous attendons ! ”

Page 1