LA MAITRESSE D’ECOLE
Si cette silhouette se dresse parmi nos souvenirs d’enfance avec la rigueur d’un premier châtiment corporel, l’horreur d’un pensum sans mesure ou la rigidité d’une férule sans repos, ne la condamnons pas trop vite, surtout n’allons pas généraliser ! Quelques-uns peuvent peut-être dire avec moi: “Ce que j’ai eu à l’école en coups de bâtons, je ne l’ai pas toujours volé ! ”
Que ceux qui sont sans tache scolaire nous jettent la première pierre !
Il y a sans doute des institutrices, aux regards scrutateurs de policier, aux traits durs de géolier, aux muscles d’acier d’exécuteur de hautes oeuvres, qui ont mis de l’amertume dans nos souvenirs de la petite école et qui ont démontré avec trop d’ardeur peut-être que la
crainte est le commencement de la sagesse ; mais ce n’est pas là le type ordinaire qui m’intéresse.
La silhouette de la maîtresse d’école est surtout évocatrice de cet être au dévouement sans borne, à la patience inlassable, à la sérénité douce et conquérante, à la sévérité empreinte de justice et de clémence, qui a pris nos âmes au sortir du foyer pour leur imprimer le sceau des vertus civiques et religieuses.
Je salue avec vénération les institutrices de mon enfance, celles d’il y a un quart de siècle, parce que sous des dehors modestes elles incarnaient tous les dévouements et toutes les énergies de la race, la robustesse de nos traditions rurales, et parce qu’elles savaient se prémunir contre les caprices de la mode et les futilités du siècle.
Leur traitement annuel, bien souvent inférieur à cent piastres, était accru de la considération, des bons offices et des gratuités de toutes sortes dont elles étaient l’objet.
Elles logeaient généralement à peu de frais dans une famille du voisinage où elles apportaient leur nourriture.
Les gens du canton pleins d’égard pour leur maîtresse d’école appréciaient l’honneur de la conduire gracieusement à l’église et de lui offrir une place de banc dans la nef.
L’institutrice participait à tous les bienfaits de la vie sociale de l’arrondissement. Chaque fois qu’un cultivateur faisait boucherie, elle recevait son petit morceau de viande fraîche. Elle recevait souvent, et toujours à titre gracieux, des fruits, des légumes, des fleurs, des gâteaux, du beurre et des cretons. Il n’y avait pas une noce, une fête de famille où elle ne fut invitée. Consultée sur le cérémonial à observer, elle composait de plus les adresses ou compliments que les enfants lisaient avec émotion dans les fêtes de haut ton.
On lui apportait, pour les faire traduire, les lettres anglaises, et, pour les faire déchiffrer, les lettres mal écrites. On prenait même un
malin plaisir à lui soumettre des problèmes d’arithmétique réputés difficiles. Bien des jeunes gens timides lui demandaient un brouillon pour leur lettre d’amour, surtout lorsqu’il s’agissait de faire la grande demande.
On m’a raconté qu’une vieille fermière ne confiait jamais sa correspondance à une institutrice sans lui imposer en post-scriptum cette formule de l’ancien temps : “ Excusez l’écriture ...” L’institutrice s’exécutait de bonne grâce.
Dans nos hameaux où l’instruction, tout en étant assez générale, n’était pas aussi développée qu’aujourd’hui, on appréciait si hautement celle des institutrices qu’on ne voyait pas de plus beau compliment à décerner à quelqu’un, que de lui dire : “ Il est savant comme une maîtresse d’école ”.
C’est avec le “ Psautier ” que nous étions initiés à la lecture du latin, pendant que le “ Devoir du Chrétien ” et le “ Manuscrit ” nous fournissaient la matière des lectures françaises.
L’école n’offrait pas le confort des écoles modernes. Des bancs souvent sans dossier nous servaient de sièges, des fenêtres étroites nous livraient parcimonieusement la lumière, le poêle, l’hiver, ne luttait pas toujours victorieusement contre les vents du dehors.
Pour répondre aux exigences spontanées de la nature, les enfants rencontraient plus d’obstacles qu’aujourd’hui, surtout pendant la saison rigoureuse. Ce qui n’empêchait pas encore certaines institutrices de vouloir restreindre les sorties d’urgence par l’imposition d’une pénalité de quelques bons points. Plusieurs écoliers, sans bons points, et à qui on ne faisait pas de crédit, se voyaient contraints de mettre leur activité intestinale au niveau de leur activité intellectuelle : rude tâche, où la nature prenait souvent une éclatante revanche !...
Dès le jeune âge, à la petite école, nous étions entraînés à toutes les formes d’obéissance et de sacrifice. Je ne place pas parmi les moindres épreuves la préférence accordée par certaines
maîtresses d’école aux petites filles que nous accusions “ de faire leurs coups en-dessous ” et d’être des licheuses! Nous avons dû réformer ce jugement avec l’expérience acquise en vieillissant.
Honneur à ces institutrices qui ont discipliné nos caractères fougueux, qui ont aiguillé dans la bonne voie nos facultés intellectuelles et morales en éveil; honneur à celles qui, par leur dévouement et leur travail incessant, ont su maintenir dans nos campagnes ces foyers d’éducation où tant de vocations supérieures ont germé. Honneur à celles qui, renonçant aux charmes de la vie conjugale (charmes qui ne sont peut-être pas indiscutables), se sont fait une carrière de l’enseignement et qui ont vu les enfants de deux générations se succéder à leur école. L’expérience les a encore bonifiées et leur a permis d’agir plus efficacement pour l’orientation des jeunes vers les sphères sppérieures de l’activité intellectuelle, civile ou religieuse.
On dirait, aujourd’hui, que les attentions tou-
chantes et les gratuités dont les maîtresses d'école d’autrefois étaient l’objet ont diminué en proportion de l’indépendance que confère à l’institutrice une situation plus lucrative.
Souhaitons cependant que, s’inspirant de leurs devancières, nos institutrices modernes continuent de maintenir vivaces les traditions religieuses de la race, la douce parlure de nos aïeux et l’attachement au sol canadien, instrument fondamental de notre prospérité matérielle, morale et sociale.
Saluons en nos institutrices les auxiliaires les plus nécessaires du foyer et de l’autel, les continuatrices de l’œuvre de formation civile et religieuse entreprise par nos mères canadiennes et les plus beaux modèles de l’apostolat laïque.