LE MAQUIGNON
Nos pères, à en juger par leur attachement aux chevaux, leurs rivalités provocantes sur la route, par leur art à camoufler les défauts et mettre en valeur les qualités de leurs chevaux, étaient pour la plupart des maquignons ... au sens large du terme.
Aussi faut-il dire qu’avant l’introduction des machines de culture, les chevaux n’avaient qu’un travail intermittent à accomplir: les labours et hersages du printemps, la rentrée des récoltes à l’automne et le charriage du bois et de l’eau pendant l’hiver.
Il faut savoir qu’à l’époque des semailles les chevaux observaient mieux le repos dominical que les humains. Les laboureurs se rendaient, pour la plupart, à la messe, à pied, pour ne pas déranger les chevaux de charrue.
Le cheval était l’idole que l’on tenait trop
souvent bien gras au détriment des vaches qu’on laissait maigrir.
Que de soirées d’hiver passées à raconter les exploits des meilleurs chevaux et les rivalités réjouissantes de leurs propriétaires!
Quand sur la route un habitant en dépassait un autre il devait employer une formule que l’apparition de l’automobile a fait tomber en désuétude :
— Excusez-moi, je suis pressé, je vais au docteur. . . je vais au curé. . .
Dépasser un habitant sans cette précaution c’eût été blesser sa fierté de maquignon et lui lancer un défi à la course.
Combien parmi nos terriens se donnaient comme luxe favori d’arriver à la grand’messe du dimanche “ les deux mains sur les cordeaux. . .” sous le feu convergent des regards des paroissiens réunis sur le perron de l’église !
Mais le vrai maquignon est un revendeur, un changeur de chevaux plein d’expédients, d’artifices et dont les hauts faits font le sujet de conversations importantes dans nos campagnes. Sa
silhouette pittoresque et gouailleuse met du relief dans la vie rurale et personne ne songe à lui reprocher sa ruse pleine de ressources.
Le maquignon, sous son chapeau de feutre mou à larges bords, porte un visage aux traits accentués où brillent comme des jets de flammes deux yeux mobiles qui sont loin d’être toujours le miroir fidèle de la pensée. Aussi, évite-t-il de fixer trop longtemps son interlocuteur de crainte que le fond de son âme ne perce dans ses regards. Il est généralement muni d’un fouet à longue mise de peau de marsouin et il porte, sous des habits râpés, une mine dégingandée qui masque les éclairs de son esprit subtil, prompt à tirer le meilleur parti d’une mauvaise situation.
Sur la route, vous le rencontrez dans une slague démodée ou sur un cabrouet suivi d’un cheval en laisse - . . qui est toujours à changer.
Souvent le maquignon avait le talent de se faire suivre par un nouveau cheval, sans lien aucun . . . par un procédé spécial, une espèce de magnétisme qui est resté son secret.
— Celui qui est attelé est mon préféré, je le garde,” dit généralement le maquignon sans sourciller, pour mieux cacher son jeu.
A tout venant, le maquignon, qui a l’œil très exercé, pose la même question :
— As-tu un cheval à changer ?
— Est-ce un bon cheval ? reprend l’interlocuteur souvent sans méfiance.
— Oui, un cheval qui n’a pas son pareil et qui trotte tellement que quand il se garroche les pattes en avant on dirait qu’il ne veut plus les revoir. . .
— Il n’est pas vieux, reprend vivement le maquignon, parce que sa mère est encore en vie. C’est aussi une fine bête.
— Vous ne savez pas au juste?
— Ben, dix et onze ans au plus.
Ce qui veut dire vingt et un ans, âge assez respectable pour un cheval.
Une autre fois le maquignon bégaiera pour dire :
— C’est un che. . . chev. . . cheval de sept. . . sept . . . sept ans.
Cela forme encore un total de vingt et un ans.
— Il n’est pas méchant votre cheval?
— Comment ? méchant ? Les chevaux dangereux je ne les garde pas, je m’en défais tout de suite.”
A la première ruade, quand notre homme veut se plaindre, le maquignon de répondre :
— Je t’avais dit que je ne gardais pas de chevaux méchants : voilà pourquoi je m’en suis défait au plus vite ... en te le vendant !
Une autre fois ce sont deux maquignons qui se rencontreront pour troquer un cheval rétif contre un cheval souffleux. En se séparant l’un dira avec une pointe de malice mal contenue :
— Au revoir! Je te souhaite de bien te rendre !
— Bonjour, je te souhaite de bien partir! et un coup de fouet enlève le cheval au grand galop. L’autre reste sur place.
Un autre maquignon a un cheval aveugle :
— Un cheval à changer?
— Avec un peu de retour parce que je suis bien gréé de cheval. Le vôtre n’a pas de défauts cachés?
— Bien non. Sain aux quatre pattes! Vous n’avez qu’à le faire voir!
Arrêté au pied d’une côte, c’est un maquignon placide à l’apparence ingénue qui n’a pas l’air de s’en faire!
Un autre passe qui ne se doute de rien!
— Qu’est-ce que vous faites là, mon ami ?
— J’attends ma femme qui est dans le petit bois.
— Ce n’est pas à changer, ce cheval-là?
— Avec du retour, oui !
— Non, troc à troc ! Veux-tu ? Es-tu un homme d’affaires?
— Dételle ! c’est bon !
Qui fut dit fut fait, en un instant, et notre homme se mit en route sans hésitation.
— Eh bien ! ta créature, tu ne l’attends pas ?
— Attends à ton tour. . . tu as le cheval pour.
— A un autre tantôt ! Je te retrouverai, fait
notre homme avec une mine dépitée et une promesse de revanche écrite au fond des traits.
Cette fois c’est un cheval infirme :
— Est-ce un cheval garanti ?
— Il boit et (boite) mange beaucoup, je vous l’assure !
On ne voit plus comme autrefois le maquignon qui vivait de son métier dans une maisonnette éloignée et qui laissait paître ses chevaux au chemin. Il partait pour de longues excursions et ne revenait pas trop souvent bredouille. Il vivait modestement, changeant plus souvent de cheval que de chemise, trinquait à l’occasion et se créait une certaine popularité par le récit de ses aventures ....
L’auto, qui fait souvent peur aux chevaux, a chassé aussi les maquignons dont le souvenir, cependant, vivra longtemps dans la mémoire de nos gens.