LE VIOLONEUX
La silhouette du joueur de violon, ménétrier ou violoneux, a marqué d’un trait saisissant la physionomie de nos fêtes rustiques d’autrefois.
Il faut avoir vécu avec les hommes de la terre pour savoir apprécier toute la joie saine et exubérante, toute la grâce charmante de ces fêtes villageoises, où le violon jouait un rôle prépondérant.
Le piano, avec son air imposant, est plus souvent un objet de vanité ou un meuble de luxe qu’un instrument de musique, le graphophone, qui pousse le cynisme jusqu’à ressusciter la voix des morts, et le radio, qui a encore tous les caprices de l’enfance, ont relégué dans l’ombre sans pouvoir la remplacer la figure sympathique des violoneux de nos campagnes dont je voudrais ressusciter les principaux traits.
Le vieux violon que la main adroite du grand-père, luthier d’occasion ou de profession, avait fait sortir d’une bûche d’érable (plaine) sans nœud et d’une planche de sapin, au cours des longues soirées d’hiver passées au coin du feu, se révélait souvent un instrument de choix, sous la touche juste du ménétrier de village. Beaucoup de ces violons pendus aux murs de nos cuisines, devraient sortir de leur inaction pour révéler aux générations présentes les talents méconnus de nos anciens luthiers.
L’archet était tout simplement formé d’une mèche de crin de la Grise tendu sur un arc de bois souple, avant l’invention de la vis de réglage moderne dû au génie de Tourte.
C’est dans le calme velouté d’une belle soirée d’été, pendant que les coqs s’interpellent d’une basse-cour à une autre, que j’aime à entendre monter la musique scandée de Money Musk ou les vieux reels qui mettent l’âme en joie. Sur le vieux perron vermoulu martelé en cadence par les pieds du joueur, le son du violon éclate, comme un signe vainqueur aux mains du père Louison.
L’octogénaire fait résonner l’instrument avec une ardeur qui démontre que ni l’âge, ni le rude labeur n’ont abattu les puissances de son corps et de son âme.
C’est surtout dans les noces que se manifeste la souveraineté du violon sur tous les autres instruments de musique. Le violoneux, qu’on a prié d’avance pour la cérémonie, est amené avec pompe et accueilli avec enthousiasme. Il est moins un mercenaire qu’un professionnel des divertissements bruyants ; il s’attend à recevoir plus d’égards que d’argent sonnant.
Après avoir embrassé la mariée et salué la compagnie, le violoneux est attiré dans la grande chambre pour y déposer ses habits et prendre le petit coup d’usage.
Sorti de ses langes ou du châle de laine grise, dans lequel il a été transporté avec plus de soin qu’un enfant au biberon, ou exhumé de son étui en forme de cercueil, le violon est dépouillé de son linceul de coton carreauté pour être mis d’accord et s’ajuster à l’épaule de son propriétaire avec une solennité qui provoque le plus grand silence.
Le mouchoir de soie s’enroule autour du cou. de l’artiste. Les danseurs sont vite au milieu de la place pour un cotillon.
Qui n’a vu ce violoneux de chez nous assis sur une chaise rustique et martelant le plancher en cadence de ses lourdes bottes malouines, pendant que l’archet soutenu à son quart inférieur, entre le pouce et l’index, promène ses crins blanchâtres sur les cordes sonores, avec une rapidité vertigineuse ? Le violon qui repose nonchalemment sur la poitrine, en subissant une légère pression du menton, s’appuie obliquement sur la paume de la main, pendant que le coude du joueur s’affermit sur la partie supérieure de la cuisse, près de la hanche.
C’est un flot continu de mélodie simple, mais généralement bien cadencée, qui pourrait mettre en branle tout un régiment. Le violoneux indifférent à son entourage, semble se recueillir pour mieux suivre l’inspiration d’une mélodie intérieure qui semble jaillir soudainement.
Les cotillons, les danses rondes, les saluts de dames se succèdent sans interruption sous l’im-
pulsion généreuse du violoneux. . . à qui une demoiselle pleine de commisération, lancera de temps à autre un coup d’éventail. Les jupes dont les diamètres inférieurs se déployaient sans limite sous l’effet de la force centrifuge déterminaient une autre brise rafraîchissante pour le joueur de violon en sueurs.
Mais quand vient le temps d’attaquer le quadrille, le pauvre violoneux a un moment d’hésitation. . . Il y a tellement de parties diverses, au moins six, avant d’arriver à la bistringue que les demoiselles veulent toujours danser.
C’est au fond d’un petit verre de rhum que le joueur de violon trouvera le courage de se rendre jusqu’au bout. . . et le maître de la maison croirait déroger à son devoir d’hospitalité s’il manquait de défrayer ce grand animateur de la danse.
Faut-il encore que les danseurs les plus avertis y aillent de leurs meilleurs compliments pour soutenir jusqu’à la fin l’ardeur de l’archet.
Les grandes fêtes attirent souvent plusieurs violoneux qui jouent à la relève. L’émulation
qui existe entre eux est un facteur d’efficacité. Il va sans dire que les compliments doivent être partagés avec discernement :
“ Le jeu d’Aristobule est plus doux sans doute, mais le vôtre, Pitre, est plus sautillant.”
— C’est vrai, reprend Pitre avec un air dégagé, moi je joue pour faire danser. . . Pour l’accord des pieds on dit que je suis pas mal dépareillé; l’autre se donne des airs avec ses morceaux de ville qui ne sont pas mauvais, mais qui dérouillent mal les jarrets!
Dans tous les coins, on écoutait avec un sourire comprimé aux bords des lèvres Pitre qui se vantait ou se donnait les violons.
On ne terminera pas la soirée sans danser la gigue simple. Elle donnera une nouvelle occasion aux vieux de faire la barbe aux jeunes, en exécutant pendant plusieurs minutes des battements très variés qui attireront tous les regards et suspendront toutes les conversations. Le violoneux piaffe à son aise jusqu’à ce que l’un des danseurs demande quartier. . . Les dames soutiennent élégamment leurs jupes pour
intéresser l'assistance aux mouvements de leurs pieds. C’est un souci devenu inutile avec la brièveté des vêtements féminins d’aujourd’hui. Puis finalement le violon est mis en vielle pour jouer la gigue du pendu et l’assemblée se disperse.
Il va sans dire que sur ces danses anciennes exécutées à bout de bras ou par les mains, sous les regards bienveillants des grand’mamans et autres matrones, sont venues se greffer d’autres danses considérées comme dangereuses qui ont attiré toutes sortes de réflexions. Les anathèmes fulminés contre les danseurs ont atteint par ricochet les violoneux. . . qui parfois en arrachaient pour faire leurs Pâques.
Le violoneux s’est appliqué dans la suite à charmer par son art l’oreille de ceux qu’il ne pouvait plus faire sauter, sans pouvoir cependant conserver son prestige des anciens jours.
Il est fort à craindre, avec le courant des idées modernes, qu’il soit nécessaire à nos contemporains, pour voir un violoneux. . . de fermer les yeux.
LE RAMMANCHEUX
Il n’y a pas une silhouette, j’imagine, qui va susciter plus de sentiments opposés, soulever plus d’opinions contradictoires et faire naître peut-être plus de sourires sceptiques et moqueurs. Cependant elle fait partie intégrante de la vie campagnarde et elle doit être évoquée en toute sincérité.
Le soigneux de nos campagnes, sans être très différent, il est vrai, de celui des villes, se présente cependant, avec des traits plus accentués et une physionomie plus captivante. Il reste toujours cet être énigmatique, qui taquine les savants, agace les médecins, encourage les avocats et gagne quand même des admirateurs chez le peuple.
J’ai trop présent à la mémoire, le souvenir des rammancheux de mon village natal et de
ceux de mon voisinage, pour aborder ce sujet avec une vanité ou une légèreté d’esprit qui m'inciteraient à porter des jugements définitifs défavorables, ou avec une crédulité qui se laisserait abuser trop facilement par des récits de guérisons colorés par des imaginations trop vives.
Un vieux cultivateur, ancien maire de sa paroisse, à qui je soumettais la question me fit cette réponse :
“ Il y a rammancheux et rammancheux, et je ne suis pas prêt à les mettre tous dans le même sac ! Ça dépend, c’est selon . . . voyezvous ! J’en ai connu qui, tout en s’en faisant bien accroire, manquaient souvent leur coup ; d’autres sans avoir l’air de rien, réussissaient à merveille. . . ”
Du reste il est permis à l’observateur soucieux de la vérité de constater les faits même, s’il ne lui est pas possible de porter un jugement sur les causes.
Les rammancheux, r’bouteux ou soigneux de
chez nous, comme leurs congénères de la vieille France (rabouteurs, rabouteux, raboutons, renoueurs, rhabilleurs, guérisseux, remigeux, conjureux, etc) jouissaient autrefois et jouissent encore aujourd’hui d’une grande popularité.
A proprement parler, le talent des rammancheux consiste surtout à remettre en place les membres démis ou fracturés. Mais combien qui, en dehors de cette spécialité, soignent diverses maladies par les plantes médicinales ou guérissent du segret; d'autres vont jusqu’à se livrer à de véritables opérations chirurgicales.
La science médicale s’est élevée contre ces pratiques dites illégales, avec une ardeur qui, dans certains cas, a pu dépasser la mesure et provoquer une réaction puissante. Pour un rammancheux de condamné, une demi-douzaine d’autres surgissaient prêts à braver le tribunal et même le cachot pour l’honneur et surtout pour le bénéfice de leur exploitation.
Les uns peuvent être de vrais exploiteurs de la crédulité des naïfs, d’autres peuvent être des
bienfaiteurs ayant en vue avant tout de pratiquer à l’avantage du public un art qui les passionne. Il ne manque pas de cas où la supériorité du rabouteur est démontrée à l’évidence, surtout lorsqu’il s’agit de remettre en place des membres démis ou des fragments d’os séparés.
Une chose certaine, c’est que la profession est surtout héréditaire et c’est un don de famille : “c’est de famille”, “c’est dans le sang...”
On croit ou l’on fait croire généralement qu’à ce don héréditaire s’ajoute la vertu magique d’un secret transmis par les parents comme la part la plus précieuse de leur héritage. D’autres laissèrent même des cahiers remplis d’observations et de prescriptions ingénieuses.
Le don de guérir du segret est acquis par naissance et est attribué surtout aux fils posthumes ou au septième fils d’une série ininterrompue de garçons provenant d’une même mère.
On admet encore, sans l’avoir vérifié, que le secret ne peut être transmis qu’à une personne
de sexe différent — Est-ce là un hommage assez délicat rendu à la discrétion des femmes ? •• — Sans cette précaution le sorcier perdait la puissance curative de son secret, bien que le dépositaire reçût une communication efficace.
Ceux qui guérissent du segret emploient une série de mots cabalistiques, de formules, de signes qui peuvent nous paraître bizarres.
C’est ainsi, dit-on, que les enfants qui n’ont pas connu leur père n’ont qu’à toucher les verrues ou les dartres ou à souffler dessus, pour les faire disparaître en peu de temps. On croit encore communément qu’il suffit à toute personne qui voit une verrue pour la première fois de la mouiller avec de la salive pour la faire sécher. On a vu des gens arrêter les saignements de nez ou même empêcher une plaie de saigner par une simagrée quelconque qui consiste pour les uns à tourner une partie de leur habit ou un objet à l’envers. De fait, puis-je dire, même au risque de passer pour naïf, que la chose s’est vérifiée plusieurs fois en ma pré¬
sence.
Du reste, si je vous révélais mon segret , à moins qu’il ne tombe dans l’oreille d’une dame, il serait perdu pour moi.
Risquons-en quelques-uns. Contre la colique des chevaux: une pinte d’eau chaude est mise à bouillir dans une poêle, le cheval va déjà mieux. Après évaporation complète on tourne la poêle la gueule en bas et le cheval est guéri.
Si une vache a le mal de la fourchette, on la mène d’abord sur un terrain tourbeux, puis on trace le contour de l’ergot malade et on découpe ensuite l’empreinte, pour retourner la tourbe qui la porte . . . Da vache est guérie rapidement !
Ces quelques exemples indiquent assez que l’art des guérisseurs s’appliquaient aux animaux domestiques comme aux humains.
Il va sans dire qu’il est difficile d’obtenir des détails précis sur tous ces sujets, mais rien n’empêche qu’à travers des formules et des pratiques apparemment baroques, il s’en mêle d’autres qui méritent de retenir notre attention.
Quoi qu’il en soit, je dis, sans vouloir, cependant, m’exposer à des rivalités ardentes et à des animosités qui iraient jusqu’à la haine, que les rammancheux, surtout quand ils se confinent dans le traitement des membres démis ou fracturés, rendent des services signalés.
Aux insuccès qu’on nous signalera, nous opposerons mille cas heureux où, par un tour de main irrésistible, le rammancheux est arrivé à opérer des prodiges et aussi cette raison simple : que souvent on leur confie des cas désespérés où l’art médical, ou plutôt un médecin avait failli.
D’autres leur reprocheront leurs formules ambiguës, le secret de leurs herbes merveilleuses, la fascination qu’ils exercent sur l’âme populaire.
Il y a peut-être des médecins qui négligent trop la vertu curative des plantes et des remèdes de bonne femme ou de grand’ mère et qui manquent en même temps du secret d’inspirer la confiance et d’entretenir des illusions chez leurs patients.
Puis-je écrire avec le professeur Vachet “que le médecin au lieu de dédaigner et de pourchasser les guérisseurs pourrait peut-être utilement s'intéresser à leurs procédés, car il comprendrait mieux le rôle joué par le moral, comme facteur de guérison, et il utiliserait les éléments psychiques pour agir sur le physique.”
En effet, les vrais guérisseurs sont des modestes, des dévoués bravant toutes les intempéries, des calmes qui inspirent la confiance à leurs patients, par des formules d’usage : “ Ce n’est rien, tu ne t’en sentiras pas le jour de tes noces ! ”
Un vieil habitant me parlait d’eux avec effusion : “ On dirait parfois que c’est la Providence qui les envoie...” Un autre: “Quand une personne ne fait pas de mal, pourquoi la poursuivre ? ”
En général les guérisseurs ne demandent rien à leurs clients, pour échapper aux rigueurs de la loi, et ils soignent surtout les gens en qui ils ont confiance ; et l’on peut dire que le public se
montre discret et généreux à leur égard. On né parle plus des guérisseurs que dans le grand secret: voilà pourquoi ils échappent à l’attention.
Ensuite, n’allons pas oublier qu’il fut un temps où la rareté des médecins rendait leurs bons soins plus nécessaires encore.
Il y a plusieurs faits cependant qu’il ne faut pas perdre de vue aujourd’hui. C’est que premièrement les médecins sont plus à la portée des gens de nos campagnes qu’autrefois, et deuxièmement que le corps respectable des médecins offre une garantie officielle plus sérieuse que celle des guérisseurs de segret et troisièmement qu’il y a toujours des spécialistes qui peuvent, avec le maximum d’efficacité, assurer la guérison des maladies qui ne sont pas de la compétence de ceux qui pratiquent la médecine générale ; c’est que finalement il y a de ces guérisseurs qui ne sont que de vulgaires exploiteurs, des crétins contre lesquels le public doit être mis en garde.
Cependant, quoi qu'il en soit de tout cela, une chose est incontestable ; c’est que condamnés par la médecine — ce qui est souvent un gage de longue vie, — proscrits par la loi qui les prend parfois sans défense, redoutés même par la religion qui met justement en garde contre tout ce qui semble confiner au sortilège, les vrais rammancheux ont trouvé un asile inviolable dans le cœur d’un bon nombre de campagnards et ont établi leur bonne réputation d’une façon incontestable dans certaines de nos campagnes.