LA COUSINE DES ETATS
Cette silhouette, devenue familière au fond de nos campagnes même les plus reculées, révèle au premier aspect les transformations opérées par quelques années de vie outre-quarantecinquième.
Oiseau de passage, la cousine des Etats vient rarement chez nous pour y construire son nid ! Elle y cherche plutôt un refuge contre les ardeurs d’un ciel trop torride ou une diversion agréable destinée à masquer les horreurs d’un chômage forcé.
Elle promène à travers nos campagnes, avec l’éclat de ses toilettes tapageuses, la contagion de son désœuvrement et l’odieux de son apitoiement sur le sort des jeunes campagnardes. . .
Le dimanche, à la grand’messe, plusieurs jeunesses ont guigné l’étrangère dans le banc de
l’oncle Baptiste. Les toilettes étincelantes, dont l’effet séducteur est accru par la transparence, l’ajourage et le décolletage, l’air déluré, les joues fardées, le nez saupoudré de blanc et les bras dénudés, ont toute l’indiscrétion d’un acte de nationalité, tant cet étalage et ce clinquant masquent les caractères d’origine !
Se penchant vers son voisin, Pierre, un robuste terrien, demande :
— Quelle est donc cette demoiselle qu'on voit dans le banc à Baptiste?
— C’est sa nièce Ernestine qui revient des Etats !
— Elle en fait du flafla à c’t’heure ! Je l’ai bien connue avant son départ et c’était une petite fille pas déplaisante . . . que le curé n’aurait jamais songé à sermoner. .
A l’issue de la messe plusieurs farauds la reluquent à leur aise pendant que la foule des fidèles remplit le perron de l’église. C’est un échange de poignées de main chaudes et vigoureuses, de baisers retentissants et de bonjours
sonores, entremêlés de puissants rires. La cousine des Etats a le verbe haut, parce que sa voix est entraînée à dominer le bruit de l'atelier.
“ Vous avez un curé sévère, dit-elle hautement, il est bien trop scrupuleux. . . Aux Etats, on s’habille comme on veut, et on ne se fait pas remarquer ! ”
Un vieil habitant de la paroisse qui l’entend et qui l’observe discrètement depuis quelques minutes coule furtivement à l’oreille de son voisin :
— Les femmes de par ici n’ont pas besoin pour se produire de se mettre le dos à l’air, d’exposer ainsi leur devanture, ni de s’époitrailler. Le curé a raison de leur faire la morale pour éviter que la même chose arrive à nos jeunes filles!
— Tu as bien raison, reprend Norbert, ces gens croient qu’ils ont un Bon Dieu spécial pour eux. Je n’aime pas ces robes écourtichonnées du haut et du bas. Parce qu’on vient de la ville, on se croit tout permis. . .”
En effet, la nièce à Baptiste, qui n’était pas revenue depuis six ans, était bien changée. Sa démarche avait gagné en assurance ce qu’elle avait perdu en grâce naïve; le fard avait été substitué aux belles couleurs que la vie en plein air lui mettait autrefois sous la peau. La robe faisait trop de concession à la mode du décolletage et la bouche cédait trop volontiers à l’anglicisme. Tout l’ensemble formait un hybride quelconque ayant cependant conservé, sous des apparences complètement modifiées, les qualités fondamentales de la race. Le coeur quoique bon était d’une sensibilité atténuée, et lame était restée sereine après s’être dépouillée à plaisir, comme d’un bagage inutile, de ses pudeurs enfantines et de ses naïvetés puériles.
La cousine des Etats, par l’éclat de ses toilettes, par ses allures désinvoltes, provoque bien des roulements d’yeux chez les jeunes campagnards et devient momentanément la clef-descœurs du canton . . .
Le dimanche au soir, chez Baptiste, il y a
une grande réunion où invités et survenants sont accourus en suivant la pente naturelle de leur coeur ou de leur curiosité.
Les vieux eurent beau mettre les jeunesses en garde, par crainte de mésalliance, la cousine des Etats était un appât aussi neuf qu’irrésistible, un phénomène suggestif, une énigme pleine d’attraits !
“ Bonsoir la compagnie ” résonne pour la cinquantième fois, et la cousine des Etats voit grandir le cercle de ses admirateurs.
Les plus hardis, se souvenant des jours passés ensemble à la petite école, osent la tutoyer, les autres parlent plus cérémonieusement et les plus timides se contentent d’écouter avec une apparente satisfaction.
Ernestine pérore avec une aisance soutenue par l’attention et les questions de son auditoire. Elle parle des grandes factories qui runnent à l’électricité ou à la steam, de la weaving room, de la spinning room avec force détails intéressants . . .
— Comme ça, Ernestine, tu aimes mieux les Etats que le Canada ; fait la voix trigaude d’Emile.
— Au Canada, quand on connaît pas autre chose, on n’est pas malheureux... Mais une fois habitué à retirer un salaire régulier, à loafer le samedi après-midi, à passer ses soirées aux dancings, aux shows ou aux movies, etc. . . on se croirait bien à plaindre de revenir aux vieilles coutumes des habitants de par ici...
Les regards presque imperceptiblement se chargèrent d’une méfiance voisine de l’hostilité, pendant que le langage revêtait les traits de la malice la plus déguisée.
Pierre, un terrien de bonne race, se porte le premier à l’assaut d’une façon toute ingénue.
— Les femmes de par là, comme ça, Ernestine, ne doivent pas se bâdrer de l’ordinaire, ni du raccommodage, ni du soin des enfants.
— Tu sais, Pierre, on a la grocerie et la bakery à la porte, et on achète des mets tout
préparés. Ensuite on ne porte pas de pièces aux habits aux Etats et on n’a pas des tralées" d’enfants comme ici !
— Je crois bien, Ernestine, que les enfants sont moins gornus que par ici ; mais tout de même il faut des grosses gages pour suffire à toutes vos dépenses. Y en a-t-il bien parmi vous autres qui mettent de l’argent de côté?
— On ne save pas grand chose, à dire le vrai, parce qu’il y a tant d’occasions de dépenser; mais on vit bien. On a de l’ouvrage propre, des journées raisonnables et l’on ne mange pas rien que du lard salé. . .
— Ceux qui n’ont pas d’ouvrage cependant, ils devraient être contents d’avoir un peu de lard dans la cave et du pain sur la planche pour éviter la misère !... Sur la terre on ne gagne pas cher, c’est vrai, mais on ménage, on besogne dur et on s’arrache !...
“ On sait bien que les veaux, les vaches, les moutons n'ont pas la même conversation que tes gros moulins, mais on y est habitué et ça
nous déplaît pas ! Je te dis que les petits oiseaux nous serinent des belles choses des fois . • . Les animaux qui gambadent dans les champs, les blés qui ont de la houle, les nuages qui se dorent au soleil couchant, les étoiles qui gigot tent au-dessus de nos têtes avec une lune qui n’est jamais la même, ça ce sont nos vues animées et on connaît pas mieux !... Je pense bien par exemple que l’air qu’on respire n’est pas plus malsain pour le cerveau que celui de vos grandes bâtisses !
— Vos journées sont si longues, reprend Ernestine avec un air agacé.
— C’est vrai qu’on s’attelle avec le soleil levant et puis qu’on le suit toute la journée, mais c'est encore le meilleur boss. ... si on est dérangé de l’ouvrage, ou retenu à la maison par la visite, le soleil continue de mûrir nos récoltes et notre temps n’est pas entièrement perdu... Ernestine, continue Pierre, je pense qu’on n’a pas tout à fait les mêmes idées . . . mais nous n’en serons pas pires amis.”
Une cinquantaine cTau-revoir échangés avec affection marquent la fin de la soirée. La cousine des Etats s’est-elle du moins douté que, dans l’estime des jeunes terriens, elle avait fait pâlir son étoile en la mettant sous la garde du drapeau étoilé?