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LES QUATRE VOISINS

Si abandonnée, si perdue qu’elle puisse paraître au bord de la route, au milieu des champs ou sous un massif de saules, l’habitation rurale n’est jamais isolée. Un puissant lien moral établi par la tradition et par les avantages d’une amicale association relie la maison à celle des quatre voisins.

La silhouette des quatre voisins se dresse avec un relief imposant dans notre société où l’individualisme tend à régner de plus en plus, pour y mettre en évidence le bienfait et le charme d’une petite communauté dans cette grande et indissoluble communauté qu’est la paroisse.

Les voisins immédiats ont des privilèges incontestés dans l'échelle des dévouements, et participent plus ’argement à la vie familiale de la maison des champs.

Cette nécessité d’un voisinage sympathique est tellement entrée dans les mœurs, que partout où il y a des groupements franco-canadiens, vous voyez des habitations rapprochées. Les besoins de sociabilité l’emportent même sur les convenances et les nécessités économiques dans le choix du site des habitations de la ferme.

Ceux qui ont fait notre pays, les défricheurs et les laboureurs, étaient tellement exposés à un coup de main ou à des hostilités sournoises de la part de leurs ennemis, qu’ils ont senti le besoin de se coller les uns aux autres e't d’intensifier ces relations de voisinage déjà si utiles en temps ordinaire.

Le bon voisinage est apprécié au point que le cultivateur prudent ne fait jamais l’acquisition d’une nouvelle propriété sans s’enquérir de la qualité des voisins. Les relations entre les voisins, aussi étroites, aussi intimes qu’entre proches parents, sont cependant plus assidues et plus efficaces. Les dissentiments, les

bouderies, même les querelles n’empêchent pas les voisins de solliciter et de rendre les services d’urgence.

Chez nous le colon ne résistera que dans la mesure où il aura des voisins rapprochés et où il verra, emblème d’une famille plus grande, le clocher monter dans le ciel, comme un signe vainqueur, comme le point de ralliement de toute la paroisse aux jours de repos dominical ou de danger commun.

Les privilèges des quatre voisins, toujours incontestés, résultent le plus souvent en une intimité des plus appréciables. Pour eux, le foyer de l’habitant est toujours ouvert; ils peuvent y entrer sans frapper, presque comme dans leur propre maison; ils peuvent venir, sans façon, à toute heure du jour ou de la soirée, s’associer aux travaux ou aux divertissements de la famille : ils ne seront jamais des intrus.

Voyons-les surtout à l’œuvre dans quelques manifestations de la vie campagnarde.

Un bon dimanche matin, il vous arrive une ribambelle d’oncles et tantes, de cousins et cousines inattendus : les voisins sont prévenus immédiatement et ils offrent des places de voiture et des places de banc, toujours les meilleures!

Aujourd’hui c’est la noce chez Baptiste. Les quatre voisins sont les premiers rendus. Participent-ils à la fête en visiteurs désintéressés? Non, les voisins accourus avec leurs marmots, mis à dormir sur un lit commun dans la grande chambre quand les bers ne suffisent plus, se pressent autour des invités pour les accueillir favorablement. Les hommes vont dételer et soigner les chevaux dans leurs propres écuries, pendant que les femmes avec beaucoup de grâce s’occupent de la cuisine et du service des tables. Rien n’est laissé au hasard, les voisins ne négligent rien pour accommoder les parents et les amis du nouveau couple.

Il faudra, de plus, que tous les gens de la noce, mariés en tête, aillent faire une visite chez les voisins qui leur donneront, il n’y a

pas à en douter, une chaude réception. Cela signifiait autrefois deux petits coups de rhum chez chacun des quatre voisins. Il ne fallait pas partir “rien que sur une patte!”... Et l’on chantait gaiement :

“ Les gens des noces ne sont pas des fous,

Ils ne partiront pas sans prendre un coup.”

Après la veillée, les invités étaient répartis, au gré des organisateurs, dans les maisons des quatre voisins qui étaient comme des extensions du foyer. . .

Aujourd’hui, c’est l’abattage du porc car demain on organise un festin, on mangera de la ziande fraîche. Avec l’aide des voisins, l’animal, malgré son énorme poids de 300 à 400 livres, est vite immolé, grillé ou ébouillanté, puis accroché à l’échelle pour être éventré et finalement suspendu la tête en bas. Chaque voisin s’en retourne avec son petit morceau de viande fraîche, pour régaler sa famille. Les autres, bien entendu, vous rendront la politesse

à leur tour; ce qui vous permettra, sans déboursé aucun, de manger de la viande fraîche plusieurs fois dans la saison.

Le dimanche, c’est le festin. On mange de la viande fraîche. C’est une occasion ou un prétexte traditionnel de convier des parents et des amis à des agapes fraternelles. Ces fêtes, où triomphaient les meilleures recettes culinaires et la meilleure humeur, montrent jusqu’à quel point la convivialité et la cordialité régnent chez les habitants de nos campagnes . . .

Maintenant, voici le petit gars du voisin qui arrive tout essoufflé et qui, sans autre préambule, dit:

— Maman m’envoie chercher un pain pour notre dîner, car elle ne cuira que cet aprèsmidi.”

Et de son air le plus naturel, la fermière tend son plus beau pain au mioche, sans jamais oublier de formuler une excuse :

— Tu diras à ta mère que je regrette de n’avoir pas aussi bien réussi que de coutume !

— Merci, Madame.

Et le gars du voisin repart en grignotant déjà la croûte avec une ardeur qui est la première réfutation des excuses de la boulangère ... Il reviendra le lendemain tout fier de rendre un beau pain qui embaume l’air sur son passage. . .

.. .Double avantage de la fraîche amitié et du pain frais !

Qu’un feu de cheminée se déclare, qu’une vache tombe dans un fossé ou qu’une difficulté inattendue surgisse, tout de suite le voisin averti arrive pour offrir son concours.

L’hiver, les voisins partent ensemble pour les bois, où ils vont faire chantier. Ils ne s’ouvrent qu’un même chemin dans la neige épaisse et logent dans le même camp en mettant leurs provisions en commun.

Les voisines se consolent de leur veuvage intermittent par des échanges de visite où régnent tricots et marmots. Il reste toujours un homme dans le voisinage, pour aller faire le

train aux étables quand la voisine n’a que des* enfants en bas âge pour la seconder.

Quand on est loin de l’école, chacun des voisins à tour de rôle, voiture les enfants pendant la saison rigoureuse. Il en est de même en bien des endroits pour le transport du lait à la beurrerie.

Il n’y a pas encore très longtemps les voisins mettaient en commun leurs efforts pour le brayage et l’écorchage du lin, le foulage de l’étoffe, le plumage des oies, la fabrication des cordages, etc. Ces réunions créaient une rivalité amicale qui était un stimulant au travail et une bonne humeur bien propres à faire oublier les fatigues. En un mot toutes ces formes de coopération dans le travail comme dans les amusements se développaient avec intensité entre les voisins.

Si le père Baptiste, après avoir rempli sa vie de labeurs et de bienfaits, sent ses membres déjà fourbus se raidir sous l’effet de la maladie, les voisins sont là pour assister le malade, aller

cri le curé ou le docteur. Ils prennent également une large part à la besogne quotidienne pour que rien à l’étable ou sur la ferme ne reste en souffrance.

Quand la mort frappe de deuil la famille, les voisins ensevelissent pieusement le défunt, versent d’abondantes prières autour de sa tombe et le portent en terre avec le plus grand respect : c’était la participation aux épreuves, le plus sûr gage de l’amitié.

La mort qui dissout tous les dissentiments, adoucit tous les angles et suspend toutes les colères, a souvent pour résultat de rétablir l’har-

monie momentanément rompue entre quelques voisins plus hargneux.

Au milieu donc des tristesses comme des joies de la vie, dans les épreuves comme dans la prospérité, les voisins tendent toujours une main amicale et secourable.

Souhaitons que faisant un retour sur le passé laborieux, bienfaisant et glorieux de leurs ancêtres, les voisins continuent de se secourir fra-

ternellement pour assurer la paix, la sécurité, et le bonheur de la famille campagnarde et l’épanouissement des plus belles vertus chrétiennes.

Si cette coopération fraternelle entre voisins pouvait s’intensifier au point de rendre possible la possession ou l’utilisation en commun de certaines machines coûteuses, comme les machines à battre, les moissonneuses et lieuses, les moteurs à essence, etc., le coût de la production agricole se trouverait notablement réduit et la situation financière de l’exploitation sensiblement améliorée.

Cependant, malgré ses lacunes et ses faiblesses, le voisinage rural revêt un caractère de mutualité, de fraternité bien consolant.

Ceux qui, dans les centres urbains, logent à un pied de distance sans se connaître jamais pourraient-ils sans mélancolie songer à la situation privilégiée des cultivateurs? Séparée par plusieurs centaines de pieds de prairies verdoyantes la maison rurale a toujours un regard de sympathie pour celles des quatre voisins.

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