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LE LABOUREUR

Dans la brume grise du matin, entre un ilôt de verdure et des guérêts fumants ayant tout l’air de sombres flots solidifiés, voyez-vous surgir la silhouette inclinée du laboureur de chez nous? Debout avant l’aurore, pour donner la portion à ses fidèles bêtes, le laboureur est parti au petit jour, pour reprendre sa charrue dont le soc penché repose depuis la veille au bout du sillon. Avant d’accomplir ce geste suprême, qui marque la première opération culturale, le creuseur de sillon s’est souvenu que Dieu, dont la toute-puissance faisait poindre le soleil à l’horizon, ferait aussi lever la moisson sur les guérets et, devançant même l’appel pieux de l’Angélus, il esquisse un grand signe de croix.

Tout le long du jour, sauf à l’heure du dîner, entre ses mains fermes il tiendra les manche-

rons de sa charrue et dirigera son attelage plus * par les accents de sa voix ferme et douce que par le mouvement des guides à portée de sa main.

Il tire droit son sillon parce qu’il aime sa terre dont il ne veut pas déformer les traits, parce qu’il tient à sa réputation et parce que, avant tout, il désire une belle récolte.

De temps à autre, il se retourne pour voir si tout est bien et si la terre momentanément houleuse n’a pas l’air de vouloir refermer son onde éphémère derrière lui ; du pied alors il tasse la bande revêche dont la stabilité n’a pas été suffisamment assurée par le versoir.

Le labour constitue si bien l’opération principale en culture que laboureur est devenu synonyme de cultivateur : “ Un bon laboureur, dit Bujault, est presque toujours un bon cultivateur.”

Depuis des temps immémoriaux, la charrue est considérée comme l’instrument essentiel, presque le seul instrument de culture. Voilà

pourquoi on appelle encore instruments aratoires tous les instruments de culture : ce terme est un hommage rendu à la souveraineté antique de la charrue.

Ce n’est que dans la dernière partie du siècle dernier que la charrue fut notablement modifiée. La charrue en bois est venue à se recouvrir de frettes protectrices en acier. Puis est venue la charrue de fonte à rouelles qui rendait les tournées longues et souvent pénibles pour le toucheur inexpérimenté. Mes larmes ont bien des fois mouillé la terre à labourer, quand mes jeunes bras de toucheur novice laissaient les chevaux s’empêtrer dans leurs traits.

Je vois encore avec ravissement cet octogénaire qui, par une interversion des rôles, conduisait les chevaux en donnant à son petit-fils de 15 ans sa première leçon de labour. Comme le vieux se sentait rajeuni et comme l’adolescent se sentait fier de faire un travail de grand garçon !

La charrue américaine qui permet de sup-

primer rouelles et toucheurs, met cependant encore plus de responsabilités sur les épaules du laboureur.

Quoi qu’il en soit des modifications de cet instrument de culture, le principe de l’opération est demeuré à peu près le même. C’est un travail lent qui demande une constance et souvent une patience à toute épreuve. On peut donc dire, en toute vérité, que le laboureur moderne n’est pas encore un type très différent du laboureur primitif. Au surplus, rien ne laisse prévoir dans l’avenir des changements ou des adoucissements bien substantiels : c’est comme si la glèbe n’était féconde qu’à la condition de recevoir les sueurs de ceux qui la cultivent.

On aurait raison de dire aussi que le perfectionnement de la charrue a marché de pair avec les progrès de la civilisation. C’est ce qui explique que cet instrument toujours si essentiel à la prospérité des nations ait toujours été l’objet de la vénération des peuples et une source puissante d’inspiration pour les écrivains et les artistes.

Le labour, c’est la prise de contact intime avec la terre, dont chaque motte est soulevée et retournée avec soin, pour ne pas dire avec amour. J’ai à ce sujet un souvenir d’enfance qui me devient de plus en plus précieux au fur et à mesure que je grandis.

Etant toucheur à huit ans, pendant que mon frère marchait au catéchisme, je voyais mon père qui, de temps à autre, prenait une motte de terre dans sa main, pour la pétrir, en apprécier la qualité, la température et les propriétés plastiques. Se tournant un jour vers moi, il dit : “ Mon petit garçon, aime-la bien cette terre, qui est dure à labourer : c’est la meilleure ! Elle fut encore bien plus dure à défricher! On ne pense pas assez à ceux qui l’ont faite de peine et de misère.”

Il aurait pu ajouter que cette terre qui fut imprégnée du sang de nos martyrs et de nos héros doit être sacrée pour tous les enfants de la race.

Le sillon, au Canada, ne marque-t-il pas, en

effet, la prise de possession la plus authentique et la plus incontestable, le mariage le plus intime avec la terre? Ce que l’épée conquiert et défend, le soc le conserve et le féconde. C’est au soc surmonté de la croix et soutenu par l’épée que la race française doit surtout son expansion sur la terre d’Amérique.

Un des plus beaux gestes qui se soient accomplis en Amérique, c’est celui de ces valeureux colons qui, à travers mille difficultés, ont laissé sur la terre canadienne l’empreinte du soc vainqueur. Cette patrie qui a été défendue par des preux, christianisée par des apôtres, a vu ses premiers sillons creusés par des héros.

Epée, soc et croix: voilà les emblèmes de la race, voilà nos trois signes vainqueurs, voilà nos titres de noblesse et le sceau apposé à notre acte de possession.

Notre pays grandira et prospérera à la condition que la clameur des grandes cités ne domine pas la voix traditionnelle qui monte des sillons, à la condition que la charrue soit re-

connue comme l’instrument de production le plus essentiel et le plus captivant.

Voyons maintenant ce laboureur qui chemine lentement vers la maison, à la brunante, c’est-àdire lorsque l’ombre qui débouche des vallons monte à l’assaut des coteaux! Se doute-t-il de son grand rôle social et de la noble tâche qu’il vient d’accomplir?

Après avoir assuré le repos et le repas à ses bêtes et avoir jeté un dernier regard sur sa terre devenue pour ainsi dire invisible, il franchit le seuil du foyer où l’attendent, avec des mets appétissants, les bégaiements ingénus de ses enfants et les confidences de son épouse. La nuit finalement enveloppe de son voile épais un foyer où le remords et l’affreuse misère n’auront jamais de place. Le sillon plein d’amertume est aussi fertile en épis que fécond en espoirs. Et les doux rêves de moissons dorées qui soutiendront les mioches blonds versent au cœur du laboureur un baume souverain et dissipent les impressions de lassitude. Honneur

donc au travail rude du laboureur, hommage au mérite des creuseurs de sillons : ce sont eux qui engendrent le blé d’où sortent le pain et la vie de l’humanité tout entière.

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