‹ Vieilles choses, vieilles gens;Chapitre 22 sur 25 · LE SEMEUR · texte numérisé non relu

LE SEMEUR

Quelle silhouette champêtre est plus auguste et plus digne d’attention que celle du semeur! Y a-t-il un geste à la fois plus ancien, plus universel et plus fécond que celui de l’homme des champs confiant à la terre son grain, la meilleure partie de sa dernière récolte? Un tel spectacle ne peut manquer d’émouvoir même les personnes les moins averties, les plus indifférentes aux choses de l’agriculture. On comprend aussi pourquoi le semeur apparaît si souvent dans la littérature et même sous la plume des auteurs sacrés.

Levé avant le jour, pourtant si prompt à éclore en mai, le père Louison a sondé l’horizon et le ciel parsemé d’étoiles pour établir le programme de sa journée.

“ Il va faire beau, se dit-il à lui-même, pas de gros vents ni de pluies à craindre ! Je vais semer mon blé ! ”

Puis il se dirige vers l’étable pour donner une bonne portion d’avoine à ses chevaux et il part pour le champ l’estomac vide et un lourd’ sac de blé sur le dos. Il a à cœur de préparer de l’ouvrage pour son fils qui tout de suite après déjeûner doit partir avec l’attelage, la herse et les sacs de semence.

Le jour se lève à peine quand le père Louison atteint les guérets à ensemencer. La lueur blafarde du levant baigne déjà le sommet des monts. Dans le bleu azur d’un ciel sans nuage les étoiles disparaissent l’une après l’autre. Les premiers rayons du soleil agissent sur les étoiles comme des éteignoirs magiques.

La rosée assombrit encore les guérets déjà si ternes et les prés où les jeunes herbes s’élèvent timidement; rien ne bouge dans la nature, tout fait silence en l’honneur du soleil qui va paraître.

Le semeur dépose son fardeau avec une sorte d’aise marquée de respect, il ouvre le sac de blé avec précaution, il contemple un instant ces

grains d’or qui lui ont coûté tant de sueurs; il pense aussi aux soirées passées autour de la table de famille à trier ce blé à la main. Cette semence il la vénère et il en porte quelques grains à sa bouche.

Puis se souvenant des paroles entendues au prône : “ Aide-toi et le ciel t’aidera ”, il tire de sa poche son grand mouchoir carreauté dont il dénoue le coin avec précaution. Il a mis là quelques grains bénits, apportés de l’église lors de la fête des Rogations. Avec beaucoup de respect il mélange ces grains à la semence.

Ce blé bénit, ces horizons recueillis à l’égal des murs d’un cloître, le souvenir du Dieu qui se fait homme sous un vêtement de pain excitent la foi du semeur.

Dans le semoir en toile de lin que sa femme lui a préparé avec tant de soin, il verse le blé qui fait un ruissellement d’or.

Notre homme se dresse ensuite avec son semoir retenu sur l’épaule à une extrémité et soutenu à l’autre de la main gauche. Il sou-

lève son chapeau de vieux feutre jauni et esquisse un large signe de croix en face de cette nature où le clocher n’a pas encore sonné son pieux réveil.

Le semeur ayant retroussé au-dessus du coude la manche droite de son épaisse chemise de flanelle grise renouvelle sans cesse ce geste auguste, mesuré, cadencé qui a l’air d’une bénédiction.

Le frottement léger des jambes de botte sauvage, le crépitement du blé qui vole à travers les sillons sont les seuls bruits confiés à l’air du matin qui en retour déverse les fraîcheurs de la nuit et les parfums dérobés aux fleurs des coteaux.

Plus tard, quand le soleil a dépassé la hauteur des monts, ses rayons mettent, avec un chant d’oiseau dans chaque haie, un étincellement d’argent dans chaque gouttelette de rosée et un reflet d’or sur chaque grain de blé.

Le spectacle de nombreux semeurs séparés par deux ou trois champs, sur un espace de plu-

sieurs milles et accomplissant la même tâche, esquissant le même geste auguste, ne vous remplit-il pas l’âme de tendresse pour la terre et pour ceux qui la cultivent ?

Ils ne sont que des semeurs d’ivraie ceux qui par leur indifférence, leur égoïsme ou même leur hostilité paralysent les efforts des semeurs de blé!

O sublimité d’un geste si fécond, si plein d’espoir et de foi !

Au déjeuner, pris à une heure assez matinale, la mère, pour stimuler le courage des enfants, leur montrait leur père en disant :

“ Regardez, votre père qui a déjà semé un arpent de blé avant le déjeuner! Quand vous serez grands en ferez-vous autant? Le pain que vous mangez provient bien souvent de blé semé avant le jour, récolté à la brunante, battu au froid et moulu à la nuit blanche. .

Ces sages leçons n’étaient-elles pas un fortifiant contre les séductions de l’oreiller et un stimulant au travail !

Après le déjeuner le travail reprend et le père, qui a déjà de l’avance, sans se précipiter, donne du chemin à la herse. Il multiplie ses # gestes à l’infini ; sans cesse il puise dans le semoir le grain qui scintille et pétille au contact des sillons. Cinq à huit arpents ensemencés .en une journée représentent le travail d’un semeur.

Nobles semeurs, vous avez été les pionniers et les plus sûrs soutiens de la nation, vous avez non seulement fécondé nos guérets mais vous avez mis dans l’âme canadienne le germe des vertus qui font les fortes individualités, les familles fécondes et les nations puissantes.

Continuez de semer à pleine main les exemples de vertus, d’énergies et de dévouements.

Hélas! sans vouloir cependant m’insurger contre le progrès moderne, dois-je admettre que le semoir mécanique en remplaçant le vieux semeur a ravi à la culture des champs une bonne part de son charme poétique.

Que ceux de ma génération, qui ne savent

plus semer, gardent au moins bien vive leur admiration pour les semeurs des anciens jours, qu’ils conservent précieusement les leçons de leurs exemples et qu’ils n’oublient pas que le progrès est cause que le semeur. . . se meurt!

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