LES COUPEURS A LA FAUCILLE
Dans ma prime jeunesse, qui ne remonte pas encore à un quart de siècle, l’époque des moissons mettait en branle des armées de coupeurs et de coupeuses à la faucille. Comme ceux de mon âge, j’étais fier quand je pouvais abattre un demi-arpent pendant que les champions de la faucille coupaient un arpent par jour; c’étaient des coupeurs dépareillés !
Pour mon père, un terrien de race, c’eut été une profanation que d’attaquer le blé avec une autre arme qu’une faucille. . . Il avait la fierté des anciens chevaliers de l’arme blanche ! Les conditions économiques qui lui ont fait modifier son opinion, n’ont pas ravi à ce souvenir son charme exquis.
Hélas ! tout ce qui reste de cette époque, ce sont les souvenirs du jeune âge, les traditions
orales qu’il ne faudrait pas manquer d’enregistrer et quelques rares faucilles rouillées suspendues aux entraits des greniers avec les vieux fléaux, les bottes jersaises, les vans, les quenouilles et les crinolines de nos grand’mères.
A la barre du jour, le vieux moissonneur est debout pour sonder l’horizon et préparer les faucilles. Depuis plusieurs jours, il a vu son champ de blé changer de couleur et ce matin le premier rayon de soleil qui glisse par-dessus les monts, met un miroitement d’or décisif.
“ Vite les jeunesses, préparez-vous pour aller couper; les voisins sont prévenus! ”
Le déjeuner est pris gaîment et avec une certaine hâte, et puis l’on part en chantant:
“ Allons, garçons et filles,
Le ciel est radieux!
Préparons nos faucilles.
Soyons gais et joyeux.”
Les voisins et les voisines, qui sont venus prêter des journées, font avec les membres de la famille, un ensemble harmonieux. Presque
toute la maisonnée est mobilisée au champ, il ne restera que les vieux à la maison.
Aussitôt la colonne s’ébranle avec vivacité et les faucilles qui ne sont pas encore dérouillées mettent un croissant sombre et de grandeur variable sur chaque épaule droite. Tous, — jusqu’aux enfants qui réclament la faveur d’être témoins de la première attaque — ont un air de décision grave, de gaîté sereine comme des gens qui vont accomplir quelque chose de sublime.
Le vieux, comme un chef d’équipe, assigne les tâches et ordonne le travail. Mais avant de se mettre à l’œuvre, il considère la nature recueillie, les épis blonds inclinés en signe de résignation, et il fait un grand signe de croix que la bande tapageuse imite en silence. . . Puis sa faucille couche les premiers épis.
Déjà les plus ardents rivalisent d’ardeur pour conquérir la planche du bord qui échoue au vainqueur. Il y a une alternance joyeuse de garçons et de filles, pour que celles-ci puissent
être secourues au besoin et ne jamais être les dernières.
Le travail commence, on n’entend plus que la voix gouailleuse des plus avancés qui stimule l’ardeur des autres, le crissement des faucilles qui tranchent les tiges, le bruit sec des épis qui s’entrechoquent et les ahans qui accompagnent chaque nouvelle poignée ajoutée à la javelle.
Affrontant l’ardeur du soleil, la douleur au rein et les menaces d’engorgure aux poignets, la troupe s’avance et fonce sans répit sur cette muraille de tiges altières qui recule. C’est une frontière qui fuit sous les coups répétés des assaillants.
De ces humbles humanités courbées ou agenouillées pour accomplir une rude tâche, presque un sacrifice, un chant, un hymne s’exhale : l’hymne du travail vainqueur, du travail glorieux qui assure le pain de nos foyers et de nos autels.
A l’autre bout du champ, le vieux fermier initie les plus jeunes à la tâche et il entame les
menées des plus faibles pour prévenir les découragements.
Midi sonne au clocher de la petite église et l’harmonie de l’Angélus est une douceur pour le cœur comme pour l’estomac. Les faucilles lancent des éclairs avant d’être plantées comme des sentinelles en face des nouveaux épis à abattre.
Les enfants apportent la soupe, les pommes de terre et la potée de lard toutes chaudes et le cercle se forme pour le dîner. La mère, pour le dessert, a préparé une surprise, des beignets aux pommes arrosés de sirop d’érable qui soulèvent les commentaires les plus favorables. Les pipes s’allument aux bouches des adultes et les langues font un feu roulant.
— Pierre, si tu continues, tu vas t’engorger le poignet, fait l’un des coupeurs.
— Marie, dit un autre, si je n’avais pas taillé une petite libèche sur ta menée, tu n’aurais pas tant de façon.
— Moi, fait Jean, âgé de huit ans, quand je
serai grand, je couperai de grosses poignées comme papa.”
Les plus las s’assoupissent un instant à l’ombre de la clôture. A une heure environ, les faucilles entrent de nouveau en danse jusqu’au goûter de l’après-midi, vers cinq heures.
Sur la fin du jour la gent moissonneuse se dresse pour aller prendre une nouvelle menée, on sent plus de lourdeur dans le pas; mais les courages tiennent bon et les têtes émergent de temps en temps au-dessus des épis, pour constater la progression de l’attaque.
L’Angélus du soir est accueilli avec une grande ferveur qui ranime le courage pour une autre avance. Moins ardentes mais plus assurées, les faucilles taillent sans cesse et les javelles s’étirent sans fin dans le couchant. L’ombre crépusculaire plus que la fatigue a raison de ces indomptables courages qui battent en retraite.
Des millions d’épis, des ribambelles de javelles jonchent six acres de chaume en face de dix
glorieux soldats de la glèbe; comme des trophées, les plus beaux épis surmontent les coiffures rustiques !
Un chant vainqueur s’échappe des poitrines où la faim a établi ses quartiers, quand à la maison la lampe, comme un phare attirant les estomacs et les cœurs, met sa flamme vacillante à la fenêtre.
La gaîté et la vigueur renaissent autour de la table puis vont se renouveler dans le sommeil. Il n’y a pas d’épine dans l’oreiller du moissonneur !...
Les coupeurs et les coupeuses disparaissent, sont disparus ! Gardons au moins les faucilles aux poignées desquelles nos prédécesseurs ont laissé leur vigoureuse empreinte : elles seront non seulement des antiquités, des reliques, mais des témoins d’un labeur patient et ardu, des prédicateurs d’énergie aux partisans du moindre effort.
LES ENGERBEURS
Tout jeune encore, je m’en souviens avec joie, j’assistais mon père au bois pour couper des liens d’engerbage. C’étaient des harts de coudre (coudrier), de la hauteur d’un homme et de la grosseur du petit doigt que je réunissais en fagots d’environ une centaine.
Les harts à engerbages n’étaient pas tordues sur presque toute leur étendue comme les harts à clore; au contraire, elles ne subissaient qu’une légère torsion en une courte partie limitée au bas par le garrot et, en haut, par le lien proprement dit. Ainsi préparées par les soirs les liens étaient conservés au frais jusqu’au temps de l’engerbage. Cette pratique ne révèle-telle pas encore l’esprit d’économie et l’ingéniosité de nos devanciers?
Le blé, qu’on a laissé javeler pendant quelques jours, est maintenant à point pour l’en-
gerbage. Par un beau matin de fin d’été, à la tombée de la rosée, des bandes joyeuses se dirigent vers les chaumes nouveaux. Les tra-* vailleurs se répartissent en groupes de trois, un lieur et deux ramasseurs de javelles, et le travail commence.
Un jeune bambin, dont les petites jambes dépassent à peine les chaumes, distribue les liens avec la gravité de celui qui accomplirait une tâche très importante.
Placée en travers sur la planche, la hart se recouvre bientôt d’un faisceau de tiges sèches surmontées d’épis sonores.
Le lieur, dont les mains, les bras et les genoux ont revêtu une armure de cuir pour se protéger contre les chardons, accomplit gravement son travail. Il saisit les deux extrémités du lien laissées à découvert pour les ramener ensemble au-dessus de la gerbe.
Il applique ensuite son genou obliquement pour retenir en place le grain et le bout du lien limité par le garrot. Il ajoute une légère poi-
gnée de tiges autour de la partie supérieure du lien de façon à former une espèce de gaine.
Finalement, il ramène les deux extrémités de la hart et s’aidant du genou il serre la gerbe de toutes ses forces. Le garrot décrit deux ou trois cercles autour de l’extrémité supérieure du lien enveloppé de tiges pendant que la gerbe gémit et se corse davantage. Le gros bout du lien disparaît sous le cercle qui enserre étroitement la gerbe et l’opération est terminée. La gerbe qui se dresse fièrement témoigne du travail accompli.
C’est ainsi que tout le jour, on pouvait voir, s’inclinant vers les javelles les mains tendues, ou se relevant avec du blé plein les bras, des travailleurs de tous les âges, parmi lesquels les fillettes, à la chevelure couleur d’épi, mettaient des tons harmonieux.
Tous ces ramasseurs de javelles travaillent à qui mieux mieux, et semblent fiers de presser sur leurs cœurs ces tiges dorées pleines d’espoirs de richesse et de pain.
Quand l’aïeul, pour éviter de déranger les coupeurs à la faucille, s’offrait à faire les gerbes avec le secours des enfants, c’était un spectacle encore bien plus touchant. Comme des satellites, les jeunes, aux bras inexpérimentés, multipliaient les brassées, suppléant à la qualité par le nombre. La consigne était sévère, il fallait déposer les brassées avec ordre et surtout ne pas laisser traîner un épi.
Retenons cette vérité, en passant, que nos pères n’ont prospéré sur leurs fermes, que dans la mesure de leur patience, de leur intelligence au travail et de leur rude économie.
Huit à dix arpents couverts d’une centaine de gerbes chacun, voilà le travail d’une équipe régulière d’engerbeurs. Chaque gerbe, d’une trentaine de livres, représentait en blé à peu près le tiers de son poids.
A la tombée de la nuit, lorsque les engerbeurs s’éloignaient du champ, le vieux terrien ne pouvait se lasser de contempler, avec admiration, tout ce blé gerbé dont il supputait déjà le rendement avec précision.
Ce spectacle de gerbes dressées se profilant sur l'horizon comme de nobles dames à la chevelure blonde et à la taille rustique, peut-il manquer d’émouvoir les plus endurcis?
La fin des moissons était toujours marquée par des réjouissances spéciales très appréciées par nos campagnards : la fête de la grosse gerbe. Pour cela, à la fin des travaux, on réunissait plusieurs dizaines de javelles en une gerbe formidable qui portait bien son nom de grosse gerbe. Dressée dans le champ, à la suite des autres, cette gerbe était comme un énorme point final qui annonçait la clôture des moissons, et qui ouvrait en même temps la voie des amusements.
On exécute déjà des sauts de danse autour de la grosse gerbe sous les regards approbateurs du père, avant de se précipiter vers la maison qui a pris un air de fête pour accueillir les moissonneurs. Les douces odeurs de cuisme et les éclats de rire qui courent à la rencontre des retardataires annoncent déjà que la fête est commencée.
On se précipite vers la table où attendent les voisins, sans prendre la peine de changer de toilette. Aux jeunes fermières qui s’excusent, les vieux rétorquent :
— Ce n’est pas le temps de vous mettre sur votre trente-six; ne fafinez pas pour vous mettre à table, car on fête la grosse gerbe en habit d’ouvrage, comme dans notre jeune temps
La mère s’est encore surpassée par ses exploits culinaires. Les beignets aux pommes, les tartes à la merluche, les crèmes fouettées ferment la voie largement tracée par la soupe aux pois, les patates jaunes, les viandes rôties et les omelettes au jambon. Souvent la citrouillette, espèce de compote de citrouille, met le bouquet au festin avec encore une petite larme de rhum. . . qui ne fait jamais verser de larmes amères.
Une petite sauterie familiale, cotillon, salut de dames ou quadrille, couronne la fête. Danseurs et violoneux savent prouver que les rudes travaux champêtres n’ont pas tari la source
de leurs énergies. Toutes les fatigues sont noyées dans le plaisir, l’allégresse règne partout. Les exploits des meilleurs coupeurs et des meilleures coupeuses sont proclamés avec une admiration qui ouvre souvent la voie à des négociations d’une nature plus sérieuse. Glissez vite, mortels, sur les secrets des amoureux, dont les projets auront leur aboutissement vers la Toussaint.
Nos pères, si austères dans leur vie ordinaire, savaient peut-être mieux que nous, par une halte joyeuse, célébrer la fin des principaux travaux agricoles. Chaque saison était marquée par ces fêtes agrestes, qui mettaient une note si gracieuse et si captivante dans le développement de la vie campagnarde.
Que les apôtres du retour à la terre et les austères réformateurs de mœurs considèrent attentivement les traits joyeux de la grosse gerbe, pour ne pas oublier que les bons amusements et le bon rire sont aussi nécessaires aux habitants des campagnes qu’à ceux des villes !