LE VIEUX CURE
Personne ne peut nier que le curé soit une des plus touchantes figures de notre civilisation moderne, et que sa silhouette domine toute notre vie nationale et religieuse.
Jules Pravieux a eu un mot heureux pour qualifier le curé de campagne : “ le bon sens et la bonne humeur dans un sac de six aunes de drap noir
Notre clergé a pris dans l’histoire une place glorieuse que personne ne peut lui contester, mais il a surtout établi ses forteresses inexpugnables dans le cœur des campagnards dont il dirige les destinées spirituelles tout en veillant attentivement à leurs intérêts économiques et sociaux.
La vénération de nos ruraux pour leurs curés a ses fondements non seulement dans le
présent mais aussi dans le passé tout imprégné de tous les dévouements des ministres de l’autel.
Que ce soit à l’autel où le prêtre commande pour ainsi dire à la divinité, dans la chaire de vérité où il exhorte les chrétiens à la pratique des vertus, au confessionnal où il réconcilie la terre avec le ciel, au chevet des malades qu’il prépare à reposer en paix, à l’école où il distribue ses lumières et ses encouragements, sur les sillons où il appelle les bénédictions de Dieu contre les divers fléaux, dans les camps des militaires ou les huttes des bûcherons, toujours il est le meilleur interprète des desseins de Dieu et le plus sage conseiller des hommes dans leurs diverses activités.
Je le vois encore ce vieux curé de chez nous à l’âme essentiellement évangélique qui me pénétrait toujours d’un profond respect aussi bien sous sa vieille soutane jaunie et râpée que paré dans la majesté de ses habits sacerdotaux: son âme toujours simple et fraîche se révélait par le moindre de ses gestes et dans la
plus insignifiante de ses actions. Ses actes étaient encore plus éloquents que ses paroles, et son apostolat rural s’exerçait presque à l’égal de son ministère religieux, parce qu’il comprenait que le soc est le plus solide soutien de l’autel.
Son action était féconde parce que discrète et basée sur une connaissance plus approfondie de l’humanité que des sciences qui sont traitées dans les gros livres. Il aimait mieux faire estimer la vertu en la présentant sous des couleurs attrayantes que faire détester le vice par d’horribles tableaux. Il aimait mieux parler du ciel que de l’enfer.
Ces prêtres terriens avaient acquis, par leur long contact avec l’homme des champs, des habitudes de modération et une maturité de jugement qui en faisaient des conseillers très précieux dans toutes les circonstances difficiles de la vie.
Dans les paroisses reculées où les professionnels étaient rares, le curé était à la fois méde-
cin des âmes et des corps, ses remèdes étant gratuits dans un cas comme dans l’autre. Le curé rédigeait aussi les contrats comme un notaire, et il jouait le rôle de juge et d’avocat en servant d’arbitre à ses paroissiens dans la plupart de leurs difficultés. Pour se distraire, parfois il tirait des portraits et réparait des montres.
Aucune limite à son zèle et à son activité bienfaisante !
La visite de paroisse faite chaque année révèle encore le rôle de pasteur du curé. Pour cette circonstance l’un des marguilliers attelle son meilleur cheval sur sa voiture de luxe et mène gracieusement M. le Curé avec tous les égards dus à sa dignité.
Le curé qui entre dans toutes les maisons de la paroisse reçoit partout l’accueil le plus chaleureux. A peine a-t-il paru sur le seuil de la porte que toute la famille est à genoux pour lui demander sa bénédiction : touchante coutume qui révèle le principal caractère du prê-
tre! Ensuite le visiteur se met à causer familièrement avec ses hôtes des principaux événements familiaux de l’année : il y a presque toujours une nouvelle naissance à enregistrer!
Un des titres particuliers des curés à notre reconnaissance c’est leur souci de l’éducation du peuple. Il n’y a pas un mouvement éducationnel auquel ils soient restés indifférents. Ils savaient au besoin se faire instituteurs quand les écoles faisaient défaut. Us furent les soutiens les plus assurés de nos collèges classiques et des enfants pauvres de leurs paroisses respectives . . . Celui qui écrit ces lignes en sait quelque chose et sa reconnaissance ne manquera jamais une occasion de s’exprimer!