‹ Vieilles églises de France (volume 2)Chapitre 2 sur 45 · Dubreul, Antiquités de Paris · texte numérisé non relu

Dubreul, Antiquités de Paris

C'était aussi au parvis Notre-Dame, devant la porte principale de Fég-lise, qu'autrefois les criminels, avant d'être conduits au supplice, venaient faire amende honorable. Là, à genoux, ils faisaient l'aveu public du crime pour lequel ils étaient condamnés. La trop célèbre marquise de Brinvilliers en 1676, et la Voisin en 1680, y subirent cette peine infamante. Quatrevingsans plus tard, Robert-François Damiens, après avoir attenté à la vie de Louis XV, en 1757, fut, par arrêt du Parlement, condamné à subir la même peine, avant d'être écartelé sur la place de Grève. Ce n'est qu'en 1791 que fut supprimée la peine de l'amende honorable.

Mais revenant à Notre-Dame, avant de décrire plus en détail ce monument imposant et majestueux, constatons avec Victor Hugo* que, dans son ensemble, l'église chrétienne est partout la même. « Quelle que soit, dit-il, l'enveloppe sculptée et brodée d'une cathédrale, on retrouve toujours dessous, au moins à l'état de germe et de rudiment, la basilique romaine. Elle se développe éternellement sur le sol selon la même loi. Ce sont imperturbablement deux nefs qui s'entrecoupent en croix, et dont l'extrémité supérieure, arrondie en abside, forme le chœur; ce sont toujours des bas côtés pour les processions intérieures, pour les chapelles, sortes de promenoirs latéraux où la nef principale se dégorge par les entre-colonnements. Cela posé, le nombre des chapelles, des portails, des clochers, des aiguilles, se modifie à l'infini, suivant la fantaisie du siècle, du peuple, de l'art. Le service du culte une fois pourvu et assuré, l'architecture fait ce que bon lui semble : statues, vitraux, rosaces, arabesques, dentelures, chapiteaux, bas-reliefs... De là, la prodigieuse variété extérieure de ces édifices, au fond desquels résident tant d'ordre et d'unité. Le tronc de l'arbre est immuable, la végétalion est capricieuse. »

La façade principale de l'église métropolitaine de Paris, l'une des plus belles pages architecturales de France, se distingue par son élévation et son caractère imposant; sa largeur totale est de quarante-quatre mètres environ. Elle se divise en trois parties ou étages bien distincts : le portail et ses trois grandes portes surmontées d'une galerie à jour, la grande Rose, d'une construction très savante, au centre de la façade, et au-dessus une belle galerie, à droite et à gauche de laquelle s'élèvent deux tours carrées. La hauteur de ces tours est de soixante-huit mètres ; leur largeur en carré est, pour celle du nord, de seize mètres; pour celle du midi, de quatorze Ces deux tours

abritaient autrefois une sonnerie assez considérable et fort estimée pour son harmonie. Dans la tour septentrionale il y avait huit cloches, qui portaient les noms de leurs donateurs ou de ceux qui les avaient nommées.

Dans la tour méridionale on voyait deux cloches de grande proportion, vulgairement appelées bourdons. Fort heureusement, la plus grosse a échappé au creuset révolutionnaire dans lequel ont été englouties et mises en fusion, en 1792, sa compagne et les cloches de la tour septentrionale, pour être métamorphosées en canons et converties en sous.

Le gros bourdon de Notre-Dame pèse seize cents kilogrammes, et le battant seul quatre cent quatre-vingt-huit. Il mesure deux mètres soixante de diamètre et autant en hauteur. La cérémonie de sa bénédiction eut lieu le 29 avril 1682. Ce fut François de llarlay, archevêque de Pans, qui le bénit. A ce bourdon, primitivement appelé Emmanuel, Louis XIV, son parrain, et Marie-Thérèse d'Autriche, sa marraine, lui donnèrent le nom d'Emmanuei- Louîse-Thérèse. Sur le mouton sont ces deux vers léonins, qui expliquent les divers usages auxqutîls sont consacrées les cloches :

Laudo Deum verum, plebem voco, congrego clerum, Defunctos ploro, pestem fugo, fesla decoro*.

Les trois portes ogivales, partagées chacune en deux parties par un trumeau et surmontées de tympans sculptés, s'ouvrent sous des voussures profondes, toutes peuplées de figures. Il a été déjà parlé plus haut de la galerie dite des Bois^ qui se compose de vingt-huit arceaux trilobés.

Au point d'intersection des quatre branches de la croix s'élevait autrefois une flèche ou clocher, couvert en plomb, d'une construction élégante et hardie ; mais son inclinaison vers le sud-est faisant craindre sa chute prochaine, l'autorité municipale, en 1793, en ordonna la destruction. Sa hauteur, depuis la plate-forme jusqu'à la tôte du coq, était de vingt-six mètres; elle s'élevait donc à soixante mètres au-dessus du sol de l'église. Cette flèche était surmontée d'une grande croix en fer, entée dans une boule de cuivre dorée, contenant une petite boîte en plomb; celle-ci renfermait quelques parcelles de reliques inconnues. Dans cette flèche étaient six cloches, dont quatre, très estimées pour leur harmonie, servaient, conjointement avec les grosses cloches des deux tours, à annoncer l'ofTice divin. Cette flèche a été relevée dans ces derniers temps par M. VioUct le Duc, non plus comme

1. « Je chante les louanges du vrai Dieu; j'appelle 'es fldèles, je rassemble le clergé, je pleure les morts, je mets en fuite la peste, j'embellis les fûtes. »>

clocher, mais comme complément et ornement de la restauration de cette belle basilique. C'est Temblème de la prière qui monte au ciel; c'est l'aigrette du monument sacré.

La nouvelle flèche de Notre-Dame repose entièrement sur les quatre piliers du transept ; sa hauteur sous comble est de quatorze mètres. Du sommet eu failag-e au-dessus du coq qui domine le monument, on compte quarantequatre mètres cinquante centimètres. Elle est entièrement construite en bois de chêne de Champagne, dont quelques brins n'ont pas moins de quinze mètres de longueur. Toutes les parties de ces bois, qui pouvaient être altérées par l'humidité avant le revêtement de plomb, ont été peintes en minium, qui préserve aussi bien le bois de la pourriture que le fer de l'oxydation. Les quatre contre-fiches basses des noues sont décorées d'ajours des quatre symboles des évangélistes et des apôtres, d'une hauteur de trois mètres. Ces figures sont faites en cuivre repoussé, autant pour offrir une plus grande résistance que pour éviter un poids trop considérable.

Il y a deux plates-formes ; on monte à la seconde par un escalier intérieur. La grande pyramide est décorée de crochets qui n'ont pas moins de cinquante centimètres de saillie, bien qu'à la hauteur où ils sont placés ils paraissent fort menus. La pyramide se termine par une couronne surmontée d'une colonnette portant la croix en fer et le coq. La croix, avec son armature, n'a pas moins de huit mètres de hauteur. Toute cette charpente est entièrement revêtue de plomb ; les ornements sont de même en plomb, repoussés au marteau. A chaque plate-forme, seize gargouilles rejettent les eaux en dehors. M^' Morlot, archevêque de Paris, a béni la croix qui couronne la flèche. Au sommet de la croix, dans le ventre du coq, en cuivre repoussé et doré et servant de girouette, a été placée, comme dans l'ancienne flèche, une boîte de plomb contenant des reliques, ainsi qu'un procèsverbal sur parchemin relatant la cérémonie de la bénédiction.

Les façades latérales et l'abside se composent de trois étages distincts en retrait l'un sur l'autre. Le troisième étage est soutenu par des arcs-boutants d'une rare élégance et d'une hardiesse remarquable. Chacune des façades du transept est formée de trois pignons aigus, surmontés d'une galerie à jour, décorée de vitraux; un pignon triangulaire, couronné par une statue et flanqué de deux clochetons à jour, termine la façade. On admire dans cette partie du monument deux grandes roses de douze mètres quatre-vingt-dix centimètres de diamètre, et, en particulier, celle du sud, dont les magnifiques vitraux présentent, en quatre cercles, les douze apôtres et une armée de saints

NOTni:-.I)AME DE PARIS n

personnages de divers ordres. La rose de la façade principale (rose du grand portail) a dix mètres environ de diamètre ; c'est en 1731 que la vitrerie en a été restaurée. Parmi les sujets contenus dans les médaillons, on distingue encore, malgré les dégradations que cette rose a éprouvées, la majeure partie des signes du zodiaque, associés aux travaux agricoles des douze mois de l'année, et plusieurs figures allégoriques.

Les différentes voûtes de cet édifice sont contre-boutées à l'extérieur par soixante arcs-boutants de diverses hauteurs, lesquels opposent résistance aux efforts de la poussée. La charpente du grand comble, vulgairement appelée la forêt, à cause de la grande quantité de bois qu'elle renferme, est construilf en châtaignier. Cette vaste charpente soutient toute la couverture en plomb et porte de toutes parts les gros murs de l'édifice.

La longueur extérieure de l'église est de cent trente-huit mètres, et dans œuvre, de cent trente ; la largeur, dans sa plus grande étendue, est de cinquante mètres. La longueur de la nef*, depuis la porte d'entrée jusqu'à la grille du chœur, est de soixante-quinze mètres, la largeur de treize ; la longueur du chœur, depuis la grille jusqu'au mur du fond, est de trente-huit mètres, et la largeur d'un pilier à l'autre est de douze mètres. Les vers suivants donnent les principales mesures de Notre-Dame, d'après le système ancien :

Si tu veux savoir comment est ample

De Notre-Dame le grand temple,

Il a dans œuvre, pour le seur,

Dix et sept toises de hauteur;

Sur la largeur, de vingt et quatre,

Et soixante-cinq sans rabattre

A de long. Aux tours, haultes montées,

Trente-quatre sont bien comptées.

Le tout, fondé sur pilotis,

Aussi vray que je te le dis.

Ce temple n'est cependant pas bâti sur pilotis, comme longtemps on a pu le croire d'après sa proximité de la Seine. Une fouille de iiuit â neuf mètres de profondeur, exécutée en 1774, immédiatement derrière le rond-point, sur uno grande longueur, et trente-cinq centimètres au-dessous des fondements, a mis à découvert un cours de trois assises régulières d'une égale et grande hauteur, en pierres des carrières de Conllans, près Paris.

Cet édifice imposant, élevé avec tant de soin, de hardiesse et de porsévé-

1. Navis, vaisseau, partie de l'église qui s'étend de la porte principale à la croisée.

rance, est solidement resté sur sa base, malgré les éléments et les intempéries dés saisons. Mais si les siècles ont passé sur ce temple sans le détruire, ce n'a pas été sans l'altérer La Révolution Ta plus endommagé encore; aussi a-t-il nécessité d'importants travaux de restauration, qu'ont exécutés avec inlelligence et habileté MM. Lassus et YioUet-le-Duc.

L'évèque, Maurice de Sully, fit construire, vers Tan 1161, sur une ligne parallèle à Notre-Dame, le palais épiscopal, qui devint l'archevêché, et une double chapelle, avec une haute tour pour contenir les cloches. Les différents étages voûtés de cette tour furent ensuite convertis en prisons ecclésiastiques; mais, en 1793, cette tour fut démolie. Plusieurs des évêques et archevêques qui se sont succédé sur le siège épiscopal de Paris, se sont plu à embellir et agrandir ce palais jusqu'à M^' de Quélen, sous l'épiscopat duquel le saccagea et le détruisit l'émeute de 1831.

De l'extérieur de Notre-Dame passons maintenant à l'intérieur, qui n'offre pas moins d'intérêt. En effet, chacun, en entrant dans ce temple, à l'aspect de ces voûtes antiques, est frappé d'admiration et se sent ému en se rappelant la multitude de faits mémorables qui ont eu lieu dans son enceinte. Dans cette majestueuse basilique, bâtie, comme il a été dit plus haut, en forme de croix latine, on pénètre par six portes, chacune à deux ventaux. Cent' vingt grosses colonnes ou piliers soutiennent ce temple ; dans ce nombre soixantequinze sont isolées, et les autres engagées dans les murs. La nef et le chœur sont a -compagnes de doubles bas côtés formant de larges péristyles. On compte, tant dans les bas côtés que dans les galeries hautes, deux cent quatrevingt-dix-sept colonnes. Les grosses colonnes ou piliers qui séparent la nef des bas côtés ont chacune un mètre trente-cinq centimètres environ de diamètre. Les deux gros piliers des tours portent chacun trois mètres cinquante d'épaisseur. Les chapiteaux des colonnes et des piliers sont tous différents les uns des autres; l'ornement, qui entre assez généralement dans leur composition, consiste dans la feuille de chêne ou d'acanthe, la feuille d'eau, la feuille de chou; le chardon y e^t souvent employé.

Celte basilique présente l'aspect imposant de deux parties d'église élevées l'une sur l'autre : ce sont les galeries régnantes autour de l'église au-dessuL des nefs latérales; chaque travée est décorée de deux colonnes supportant dos ogives qui servent d'amortissement. Les travées du chœur, d'un style moins délicat, n'ont qu'une colonne sur le devant; les deux travées, faisant face à la croisée du côté du cloître, n'ont point de colonnes. Des balustrades en fer protègent le public contre les accidents. C'est aux balcons de ces tri-

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