‹ Vieilles églises de France (volume 2)Chapitre 22 sur 45 · Benoit de Saiute-Maure · texte numérisé non relu

Benoit de Saiute-Maure

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Le désir de ce prince, plus tùL qu il ne pensait, re(;ut son exécution, mais non sans difficulté. En effet, le roi de France, Philippe P', un jour qu'il se trouvait avec ses amis, tourna en plaisanterie l'embonpoint excessif de Guillaume ; ce propos arriva aux oreilles du Conquérant, qui jura par ses plus grands serments, par la splendeur et la naissance de Dieu, de faire repentir Philippe de ces paroles inconsidérées. Il tint son serment, et, au mois de juillet 1087, à la tête d'une armée il efilra en France par le comté de Vexin, situé entre TEpte et l'Oise, territoire dont il revendiquait la possession. Il fit tout dévaster sur son passage, mettre le feu à la ville de Mantes, et lui-môme, dans une espèce de rage destructive, se porta au milieu de l'incendie pour jouir de ce spectacle et encourager ses soldats.

Gomme il galopait à travers les décombres, son cheval mit les deux pieds sur des charbons couverts de cendres, s'abattit et le blessa au ventre. La chaleur du feu et de la saison rendirent sa blessure dangereuse, et six semaines après il expirait à Rouen, oii il s'était fait transporter (1087). Ge prince avait à peine rendu le dernier soupir que ses fils l'abandonnèrent, ainsi que ses médecins et les autres assistants, pour veiller sur leurs biens Les gens de service et les vassaux de moindre étage enlevèrent, après la fuite de leurs supérieurs, les armes, les vases, les vêtements, le linge, tout le mobilier, et s'enfuirent de même, laissant le cadavre nu sur le plancher.

Le corps du roi demeura ainsi abandonné pendant plusieurs heures; enfin des gens de religion, clercs et moines, revêtus des habits de leur ordre, avec la croix, les cierges et les encensoirs, vinrent auprès du cadavre et prièrent pour l'âme du défunt; puis, sur l'ordre de l'archevêque de Rouen, la dépouille mortelle du conquérant de l'xlngleterre fut transportée à Gaen, pour être ensevelie, selon son désir, dans la basilique de Saint-Étienne. Mais là, nouveaux incidents : « La messe était achevée; on allait descendre le corps, lorsqu'un homme sortant du milieu de la foule dit à haute voix : « Clercs, « évoques, ce terrain est à moi; c'était l'emplacement de la maison de mon « père; l'homme pour lequel vous priez me l'a pris de force pour y bAlir son « église. Je n*ai point vendu ma terre, je ne l'ai point engagée, je ne l'ai point « forfaile, je ne l'ai point donnée; elle est de mon droit, je la réclame. Au nom « de Dieu, je défends que le corps du ravisseur y soit placé et qu'on le couvre « de ma glèbe*. »

« L'homme qui parlait ainsi se nommait Assclin, fils d'Arthur, et tous les

1. Augustin Thierry, Conquête d'Angleterre . (Dôtailâ emprunlt^s à OrJéric Vital, historicu du douzième siècle, et au Roman de Hou, de Wacc.)

assistants confirmèrent la vérité de ce qu'il avait dit. Les évêques le firent approcher, et, d'accord avec lui, payèrent soixante sous pour le lieu seul de la sépulture, s'engageant à le dédommager équitablement pour le reste du terrain. Le corps du roi était sans cercueil, revêtu de ses habits royaux. Lorsqu'on voulut le placer dans la fosse, qui avait été bâtie en maçonnerie, elle se trouva trop étroite ; il fallut forcer le cadavre, et ses entrailles se répandirent. On brûla de l'encens et des parfums en abondance, mais ce fut inutilement; le peuple se dispersa avec dégoût, et les prêtres eux-mêmes, précipitant la cérémonie, désertèrent bientôt l'église* ».

Entrons maintenant dans quelques détails sur Saint-Etienne. Cette ancienne éo-lise abbatiale, appelée aussi Abbaye aux Hommes, fondée, comme on l'a vu plus haut, en 1066 par Guillaume le Conquérant, fut achevée en 1077. Cette église, l'une des plus belles de la Normandie, appartient à différentes époques, et l'intérieur offre aussi plusieurs styles différents. Elle est surmontée de deux tours jumelles couronnées de flèches octogonales en pierre, construites vers 1200. Au point d'intersection de la nef et des transepts s'élève une grosse tour décapitée, dont autrefois la hauteur était de cent vingt-quatre mètres ; quatre beaux clochetons pyramidaux accompagnent le chevet, d'un bel aspect et reconstruit, ainsi que le chœur, vers le commencement du treizième siècle. On admire avec raison la majesté du portail, remarquable par la sévérité de son style. La longueur de cette église, en forme de croix, est de cent quinze mètres et la largeur de vingt-sept. La nef, couverte, au onzième siècle, par une charpente, fut remaniée, au douzième, dans ses parties supérieures, ainsi que le transept, pour recevoir des voûtes d'arêtes romanes. Autour du déambulatoire rayonnent seize chapelles.

Les restes de Guillaume le Conquérant, plusieurs fois profanés, reposent au milieu du sanctuaire, sous une dalle de marbre noir. Dans la sacristie, qui est fort belle, on conserve de ce prince un portrait exécuté au dixhuitième siècle d'après un portrait plus ancien.

Les détails qu'on vient de lire sur Saint-Étienne nous amènent naturellement à parler de la Trinité, Abbaye aux Dames, église fondée vers le même temps par la reine Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant. Le plan de cet édifice, récemment restauré, est en forme de croix et régulier. Trois tours carrées, une de chaque côté du portail, qui est roman, et une au centre, surmontent ce monument; les balustrades qui forment le couronnement de

1. AugusliD Thierry, Conquête d'Angleterre. (Détails empruntés à Ordéric VitaL)

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ces tours datent des premières années du dix-huilième siècle. La nef est remarquable par l'élégance des galeries qui terminent les travées. Le chœur n'est pas spacieux; pendant longtemps un magnifique mausolée, élevé au milieu, offrait l'image de l'épouse du conquérant de l'Angleterre et indiquait le lieu de sa sépulture; mais en 16o2 les protestants le détruisirent. Le cercueil et quelques fragments du corps furent recueillis parTabbesse, Anne de Montmorency, et replacés dans le tombeau où ils avaient reposé pendant cinq siècles. Un nouveau, mausolée, érigé en 4708, par les soins de l'abbesse de Tessé, fut détruit de nouveau, en 1793. Enfin, tes cendres de cette princesse, retrouvées en 1809 dans le même cercueil, furent replacées, en 1819, sous un troisième monument érigé par les soins de M. le comte de Montalivant. Sur la table de marbre blanc se lit une épitaphe en caractères du onzième siècle. Sous le chœur est une très belle crypte, soutenue par trentesix colonnes.

Une troisième église non moins remarquable, nuiis plus ancienne, si saint Regnobert, évêque de Bayeux, en est vraiment le fondateur, est placée sous le vocable de Saint-Pierre. Nous avons peu de chose à dire sur ce saint prélat, sinon que, apôtre zélé de la foi, il s'appliqua à la faire fl^.urir et se distingua par ses vertus et sa piété.

L'architecture de l'église actuelle de Saint-Pierre est de plusieurs époques et irrégulière; mais certaines parties en sont fort remarquables, et elle mérite d'être considérée comme une des plus belles églises de Caon. La tour, haute de soixante-dix mètres, toute en pierre et terminée en pyramide, est un chef-d'œuvre de hardiesse et d'élégance. Ullle fut bAtie en 1308, ainsi qu'une partie de la nef et des trois portails, dont l'un forme l'entrée de la nef centrale, longue et sans transept. Cette nef et le chœur, dont les sculptures sont d'une exécution merveilleuse, sont en partie du même siècle que la tour, mais ont été rebâties au quatorzième siècle et au seizième. Le grand portail ne fut terminé qu'en 1784; son aspect est irrégulier mais pittoresipie. Le chevet et le rond-point sont un chef-d'œuvre de délicatesse et d'élégance. C'est* un des morceaux les plus curieux et les plus parfaits qui aient signalé la renaissance des arts, et peu, en France, peuvent lui être comparés. L'intérieur des chapelles de ce rond-point n'est pas moins magnifique que l'extérieur. On remarque surtout l'élonnantcî construction des voûtes, cbargées de nervures et de pendentifs de la plus grande légèreté. Ces voûtes et les chapelles de l'abside sont l'ouvrage d'Hector Sohier, architecte, né à Caen, en lo21. Cette abside est surmontée do clochetons dont l'ensemble

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aérien est d'un très bel effet. Mais ce qui peut-être étonne le plus et attire surtout l'attention, c'est le petit drapeau tricolore qui flotte, en l'honneur de la victoire de Solférino, sur un do ces clochetons, et qu'une main d'une audace folle peut seule y attacher.

Voici d'ailleurs, d'après la tradition locale, reproduite par le Musée des familles, l'histoire des clochetons de l'abside de Saint-Pierre. L'architecte que nous venons de nommer, exécutait cette merveille sur pilotis, lorsqu'il vit les sculpteurs les plus hardis reculer devant l'entreprise énorme et dangereuse de pointes, de culs-de-Iampe et de colonnettes qu'il voulait conduire à bonne fin pour résumer dans son œuvre toutes les richesses de la Renaissance. Que faire ? Il lui vint une idée : il les invita tous un jour à dîner pour le. lendemain, et les reçut à un festin royal, en grande toilette, avec sa fille Clotilde parée de ses plus beaux atours.

Il faut dire que la beauté et les grâces de cette jeune fille étaient l'objet de l'admiration générale.

Le diner fut long et joyeux, et l'architecte aimable et familier; Clotilde trônait là dans toute sa plus resplendissante beauté.

A la fin du dessert, Hector Sohier se leva, fit remplir les verres du vin le plus généreux, et solennellement, en trinquant à la ronde :

« A l'achèvement des clochetons de l'abside de Saint-Pierre, dit-il; et à celui d'entre vous qui exécutera le plus beau et le plus élevé, je lui promets devant tous le cœur et la main de Clotilde I »

La jeune fille accepta le toast en rougissant, ce qui la rendit plus belle encore. Et dès le lendemain tous les sculpteurs étaient installés sur leurs échafaudages aériens.

Or, pendant deux ans, ce fut un travail acharné, prodigieux, infini.

Établie juge par les concurrents, Clotilde n'était jamais contente d'aucun d'eux.

Cette base était trop lourde, cette flèche trop aiguë, cette cannelure irrégulière, ce bas-relief indigne du sujet, etc., etc.

Et les artistes de recommencer, de perfectionner encore, de tenter l'impossible et le surhumain.

Trois d'entre eux moururent à la peine. Deux se tuèrent en tombant sur le pavé. Quatre renoncèrent à gagner le prix. Et la lutte suprême eut lieu entre les cinq plus capables et vaillants.

Enfin les clochetons étaient terminés. Tout le monde s'en extasiait. Sohier lui-même n'y trouvait rien à redire.

Il fallut bien que Clotilde se prononçât.

Elle était brave catholique, et les huguenots assiégeaient Caen.

« Mon cœur et ma main sont à vous, dit-elle au plus habile des sculpteurs, qui se trouvait être le plus jeune et le plus beau, si vous m'apportez avant dimanche le drapeau de Coligny, et si vous l'attachez à la pointe de votre clocheton. »

Une heure après, Jacques Lemaître (c'était le nom de l'artiste) entrait au château, cerné par les calvinistes. Il trouva la garnison catholique en désarroi, sans pain et sans solde, sans munitions et sans habits. Il persuada aux plus courageux de tenter un coup de désespoir. Il en reçut le commandement absolu. Il fit fondre les bijoux du château pour les payer, le plomb des châsses et des toils pour charger leurs mousquets. Il les habilla du drap d'or et d'argent, du lampas et du velours des tentures et des rideaux. Bref, il exécuta avec eux une sortie si vigoureuse et si triomphante, que les huguenots, « pensant revoir les diable.3 auxquels ils ne croyaient plus », s'enfuirent avec Coligny, enlraîné dans leur déroute.

Le lendemain, devant toute la ville assemblée et poussant des acclamations de victoire, un jeune homme blessé à la tète s'élança d'échafaudage en échafaudage, et arriva jusqu'au sommet du plus haut clocheton de Saint-Pierre.

Il y attacha un drapeau criblé de balles et descendit au milieu des vivats et des applaudissements.

Ce jeune homme était Jacques Lemaître, et ce drapeau était le guidon de Coligny.

Clotilde embrassa le vainqueur au pied de son chef-d'œuvre et de son trophée, et, un mois après, tous deux étaient unis dans la belle église, en présence du gouverneur, de l'évêque et des habitants.

Lorsque Henri IV vint remercier les Caennais, en 1603, on lui présenta Jacques Lemaître et sa femme, et on lui raconta leur histoire.

Il baisa la main de M"° Lemaître et nomma son époux sculpteur du roi.

Outre plusieurs autres églises et monuments curieux et intéressants, Caen possède un musée d'histoire naturelle, un musée d'antiquités et une bibliothèque de soixante mille volumes.

Cette ville a vu naître aussi plusieurs hommes célèbres, entre autres Malherbe, Segrais, Iluet, Malfilâtre, etc.

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