I.' AHBAVi: DL JL MI1.<.ES
L'ABBAVK UK JLMIÈGKS 109
Tang^e n'avait pas marqués. Chacun des élus se plaça entre deux de ces derniers, et tous entonnèrent ensemble les chants du triomphe.
(( Bientôt la figure de ceux qui devaient mourir commença à resplendir, et, sans donner le moindre signe de douleur, les quatre cent cinquante passèrent de cette vie à l'autre : le premier cent à l'heure de tierce, le second à sexte, le troisième à none, le quatrième à vêpres, et les derniers à compiles. fLa chronique affirme, selon M. l'abbé Cochet, qu'ils furent inhumés dans des cercueils de pierre). Pendant huit jours on célébra leurs obsèques; et ceux qui leur survivaient pleuraient de n'avoir pas été jugés dignes de les suivre. »
Dans ce miracle, de l'authenticité duquel il est permis de douter, M. Deshayes [Histoire de Vabbaye de Jiimièges) ne voit qu'une peste qui emporta la moitié des religieux. C'est fort possible; mais cette légende ne voilerait-elle pas plutôt un événement plus terrible encore, l'envahissement de l'abbaye, en 841, par les Normands, qui la pillèrent et y mirent le feu, après avoir massacré tous les moines qui ne s'étaient pas enfuis? Le Martyrolofje de France, citant « neuf cents moines brûlés par les Danois païens au monastère de Jumièges », fait probablement allusion à ce fait. Disons en passant, d'après l'abbé Tougard, que l'un des moines s'enfuit jusqu'à l'abbaye de Saint-Gall.
Une autre légende beaucoup plus répandue, mais plus suspecte encore, est celle des Enervés de Jiimièges. Dom Mabillon, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, l'un des hommes les plus savants de son ordre, la qualifiait de fabuleuse. Elle n'est effectivement citée dans aucun ancien auteur ; mais, prétendent certaines chroniques, deux fils de Clovis II et de sainte Bathilde, pendant une absence de leur père, se révoltèrent contre leur mère. A cette nouvelle, Clovis accourut, étouiïa la révolte et, pour punir les deux princes rebelles, leur fit couper, d'autres disent brûler les nerfs des jambes et des bras. Désormais privés de force et de vigueur, ils offraient à leurs parents un aspect lamentable. N'en pouvant plus supporter la vue, ils les mirent dans un petit bateau dépourvu d'agrès, laissant h la Providence le soin de les conduire. Ils descendirent ainsi le cours de la Seine depuis Paris jusqu'à Jumièges, où saint Philibert recueillit et guérit ces princes infortunés, qui se firent religieux et moururent à l'abbaye : voilà la légende. D'autre part, on sait qu'en 788 Tassillon^ duc de Bavière, et Théodore, son fils aîné, vaincus par Charlemagne, furent mis par ce grand prince au nombre dos clercs, puis exilés à Jumièges, où ils moururent. Ne serait-ce pas cet événement qui donna naissance à la légende des Énervés de .luFiiiè^fes? C'est du moins ce que présument Mabillon et divers auteurs apri's lui.
Disons encore que saint Aicadre, s'il mourut (687) sans avoir laissé de traces dans l'histoire, laissa du moins une grande réputation de sainteté, et que les frénétiques et les fous, qui souvent l'invoquaient, assure-t-on, étaient guéris par son intercession.
Les lettres furent en honneur à Jumièges sous les premiers abbés : dom Rivet n'en fait aucun doute. On y écrivit les vies de saint Philibert, de saint Aicadre et de sainte Austreberte, qu'en quelques mots ici nous devons faire connaître. Elle naquit vers 630, sur le territoire de Thérouane, ancienne capitale de l'Artois. Badefroy, son père, était comte palatin, c'est-à-dire seigneur de la cour et l'un des premiers officiers de la maison de Dagobert I". Sa mère, nommée Bradechilde, était de la famille des rois allemands. Tous deux projetaient pour leur fille une union conforme à son rang ; mais Austreberte, remplie de l'amour de Dieu, se consacra à lui dans l'abbaye de Port. Le bruit de ses vertus ne tarda pas à se répandre, et saint Philibert, qui venait de fonder l'abbaye de Pavilly, fit de cette sainte religieuse la première abbesse de cette maison. Ce fut saint Ouen qui l'y installa.
Les rois de France, tinrent à honneur de protéger l'abbaye de Jumièges Pépin le Bref fit de l'abbé alors à la tête de ce monastère, son ambassadeur auprès des papes Etienne II et Paul I"; et Louis le Débonnaire, lorsqu'il régnait en Aquitaine, avait pour chapelain l'abbé de Jumièges.
C'est en 840 que, comme on Fa vu, le Danois Hasting pilla et ruina cette abbaye, dont il massacra sans pitié tous les religieux; mais quoique ruinée, elle n'en conserva pas moins ses glorieux souvenirs et la vénération des fidèles.
Lorsque Rollon débarqua sur ce rivage avec ses compagnons, frappé de respect pour ces ruines, il les épargna, et quand enfin il fut maître de la Neustrie et eut reçu le baptême (912), il dota l'église de Saint-jVicadre, alors l'un des sanctuaires les plus célèbres de la Normandie. Ce ne fut toutefois que sous le valeureux fils de Rollon, Guillaume Longue-Épée, vers 941, que l'abbaye de Jumièges se releva de ses ruines, et voici comment :
« Il advint, dit Guillaume de Jumièges, que deux moines, Baudouin et Gondouin, revinrent du Cambrésis à Jumièges. Arrivés dans l'affreuse solitude de ce lieu, ils commencèrent avec des fatigues infinies à aplanir la terre selon leur pouvoir, en arrachant les arbres, et à s'épuiser ainsi par le travail de leurs mains.
« Or, le duc Guillaume Longue-Epée, survenant en ce lieu pour chasser,
L'ABBAYE DE JL' Ml KG ES lll
les y trouva et commença à s'enquérir d'eux, de quel pays ils élaient venus et quelle si grande construction ils prétendaient faire.
« Pour lors, les serviteurs de Dieu lui découvrirent par ordre loute la suite de leur entreprise, et lui offrirent la charité d'un pain d'orçe et d'un peu d'eau. Méprisant cette eau et la grossièreté de ce pain, le duc refuse d'en user et entre dans la forêt. Il y trouve un sanglier énorme, qu'il commence aussitôt de poursuivre. L'animal, pressé par les chiens lancés après lui, se retourne, rompt le hois de la lance, d'un bond impétueux se précipite sur le duc, le renverse et le foule aux pieds en le blessant grièvement
« Peu après le prince reprend ses sens et, mieux avisé, va retrouver les moines, roçoit d'eux la charité qu'il avait mal à propos refusée, et permet de restaurer le monastère. »
En effet, à peine de retour à Rouen, le duc envoya des ouvriers et de l'argent pour commencer les travaux. Ils furent promptement achevés; " mais ajoute l'abbé Tougard, les nouveaux bûtiments étaient loin d'égaler l'ancieane abbaye. »
Telle était la vénération qu'avait conçue Guillaume Longue-Épée pour l'abbaye, qu'il eut la pensée d*y entrer comme moine ; mais il n'en prit que l'habit, et racheta tous les biens de l'abbaye pour les lui restituer. Ce prince, ayant été assassiné traîtreusement par un comte de Flandre, en 943, dans une conférence que lui avait proposée ce seigneur, fut enterré à Jumièges.
« Mais de nouveau, l'année suivante, le monastère fut presque entièrement détruit par Raoul Tourte, nommé comte de Rouen. Les lours, heureusement, furent sauvées par un clerc nommé Clément, qui les racheta. Les lettres refleurirent avec éclat dans ce monastère dès qu'il fut sorti de ses ruines; on date même de cette époque plusieurs manuscrits, qui existaient encore à Jumièges au dix-huitième siècle, et un poème lalin de deux cents vers sur l'origine, la destruction et la restauration du monastère'. »
« Il existait alors, dit Deshayes, plusieurs écoles à Jumièges ; les unes intérieures, pour les moines; les autres extérieures, pour les séculiers, qu'on admettait sans distinction de riches ou de pauvres. » On était en ce tempslà si zélé à Jumièges pour tout ce qui regardait l'instruction, qu'un service annuel y fut fondé h perpétuité pour les auteurs, les copistes et les donateurs f!e livres. C'est à Jumièges que fut en quelque sorte élevé Edouard le Coufc**seur, roi d'Angleterre. Ilarold vint y jurer sur les saint<^s reliques de remedrr
1 f/ubbé Tougunl, Jumic(/es
le rovaume d'Angleterre aux mains de Guillaume le Bâtard, conformément à une promesse faite par Edouard ; mais, comme on sait, Harold viola son serment, fut vaincu et tué à Hastings (1066).
Vers 1080 florissait à l'abbaye le grand historien Guillaume de Jumièges, auteur d'une Histoire des ducs normands qu'il dédia à Guillaume le Conquérant. On y rencontre quelques erreurs grossières; mais, en général, elle est écrite avec exactitude et même avec une certaine élégance. Malgré les désastres qui, à plusieurs reprises, ruinèrent le monastère de Jumièges, les moines ne cessèrent point de se montrer secourables ; aussi leur charité étaitelle passée en proverbe, comme le témoigne ce dicton populaire : Jumièges raiimônie?\
«Au treizième siècle et au quatorzième, l'école de Jumièges était, dit M. l'abbé Tougard, pourvue de professeurs de philosophie, de logique et de grammaire. Sa bibliothèque passait pour une des pliis riches de France; mais la guerre de Cent ans fut fatale à l'abbaye. Deux fois pillée et détruite dans ces temps malheureux, en 1358 et en 1415, elle survécut pourtantà ces désastres; mais, hélas, aveuglé sans doute par les préjugés, et peut-être aussi gagné par les Anglais, un abbé de Jumièges, Nicolas Leroux, se couvrit de honte en prenant part à la condamnation de l'héroïne Jeanne d'Arc. Une cruelle maladie, regardée comme une juste punition du ciel, l'emporta Tannée suivante. »
Plusieurs rois et autres personnages de haut rang ont honoré l'abbaye de Jumièges de leur visite : le roi Charles V, au mois d'août 1369, avait séjourné quelques jours à Jumièges; Charles VII y vint en 1450, après la reprise d'Harfleur. L'abbaye de Jumièges fut aussi visitée par Marguerite d'Anjou, reine d'Angleterre, qu'ont illustrée son courage et ses malheurs, et par Jean-Casimir, roi de Pologne (1520). Aux abbés déjà cités ajoutons Robert de Jumièges, qui fut un instant évêque de Cantorbéry, et Claude de Saint- Simon, parent du célèbre écrivain, mais qui laissa un souvenir peu sympathique.
En résumé, l'abbaye de Jumièges, pillée, dévastée par les Normands, et néanmoins sortie plus florissante de ses ruines, devait, à plusieurs reprises encore, soufl'rir beaucoup de la guerre étrangère, des guerres religieuses et de la peste, lorsque, déjà partiellement détruite, elle disparut enfin dans la tourmente révolutionnaire , après avoir été gouvernée par quatre-vingtdeux abbés qui avaient le droit de porter la mitre, l'anneau pastoral, la crosse, et de bénir le peuple.
« De cette célèbre abbaye, dit l'abbé Tougard, il ne reste plus aujourd'hui
L'ABBAYE DE JL'MIflGES 113
que des ruines; maisces ruines, admirablement conservées par AI. Casimir Caumont, consistent en deux belles tours de cinquante-deux mètres, offrant avec J*ensemble des autres constructions à demi détruites un aspect d'une incomparable majesté. Les arbres, qui ont grandi au milieu des loi'.s effondrés et des murs lézardés ou en partie écroulés, ajoutent au tableau u i pittoresque, une grandeur et un cbarme indéfinissables.
« A partir du dixième siècle au dix-septième, Tart s'y trouve représenté à toutes époques. Le portail de la vaste église Notre-Dame (onzième siècle et douzième) est simple et sévère; la masse imposante des tours et leurs proportions hardies étonnent l'imagination. La voûte de la grande nef est entièrement tombée; les murs, profondément ébréchés par le temps, sont couronnés çà et là d'herbes, de plantes grimpantes et même de petits arbre*;. L'ogive s'y marie au plein cintre. Les nefs latérales, moins endommagées et encore voûtées, sont décorées de peintures murales; on y distingue un Daniel à pou près intact. La tour centrale est abattue, à la réserve du mur occidental de la lanterne, lequel est flanqué d'une tourelle.
« Tout le reste de l'église a été détruit; seuls, des tronçons de colonnes et des fragments de murailles, perçant à peine au-dessus de la verdure, marquent l'emplacement du chœur, avec ses chapelles latérales, et celui de la chapelle de la Sainte-Yierge. Dans l'église de Saint-Pierre (dixième siècle et quatorzième), beaucoup moins grande que la précédente, on remarque au premier étage une première pièce dite Chambre de saint Philibert. La salle capitulaire (huitième siècle), située entre les deux églises, contient des tombeaux entr'ouverts et des cercueils en pierre. Dans la salle des Gardes de Charles VI (douzième siècle et treizième), également en ruines, on voit les débris de l'horloge de l'abbaye. Près de prétendues oubliettes se trouve aussi une salle de l'Inquisition. »
Deux arcades ogivales de dimension inégale donnent accès dans un couloir voûté, sorte de musée lapidaire où sont rangés avec goût des chapiteaux, des sculptures, des dalles tumulaires, des clefs de voûte, des colonnes du quinzième siècle. Les deux statues des Énervés font aussi partie de la collection que l'on trouve à Jumiègcs.
CATHÉDRALE DE BAYEUX
(Calva dos)
Baiocœ, capitale des Bajocasses, civitas Bajocassiiun, aujourd'hui Baveux, slait incontestablement Tune des plus anciennes villes des Gaules. On la lommait aussi Aregeniis, de la rivière d'Aure qui l'arrose; elle était très florisante sous les Romains. Les druides y avaient autrefois, au mont Phawixis ou "^hœnus, depuis, mont des Temples, une école célèbre.
Vers la fin du quatrième siècle (c'est au moins l'opinion la plus probable), iaint Exupère, appelé quelquefois Spire ou Suspirius, Romain de naissance, elon quelques-uns, vint prêcher l'Evangile dans la Neustrie, depuis Normanlie, après que, sous la conduite de Rollon, les Normands eurent conquis celle )elle province.
Saint Exupère fonda l'Eglise de Bayeux, dont il fut le premier évêque; nais il y a peu de chose à dire sur ce saint personnage : l'histoire de ses cliques est plus connue que celle de son épiscopat. Ensevelies d'abord sur le nont Phœnus, elles furent transportées dans la cathédrale de Bayeux lors de 'invasion normande (850), et de là à Corbeil, où un chapitre fut créé pour deslervir une église fondée en l'honneur du saint. Mais il faut reconnaître que le christianisme ne s'introduisit pas facilement à Bayeux, dont l'Eglise, après a mort d'Exupère, fut gouvernée par saint Rulinien. Ses successeurs, saint jeu ou saint Loup et saint Patrice, continuèrent l'œuvre apostolique de saint Cxupère.
Les habitants les plus considérables de Bayeux, que cet apôtre eut le bonicur de convertir, furent Ragnobert et Zenon. De ces deux saints disciples, le kremier donna au nouvel évoque remplacement de sa maison. On y construiil d'abord un oratoire dédié à la sainte Vierge, et plus tard l'église cathédrale le Notre-Dame. Quant à la chapelle de la Délivrande, près do Caeu, pen-
dant plusieurs siècles lieu célèbre de pèlerinage, il nous paraît douteux qu'ell soit due à Ragnobert, auquel on l'attribue également, car l'idolâtrie se maintir longtemps sur le mont Phannus, à la porte même de la cité, dont ni sair Ragnobert ni saint Rufmien ne purent l'expulser.
Le paganisme ne fut extirpé de ce sol, dans lequel il s'était profondémen enraciné, qu'au sixième siècle. L'évêque saint Vigor détruisit le temple qu occupait le mont Phannus, et sur ses ruines fonda plusieurs églises et ui prieuré dédié à saint Pierre. On appela mont CImstmat ou mont des Église ce lieu choisi pour administrer solennellement aux chrétiens le baptême au: fêtes de Pâques et de la Pentecôte. Plus tard, le monastère de Saint-Pierr prit, en mémoire de son fondateur, dont il recueillit la dépouille mortelle, l nom de Saint-Vigor.
Mais, vers 1046, la ville, presque entièrement construite en bois, fut détruit par un incendie; cathédrale, églises, monastères, maisons, tout devint la pror "des flammes, et du nouveau faubourg, qui s'était formé autour de Saint-Vigor il ne resta plus qu'un monceau de ruines. Loin de se décourager, les Bayeu sais se remirent à l'œuvre avec ardeur, et en quelques années la cité fu rebâtie; les faubourgs aussi se relevèrent, moins celui de Saint-Yigor. San doute, dans cette œuvre de reconstruction générale, les églises avaient et relevées de leurs ruines avec plus d'empressement et de piété que de goût e de soin; mais, grâce à la munificence de Tévêque Hugues, la cathédrale sorti des flammes plus majestueuse qu'auparavant. Les belles arcades de la nef dont il sera parlé plus loin, prouvent le goût qu'il y apporta.
Hugues eut pour successeur Odon de Courteville, frère utérin de Guillaum* le Bâtard (1049) et presque aussi fameux que lui dans le moyen âge. H pos séda quelques-unes des qualités du conquérant de l'Angleterre ; mais il eu aussi son astuce, son orgueil et son ambition. Odon ne négligea pas cepen dant pour cela sa ville épiscopale, dont, avec l'aide de son frère, le duc Guil laume, il agrandit la cathédrale et poursuivit activement la reconstruction A ses frais aussi, et sur un plan plus vaste, fut rebâti le monastère de Saint Vigor. Vers 1065, il y installa des moines du Mont-Saint-Michel*, auxquel il donna pour abbé Robert de Tombelaine, religieux dont la science égalai la piété.
Quoiqu'il n'eût pas lui-même toujours mené une vie irréprochable, Odon plus sévère pour son clergé, en exigea néanmoins l'exemple des bonnei mœurs. Il aima les lettres persque autant que les arts. Par ses soins, ei