‹ Vieilles églises de France (volume 2)Chapitre 27 sur 45 · CATHÉDRALE D'AMIENS · texte numérisé non relu

CATHÉDRALE D'AMIENS

pelle; Téglise de Saint-Leu fut dédiée au culte en 1073; à la même époque sont élevés le prieuré de Saint-Denis des Prés et celui de Saint-Acheul, érigé en abbaye en 1145, par l'évêque Thierry. On sait peu de chose sur ce saint, que l'Église honore et qu'on croit avoir été martyrisé en 290. En 1825, l'abbé duc de Rohan, plus tard cardinal, enrichit Saint-Acheul d'une relique très précieuse, dit l'historien Dusevel, du corps de sainte Martine, vierge et martyre. Issue de l'une des plus illustres familles de Rome, elle scella sa foi par l'eiTusion de son sang. C'est dans le troisième siècle que cette sainte fille eut la tête tranchée. Citons encore l'église collégiale dé Saint-Nicolas, construite vers le douzième siècle. Tels furent les édifices sacrés et d'autres encore qui prirent la place des temples de Jupiter et de Mercure. Franchissant l'obscurité qui, comme on l'a vu, à partir du cinquième siècle couvre l'histoire de la ville d'Amiens, passons au neuvième.

Les Normands alors désolaient la France, et en 800, remoiilant la Somme, ils saccagèrent et pillèrent Amiens, s'établirent dans une île de la rivière et y restèrent environ une année. En 879, Louis III et Carloman se partagèrent la France. Ayant appris que les Normands avaient fait une nouvelle incursion dans l'Amiénois et désolé sa capitale, Louis III marcha contre eux et les tailla en pièces, ce qui n'empôcha pas ces pirates du Nord de reparaître, en 882, dans les plaines de la Picardie et de s'emparer une troisième fois d'Amiens, qu'ils couvrirent de sang et de cadavres. Des comtes gouvernèrent ensuite la ville, et l'on croit que Baudouin Bras-de-Fer fut le premier comte d'Amiens qui se rendit indépendant de la couronne. Il épousa Judith, fille de Charles le Chauve, qui lui donna l'investiture de la Flandre, érigée en comté. Baudouin Bras-de-Fer fut la tige des empereurs qui, dans la personne de Baudouin IX, comte de Flandre, occupèrent le trône de Constantinople de 1204àl2Gl.

En 1113, les Amiénois, fatigués de l'oppression que leur comte faisait peser sur eux, obtinrent de Louis le Gros une charte de commune; mais ce ne fut qu'après deux ans de siège que ce prince parvint à s'emparer du chiUeau d'Amiens, dont le trop fameux comte de Marie s'était rendu maître. Louis le Gros le fit raser, et Philippe -Auguste, son successeur, réunit le comté d'Amiens à la couronne (1185). C'est à Amiens (1192) que ce prince célébra ses noces avec Ingeburge, qu'il répudia bientôt après, et c'est à Amiens encore que, pendant la premiiire croisade de saint l^ouis, se forma (1250) la horde vagabonde des Pastoureaux et qu'en 1279 Philippe le Ilard: et Edouard IV signèrent un traité de paix. Après le désastre de Crécy (1346)

Philippe VI de Valois s'y réfugia et y convoqua les grands du royaume, afin d'arrêter les progrès de l'ennemi. En 1391 une entrevue eut lieu à Amiens entre Charles VI et Richard II, à l'occasion des difficultés élevées sur le 1 traité de Brétigny. Durant les troubles du malheureux règne de Charles VI et ceux du règne suivant, Amiens appartint tour à tour au roi de France, aux Bourguignons et aux Anglais; enfin, en 1470, Louis XI, qui avait cédé cette ville au comte de Charolais, parvint à s'en ressaisir et rendit, l'année suivante, une ordonnance portant que Amiens demeuerrait à jamais unie à la couronne, et lui-même donna cette devise à la ville : Liliis tenace vimine jimgor. En lois, le canon tira pour la première fois sur les remparts de la ville à l'occasion de l'entrée qu'y fit François I". Quelques années après, en 1523, la religion réformée y pénétra, mais ne s'y établit pas; aussi, après la mort de Henri III, les Amiénois refusèrent-ils de reconnaître Henri IV et ne se soumirent-ils à lui que le 9 août 1594 , lorsque ce prince eut embrassé la religion catholique; il y fit son entrée le 25 du même mois. Mais , trois ans après, Amiens tomba au pouvoir des Espagnols, et c'est à cette nouvelle que Henri IV s'écria : Allons, c'est assez faire le roi de France; il est temps de faire le roi de Navaire; et aussitôt il courut assiéger Amiens, qui lui opposa une résistance de cinq mois. La reprise de cette place (1597) donna lieu à quelques couplets dont nous ne citerons que les deux suivants :

Je ne sais qui des deux* est le plus admirable. D'avoir pris ou repris un Amiens si fort; Mais je sais qui des deux est le plus honorable, De l'avoir pris par fraude ou repris par effort.

On chante en raille façons Une si belle entreprise; Mais de toutes ces chansons, Le bon est en la reprise.

Sous le règne de Louis XIII, Amiens eut pour gouverneur le fameux maréchal d'Ancre, et, en i625, Marie de Médicis, Anne d'Autriche et une partie de la cour conduisirent jusqu'à Amiens la sœur du roi, Henriette de France, mariée à Charles I", roi d'Angleterre. Enfin, c'est à Amiens que fut conclu avec l'Angleterre, en 1802, le traité dit paix d'Amiens.

L'histoire de la cathédrale se lie intimement à celle de la ville. En effet, c'est dans la cathédrale d'Amiens que saint Louis, à son retour de la croisade,

!. Ilernand Tello Porto Carrero, officier espagnol, s'était emi^aré d'Amiens car ruse.

lATHKDHALF D'AMIL.NS

choisi pour arbitre (12o9) entre le roi «l'Angleterre Henri III et ses barons révoltés conlrè lui, rendit une sentence qui ne fut pas longtemps respectée. En 1329, Philippe VI de Valois reçut dan>^ cette ^même cathédrale l'hommage (ThMouardlII, roi d'Angleterre, pour ses possessions de (iuyenne; et Charles VI

LA CATHHDRAI. B DAMIKNS, VDB DO CANAL

y épousa la trop fameuse Isabeau de IJavière, [jour le malheur de la France et pour le sien. C'est encore dans la cathédrale d'Amiens que le roi de France Henri II et le roi d'Angleterre Edouard VI signèrent la paix (i5;J0); les catholiques et les protestants s'y livrèrent, en io6i, un combat meurtrier et, en 1594, le duc d'Aumale, barricadé avec ses Iroupes sur le parvis, en fut délogé par les troupes royalistes; enfin, après avoir re[)ris, comme on vient de le

voir, Amiens sur les Espagnols (1597), Henri IV y rendit de solennelles actions de grâces. Tels sont les principaux événements qui rattachent à l'histoire de la ville d'Amiens sa magnifique cathédrale.

(( Dans la cathédrale d'Amiens , disait au siècle dernier un Guide pittoresque du voyageur en France, tout est grand, sublime, magnifique, et par son aspect imposant, cette superbe basilique, le plus beau monument religieux que possède la France, semble commander le respect, en même temps quelle élève l'àme de celui qui la contemple. »

Sous le roi Philippe-Auguste, Robert de Luzarches, le plus fameux architecte de l'époque, c'est-à-dire celui qui avait le mieux étudié les élégantes et délicates constructions des Arabes, traça le plan de cette magnifique cathédrale, et l'évêque d'Amiens, Edouard de Fouilloy, quarante-cinquième évêque de cette ville, en posa la première pierre en 1220. Mais cet artiste et l'évêque Evrard en virent à peine les murs sortir de terre; ils moururent, et sous l'évêque Arnauld, Thomas de Yermond continua les travaux, que son fils Renauld termina en 1288, à l'exception des deux tours, qui ne furent achevées qu'au quatorzième siècle.

Le peuple mit une telle ardeur, un tel empressement à la construction de cette cathédrale, qu'après avoir fourni ses aumônes, il prêta ses bras. On y travaillait jour et nuit, en se relevant par escouades, et la nuit, on chantait à la lueur des cierges autour des ouvi'iers. Ainsi sur la place publique était sanctifié le labeur par le chant perpétuel des prêtres. C'est sous l'invocation de Notre-Dame que fut placée l'église que nous décrivons ; elle a remplacé un édifice antérieur au neuvième siècle, édifice dévasté à plusieurs reprises par le feu et les invasions normandes, en 850, 1019, 1107, et enfin presque totalement détruit par un incendie en 1218.

Comme plan et comme structure, la cathédrale d'Amiens est, suivant lejuge le plus compétent, M. Viollet-le-Duc, l'église ogivale par excellence. Elle est aussi la plus vaste des basiliques françaises : son plan couvre, en effet, tant vides que pleins , huit cents mètres environ de superficie ; Saint-Pierre de Rome et la cathédrale de Cologne sont seules plus grandes en Europe.

Quoique poussés avec activité, les travaux de cet immense édifice ne furent terminés qu'à la fin du treizième siècle ; ce n'est même que du quatorzième que datent les parties supérieures des tours de la façade. Mais ici-bas rien ne résiste aux injures du temps; les monuments les plus solidement construits les subissent! Des réparations devinrent nécessaires, et des travaux, plus ou moins en rapport avec le style général de l'édifice, furent exécutés à la

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cathédrale d'Amiens, aujourd'hui habilement resiaurée, sous la direction de M. Viollet-le-Duc.

Rien de plus élégant que la façade occidentale de cette magnifique église, en forme de croix latine. Les ornements, dans lesquels domine le système pyramidal, sont d'une délicatesse exquise. A la base, trois porches pratiqués sous de profondes voussures forment les entrées de la basilique. Ces porches sont ornés de statues, de bas-reliefs et d'autres sculptures du style le plus pur et le plus sévère. Celui du milieu, porche du Sauveur ou du beau Dieu d'Amiens, doit son nom à une magnifique statue du Christ adossée au trumeau. Ce Christ-Homme debout, foulant*aux pieds les figures symboliques du lion et du dragon, bénissant les fidèles de la main droite et tenant de la main gauche le livre des évangiles, est une des plus belles œuvres du treizième siècle.

Le porche de droite, dit de la Vierge, présente, au trumeau de la porte, une statue de Marie écrasant du pied un monstre à tète humaine; le porche de gauche est consacré à la mémoire de saint Firmin martyr, patron d'Amiens et de toute la Picardie. Sa statue foule aux pieds un homme, emblème dt,' l'idolâtrie.

Sous les arcs d'ouverture des porches, surmontés de gracieux frontons triangulaires, se dessine une dentelle ajourée, qui date du quatorzième siècle. Sur la pointe du fronton principal, saint Michel, debout, terrasse le démon. Parmi les bas-reliefs de ces porches, on distingue le jugement dernier, les vertus et les vices mis en opposition ; les quatre saisons et les douze mois de l'année, figurés par la représentation des travaux agricoles auxquels on a coutume de se livrer pendant chacun de ces mois; les Mages, conduits par l'étoile et voyageant en bateau ; le massacre des Innocents et la fuite en Egypte. Les ferrures des portes datent du treizième siècle et du. quatorzième. Une galerie, dite galerie des Soiineiirs, relie les deux tours, inégales de hauteur et dilTéremment ornementées dans leur partie supérieure. Le côté méridional de la cathédrale offre deux portails, l'un, portail de l'Horloge ou de Saint-Christophe, à cause d'une horloge au-dessus et d'une statue colossale de saint Christophe, adossée à la chapelle du même nom.

Le portail du transept méridional, dit portail de Saint-Hotiore', évèque d'Amiens au sixième ou au septième siècle, ou plutôt portail de la Vierge dorée, est ainsi nommé d'une remarquable statue de la Vierge mère, adossée au trumeau de la porte. Le portail du transept nord, soutenu par des colonnes annelées, est orné d'une statue dite de saint Firmin le Confesseur, dont il a été parlé plus haut et sur lecjuel on raconte une légende.

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(( C'était le jour de Pâques, saint Firmin célébrait les saints mystères dans l'église de Notre-Dame des Martyrs. Tout à coup il vit, dit-on, la main du Sauveur, portant l'empreinte de la crucifixion, sortir des cieux et bénir l'oblation sacrée. » Vrai ou non, ce prodige est resté célèbre au moyen âge, et son souvenir fut perpétué par les armes parlantes de Saint-Acheul : elles portaien* d'azur à une main appaumée d'argent sortant d'une nuéeK »

Autour du chœur sont construites des chapelles; la première met en communication avec l'église un cloître du quatorzième siècle. Au centre de la croisée s'élève, svelte et gracieuse, une flèche en charpente, la plus haute de France. Un simple charpentier de village, Aommé CoLtenchy, la construisit en 1529, pour remplacer un clocher bâti en 1240 et frappé de la foudre en 1527. Cette flèche, toute en bois de chêne et de châtaignier, et d'une légèreté extrême, cède doucement à l'action du vent et reprend ensuite d'elle-même son équilibre. Elle attire et captive l'attention par la délicatesse de sa structure, qui en fait une véritable aiguille, et c'est en montant trois cent six marches qu'on atteint la plate-forme où commence la flèche.

La façade méridionale, opposée à la façade septentrionale, assez simple, se fait remarquer par deux riches campaniles qui produisent un bel effet. Tout le pourtour extérieur de l'édifice est décoré de clochetons, ou plutôt de petites pyramides orientales. Ajoutons enfin, pour achever la description extérieure de ce magnifique édifice, qu'au-dessous des portiques et dans les entre-colonnements de l'une des galeries qui embellissent la façade, sont rangées les statues colossales des rois de France qui avaient régné à l'époque où fut construite cette partie de l'édifice.

L'intérieur de cette cathédrale, s'étendant sur près d'un hectare de terrain, répond à l'extérieur ; il impose par la hauteur des voûtes, que supportent cent vingt-six piliers d'une étonnante délicatesse; par son immense et belle galerie circulaire; par ses superbes vitraux, au travers desquels perce un jour mystérieux, et par les trésors d'art qu'il renferme. La hardiesse de sa nef lui a mérité l'honneur de trouver place dans cet ancien dicton :

L'église parfaite, c'est

Clocher de Chartres, nef d'Amiens,

Chœur de Beauvais, portail de Reims.

Enfin, dit l'historien Dusevel, « c'est surtout par le grandiose d'unité, l'har-

i' L'àhhéCorblet, Hagiof/raphie du diocèse d'Amiens. ,

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