‹ Vieilles églises de France (volume 2)Chapitre 32 sur 45 · CATHÉDRALE DE SENS · texte numérisé non relu

CATHÉDRALE DE SENS

Cependant saint Potentien et d'autres saints missionnaires répandaient la foi dans tous les pays avoisinants, et faisaient des prosélytes même à Paris. Les prêtres païens s'en émurent. Alors, menacés de tous côtés et avertis par une révélation divine, les hommes de Dieu retournèrent à Sens auprès do saint Savinîen. Celui-ci entreprit d'évangéliser Troyes et ses environs; les grandes conquêtes qu'il y fit au Christ le rendirent odieux aux prêtres des idoles, qui le firent chasser du territoire avec son diacre Sérolinus, après les avoir accablés de coups et d'outrages. Mais ces saints apôtres revinrent à Sens, joyeux d'avoir souffert pour Jésus-Christ et brûlant du désir de verser pour lui leur sang. Ils furent bientôt exaucés : le juge, qui s'appelait Sévère, fit comparaître devant lui saint Savinien, saint Altin et Viclorinus, leur hôte Comme ils confessèrent hautement leur foi, ils furent battus de verges et de cordes plombées ; puis on les enferma dans une prison, où Notre-Seigneur leur apparut pour les fortifier en leur donnant lui-même son corps en viatique.

Le lendemain, saint Savinien, saint Victorinus ou Victorin, avec son fils âgé de sept ans, ayant résisté aux séductions et aux menaces, furent condamnés k mort. Comme on les conduisait au supplice, saint Savinien obtint des gardes la permission d'entrer dans la crypte de l'église de Saint-Pierre le Vif, et choisit saint Potentien pour lui succéder; mais les licteurs, furieux de ces retards, entrèrent dans la crypte, et d'un coup de hache lui tranchèrent la tête pendant qu'il était incliné sur l'autel. Ils massacrèrent également Victorinus avec son fils et beaucoup d'autres chrétiens : tous furent enterrés dans la crypte.

Saint Potentien, devenu évêque de Sens, affermit son troupeau dans la foi, et, après avoir converti beaucoup d'idolâtres, il fut à son tour décapité, ainsi que plusieurs de ses coopérateurs. Après eux, une multitude de chrétiens souffrirent le martyre, et tous aussi furent enterrés dans les cryptes sablonneuses de Saint-Pierre le Vif.

On a vu plus haut que les trois chapelles élevées par saint Savinien et dédiées h Nolrc-Dame, à saint Jean-Baptiste et à saint Etienne, ne formèrent bientôt plus qu'une seule église, la cathédrale de la cité. Cette église prit d'abord la dénomination de Notre-Dame, et, plus tard, celle de Saint-Élienne. Mais deux fois ces constructions en pierre et en bois furent endommagées ou renversées, et deux fois elles furent relevées et rétablies par l'archevêque Venilon (841) el l'archevêque Atalde (907). Brûlées, quehpios annéi^s plus lard, avec leurs archives, sous l'épiscopat d'Archambauld ^9G8), elles firent place à une nouvelle basilique fondée par saint Anaslase, vers 077. Cet évê(|ue dirrgoa le

plan de l'édifice jusqu'à la construction du chœur, et ce plan fut suivi après sa mort (997), à Texceplion de la croisée, qui ne fut achevée que dans le treizième siècle. Tout en conservant l'ordre qu'elles avaient antérieurement, les trois chapelles furent réunies parles bas côtés.

Ce grand ouvrage fut terminé par le successeur d'Anastase, Sevin, qui en fit la dédicace en 999. Cet édifice ayant été considérablement endommagé par le feu, en 1184, Philippe-Auguste le fit restaurer et Faugmenta d'une tour, dite de plomb, à cause de la teinture dont on la couvrit postérieurement. En 1267, la tour de pierre s'écroula avec un fracas épouvantable et entraîna dans sa chute plusieurs maisons voisines. Longtemps après, Pierre de Gharny, archevêque de Sens, entreprit de la relever, et l'archevêque Salazar, continuant l'œuvre de ses devanciers, éleva la nouvelle tour de pierre jusqu'à la lanterne qui la termine (1537), mais qui ne fut construite que sous le cardinal Duprat; elle mesure soixante-treize mètres de hauteur totale et possède encore deux cloches qui y furent placées vers la même époque, Savinienne et Potentknne, du nom des deux apôtres de Sens ; l'une pèse quinze mille cinq cent quatre-vingt-cinq kilogrammes, l'autre treize mille huit cent soixantecinq. Ce ne fut donc que sans l'épiscopat de Salazar que la construction de la cathédrale que nous décrivons put être à peu près considérée comme achevée.

A l'extérieur elle présente plutôt l'idée de la solidité que celle de l'élégance. Les fenêtres sont étroites, les contreforts lourds et les murailles massives ; la façade principale, large de quarante-sept mètres, est divisée en trois portails de dimensions différentes et flanquée de deux tours. Le portail du milieu mesure treize mètres de largeur sur quatorze de hauteur. Il était autrefois richement décoré de statues et de sculptures; mais elles ont subi, en 1793, de grandes mutilations; il en reste cependant quelques vestiges, qui font vivement regretter la perte de cette admirable ornementation; elle représentait des animaux emblématiques, des feuillages découpés et les signes du zodiaque. La statue de saint Etienne est seule encore debout, adossée au pilier central du portail du milieu. Mentionnons encore les piliers, les colonnes et les clochetons de la tour de Pierre; le campanile, à huit pans, qui s'élève à l'angle sudouest, le portail latéral du sud, avec sa grande verrière représentant la résurrection des morts et le jugement dernier; enfin le portail latéral du nord, un des chefs-d'œuvre de la sculpture gothique du seizième siècle, et une large fenêtre rayonnante en guise de rosace, qui produit le plus bel effet. Mais les tours carrées, peu élevées, qui couronnent la façade, lui donnent un aspect lourd et massif. Elle mesure dans œuvre cent onze mètres soixante, et vingt-

CATHÉDRALt: DE SENS 173

quatre mèlres de haut. Plusieurs archéologues la considèrent comme la plus ancienne des églises ogivales.

A l'intérieur, la cathédrale présente un vaisseau gothique d'une vaste dimension et d'un bel ensemble; les proportions en sont, dans toutes les parties, un peu au-dessous de celles de îVotre-Dame de Paris ; rarchitectiire semble en être aussi moins svelte et plus lourde. Ce qui frappe tout d'abord en entrant dans la nef, c'est la disparité des styles qui ont présidé à la construction de Tédifice : « Le style roman tertiaire, dit l'auteur de la France monumentale, domine dans les nefs et dans le chœur. Les bas côtés du sanctuaire sont du onzième siècle; les transepts, du dixième, et la plus grande partie des nefs, du commencement du treizième ; enfin, les trois premières arcades de la nef du milieu, du côté droit, touchent à la Kenaissance. » Les chapelles sont au nombre de vingt : dix autour de la net, et pareil nombre autour du chœur.

Les colonnes, les voûtes, les fenêtres de la grande nef annoncent par leur caractère l'époque de transition du style romano-byzanlin au style ogival, et, sous ce rapport, comme il a été dit plus haut, cet édifice offre un sujet précieux pour les études de l'archéologue. Les vitraux, attribués pour la plupart à Jean Cousin, sont des chefs-d'œuvre du genre; deux de ces vitraux ornent l'une des chapelles latérales, dédiée à saint Eulrope. Au-dessus de l'autel on remarque un charmant bas-relief daté de lo3l et représentant la Passion.

Le maître-autel est placé au centre de quatre colonnes corinthiennes en marbre; elles supportent un baldaquin, élevé en 1742, d'après les dessins du Florentin Servandoni, peintre, décorateur <n archil,ecte, auquel on doit la façade de l'église Saint-Sulpice, cà Paris. Au chevet de l'église, derrière le rond-point du chœur, est la chapelle de Saint-Savinion. Un fort bel ouvrage en stuc représente le martyre de ce premier évèque de Sens : la figure du -aint et celle du soldat qui le frappe de sa hache, sont pleines de vérité et irexpression.

Au milieu du chœur on remanpie le mausolée du Dauphin, fils de Louis XV, qui y a été inhumé, ainsi que Marie-Josèphe de Saxe, son épouse. Ce mausolée, en marbre blanc, est du au ciseau de Guillaume Coustou. Le Dauphin, en l'honneur duquel il a été érigé, était le père des trois derniers rois de la branche aînée des Bourbons. La preniière ligure sculptée sur ce monument est celle de l'Amour conjuiral, dont les regards se dirigent sur un enfant qui, placé à ses pieds, brise l'IIy menée. Sur le dernier plan apjiaraît la figure du Temps, couvrant d'un voile funéraire doux urnes unies ensemble

par des o-uirlandes de cyprès et d'immortelles. Sur le devant du monument le Génie des sciences et des arts paraît plongé dans la douleur, tandis que l'Immortalité réunit en faisceau les attributs symboliques des vertus des deux époux, et que la Religion pose sur leurs urnes une couronne.

L'é<^lise métropolitaine de Sens renfermait autrefois les mausolées, maintenant détruits, de Tarchevêque Salazar, de l'archevêque Duperron et de Jean Duperron, son neveu; il en a été de même, du moins en partie, de celui du cardinal Duprat, chancelier de France. Ce dernier mausolée se composait d'un corps mort, couché tout étendu sur la pierre, paraissant rongé des vers; il offrait ainsi un vrai modèle et une parfaite imitation du triste sort que la nature réserve à chacun de nous. Les bas-reliefs qui entourent la base du cénotaphe sont de la plus grande beauté ; leur longueur totale est de cinq mètres. On y remarque Duprat siégeant à la chancellerie, son entrée à Paris en qualité de légarf. du saint-siège, l'assemblée du concile qu'il présida, et le cortège funèbre qui accompagnait le corps du cardinal défunt. Ces bas-reliefs se font remarquer par un dessin correct, des airs de tête remplis de finesse et d'expression, des costumes heureusement reproduits et fidèlement rendus. Tous ces débris ont été réunis dans une chapelle sous l'invocation de sainte Colombe et reconstruite en 1846.

Nous voudrions encore décrire en détail les nombreuses richesses dont se compose le trésor de la cathédrale de Sens, mais cela nous entraînerait trop loin; qu'il nous suffise de dire qu'il est peut-être le plus riche de France et qu'il offre, au point de vue archéologique, le plus grand intérêt.

Outre la cathédrale, dont nous venons de parler, Sens possède trois églises remarquables à divers titres : Saint-Savinien, qui date en partie du onzième siècle; sous le sanctuaire de cette église est une crypte en forme de salle quadrangulaire, qui ne présente aucun ornement; Saint-Maurice, commencée au seizième siècle, qui se distingue par son pignon ogival en bois et son clocher aigu, et Saint-Jean de l'Hôpital, remarquable par son abside, du seizième siècle.

Un des plus anciens et des plus remarquables monuments de la ville de Sens, après ceux que nous venons de décrire, est Voffîcialite, très habilement restaurée par Viollet-le-Duc. Ce monument, dont le nom indique la destination primitive, était en effet le tribunal, le local du juge de cour d'Église, qui tenait la place de l'évêque ou de l'archevêque, et exerçait sa juridiction ordinaire. A l'officialité est rehé l'archevêché.

La bibliothèque, installée dans les bâtiments de la mairie, est aussi fort

CATIIKDHALE DE SKNS 177

ntéressante; elle se compose de dix mille volumes environ, de cent cinquante manuscrits et de quatre mille pièces d'archives. Parmi les manuscrits on remarque le Libellus Evangeliorum (in-4° du treizième siècle) et le diptyque qui sert de couverture au fameux missel connu sous le nom V Office de la fête des Fous et de l'Ane.

On conserve ce livre comme l'un dos monuments les plus curieux de la folie humaine. Cette fôte grossière, imitation des saturnales, se célébrait aux fêtes le Noël; l'âne en était le héros. Vêtu d'une belle chape, on le conduisait en cérémonie à l'autel en chantant : Orientis partibus, adventavit asinus pul- :her, etc.; le cri de l'âne était le refrain, et tous les assistants finissaient par )raire en chœur.

Plusieurs conciles ont été tenus à Sens; le plus célèbre est celui de 11 iO, îonvoqué par l'archevêque Sanglier. Saint Bernard et Abeilard s'y trouvèrent în présence. Ce dernier, bien que très habile et audacieux dialecticien, fut comme frappé de stupeur quand il se trouva en face de son austère contralicteur; il perdit contenance, demeura confondu, et fut condamné.

Page 1