‹ Vieilles églises de France (volume 2)Chapitre 42 sur 45 · ÉGLISE DE SAINT-ÉMILION · texte numérisé non relu

ÉGLISE DE SAINT-ÉMILION

C'est, paraît-il, environ vers cette époque que les moines de Sainl-Émilion abandonnèrent leur église souterraine, et que, par les soins de Tarchevêque Arnaud Guiraud, fut construite à leur usage, au sommet du plateau, une nouvelle église avec un beau cloître. C'est aussi, sans doute, vers le même temps

LR CLOITRR DK RAINT-BMII. loN

qu'au-dessus de l'église nouvelle tut élevée une tour carrée q'ii, plus lard, servit de base à l'élégant clocher gothique qui domine Sainl-Émilion.

Les moines, ainsi réforuiés par rarchovéïpie Arnaud Guiraud, vécurent environ pendant deux siècles d'une manière tout à fait régulière, sous la conduite de leurs abbés; mais, au commencement du onzième siècle, probablement, encore une fois, pour cause de relâchement dans la discipline, ils furent

relevés de la vie monastique et sécularisés par le pape Clément Y, qui érigea la communauté en chapitre. A la place des abbés, il mit des doyens, et institua premier doyen son neveu, Gaillard de La Motte, plus tard cardinal de Sainte- Luce. C'est sans doute sous son décanat que l'église collégiale reçut le développement qui en fit le vaste édifice existant aujourd'hui. La partie la plus récente de cette église semble réunir tous les caractères propres à l'architecture du quatorzième siècle, c'est-à-dire un gothique déjà élégant et pur. Considérée dans son ensemble , l'église collégiale de Saint-Émilion mérite l'attention des savants et des artistes.

Le décanat du cardinal de La Motte serait donc, pour Saint-Émilion, le temps des grandes constructions, s'il faut y rapporter celle de la jolie chapelle élevée au-dessus de la grotte même du saint patron de la ville, et connue sous le nom de chapelle de la Trinité; les constructions enclavées dans le mur de la ville du côté du nord, et désignées sous le nom de Palais-Cardinal; si, enfin, furent construits à la même époque le portail et les fenêtres gothiques de l'église monolithe ou église paroissiale.

On a vu que saint Émilion s'était creusé dans une caverne de la montagne, c'est-à-dire dans le flanc de la colline de son ermitage, un oratoire. C'est probablement cet oratoire qui est devenu la vaste église souterraine actuelle, regardée de nos jours, dit le comte de Laborde, comme la plus singulière de France et comme unique dans le monde ; et c'est aussi sans doute aux compagnons et aux disciples de notre saint qu'il faut attribuer cette église monolithe, œuvre de plusieurs générations.

« Cette église, dit M. Guadet dans l'ouvrage qu'il a consacré à l'histoire de Saint-Émilion et de ses monuments, a pour base un parallélogramme de cent vingt pieds de long (39 mètres) sur soixante de large (19 mètres). Elle se compose de deux parties d'inégale hauteur : la partie antérieure, de vingtcinq pieds de profondeur (8 mètres), n'a guère que vingt et un pieds de haut (7 mètres); le reste, qui forme la partie principale de l'édifice, a quatre-vingtquinze pieds de profondeur (31 mètres) et soixante de haut (19 mètres). L'église entière est divisée, dans le sens de sa longueur, en trois galeries, dont les voûtes à plein cintre reposent sur les parois de l'édifice et sur deux lignes de forts piliers ménagés dans la masse du rocher. Six croisées pratiquées dans la façade de l'édifice, trois, dans la partie basse et trois dans la partie supérieure, projettent dans les trois longues allées de ce vaste souterrain une froide lumière, que les parties reculées ne reçoivent même qu'extrêmement affaiblie. Cette absence de lumière, le silence qui vous entoure, l'humide fraî-

ÉGLISE DE SaINT-ÉMIIJO.N 203

cheur qui vous pénètre lorsque vous parcourez ce temple souterrain, tout cela vous fait éprouver je ne sais quel sentiment de religieuse terreur.

« Plusieurs morceaux de sculpture, aussi bizarres que grossièrement exécutés, décorent l'intérieur de l'église monolithe de Saint-Emilion. Ce sont des groupes de figures, tantôt ménagés en saillies, tantôt incrustés dans le rocher. » Le portail, avons-nous dit, date probablement environ de l'époque du décanat du cardinal de La Motte; les voussures sont décorées de statuettes, et le tympan représente le jugement dernier. On pénètre dans l'église par une galerie longue de vingt-six mètres et bordée de tombeaux taillés dans le roc; 2e qui nous semble indiquer que longtemps l'église monolithe de Saint-Emilion servit aux moines de lieu de sépulture. Ces tombeaux, fouillés en 1793, lors de la profanation des églises, mirent à nu une immense quantité d'ossements humains. C'est à gauche de cette église que s'élève la chapelle de la Trinité. « On a dit, avec raison, de cette petite rotonde, que l'élégante simplicité de sa forme et la pureté de ses profils la feraient prendre pour un petit temple grec, si ses fenêtres gothiques et ses colonnettes un peu grêles ne nous avertissaient pas que ce joli monument appartient au moyen âge. » On désigne l'église monolithe ou paroissiale sous le nom de moustier vieux, pour la distinguer de l'église collégiale ou moustier neuf.

Le chapitre de Saint-Émilion, « depuis sa fondation jusqu'au temps de la Révolution française, marcha de pair avec les collégiales les plus célèbres. Ses doyens furent presque tous des personnages éminents, des évèques, dos archevêques, des cardinaux : Arnaud de Pontac, évoque de Bazas ; François d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux ; Louis de Bassompierre, évêque de Saintes, etc., furent successivement doyens de Saint-Emilion, et leur nom, attaché à ce chapitre, jeta de l'éclat sur le collège auquel ils aj>partenaient. »

Tout à côté de Saint-Émilion s'établirent aussi, au treizième siècle, deux autres couvents, l'un, de Frères prêcheurs ou Dominicains, plus connus dans le pays sous le nom de Jacobins; l'autre, de Frères mineurs ou Franciscains, plus connus aussi sous le nom de Cordeliers. On voit encore les fondements de l'église des Jacobins et un pan du mur latéral de cette église, haut de plus de vingt mètres, large de près do vingt-sept. Ce mur est percé de deux croisées et décoré d'ornements d'un goût et d'une délicatesse remarquables. Il y a peu de temps encore, on voyait les restes du couvent des Cordeliers, ou du moins de son église, mais ils ont aujourd'hui complètement disparu.

Nous avons dit que la ville de Sainl-Émilion a été dévastée et ruinée par les Normands; malheureusement, là ne s'arrêtèrent pas pour elle les désastres; vingt fois elle fut prise, reprise et pillée par Louis VIII, les Anglais, Charles YII, les protestants et les catholiques ; toutefois, à partir de ce moment, dans ses annales jusqu'à la Révolution, on ne rencontre d'événement important que le sac du 20 février 1568, exécuté par les bandouliers de Montluc. Disons enfin que l'on constate, vers le douzième siècle, à Sainl-Emilion l'existence d'une commune dont les franchises et les privilèges, d'abord confirmés par Jean sans Terre, le furent ensuite par nos rois, voulant ainsi se l'attacher définitivement.

Ce n'est pas au seul moyen âge que la ville de Sairit-Emilion doit son importance historique : elle la doit encore à la page sanglante qu'elle fournit aux fastes de la Terreur. En effet, « dans les derniers mois de 1793, une barque de pécheurs jeta au Bec-d'Ambès, petit port de la Gironde, aux environs de Bordeaux, sept hommes échappés à l'échafaud révolutionnaire. Ces hommes étaient Barbaroux, Buzot, Guadet, Louvet, Pétion, Salles et Valady. Ils expiaient par l'exil, bientôt par la mort, le crime de n'avoir pas osé s'opposer aux terribles décrets de la Convention. Ils arrivaient de Normandie et de Bretagne, échappant à grand'peine aux recherches des agents de la République, et traversant sans être reconnus une flotte de vingt-deux navires de guerre.

« La Gironde, c'était la terre du salut, à ce qu'ils pouvaient croire. Malgré les efforts de Tallien et d'Ysabeau, le parti fédéraliste avait encore à Bordeaux de puissantes racines. Le beau-frère de Guadet habitait le Bec-d'Ambez ; son père, Saint-EmiHon. Chacun des réfugiés comptait dans le département bon nombre de parents et d'amis.

« Mais le lendemain même de l'arrivée des fugitifs, un détachement, envoyé de Bordeaux, se présentait au Bec-d'Ambès, et ils n'avaient que le temps de gagner la campagne et de se diriger vers Saint-Émilion. En même temps qu'eux, et suivant leurs traces, cinquante cavaliers accouraient à toute bride. Le père de Guadet est arrêté et gardé à vue. Heureusement, déjà les Girondins avaient trouvé un autre asile chez une belle-sœur de Guadet, M"''' Bouquey C'était une espèce de souterrain communiquant d'un côté aux caves de la maison, de l'autre à un puits de trente pieds de profondeur. Là, les fugitifs étaient relativement en sûreté, à la condition toutefois de ne pas mourir de faim. C'est qu'en effet, en présence de la disette, les municipalités fixaient elles-mêmes les besoins d'une maison d'après le nombre des habitants, et de-

EGLISE DK SAl.N r-l:MlLlON 207

mander des rations supplémentaires, c'était trahir la présence de ses liôles. Il fallut donc à huit se partager la portion d'un seul, heureux quand, par hasard, on trouvait quelques fruits, un poulet à acheter en cachette. Et cependant la gaieté assaisonnait ces tristes repas et montrait aux fugitifs l'abondance dans un avenir meilleur. Un jour, cependant, il fallut se séparer. Une imprudence avait dénoncé leur présence à Saint-Émilion. C'était le 12 novembre, le jour même où M™" Roland montait sur l'échafaud. Les sept amis se dispersèrent dans la campagne, demandant à l'amitié un asile que la peur leur refusa. Deux- d'entre eux quittèrent définitivement leurs compagnons : Valady, qui se dirigea vers l'Espagne; Louvet, qui revint à Paris. Le premier marchait à la mort; le second devait seul échapper, en se jetant dans la gueule du lion, au sort qui attendait les derniers Girondins.

(( La nuit suivante retrouvait les amis, désormais réduits à cinq : Barbaroux, Buzot, Guadet, Pétion et Salles, dans un nouvel asile qu'un pauvre homme nommé Troquart, leur avait préparé à Saint-Émilion. Là, les fugitifs jouirent de quelque répit; mais la nouvelle de la mort de leurs amis de Paris et de M"*^ Roland acheva de leur enlever le peu de courage qui leur restait.

« En même temps la Convention envoyait de Paris de nouveaux commissaires, chargés de réchauffer le zèle des municipalités de la Gironde. Celte fois, ce ne sont plus des hommes, mais bien des chiens, dressés par deux misérables, Marcou et Favereau, qui donnent la chasse aux fugitifs, mais encore inutilement. Un jour, cependant, un détachement visile la maison du père de Guadet, et un gendarme remarque que les murs extérieurs sont plus larges qu'à l'intérieur du grenier; il sonde la muraille avec sa baïonnette, et entend le bruit d'un pistolet qu'on arme. A l'instant le mur est démoli, et, dans une cachette ménagée dans l'épaisseur, on découvre Guadet et Salles. On les transporta aussitôt à Bordeaux, et quelques heures après leurs tètes tombaient sur l'échafaud.

« Le soir même, Barbaroux, Buzot et Pétion quittaient leur asile, n'emportant pour provision qu un pain et un morceau de viande froide. Ils errèrent toute la nuit dans la campagne, poursuivis par des bandes de volontaires, liarbaroux, désespérant de leur écha|q)er, se tira un coup de pistolet dans la ligure. La balle ne lit que lui fracasser la niAchoire et lui couper la langue. Arrêté et conduit à Bordeaux, il fut exécuté sur-le-champ. Quant aux derniers Girondins, ils s'étaient enfoncés datis les bois, et quelques jours après

des vignerons trouvaient, sur la lisière d'une forêt, des vêtements déchirés et deux morceaux d'ossements humains dépecés par les loups. C'était tout ce qui restait de ces deux hommes qui, de leur vivant, s'appelaient Pétion et Buzot, et qui avaient un instant gouverné la France. (Ch. Wallut, Notice ^u?' SaiiU-Émilion.)

CATHÉDRALE DE BAYOXXC

(Basses-Pyrénéi:s)

Bayonne s'appelait primitivement Lapiirdiim ; mais c'est de hama-ona (bon port, dans la langue du pays) que, depuis, elle a reçu son nom. L'océan Atlantique, dont Bayonne n'est guère éloignée que de quatre kilomètres, comnmnique son flux et son reflux à la Nive et à TAdour, rivières navigables, au confluent desquelles cette ville est située, ce qui donne en efi'et à son port un très grand avantage.

Aussi Bayonne florissait-elle autrefois pas son commerce maritime : de son port s'élançaient les plus hardis pêcheurs de baleines; on y faisait des armements considérables pour la pêche de la morue et pour l'Amérique. Mais, vers l'an 1500, son commerce décrut sensiblement à la suite d'un violent orage qui, ayant amonqelé sur la digue naturelle de l'Adour une quantité prodigieuse de s^ble, en fit une barrière infranchissable. Heureusement, le 28 octobre lo79, une crue extraordinaire, redoublant la force du courant de l'Adour, dégagea subitement le canal et rouvrit la véritable embouchure. Mais, comme la Seine, l'Adour a sa barre, qui rend très difficile et même dangereuse l'entrée des navires dans le port.

Bayonne est comme divisée en trois villes : le Grand-Bayonne, le Petit- Bayonne et le faubourg du Saint-Esprit, de l'autre côté de l'Adour, dans le département des Landes. Cette partie de la ville fut autrefois assignée aux îuifs. Bayonne est généralement jolie et bien bâtie; les promenades ménagées le long de l'Adour sont charmantes. Elle est percée de (|ualre portes. La citadelle, au Saint-Esprit, olfre du haut de ses bastions une vue splendide sur les vallées de l'Adour et de la Nive et sur les montagnes du pays basque. On y rencontre quelques débris de l'enceinte gallo-romaine (sixième siècle). Le Clu\-

eau-Vieux (douzième siècle) est flanqué de quatre tours rondes du quinzième, î'est à la fin de ce même siècle (1489) que fut terminé le Château-Neuf.

Près de cette rivière on voit d'énormes blocs de roche, et Ton a donné le nom de Pas de Roland à une espèce de crevasse pratiquée dans un rocher. Cet ancien paladin, neveu de Charlemagne, qui périt à Roncevaux accablé sous le nombre des ennemis, est resté la grande figure chevaleresque des Pyrénées. Dans le souvenir des montagnards il est de la taille de leurs montagnes; partout ils croient voir la trace des fers de son cheval ou du tranchant de sa Durandal*. Les fortifications de Bayonne sont dues en partie à Vauban, et c'est dans cette ville que fut inventée, dit-on, la baïonnette, arme redoutable, inaugurée parles Français, en 1703, à la bataille de Spire, et qui leur valut alors la victoire, comme dans la suite en mille autres rencontres.

Quelle ville n'a pas eu ses vicissitudes? Bayonne a eu aussi les siennes. Longtemps dépendante du duché d'Aquitaine, elle fut ensuite possédée par les Anglais; mais Charles YIl la leur enleva; et depuis, quatorze fois assiégée, elle repoussa victorieusement tous ces assauts; aussi se glorifie-t-elle d'être une ville vierge.

Comme tous les peuples de la Gaule, les habitants de cette contrée, primitivement païens, s'étaient convertis au christianisme. Mais les conquêtes et les ravages des Sarrasins avaient presque entièrement obscurci chez eux les lumières de la foi, lorsque Léon, simple prêtre, ou peut-être évêque régionaire, fut chargé par le pape, vers l'an 900, de faire une mission chez les Basques. Cet apôtre zélé, né à Carentan (856), en basse Normandie, au diocèse de Coutances, partit avec ses frères Gervais et Éleuthère pour aller prêcher l'Évangile à Bayonne et dans le pays de Labourd^ oii, chassés de chez eux, les Basques et les Cantabres étaient venus s'établir.

Léon fut-il évêque de Bayonne? La question est restée indécise; mais ce qui est certain, c'est qu'il évangélisa cette ville et qu'il y fonda une église sous l'invocation de la sainte Vierge. Ses travaux apostoliques rendirent la religion chrétienne florissante non seulement dans le pays de Labourd, mais dans les Landes, au delà de Bordeaux, dans la Biscaye et jusque dans la Navarre. Ses prédications irritèrent contre lui les gens de rapine, et, saisi par des pirates, avec son frère Gervais, sur les bords de la Nive, il fut décapité. Comme saint Denis, dit la légende, il porta, l'espace de quatre-vingts pas, sa

Page 1