Pyrénées occidentales
Cette zone qui comprend la Gascogne (Vasconia ou pays des Basques), l’Aquitaine (Aquitania), dont le nom vulgaire Aguiaine ou Aguienne a été réduit par aphérèse de linitiale à Guyenne, échappe presque complètement à l’influence de l’Ecole du Languedoc, dont la capitale Toulouse exerçait cependant une puissante attraction; elle constitue le prolongement de l'Ecole du Poitou qui ne s'arrête pas aux Pyrénées et pénètre jusqu’en Castille.
Le tombeau de sainte Quitterie dans l’église du Mas d’Aire-sur- Adour, dont les belles arcatures en plein cintre ont reçu une ornementation très riche, rappelle la persistance des traditions romaines dans cette région : c’est un sarcophage chrétien, représentant des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament : Adam et Eve de chaque côté de l’arbre de la Tentation, Daniel dans la fosse aux lions, Jonas sortant du ventre de la baleine, le Christ en Bon Pasteur portant la brebis égarée sur ses épaules. On y enferma les reliques de la vierge céphalophore pour capter au passage les prières et les offrandes des pèlerins de Saint-Jacques.
La crypte de Hagetmau (Landes) n’exerçait pas moins d’attrait sur les pèlerins, grâce au tombeau de saint Girons, apôtre de la Gascogne qui, au 1v® siècle évangélisa la Chalosse. L’abbaye, fondée au temps de Charlemagne, fut détruite par les protestants en 1569; mais dans la crypte, où ils se contentèrent de profaner les reliques de saint Girons, subsistent de curieux chapiteaux historiés. L’un d’eux représente le Festin du Mauvais Riche qui refuse les miettes de sa table au Pauvre Lazare. Un autre sujet a été interprété comme la Délivrance de saint Pierre par un ange qui coupe avec le fer de sa lance les cordes ligotant l’apôtre à une colonne. La tératologie des Bestiaires a également inspiré le tailleur
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de pierres : un des monstres d'Hagetmau est peut-être un basilic, emblème du démon que foule aux pieds le Christ vainqueur. Dans le département du Gers, le monument le plus remar-
quable et en tout cas le plus pittoresque après la cathédrale d’Auch
est l’abbatiale fortifiée de Simorre, construite en briques au xrv® siècle, Royat en Auvergne nous a déjà offert un exemple de ces églisesforteresses dont la plus grandiose est la cathédrale Sainte-Cécile d'Albi. Mais c’est dans les bastides du Midi que ce type de constructions mi-religieuses mi-militaires est le plus répandu.
À Simorre des merlons pleins séparés par les embrasures des créneaux profilent leurs dentelures au sommet des tours de défense percées de fenêtres en mitre, caractéristiques de l’architecture en briques. Tout est conçu dans cette forteresse où habite le Dieu des combats pour décourager l’escalade et tenir l’ennemi en respect.
L’austérité de la construction qui, de peur de donner prise à des assaillants éventuels, doit rejeter toute décoration superflue, est compensée à l’intérieur par la fantaisie souvent narquoise qui égaie les stalles des moines. L’abbé assis à l’extrémité d’une des rangées, drapé dans sa cuculle aux plis lourds, un livre ouvert sur son genou, la main appuyée sur son bâton, est un vivant portrait taillé d’une main sûre dans le chêne. Le nez très long qui, rejoignant la double barre des sourcils, dessine au milieu du visage une sorte de tau, la bouche démesurément fendue donnent à cette figure un accent très individuel.
Dans les Basses-Pyrénées, la sculpture romane est représentée par les portails de Morlaas et d’Oloron Sainte-Marie.
Ces deux monuments s’apparentent de toute évidence à la famille des portails poitevins et saintongeais beaucoup plus qu’à l'Ecole toulousaine. Sans doute on y\voit des tympans sculptés comme à Toulouse et à Moissac. A Sainte-Marie d’Oloron le champ est même subdivisé par des demi-cercles moulurés en deux tympans plus petits qui s'inscrivent dans le tympan principal réduit à un écoinçon.
Mais ce qui frappe avant tout, c’est le développement considérable des voussures des archivoltes : or c’est là un des traits distinctifs des portails du Poitou et des Charentes. Comme à Aulnay
le pourtour du chœur de la basilique de Saint-Sernin à Toulouse, :
et à Saintes, la décoration luxuriante envahit même l’intrados des cordons de voussures. Enfin nous retrouvons à Morlaas, comme à Sainte-Marie d’Oloron, un des motifs favoris de l’iconographie saintongeaise : les vingt-quatre Vieillards de l’Apocalypse, la couronne en tête et la vièle à la main, qui encadrent l’Agneau mystique figuré à la clef de l’arc.
Tant de coïncidences ne peuvent être fortuites et il faut néces-
sairement admettre que la zone d’expansion de l'Ecole poitevine.
s’est étendue bien au delà de l'estuaire de la Garonne, le long des
côtes de l’Atlantique, jusqu’au fond du golfe de Gascogne.
Le département des Hautes-Pyrénées ne nous à fourni qu’un seul document : c’est le cloître de l’abbaye Saint-Sever de Rustan, remonté avec beaucoup de soin et de goût dans le beau parc Massey à Tarbes. Les arcades en tiers-point de ce cloître, qui date du xve siècle, retombent sur d’élégantes colonnettes géminées coiffées de doubles chapiteaux historiés. L’ensemble dégage un grand charme, bien qu’un monument de ce genre ne soit pas fait pour devenir une « fabrique » de jardin public. Mais si critiquable qu’elle soit, nul ne disconviendra qu’une pareille « transplantation » vaut encore mieux que le dépécement par les antiquaires et l’exportation en Amérique.